LE BRUTUS

M. DCC. XXXI. AVEC APPROBATION ET PRIVILÈGE DU ROI.

de MONSIEUR DE VOLTAIRE

APPROBATION §

J’ai lu, par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, la TRAGEDIE DE BRUTUS, avec le Discours à Mylord Bolingbroocke. A Paris, ce 13 Janvier 1731.

DUVAL.

À PARIS, RUE SAINT-JACQUES, Chez Je. Fr. JOSSE, Libr. Impr. ordinaire de S.M. La Reine d’Espagne Douairière, à la Fleur de Lys d’Or.

PRIVILÈGE DU ROI. §

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre ; À nos amés et féaux Conseillers, les Gens tenants nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, et autres nos Justiciers, qu’il appartiendra : SALUT. Notre bien amé-le Sieur *************************** , Nous ayant fait remontrer qu’il souhaiterait faire imprimer et donner au Public un ouvrage qui a pour titre : BRUTUS, Tragédie, s’il Nous plaisait lui accorder nos Lettres de privilège sur nécessaires ; offrant pour cet effet de le faire imprimer en bon papier et beaux caractères, suivant la feuille imprimée et attachée pour modelé sous le contre-scel des présentes. À CES CAUSES, voulant traiter favorablement ledit Sieur Exposant, Nous lui avons permis et permettons par ces Présentes, de faire imprimer ledit ouvrage ci-dessus spécifié, conjointement ou séparément, et autant de fois que bon lui semblera, sur papier et caractères conformes à ladite feuille imprimée et attachée sous notre-dit contre-scel, et de le faire vendre et débiter partout notre Royaume pendant le temps de six années consécutives, 3 compter du jour de la date des-dites Présentes.; FAISONS défenses à toutes sortes de personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance : comme aussi à tous Libraires, Imprimeurs, et autres, d’imprimer, faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni contrefaire le dit ouvrage ci-dessus exposé en tout, ni en partie, ni d’en faire aucuns extraits, sous quelque prétexte que ce soit, d’augmentation, correction, changement de titre, même de traduction étrangère, ou autrement, sans la permission expresse et par écrit dudit Sieur Explosant, où de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des exemplaires contrefaits, quinze cens livres d’amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, l’autre tiers audit Sieur Exposant, et de tous dépens, dommages et intérêts ; À la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la datte d’icelle : que l’impression de cet Ouvrage sera faite dans notre Royaume et non ailleurs, et que l’impetrant se conformera en tout aux réglements de la librairie, et notamment à celui du dixième Avril 1725 : et qu’avant que de l’exposer en vente, le Manuscrit ou Imprimé qui aura servi de copie à l’impression dudit Ouvrage, sera remis dans le même état où l’approbation y aura été donnée ès mains de notre très cher féal Chevalier Garde des Sceaux de France , le Sieur Chauvelin ; et qu’il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, et un dans celle de notre dit très-cher et féal Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur Chauvelin ; le tout à peine de nullité des présentes. Du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir ledit Sieur Exposant, ou ses ayants cause pleinement et paisiblement ; sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. VOULONS que la copie desdites Présentes, qui fera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage , soit tenue pour, dûment signifiée, et qu’aux Copies collationnées par l’un de nos amés et féaux conseillers-secrétaires foi soit ajouté, comme à l’Original. COMMANDONS au premier notre huissier ou sergent de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis et nécessaires, sans demander autre permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres à ce contraires. CAR tel est notre plaisir, Donné à Paