ROLAND
Tragédie en musique
Représentée devant S. M., à Versailles, le huitième janvier 1685
M. DCC. IX. Avec Privilège de Sa Majesté.

À PARIS, Chez Christophe Ballard, seul imprimeur du Roi pour la Musique, rue Saint-Jean de Beauvais, à Mont-Parnasse.

ACTEURS DU PROLOGUE §

  • DÉMOGORGON, roi des Fées. Monsieur Hardouin
  • TROUPE DE FÉES.
  • TROUPE DE GÉNIES DE LA TERRE.
  • LA PRINCIPALE FÉE. Mademoiselle Dujardin
  • UNE FÉE. Mademoiselle d’Huqueville

ACTEURS DE LA TRAGÉDIE §

  • ANGÉLIQUE, Reine de Catay. Mademoiselle Journet
  • TÉMIRE, confidente d’Angélique. Mademoiselle Poussin
  • MÉDOR, suivant d’un des Rois Africains. Monsieur Chopelet
  • ZILIANTE, Prince des îles orientales. Monsieur Dun
  • TROUPE D’INSULAIRES de la suite de Ziliante.
  • INSULAIRES. Messieurs Mantienne et Beaufort
  • ROLAND, neveu de Charlemagne et le plus renommé des Paladins. Monsieur Thévenard
  • TROUPE D’AMOURS.
  • DEUX AMANTES ENCHANTÉES, Mesdemoiselles d’Huqueville, et Véron.
  • TROUPES DE SIRÈNES.
  • TROUPES DE DIEUX DE FLEUVES.
  • TROUPES DE SILVAINS.
  • TROUPE D’AMANTS ENCHANTÉS et D’AMANTES ENCHANTÉES.
  • TROUPE DE PEUPLES DE CATAY, Sujets d’Angélique.
  • SUIVANTE D’ANGÉLIQUE. Mademoiselle Véron.
  • SUIVANTS D’ANGÉLIQUE. Messieurs Grasnet et Buzeau.
  • ASTOLFE, ami de Roland. Monsieur Buzeau
  • CORIDON, berger, amant de Bélise. Monsieur Cochereau
  • BÉLIZE, bergère, amante de Coridon. Mademoiselle Poussin
  • TERSANDRE, berger, Père de Bélise. Monsieur Desvoyes
  • TROUPE DE BERGERS.
  • TROUPE DE BERGÈRES.
  • LOGISTILLE, l’une des puissantes fées, et celle qui a la Sagesse en partage. Mademoiselle Dujardin
  • TROUPE DE FÉES de la suite de Logistille.
  • TROUPE D’OMBRES D’ANCIENS HÉROS.
  • LA GLOIRE, Mademoiselle Boisé.
  • SUITE DE LA GLOIRE.
  • LA TERRUR.
  • LA RENOMÉE.

PROLOGUE §

Le théâtre représente le palais de Démogorgon. Demogorgon est sur son trône, accompagné d’une troupe de génies, et d’une troupe de fées.

DÉMOGORGON.

Le ciel qui m’a fait votre roi,
Dans votre destin m’intéresse :
Je vous assemble ici pour calmer votre effroi ;
Il est temps que les jeux chassent votre tristesse.
5 La paix fuyait au bruit des terribles combats,
Mais la voix du vainqueur la rappelle ici bas.
La guerre impitoyable, et ses fureurs affreuses,
Ne ravageront point vos retraites heureuses.
Tout cède au plus grand des héros,
10 En vain l’Envie et la Rage s’assemblent,
Il ne punit ses ennemis qui tremblent,
Qu’en les condamnant au repos.

DÉMOGORGON, La Principale Fée, et Les Choeurs Des Génies et des Fées.

On n’entend plus le bruit des armes.
Doux plaisirs, reprenez vos charmes.
15 Jeux innocents, venez vous rassembler ;
Rien ne vous peut troubler.
Les Fées témoignent leur joie en dansant et en chantant.

LE CHOEUR DES FÉES.

Que la guerre est effroyable !
Quel bien est plus doux que la paix ?
Peut-on trop chérir ses attraits ?
20 Que son règne est aimable !
Qu’il dure à jamais !
Nous n’aurons que de beaux jours.
Que de jeux vont paraître !
Que nous verrons naître
25 De tendres amours !
Tout rit, tout enchante :
Chantons la paix charmante,
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos voeux.
30 Chantons tous la paix charmante,
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos voeux.

LA PRINCIPALE FÉE.

Au milieu d’une paix profonde,
Offrons des jeux nouveaux au héros glorieux,
35 Qui prend soin du bonheur du monde.
Allons nous transformer pour paraître à ses yeux.

DÉMOGORGON.

Du célèbre Roland renouvelons l’histoire.
La France lui donna le jour :
Montrons les erreurs où l’amour
40 Peut engager un coeur qui néglige la gloire.

DÉMOGORGON et LA PRINCIPALE FÉE.

Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
Allons faire entendre nos voix
Au vainqueur dont tout suit les lois.

DÉMOGORGON.

45 Il avait mis aux fers la Discorde inhumaine ;
En vain elle a rompu sa chaîne,
Il l’enchaîne encore une fois.

DÉMOGORGON, LA PRINCIPALE FÉE ET LES CHOEURS.

Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
50 Allons faire entendre nos voix
Au vainqueur dont tout suit les lois.
Les Génies et les Fées font un essai des danses et des chansons qu’ils veulent préparer.

UNE FÉE chante, et les ch?urs des génies et des fées lui répondent.

C’est l’amour qui nous menace ;
Que de coeurs sont en danger !
Quelques maux que l’Amour fasse,
55 On ne peut s’en dégager.
Il revient quand on le chasse,
Il se plaît à se venger.
C’est l’amour qui nous menace ;
Que de coeurs sont en danger !

DÉMOGORGON, LA PRINCIPALE FÉE, et LES CHOEURS DES GÉNIES et des FÉES, chantent ensemble.

60 Le vainqueur a contraint la guerre
D’éteindre son flambeau :
Il rend le repos à la terre,
Quel triomphe est plus beau !

ACTE I §

SCÈNE I. §

Le théâtre représente un hameau.

ANGÉLIQUE.

Ah ! Que mon coeur est agité !
65 L’amour y combat la fierté,
Je ne sais qui des deux l’emporte ;
Quelquefois la fierté demeure la plus forte,
Quelquefois l’amour est vainqueur ;
De moment en moment une guerre mortelle
70 Dans mon âme se renouvelle.
Quel trouble ! Hélas ! Quelle rigueur !
Funeste amour, fierté cruelle,
Ne cesserez-vous point de déchirer mon coeur ?

SCÈNE II. Angélique, Temire. §

TEMIRE.

Vous avez peu d’impatience
75 de voir le riche don qu’on va vous pr2senter.
C’est un prix que Roland vous a fait apporter
Des rivages lointains où le jour prend naissance.
Pour vous par mille exploits il a su l’acheter,
Serez-vous sans reconnaissance ?
80 Faut-t-il que tant d’amour ne puisse mériter
Qu’une éternelle indifférence ?

ANGÉLIQUE.

L’invincible Roland n’a que trop fait pour moi,
Fais-moi ressouvenir de ce que je lui dois.

TEMIRE.

Pourriez-vous oublier l’ardeur dont il vous aime ?

ANGÉLIQUE.

85 Je songe, autant que je le puis,
À sa rare valeur, à son amour extrême :
Mais malgré tous mes soins, dans le trouble où je suis
Je crains de m’oublier moi-même.
Je crains que ma fierté ne succombe en ce jour.

TEMIRE.

90 Aimez Roland à votre tour,
Il n’est point de climats où sa gloire ne vole.
Du moins, la fierté se console
Quand la gloire l’oblige à céder à l’amour.
Roland reverse tout par l’effort de ses armes,
95 Son bras sait affermir un trône chancelant...

ANGÉLIQUE.

Hélas ! Hélas ! Que Médor a de charmes !
Ah ! Que n’a-t-il la gloire de Roland !

TEMIRE.

Médor !

ANGÉLIQUE.

Ma faiblesse t’étonne.
Ne me déguise rien, parle, je te l’ordonne,
100 Représente à mon coeur la honte de son choix.

TEMIRE.

Médor d’un sang obscur a reçu la lumière.
Pourrait-il être aimé d’une reine si fière ?
D’une reine qui sous ses lois
Ne voit qu’avec mépris les héros et les rois ?

ANGÉLIQUE.

105 Mon coeur était tranquille, et croyait toujours l’être,
Quand je trouvai Médor, blessé, près de mourir.
La pitié dans ce lieu champêtre
M’arrêta pour le secourir.
Le prix de mon secours est le mal que j’endure ;
110 La pitié pour Médor a su trop m’attendrir.
Ma funeste langueur s’augmentait à mesure
Qu’il guérissait de sa blessure,
Si je suis en danger de ne jamais guérir.

TEMIRE.

Éloignez de vos yeux ce qui peut trop vous plaire.

ANGÉLIQUE.

115 Ma gloire le demande, il faut la satisfaire :
Il faut bannir Médor... Bannir Médor ? Hélas !
C’est me condamner au trépas.
Il n’importe... Il le faut... Qu’il parte... Qu’il me quitte.
Elle aperçoit Médor.
Il rêve, il tourne ici ses pas.
120 Que je suis interdite !
Ne m’abandonne pas.
Angélique et Temire se retirent.

SCÈNE III. §

MÉDOR.

Ah ! Quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
125 Ah ! Quel tourment
D’aimer sans espérance !
J’aime une reine, hélas ! Par quel enchantement
Ai-je oublié son rang et ma naissance,
Et combien entre nous le sort met de distance !
130 Malheureux que je suis, j’aime un objet charmant
Que tant de rois ont aimé vainement !
Je dois cacher un amour qui l’offense ;
Il faut me faire à tout moment
Une cruelle violence.
135 Ah ! Quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
Ah ! Quel tourment
D’aimer sans espérance !

SCENE IV. Médor, Angélique, Temire. §

MÉDOR.

140 De la part de Roland, on vient jusqu’en ces lieux
Vous offrir un don précieux.
Il vous aime, il vous sert, son amour peut paraître,
Et tout absent qu’il est, il vous le fait connaître :
Ses travaux quels qu’ils soient sont trop récompensés,
145 Ô trop heureux Roland !

ANGÉLIQUE.

Roland sera peut-être
Moins heureux que vous ne pensez.
Plus son amour éclate, et plus il m’importune,
J’ai honte de lui trop devoir.
Non, n’enviez point sa fortune.

MÉDOR.

150 Il est vrai qu’il n’a pas le plaisir de vous voir.

ANGÉLIQUE.

Je le fuis, et sans lui désormais je n’aspire
Qu’à retourner dans mon empire.
Enfin, Médor, enfin, je veux savoir
Si j’ai sur vous un absolu pouvoir.

MÉDOR.

155 Vous êtes de mon sort maîtresse souveraine.
Je servais un grand roi, j’avais suivi ses pas
Des rivages du Nil jusqu’aux bords de la Seine.
Il est mort en cherchant la gloire et les combats ;
Sans vous j’allais le suivre au delà du trépas.
160 Vous servir est ma seule envie,
J’en fais mon espoir le plus doux ;
Vous m’avez conservé la vie,
Heureux si je la perds pour vous !

ANGÉLIQUE.

Médor, vous avez lieu de croire
165 Que je m’intéresse en vos jours :
J’en ai pris soin, le ciel a béni mon secours,
À la fin il est temps d’avoir soin de ma gloire.
Par pitié, près de vous, j’ai voulu demeurer,
Tandis que mon secours vous était nécessaire :
170 Ma pitié n’a plus rien à faire,
Il est temps de nous séparer.
Partez Médor.

MÉDOR.

Ô ciel !

ANGÉLIQUE.

Partez sans différer.

MÉDOR.

Hélas ! Ai-je pu vous déplaire ?

ANGÉLIQUE.

Non, non, je n’ai point de colère...
175 Laissons des discours superflus.
Partez.

MÉDOR.

Je ne vous verrai plus !

ANGÉLIQUE.

Choisissez ou vous voulez vivre,
Je prendrai soin de votre sort.

MÉDOR.

Vous me défendez de vous suivre,
180 Je ne veux chercher que la mort.

ANGÉLIQUE.

Vivez, conservez mon ouvrage,
Songez que c’est me faire outrage
De voir vos jours avec mépris,
Après le soin que j’en ai pris.

MÉDOR.

185 Vous voulez que je vive, et votre arrêt me chasse,
Mes jours à vous servir ne sont pas réservés.
Eh que voulez-vous que je fasse
De ces jours malheureux que vous m’avez sauvés ?

ANGÉLIQUE.

Puissiez-vous loin de moi jouir d’un sort paisible.

MÉDOR.

190 Loin de vous ! Ciel ! Est-t-il possible ?
Ah ! Fallait-t-il me secourir ?
Que ne me laissiez-vous mourir ?

ANGÉLIQUE.

Terminons des regrets qui pourraient trop s’étendre :
Ne me dites plus rien, je ne veux rien entendre.
195 Il est temps de nous séparer ;
Partez Médor.

MÉDOR.

Ô ciel !

ANGÉLIQUE.

Partez sans différer.

SCÈNE V. Angélique, Temire. §

ANGÉLIQUE.

Je ne verrai plus ce que j’aime.
Conçois-tu bien l’effort extrême
Que pour bannir Médor je me fais aujourd’hui ?
200 Il part désespéré, tu vois où je l’expose :
Il va mourir, j’en suis la cause,
Je mourrai bientôt après lui.
Non, un trop tendre amour dans ses jours m’intéresse.
Non, qu’il ne parte point, allons le rappeler...
205 Infortunée ! Où veux-je aller ?
Je vais trahir ma gloire, et montrer ma faiblesse.
Ciel ! Quel est mon malheur !
S’il faut que l’amour me surmonte,
Je dois mourir de honte ;
210 S’il faut l’arracher de mon coeur,
Je mourrai de douleur.

TEMIRE.

Le secours de l’absence
Est un puissant secours.
C’est l’unique espérance
215 Des coeurs qui veulent fuir les funestes amours.

ANGÉLIQUE.

Le secours de l’absence
Est un cruel secours.
Ah ! Quelle violence
De fuir incessamment ce qui charme toujours.

TEMIRE et ANGÉLIQUE.

220 Le secours de l’absence

ANGÉLIQUE.

Est un cruel secours.

TEMIRE.

Est un puissant secours.

ANGÉLIQUE.

Quoi ! Médor pour jamais d’avec moi se sépare !
Devais-tu m’inspirer un dessein si barbare ?
Temire, j’ai suivi tes conseils rigoureux.
Fais revenir Médor ; que rien ne te retienne,
225 Va, cours... Mais s’il revient... n’importe, qu’il revienne...
Attend... Je veux... Hélas ! Sais-je ce que je veux ?

TEMIRE.

Voyez ces étrangers, contraignez-vous pour eux.

ANGÉLIQUE.

Ne puis-je en liberté soupirer et me plaindre ?
Faudra-t-il toujours me contraindre ?
230 Sans Médor, tout me semble affreux.
Va le voir, et du moins console un malheureux.

SCÈNE VI. Ziliante. Troupe d’insulaires orientaux. §

ZILIANTE, présentant un bracelet à Angélique.

Au généreux Roland je dois ma délivrance ;
D’un charme affreux sa valeur m’a sauvé ;
Il n’a voulu de ma reconnaissance
235 Que ce présent qu’il vous a réservé.
Je viens, pour vous l’offrir, du rivage où l’aurore
Ouvre la barrière du jour.
Vous embrasez Roland d’un feu qui le dévore,
Mais qui peut voir la beauté qu’il adore
240 Voit sans étonnement l’excès de son amour.
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands coeurs.
Ce n’est qu’aux plus fameux vainqueurs
Qu’il est permis de porter votre chaîne.
245 Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands coeurs.
Le ch?ur des insulaires chante ces derniers vers dans le temps que Ziliante présente le bracelet à Angélique, et les autres insulaires dansent à la manière de leur pays.

LE CHOEUR DES INSULAIRES.

Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands coeurs.
Ce n’est qu’aux plus fameux vainqueurs
250 Qu’il est permis de porter votre chaîne.
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands coeurs.

DEUX INSULAIRES.

Dans nos climats
Sans chagrin on soupire,
255 L’amour dont nous suivons l’empire
N’a que des appas.
Fuyons les belles
Cruelles,
Craignons leur pouvoir,
260 Que sert-t-il de les voir ?
Ah ! Gardons-nous d’un amour sans espoir.
Quelle peine !
Quel tourment !
D’être amant
265 D’une inhumaine !
Si nous devenons amoureux
Aimons pour être heureux.
Sans les amours
On s’ennuierait de vivre,
270 Mais nous devons cesser de suivre
Qui nous fuit toujours.
Fuyons les belles
Cruelles,
Craignons leur pouvoir,
275 Que sert-t-il de les voir ?
Ah ! Gardons-nous d’un amour sans espoir.

ACTE II §

SCÈNE I. Angélique, Temire, suite d’Angélique. §

Le théâtre change, et représente la fontaine enchantée de l’amour, au milieu d’une forêt.

TEMIRE.

Un charme dangereux dans ces bois vous attire,
Il faut en détourner vos pas
L’amour règne en ces lieux, évitez ses appas,
280 Heureux qui peut fuir son empire !

ANGÉLIQUE.

Je porte au fond du coeur mon funeste martyre.
Hélas ! Où puis-je aller ? Où puis-je fuir ? Hélas !
Où l’amour ne me suive pas ?
Ah ! J’ai banni Médor, ma tristesse est mortelle,
285 Que ne le pressais-tu de me désobéir ?

TEMIRE.

Je devais vous être fidèle.

ANGÉLIQUE.

Pour empêcher ma mort n’osais-tu me trahir ?
Ô fidélité trop cruelle !
Le trouble de mon coeur ne peut plus se calmer,
290 Non, je n’espère plus de remède à mes peines.
Merlin, dans ces forêts enchanta deux fontaines
Dont l’une fait haïr, et l’autre fait aimer.
C’est la fontaine de la haine
Que je veux chercher en ce jour ;
295 Hélas ! Que me sert-t-il de prendre un long détour !
Je m’égare en ces bois, et ma recherche est vaine :
Toujours un sort fatal malgré moi me ramène
À la fontaine de l’amour.

TEMIRE.

Vous devez vous guérir du mal qui vous possède,
300 N’ayez rien à vous reprocher.
Vous en trouverez le remède
Si vous le voulez bien chercher.

ANGÉLIQUE.

Non, je ne cherche plus la fontaine terrible
Qui fait d’un tendre amour une haine inflexible ;
305 C’est un secours cruel, je n’y puis recourir.
Je haïrais Médor ! Non, il n’est pas possible,
Par ce remède affreux je ne veux point guérir,
Je consens plutôt à mourir.

TEMIRE chante avec un suivant et une suivante d’Angelique.

Non, on ne peut trop plaindre
310 Un coeur qui se laisse enflammer :
Ah ! Quel tourment d’aimer !
Que le feu d’amour est à craindre !
Qu’il est aisé de l’allumer !
Qu’il est malaisé de l’éteindre !
315 Non, on ne peut trop plaindre
Un coeur qui se laisse enflammer ;
Ah ! Quel tourment d’aimer !

ANGÉLIQUE.

Quelqu’un vient, c’est Roland.

TEMIRE.

Ce guerrier invincible
320 Abandonne tout pour vous voir.

ANGÉLIQUE.

Il se flatte d’un vain espoir.
Cet anneau quand je veux peut me rendre invisible.
Angelique met dans sa bouche un anneau dont la puissance magique la rend invisible.

SCÈNE II. Roland, Angélique devenue invisible, Temire, Suite d’Angélique. §

ROLAND.

Belle Angélique, enfin, je vous trouve en ces lieux
Ciel ! Quel enchantement vous dérobe à mes yeux !
325 Angélique, charmante reine.
Mes cris font vainement retentir ces forêts.
Angélique, ingrate, inhumaine.
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angélique, ingrate, inhumaine,
330 Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine ?
Roland, parle à Temire.
Quelle cruauté ! Quel mépris !
Tu sais ce que j’ai fait pour elle,
Tu connais mon amour fidèle,
Et tu vois quel en est le prix.
335 Quelle cruauté ! Quel mépris !

TEMIRE.

Peut-on vous mépriser sans crime ?
La valeur vous a fait un mérite éclatant.
Si vous n’aviez jamais voulu que de l’estime,
Quel mortel serait plus content !

ROLAND.

340 Que devient ma vertu ? Ma force est inutile.
Eh ! Que me sert-t-il aujourd’hui
D’avoir les dons du ciel qu’eut autrefois Achille ?
Je laisse mon roi sans appui.
Il n’a plus désormais que Paris pour asile ;
345 Les cruels africains vont triompher de lui.
Je vois le sort affreux de ma triste patrie ;
Elle est prête à tomber sous de barbares lois :
J’entends sa gémissante voix :
Mais c’est vainement qu’elle crie,
350 Un malheureux amour m’enchante dans ces bois.
Angélique. En vain je l’appelle ;
Elle est sans pitié la cruelle,
Eh ! Pourquoi tant souffrir ! Pourquoi
N’aurai-je pas pitié de moi ?
355 C’en est fait, et je veux que l’ingrate le sache :
C’en est fait pour jamais, mes liens sont rompus ;
Non, je ne la chercherai plus,
C’est vainement qu’elle se cache.
Non, je ne veux plus voir sa fatale beauté,
360 Il ne m’en a que trop coûté.
Le dépit éteint ma flamme :
Heureuse la cruauté
Qui rend la paix à mon âme !
Heureuse la cruauté
365 Qui me rend la liberté !
Malheureux ! Je me flatte, et ma colère est vaine.
Lâche ! Ne puis-je rompre une honteuse chaîne ?
Que je sens de troubles secrets !
Mon coeur suit malgré moi de funestes attraits,
370 Je cède au charme qui m’entraîne.
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine ?
Angélique voyant Roland éloigné ôte son anneau magique de sa bouche, et se montre à Temire.

SCÈNE III. Angelique, Temire. §

TEMIRE.

375 Où dois-je aller ?... Je vous revois.

ANGÉLIQUE.

Je ne me cache pas pour toi.

TEMIRE.

Roland vous cherche en vain dans ce lieu solitaire.

ANGÉLIQUE.

Mon coeur est engagé, Roland ne peut me plaire,
Quel espoir lui pourrais-je offrir ?
380 Je le fuis par pitié, je ne saurais mieux faire
Que de l’aider à se guérir.
Où peut être Médor ? Le désespoir le presse.
Que ne puis-je le retrouver !
Au moins j’y veux songer sans cesse.

TEMIRE.

385 Votre coeur pour Roland devait se réserver...

ANGÉLIQUE.

Parle-moi de Médor, ou laisse-moi rêver.
C’est l’amour qui prend soin lui-même
D’embellir ces aimables lieux ;
Mais je n’y vois pas ce que j’aime,
390 Rien n’y saurait plaire à mes yeux.

SCÈNE IV. Médor, Angélique, Temire. §

MÉDOR.

Agréables retraites,
L’amour qui vous a faites
Vous destine aux amants contents.
Je trouble vos douceurs secrètes,
395 Mais dans mon désespoir mes plaintes indiscrètes
Ne vous troubleront pas longtemps.

ANGÉLIQUE.

C’est Médor que je viens d’entendre !
Ciel !

TEMIRE, voulant arrêter Angélique.

Quoi, vous le verrez ?

ANGÉLIQUE.

Eh ! Puis-je m’en défendre ?
C’est trop suivre un cruel devoir ;
400 Je retrouve Médor, l’amour veut me le rendre,
Je ne puis vivre sans le voir.

MÉDOR.

Fontaine, qui d’une eau si pure
Arrosez ces brillantes fleurs,
En vain, votre charmant murmure
405 Flatte le tourment que j’endure.
Rien ne peut enchanter mes mortelles douleurs.
Ce que j’aime me fuit, et je fuis tout le monde :
Pourquoi traîner plus loin ma vie et mes malheurs,
Ruisseaux, je vais mêler mon sang avec votre onde,
410 C’est trop peu d’y mêler mes pleurs.
Médor tire son épée pour s’en frapper et Angélique l’arrête.

ANGÉLIQUE.

Vivez, Medor.

MÉDOR.

Reine adorable,
Vous avez trop de soin des jours d’un misérable.

ANGÉLIQUE.

Pourquoi courez-vous au trépas ?

MÉDOR.

C’est un supplice insupportable
415 De vivre et de ne vous voir pas.

ANGÉLIQUE.

Je croyais que sur vous j’avais plus de puissance.

MÉDOR.

Hélas ! Si vous pouviez savoir
Jusqu’à quel point je vous offense...

ANGÉLIQUE.

Rien ne m’offense tant que votre désespoir.

MÉDOR.

420 Je vivrai, si c’est votre envie ;
Je vous vois, mon sort est trop doux :
Mais s’il faut m’éloigner de vous,
Je ne réponds pas de ma vie.

ANGÉLIQUE.

Prenez soin de vos jours, Médor, vous le devez,
425 Il m’en coûte assez cher de les avoir sauvés :
Ils me sont précieux, je vous l’ai fait connaître.

MÉDOR.

Généreuse reine, achevez,
Sans vous puis-je vivre ?

ANGÉLIQUE.

Vivez
À quelque prix que ce puisse être.

MÉDOR.

430 Ô ciel ! Qu’entends-je !

ANGÉLIQUE.

Il n’est plus temps
Que nous craignions tous deux de nous en trop apprendre :
Nous n’en disons que trop, Médor, je vous entends,
Et je vous permets de m’entendre.

MÉDOR.

À vos pieds...

ANGÉLIQUE.

Levez-vous, j’ai droit de faire un roi.
435 Je veux unir sous même loi
Votre destinée et la mienne.

MÉDOR.

Ah ! Plus vous oubliez votre grandeur pour moi,
Plus il faut que je m’en souvienne.

ANGÉLIQUE.

Ma gloire murmure en ce jour,
440 Je vois mon sort trop au dessus du vôtre :
Mais qui peut empêcher l’amour
D’unir deux coeurs qu’il a faits l’un pour l’autre ?

MÉDOR.

Témoins du désespoir dont mon coeur fut pressé,
Lieux ou la mort fut mon unique attente,
445 Qui l’aurait dit ! Qui l’eut jamais pensé
Que vous seriez témoins du bonheur qui m’enchante.

SCÈNE V. L’Amour, troupe d’Amours, troupe de Sirènes, troupe de Dieux des eaux, troupe de Nymphes et de Sylvains, troupe d’Amants enchantés, et d’Amantes enchantées. §

CHOEUR DES AMOURS, qui sont autour de la fontaine.

Aimez, aimez-vous.

ANGÉLIQUE, MÉDOR, et LES CHOEURS.

Aimons, aimons-nous.

CHOEUR DES AMOURS.

L’amour vous appelle.
450 Que sa flamme est belle !
L’amour vous appelle tous.
Aimez, aimez-vous.

ANGÉLIQUE, MÉDOR, et LES CHOEURS.

L’amour nous appelle,
Que sa flamme est belle !
455 L’amour nous appelle tous.
Aimons, aimons-nous.

CHOEUR DES AMOURS.

Il punit un coeur rebelle
On n’évite point ses coups.

ANGÉLIQUE, MÉDOR, et LES CHOEURS.

Quel bien est plus doux
460 Qu’un amour fidèle ?

CHOEUR DES AMOURS.

Aimez, aimez-vous.

ANGÉLIQUE, MÉDOR, et LES CHOEURS.

Aimons, aimons-nous :
L’amour nous appelle.
Que sa flamme est belle !
465 L’amour nous appelle tous :
Aimons, aimons-nous.
Les amants enchantés, et les amantes enchantées dansent autour de Medor et d’Angélique.
Deux amantes enchantées.
Qui goûte de ces eaux ne peut plus se défendre
De suivre d’amoureuses lois :
470 Goûtons en, mille et mille fois,
Quand on prend de l’amour, on n’en saurait trop prendre.

LE PETIT CHOEUR.

Que pour jamais un noeud charmant nous lie.

LE GRAND CHOEUR.

Tendres amours,
Enchantez-nous toujours.
475 Triste raison nous fuyons ton secours.

LE PETIT CHOEUR.

Ô douce vie,
Digne d’envie !

LE GRAND CHOEUR.

Ô jours heureux, que l’on vous trouve courts !

LE PETIT CHOEUR.

Sans rien aimer comment peut-on vivre ?

LE GRAND CHOEUR.

480 Que de plaisirs, que de jeux vont nous suivre !

LE PETIT CHOEUR.

Tendres amours,
Enchantez-nous toujours.
Fermons nos coeurs à des flammes nouvelles.

LE GRAND CHOEUR.

Gardons nous bien d’éteindre un feu si beau.

LE PETIT CHOEUR.

485 Vivons heureux dans des chaînes si belles.

LE GRAND CHOEUR.

Portons nos fers jusques dans le tombeau.

LE PETIT CHOEUR.

Ô douce vie,
Digne d’envie !

LE GRAND CHOEUR.

Tendres amours,
490 Enchantez-nous toujours.
Les amants enchantés, et les amantes enchantées, accompagnent en dansant, Médor et Angélique ; l’Amour et les Amours volent, et leur servent de guides.

ACTE III §

SCÈNE I. Médor, Temire. §

Le theatre change, et représente un port de mer.

MÉDOR.

Non, je n’entends vos conseils qu’avec peine,
Pour nuire à mon amour, vous avez tout tenté.

TEMIRE.

Vos jours sont en péril, ils sont chers à ma reine,
Ne doutez point de ma fidélité.
495 Roland est dans ces lieux, c’est un rival terrible,
Et votre perte est infaillible
Si vous vous exposez à son fatal courroux.

MÉDOR.

Un malheureux doit voir le trépas sans alarmes.
Votre bonheur fera mille jaloux,
500 Une fière beauté vous a rendu les armes,
Vos deux coeurs sont unis, par les noeuds les plus doux.
Ah ! Si la vie est sans appas pour vous,
Pour qui peut-elle avoir des charmes ?
Regardez le glorieux sort
505 Que la reine avec vous partage.
Ses plus zélés sujets, l’attendaient dans ce port ;
Avant que d’en partir, son ordre les engage
À vous rendre un pompeux hommage.
Comme leur souverain, ils vont vous recevoir...

MÉDOR.

510 La reine m’a quitté, Roland est avec elle.

TEMIRE.

Il la verra fière, et cruelle.

MÉDOR.

N’importe, c’est toujours la voir,
Mon inquiétude est mortelle :
Eh ! Ne craint-elle point, Roland au désespoir ?

TEMIRE.

515 Elle le craint pour vous, c’est son unique envie
De mettre en l’éloignant, vos jours en sûreté.

MÉDOR.

S’il faut que ma félicité
Par mon rival me soit ravie,
C’est une cruauté
520 D’avoir soin de ma vie.

TEMIRE.

De ces sombres chagrins, il faut vous délivrer.

MÉDOR.

Je n’osais pas espérer
Le bien que l’amour me donne ;
Un si grand bonheur m’étonne,
525 Et j’ai peine à m’assurer
Qu’il puisse longtemps durer.

TEMIRE.

Retirons-nous, Roland s’avance.
S’il a de votre amour la moindre connaissance
Rien ne vous pourra secourir.

MÉDOR.

530 Je le veux observer, en dussai-je périr.
Médor se tient à l’écart, et écoute Roland et Angélique.

SCÈNE II. Roland, Angélique. §

ROLAND.

Faut-t-il encor que je vous aime ?
Je dois rougir de ma faiblesse extrême ;
Ingrate, vous en abusez :
Plus je vous sers, plus vous me méprisez :
535 Qu’elle honte à mon coeur d’être encor si fidèle !
Pourquoi vous trouvai-je si belle ?
Non, avec tant d’attraits si charmants et si doux,
Vous ne méritez pas, cruelle,
L’amour que j’ai pour vous.

ANGÉLIQUE.

540 Je n’ai point perdu la mémoire
De ce que je vous dois.
Vous seriez délivré du trouble ou je vous vois
Si vous aviez voulu me croire.
Vous le savez, c’est malgré moi
545 Qu’un si grand coeur s’obstine à languir sous ma loi,
J’ai fait ce que j’ai pu pour le rendre à la gloire.

ROLAND.

Ah ! Je ne sais que trop avec quelle rigueur
Vous punissez mon lâche coeur ;
Votre mépris éclate, il n’est plus temps de feindre,
550 Tous les déguisements sont vains.
Je pardonne au mépris du reste des humains,
Je l’ai bien mérité, j’aurais tort de m’en plaindre.
J’abandonne ma gloire, et la laisse ternir,
Je chéris le trait qui me blesse,
555 De mon égarement je ne puis revenir ;
Mais vous causez ma faiblesse,
Est-ce à vous de m’en punir ?

ANGÉLIQUE.

Hélas !

ROLAND.

Dans ce soupir quelle part puis-je prendre ?
Peut-être un soupir si tendre
560 S’adresse à quelque autre amant :
Me le faites vous entendre
Pour redoubler mon tourment ?
Inhumaine ! Ah s’il est possible
Qu’au mépris d’un amour qui n’eut jamais d’égal
565 Pour un autre que moi vous deveniez sensible,
Tremblez pour mon heureux rival.
Dans vos yeux inquiets je lis mon infortune.
Ma présence vous importune ?
Vous ne songez qu’à me quitter ?

ANGÉLIQUE.

570 Si je voulais vous fuir, qui pourrait m’arrêter ?
Je vous ai déjà fait connaître
Qu’il m’est aisé de disparaître
Aux regards importuns que je veux éviter.

ROLAND.

Ah ! Du moins, laissez-moi le seul bien qui me reste ;
575 Laissez-moi la douceur funeste
De voir de si charmants appas.
C’est sans espoir que je suivrai vos pas ;
Vous ne serez jamais à mes voeux favorable,
Je vous verrai toujours impitoyable,
580 Mais le plus grand des maux est de ne vous voir pas.

ANGÉLIQUE.

Que ne puis-je vous fuir encore ?

ROLAND.

Pourquoi craindre qui vous adore ?

ANGÉLIQUE.

Hélas ! Pourquoi m’aimez vous tant ?
Un héros indomptable
585 N’est que trop redoutable
Avec un amour si constant.

ROLAND.

Ciel ! Ô ciel ! C’est pour moi qu’Angélique soupire !

ANGÉLIQUE.

Vous me contraignez d’en trop dire.

ROLAND.

Vous m’aimez !

ANGÉLIQUE.

590 Je ne puis l’avouer qu’à regret.
Votre constance est triomphante,
N’en faites point un éclat indiscret,
Épargnez ma fierté mourante
Contentez-vous d’un triomphe secret.

ROLAND.

595 En des lieux écartés, dans une paix profonde,
Allons jouir du sort qui va combler nos voeux.
Que deux coeurs unis sont heureux
D’oublier le reste du monde.

ANGÉLIQUE.

Laissez-moi renvoyer des peuples empressés
600 Dont nous serions embarrassés ;
Attendez-moi plus loin, j’irai partout vous suivre,
C’est pour vous seul que je veux vivre.

SCÈNE III. Angélique, Médor, Temire. §

MÉDOR.

Ah ! Je souffre un tourment plus cruel que la mort !

TEMIRE.

Où voulez-vous aller ? Que pouvez-vous prétendre ?

ANGÉLIQUE.

605 Laisse-moi calmer son transport,
Vois, si Roland ne peut point nous entendre.
Temire va du côté où Roland est passé.

SCÈNE IV. Angélique, Médor. §

MÉDOR.

Se peut-t-il qu’à ses voeux vous ayez répondu ?

ANGÉLIQUE.

Voulez-vous m’offenser quand vous devez me plaindre ?
Pour éblouir Roland je suis réduite à feindre,
610 Il le faut éloigner, ou vous êtes perdu.

MÉDOR.

Vous le suivrez ? Non, non, que plutôt je périsse.

ANGÉLIQUE.

Hélas ! Tout le pouvoir humain
Contre lui s’armerait en vain,
Ne nous armons que d’artifice.
615 Médor, je tremble pour vos jours,
Ils sont dans un péril extrême :
À quoi n’a-t-on pas recours
Pour sauver ce que l’on aime ?

MÉDOR.

Roland va m’ôter
620 L’objet que j’adore,
Qu’ai-je à redouter
Que de vivre encore ?

ANGÉLIQUE.

C’est à vous que mon coeur pour jamais s’est donné ;
Je ne rendrai Roland que trop infortuné ;
625 L’amour lui vendra cher une vaine espérance.
Je puis par cet anneau disparaître à ses yeux ;
Bientôt, vous me verrez ; bientôt, loin de ces lieux,
Nos fidèles amours seront en assurance,
Je veux mettre en vos mains ma suprême puissance.

MÉDOR et ANGÉLIQUE, ensemble.

630 Je ne veux que votre coeur,
C’est l’unique empire
Pour qui je soupire,
Je ne veux que votre coeur,
C’est assez pour mon bonheur.

MÉDOR.

635 Vous me quittez, et je demeure
Troublé du chagrin le plus noir :
Ma vie est attachée au plaisir de vous voir ;
Ne vaut-il pas mieux que je meure
Par la main de Roland que par mon désespoir.

ANGÉLIQUE.

640 Vivez pour moi, qu’il vous souvienne
Que votre destinée est unie à la mienne,
Ma mort suivrait votre trépas :
Évitons un destin tragique ;
Médor ne veut-t-il pas
645 Vivre pour Angélique ?

MÉDOR.

Si je ne vivais pas pour vous,
Je ne pourrais souffrir la vie.

ANGÉLIQUE.

Vivons, l’amour nous y convie,
Réservons-nous
650 Pour nous aimer malgré l’envie ;
Réservons-nous
Pour vivre heureux loin des jaloux.
Je ne pourrais souffrir la vie,
Si je ne vivais pas pour vous.

MÉDOR.

655 Vivons l’amour nous y convie,
Réservons-nous
Pour un amour si doux.

MÉDOR et ANGÉLIQUE, répetent ensemble ces trois derniers vers.

Vivons l’amour nous y convie,
Réservons-nous
660 Pour un amour si doux.

SCÈNE V. Troupe de peuples de Catay, sujets d’Angélique, Angélique, Médor. §

ANGÉLIQUE parlant à ses sujets.

Vous qui voulez faire paraître
Le zèle ardent que vous avez pour moi,
Reconnaissez Médor pour votre maître,
Rendez hommage à votre roi.
Angelique va retrouver Roland pour l’éloigner du port ou elle veut venir s’embarquer avec Médor.

SCÈNE VI. Les peuples de Catay, sujets d’Angélique, rendent hommage à Médor. §

Ils l’élèvent sur un trône, et témoignent par leurs chants et par leurs danses la joie qu’ils ont de le reconnaître pour leur souverain.

LE CHOEUR DE CATAY.

665 C’est Médor qu’une reine si belle
A choisi pour régner avec elle.
Plus heureux que lui ?
Un des sujets d’Angélique.
Malgré l’orgueil du grand nom de reine,
670 Elle se rend, et l’amour l’enchaîne ;
De mille et mille amants son coeur s’était sauvé,
Pour l’aimable Médor il était réservé.

UNE DES SUIVANTES D’ANGÉLIQUE.

Trop heureux un amant qui s’exempte
Des chagrins d’une ennuyeuse attente !
675 Que l’amour pour Médor a fait d’aimables noeuds !
À peine est-t-il amant qu’il est amant heureux.

LE CHOEUR DE CATAY.

Ses rivaux n’ont plus rien à prétendre,
Que de plaintes se vont faire entendre !
Au premier bruit d’un choix si doux
680 Que de rois seront jaloux !
Nous venons tous
Vous présenter notre hommage ;
Régner sur nous
Est votre moindre avantage.
685 L’amour donne un bonheur qui vaut mieux mille fois
Que la pompe qui suit les plus superbes rois.

UN DES SUJETS D’ANGÉLIQUE.

Angélique n’est plus insensible,
Sa fierté se croyait invincible :
Elle fuyait l’amour, et le fuirait encor
690 Sans le charme puissant des regards de Médor.

LE CHOEUR DE CATAY.

Heureux Médor ! Quelle gloire
D’avoir remporté
Une entière victoire
Sur tant de fierté !
695 Quel bonheur est plus rare !
Que vos feux sont beaux !
Que l’amour vous pr2pare
De plaisirs nouveaux !
C’est pour vous que sont faits
700 Les plus doux de ses traits.

UNE DES SUIVANTES D’ANGÉLIQUE.

Un coeur si fier est à son tour
Sensible et tendre :
Médor l’obtient quand son amour
N’osait l’attendre.
705 Mais un bonheur qu’on n’attend pas
N’en a que plus d’appas.

LE CHOEUR DE CATAY.

Vous portez une riche couronne
Un objet plein d’attraits vous la donne.

UN DES SUJETS D’ANGÉLIQUE.

Qu’il est doux d’accorder l’amour et la grandeur !
710 Quand on peut les unir c’est un parfait bonheur.

UNE DES SUIVANTES D’ANGÉLIQUE.

Tendres coeurs, puissiez vous aimer tranquillement :
Il n’est point de sort plus charmant.

LE CHOEUR DE CATAY.

Que l’amour en tous lieux vous enchante.
Qu’à jamais votre ardeur soit constante.
715 Oubliez vos grandeurs plutôt que vos amours,
Votre bonheur dépend de vous aimer toujours.

LE CHOEUR DE CATAY.

Les deux dernières répliques sont attribuées au même locuteurs : le choeur.

Aimez, régnez, en dépit de l’envie,
Goûtez les biens les plus doux de la vie ;
La fortune et l’amour, la gloire et les plaisirs,
720 Puissent-ils à jamais combler tous vos désirs.
Dans la paix, dans la guerre,
Dans tous les climats,
Jusqu’au bout de la terre,
Nous suivrons vos pas.
725 Puisse l’heureux Médor être un des plus grands rois.
Puisse-t-il rendre heureux ceux qui suivront ses lois.

ACTE IV §

SCÈNE I. Roland, Astolfe. §

Le théâtre change, et représente une grotte au milieu d’un bocage.

ROLAND.

Va, ton soin m’importune, Astolfe, laisse-moi.

ASTOLFE.

Quel charme vous retient dans ce lieu solitaire ?

ROLAND.

Ami, je n’ai point pour toi
730 De secret, ni de mystère.
Angélique ne me fuit plus.
J’étais content de voir sa rigueur adoucie,

Circassie : contrée de la Russie située sur les deux versants du Caucase, entre la mer Noire à l’ouest et la mer Caspienne à l’Est. [B]

Quand nous avons trouvé le roi de Circassie,
Et le superbe Ferragus.
735 Tous deux jaloux de mon bonheur extrême,
M’ont abordé les armes à la main :
J’allais les en punir, mais la beauté que j’aime
Par son anneau magique a disparu soudain.
Mes rivaux l’ont suivie en vain.
740 Elle avait eu soin de m’apprendre
Le chemin qu’elle voulait prendre.
Nous nous sommes promis d’être à la fin du jour
À la fontaine de l’amour ;
Je suis venu trop tôt m’y rendre :
745 Je vais au devant d’elle, ennuyé de l’attendre,
Je parcours les lieux d’alentour.
L’objet qui m’enchante
Ne m’a jamais tant charmé :
Que l’amour s’augmente,
750 Par le plaisir d’être aimé.

ASTOLFE.

Cet empire en vous seul a mis son espérance :
Si vous ne prenez sa défense,
Il tombera dans peu de temps
Sous une barbare puissance.
755 Songez que vous perdez de précieux instants.

ROLAND.

Je songe au bonheur que j’attends.

ASTOLFE.

Venez couronner votre tête
Du laurier immortel qui vous est présenté.

ROLAND.

Je vois l’amour qui s’apprête
760 À combler ma félicité ;
Je vais jouir de la conquête
D’un coeur qui m’a tant coûté.

ASTOLFE.

Le grand coeur de Roland n’est fait que pour la gloire,
Peut-t-il languir dans un honteux repos ?
765 Triomphez de l’amour, il n’est point de victoire
Qui montre mieux la vertu d’un héros.

ROLAND.

Lorsque des rigueurs inhumaines
Ont payé mon amour d’un si cruel tourment,
Je n’ai pu sortir de mes chaînes :
770 Puis-je me dégager d’un lien si charmant,
Quand je touche à l’heureux moment
Où je dois recevoir le prix de tant de peines ?
Va, laisse-moi seul dans ces lieux,
Angélique pour moi sensible,
775 Veut pour tout autre être invisible ;
Va, ne l’empêche point de paraître à mes yeux.
Astolfe se retire et Roland cherche Angélique.

SCÈNE II. §

ROLAND, seul.

Ah ! J’attendrai longtemps ! La nuit est loin encore.
Quoi le soleil veut-il luire toujours ?
Jaloux de mon bonheur, il prolonge son cours,
780 Pour retarder la beauté que j’adore.
Ô nuit, favorisez mes désirs amoureux.
Pressez l’astre du jour de descendre dans l’onde ;
Dépliez dans les airs vos voiles ténébreux :
Je ne troublerai plus par mes cris douloureux
785 Votre tranquillité profonde :
Le charmant objet de mes voeux
N’attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde ;
Ô nuit, favorisez mes désirs amoureux.
790 Que ces gazons sont verts ! Que cette grotte est belle ?
Roland lit tout bas des vers écrits sur la grotte.
Ce que je lis m’apprend que l’amour a conduit
Dans ce bocage, loin du bruit,
Deux amants qui brûlaient d’un ardeur mutuelle.
J’espère qu’avec moi l’amour bientôt ici
795 Conduira la beauté que j’aime.
Enchantez d’un bonheur extrême,
Sur ces grottes bientôt nous écrirons aussi ?
Roland répète tout haut ce qu’il a lu tout bas.
Beau lieu, doux asile
De nos heureuses amours,
800 Puissiez-vous être toujours
Charmant et tranquille.
Voyons tout... qu’est-ce que je vois !
Ces mots semblent tracés de la main d’Angélique...
Roland lit tout bas deux vers qu’Angélique a écrits.
Ciel c’est pour un autre que moi
805 Que son amour s’explique.
Roland répète tout haut ce qu’il a leu tout bas.
« Angélique engage son coeur ?
Médor en est vainqueur ! »
Elle m’aurait flatté d’une vaine espérance ?
L’ingrate !... N’est-ce point un soupçon qui l’offense ?
810 Médor en est vainqueur ! Non, je n’ai point encor
Entendu parler de Médor.
Mon amour aurait lieu de prendre des alarmes,
Si je trouvais ici le nom
De l’intrépide fils d’Aymon,
815 Où d’un autre guerrier célèbre par les armes.
Angélique n’a pas osé
Avouer de son coeur le véritable maître,
Et je puis aisément connaître,
Qu’elle parle de moi sous un nom supposé.
820 C’est pour moi seul qu’elle soupire,
Elle me l’a trop dit et j’en suis trop certain.
Lisons ces autres mots ; ils sont d’une autre main...
Roland lit deux vers que Médor a écrits.
Qu’ai-je lu... Ciel... Il faut relire...
Roland répète tout haut ce qu’il a leu tout bas.
Que Médor est heureux !
825 Angélique a comblé ses voeux.
Ce Médor, quel qu’il soit, se donne ici la gloire
D’être l’heureux vainqueur d’un objet si charmant.
Angélique a comblé les voeux d’un autre amant !
Elle a pu me trahir !... Non, je ne le puis croire.
830 Non, non, quelque envieux a voulu par ces mots
Noircir l’objet que j’aime, et troubler mon repos.
On entend un bruit de musettes et Roland continue.
J’entends un bruit de musique champêtre.
Il faut chercher Angélique en ces lieux.
Au premier regard de ses yeux
835 Mes noirs soupçons vont disparaître.
Elle s’arrêtera, peut-être,

Chalumeau : se dit aussi d’un instrument de musique champêtre, soit d’un, soit de plusieurs tuyaux de blé, soit de quelque matière déliée. [F]

À voir danser au son des chalumeaux
Les bergers des prochains hameaux.
Une troupe de bergers et de bergères, prend part à la joie de Coridon et de Bélise, qui doivent être mariés le lendemain, et s’approche de la grotte en dansant et en chantant. Roland n’aperçoit point Angélique, et va la chercher dans les lieux d’alentour.

SCÈNE III. Coridon, Bélise, Troupe de bergers et de bergères. §

LE CHOEUR.

Quand on vient dans ce bocage,
840 Peut-on s’empêcher d’aimer ?
Que l’amour sous cet ombrage
Sait bientôt nous désarmer !
Sans effort il nous engage
Dans les noeuds qu’il veut former.
845 Quand on vient dans ce bocage,
Peut-on s’empêcher d’aimer ?
Que d’oiseaux sur ce feuillage !
Que leur chant nous doit charmer.
Nuit et jour par leur ramage
850 Leur amour veut s’exprimer.
Quand on vient dans ce bocage,
Peut-on s’empêcher d’aimer ?
Un berger et une bergère.
Vivez en paix,
855 Amants, soyez fidèles,
Aimez-vous à jamais.
Vos ardeurs mutuelles
Combleront vos souhaits.
C’est un bonheur extrême
860 D’obtenir ce qu’on aime
Sans languir trop longtemps.
Soyez constants,
Aimez toujours de même
Vivez toujours contents.
865 Que les amours sont belles
Quand elles sont nouvelles !
Quel bien à plus d’attraits ?
Vivez en paix,
Amants, soyez fidèles,
870 Aimez vous à jamais.

CORIDON.

J’aimerai toujours ma bergère.

BÉLISE.

J’aimerai toujours mon berger.

CORIDON.

Mon amour est sincère,
J’aimerai toujours ma bergère.

BÉLISE.

875 Mon coeur ne peut changer,
J’aimerai toujours mon berger.

CORIDON et BÉLISE.

Mon amour est sincère,
Mon coeur ne peut changer.

CORIDON.

J’aimerai toujours ma bergère.

BÉLISE.

880 J’aimerai toujours mon berger.

SCÈNE IV. Roland, Coridon, Bélise, troupe de bergers et de bergères. §

Roland n’ayant point trouvé Angélique, revient pour en demander des nouvelles aux bergers.

CORIDON.

Angélique est reine, elle est belle,
Mais ses grandeurs ni ses appas
Ne me rendraient point infidèle,
Je ne quitterais pas
885 Ma bergère pour elle.

BÉLISE.

Quand des riches pays arrosés de la Seine
Le charmant Médor serait roi,
Quand il pourrait quitter Angélique pour moi,
Et me faire une grande reine,
890 Non, je ne voudrais pas encor
Quitter mon berger pour Médor.

ROLAND.

Que dites-vous ici de Médor, d’Angélique ?

CORIDON.

Ce sont d’heureux amants dont l’histoire est publique
Dans tous les hameaux d’alentour.

BÉLISE.

895 Ils ont avec regret quitté ce beau séjour ;
Ces arbres, ces rochers, cette grotte rustique
Tout parle ici de leur amour.

ROLAND.

Ah ! Je succombe au tourment que j’endure.

CORIDON.

Reposez-vous sur ce lit de verdure.
900 Vous paraissez chagrin ; écoutez à loisir
De ces heureux amants l’agréable aventure,
Vous l’entendrez avec plaisir.
Roland accablé de douleur s’assied sur un gazon, et écoute avec inquiétude ce que Coridon et Bélise lui racontent.

CORIDON.

En des lieux où Médor mourait sans assistance
Angélique adressa ses pas.
905 Elle sut se servir d’un art dont la puissance
Garantit Médor du trépas.

BÉLISE.

D’un grand empire Angélique est maîtresse
Elle est charmante, elle avait à son choix
Cent des plus riches rois ;
910 Médor est sans biens, sans noblesse ;
Mais Médor est si beau qu’elle l’a préféré
À cent rois qui pour elle ont en vain soupiré.

CORIDON.

On ne peut s’aimer davantage,
Jamais bonheur ne fut plus doux.

BÉLISE.

915 Ils se sont donnés devant nous
La foi de mariage.

CORIDON.

Quand le festin fut prêt, il fallut les chercher ;

BÉLISE.

Ils étaient enchantés dans ces belles retraites.

CORIDON.

On eut peine à les arracher
920 De l’endroit charmant où vous êtes.

ROLAND, se levant avec précipitation.

Où suis-je ? Juste ciel ! Où suis-je malheureux.

BÉLISE.

Demeurez, et voyez nos danses et nos jeux.

CORIDON.

On m’a promis cette belle bergère ;
Honorez notre noce, on la fera demain.

ROLAND.

925 Où vont-ils ces amants ?

BÉLISE.

Ils ont prié mon père
De les conduire au port le plus prochain.
Le voici. Demeurez, si vous me voulez croire,
Vous apprendrez de lui le reste de l’histoire.

SCÈNE V. Tersandre. Roland, Coridon, Belise, le Choeur. §

TERSANDRE.

Allez, laissez-nous, soins fâcheux,
930 Éloignez-vous de nos paisibles jeux.
Nous possédons un bien inestimable
Qui comblera nos voeux
Laissez couler nos jours heureux
Dans un loisir doux et durable.
935 Allez, laissez-nous, soins fâcheux
Éloignez-vous de nos paisibles jeux.

CORIDON, BÉLISE, et LE CHOEUR.

Allez, laissez-nous, soins fâcheux,
Éloignez-vous de nos paisibles jeux.

TERSANDRE.

J’ai vu partir du port cette reine si belle...

ROLAND.

940 Angélique est partie !

TERSANDRE.

Et Médor avec elle.
Elle en fait un grand roi, c’est son unique soin.

ROLAND.

Ils sont partis ensemble !

TERSANDRE.

Ils sont déjà bien loin.
Dans les climats les plus heureux du monde
Ils vont en paix goûter mille plaisirs.
945 Jusqu’au vent qui règne sur l’onde
Tout favorise leurs désirs.

ROLAND, à part.

Ils se sont dérobés tous deux à ma vengeance !

TERSANDRE, parle à Coridon et à Bélise.

Angélique a voulu passer notre espérance.
Voyez ce bracelet.

ROLAND, regardant le bracelet.

Que vois-je infortuné !
950 J’ai fait mettre en ses mains ce prix de mon courage ;
De mon fidèle amour c’est un précieux gage.

TERSANDRE.

Pour le prix de nos soins elle nous l’a donné.

ROLAND.

Ciel !

CORIDON et BÉLISE.

Ô ciel !

TERSANDRE.

J’ai reçu ce don de sa main même
Nous fûmes les témoins de son bonheur extrême
955 Elle a voulu nous rendre heureux.

ROLAND.

Ciel ! Puis-je être accablé par un coup plus affreux !

TERSANDRE.

Mais quel est ce guerrier ? Aisément on devine
Qu’il sort d’une illustre origine.

CORIDON.

Nous l’avons trouvé dans ces lieux.

BÉLISE.

960 Le trouble de son coeur se montre dans ses yeux.

CORIDON.

Il s’agite.

BÉLISE.

Il menace.

CORIDON.

Il pâlit.

BÉLISE.

Il soupire.

TERSANDRE.

Son coeur souffre peut-être un amoureux martyre
Je suis touché de ses douleurs.

BÉLISE.

Quels terribles regards !

ROLAND.

La perfide !

TERSANDRE.

Il murmure.

CORIDON.

965 Il frémit !

BÉLISE.

Il répand des pleurs.
Tant de serments ! Ah la parjure !

TERSANDRE.

Ne l’abandonnons pas dans un chagrin si noir.

ROLAND.

Elle rit de mon désespoir.
Je l’aimais d’une amour si tendre, si fidèle.

TERSANDRE.

970 Ses regards sont plus doux.

CORIDON.

Il est moins agité.

ROLAND.

J’ai crû vivre heureux avec elle
Hélas ! Quelle félicité !

TERSANDRE.

Non, je n’en doute point c’est l’amour qui le blesse.

BÉLISE.

L’amour peut-il causer cette sombre tristesse ?
975 On a vu des amants si contents dans ces bois.

TERSANDRE.

Qui suit les amoureuses lois
S’expose à des maux redoutables.
Pour deux amants heureux qu’amour fait quelquefois,
Il en fait tous les jours plus de cent misérables.

CORIDON.

980 Son trouble est apaisé.

TERSANDRE.

J’espère qu’à la fin
Nous pourrons adoucir son funeste chagrin.
Bénissons l’amour d’Angélique,
Bénissons l’amour de Médor.
Dans le riche séjour d’une cour magnifique,
985 Puissent-t-ils sur un trône d’or
S’aimer comme ils s’aimaient dans ce séjour rustique.

CORIDON, BÉLISE, et Le Choeur.

Bénissons l’amour d’Angélique
Bénissons l’amour de Médor.

ROLAND.

Taisez-vous, malheureux ; oserez-vous sans cesse
990 Percer mon triste coeur des plus horribles coups ?
Malheureux, taisez-vous.
Rendez grâce à votre bassesse
Qui vous dérobe à mon courroux.

CORIDON, BÉLISE, et Le Choeur.

Ah ! Fuyons, fuyons tous.

SCÈNE VII. §

ROLAND, seul.

995 Je suis trahi ! Ciel ! Qui l’aurait pû croire !
Ô ciel ! Je suis trahi par l’ingrate beauté
Pour qui l’amour m’a fait trahir ma gloire.
Ô doux espoir dont j’étais enchanté,
Dans quel abîme affreux m’as-tu précipité !
1000 Témoins d’une odieuse flamme
Vous avez trop blessé mes yeux.
Que tout ressente dans ces lieux
L’horreur qui règne dans mon âme.
Roland brise les inscriptions, et arrache des branches d’arbres, et des morceaux de rochers.
Ah ! Je suis descendu dans la nuit du tombeau !
1005 Faut-il encor que l’amour me poursuive ?
Ce fer n’est plus qu’un vain fardeau
Pour une ombre plaintive.
Roland jette ses armes, et se met dans un grand désordre.
Quel gouffre s’est ouvert ! Qu’est ce-que j’aperçois !
Quelle voix funèbre s’écrie !
1010 Les enfers arment contre moi
Une impitoyable furie.
Roland croit voir une furie : il lui parle, et s’imagine qu’elle lui répond.
Barbare ! Ah ! Tu me rends au jour ?
Que prétends-tu ? Parle... Ô supplice horrible !
Je dois montrer un exemple terrible
1015 Des tourments d’un funeste amour.

ACTE V §

SCÈNE I. Astolfe, Logistille. §

Le théâtre change, et représente le palais de la sage fée Logistille.

ASTOLFE.

Sage et divine fée à qui tout est possible,
Vous dont le généreux secours
Pour les infortunés se déclare toujours,
Au malheur de Roland serez-vous insensible ?
1020 Ce héros que l’amour a rendu furieux
Traîne une déplorable vie :
Son sort qui fût si glorieux
Fait autant de pitié qu’il avait fait d’envie.

LOGISTILLE.

Vos justes voeux sont prévenus ;
1025 Déjà par des chemins aux mortels inconnus
J’ai fait passer Roland dans cet heureux asile.
Le charme d’un sommeil tranquille
Suspend le mal de ce héros ;
Mais il est difficile
1030 De lui rendre un parfait repos.

ASTOLFE.

Je sais votre pouvoir, il faut que tout lui cède.
Votre soin m’a sauvé de cent périls affreux.
N’offririez vous qu’un vain remède
Au trouble fatal qui possède
1035 Le plus grand des héros et le plus malheureux ?

LOGISTILLE.

Je puis des éléments interrompre la guerre,
Ma voix fait trembler les Enfers.
J’impose silence au tonnerre,
Et j’éteins le feu des éclairs.
1040 Mais je calme avec moins de peine
Les vents échappés de leur chaîne,
Et j’apaise plutôt l’Océan irrité
Qu’un coeur par l’amour agité.

ASTOLFE.

J’attends tout pour Roland de vos soins salutaires.

LOGISTILLE.

1045 Nos efforts vont se redoubler :
Allez, éloignez-vous de nos secrets mystères,
Vos regards pourraient les troubler.

SCÈNE II. Logistille, Roland endormi, Troupe de feés. §

LOGISTILLE.

Par le secours d’une douce harmonie
Calmons ce grand coeur pour jamais.
1050 Rendons-lui sa première paix,
Puisse-t-elle chasser l’amour qui la bannie.
Heureux qui se défend toujours
Du charme fatal des amours !
Le choeur des Fées répète ces deux derniers vers.

LE CHOEUR DES FÉES.

Heureux qui se défend toujours
1055 Du charme fatal des amours !
Les feés dansent autour de Roland, et font des cérémonies mystérieuses, pour lui rendre la raison.

LOGISTILLE.

Rendez à ce héros votre clarté céleste,
Divine raison, revenez.
Qu’un coeur est malheureux quand vous l’abandonnez
Dans un égarement funeste.

LOGISTILLE et LE CHOEUR DES FÉES.

1060 Heureux qui se défend toujours
Du charme fatal des amours !
Les feés continuent leurs danses autour de Roland, et Logistille évoque les ombres des anciens héros, pour l’aider à faire sortir Roland de son égarement.

LOGISTILLE.

Ô vous dont le nom plein de gloire
Dans la nuit du trépas n’est point enseveli,
Vous dont la célèbre mémoire
1065 Triomphe pour jamais du temps et de l’oubli.
Venez, héroïques ombres,
Venez seconder nos efforts :
Sortez des retraites sombres
Du profond empire des morts.
Les ombres des anciens héros paraissent.

SCÈNE III. Logistille, Troupe de Feés, Troupe d’Ombres de Héros. §

LOGISTILLE.

1070 Roland, courez aux armes.
Que la gloire a de charmes !
L’amour de ses divins appas
Fait vivre au delà du trépas.

LOGISTILLE et LE CHOEUR DES OMBRES DES HÉROS.

Roland, courez aux armes.
1075 Que la gloire a de charmes !
À la voix des héros, Roland sort de son sommeil, et recommence à se servir de sa raison.

ROLAND.

Quel secours vient me dégager
De ma fatale flamme ?
Ciel ! Sans horreur puis-je songer
Au désordre où l’amour avait réduit mon âme !
1080 Errant, insensé, furieux,
J’ai fait de ma faiblesse un spectacle odieux ;
Quel reproche à jamais ne dois-je point me faire ?
Malheureux ! La raison m’éclaire
Pour offrir ma honte à mes yeux !
1085 Que survivre à ma gloire est un supplice extrême !
Infortuné Roland, cherche un antre écarté,
Va, s’il se peut, te cacher à toi-même
Dans l’éternelle obscurité.

LOGISTILLE, arrêtant Roland.

Modérez la tristesse
1090 Qui saisit votre coeur :
Quel héros, quel vainqueur
Est exempt de faiblesse ?

LE CHOEUR DES OMBRES ET DES HÉROS.

Sortez pour jamais en ce jour
Des liens honteux de l’amour.

LOGISTILLE.

1095 Allez, suivez la gloire.

ROLAND.

Allons, courons aux armes.
Que la gloire a de charmes !

LE CHOEUR DES FÉES et LE CHOEUR DES OMBRES ET DES HÉROS.

Roland, courez aux armes
Que la gloire a de charmes.
Les fées, et les ombres des héros, témoignent par des danses, la joie qu’elles ont de la guérison de Roland, la Gloire suivie de la Renommée et précédée de la Terreur vient presser Roland d’aller délivrer son pays.

SCÈNE IV. La Gloire, la Renommée, la Terreur, suite de la Gloire, Roland, Logistille, troupe de Feés, Troupe d’Ombres de Héros. §

LA GLOIRE.

1100 Roland il faut armer votre invincible bras.
La Terreur se prépare à devancer vos pas
Sauvez votre pays d’une guerre cruelle
Ne suivez plus l’amour c’est un guide infidèle
Non, n’oubliez jamais
1105 Les maux que l’amour vous a faits.
Roland reprend ses armes que les fées et les héros lui présentent, il témoigne l’impatience qu’il a de partir pour obéir à la Gloire, et la Terreur vole devant lui. Les fées et les héros dansent pour témoigner leur joie ; et Logistille, le choeur de la suite de la Gloire, les choeurs des fées et des héros chantent ensemble.

LOGISTILLE ET LES CHOEURS.

La gloire vous appelle,
Ne soupirez plus que pour elle,
Non, n’oubliez jamais
Les maux que l’amour vous a faits.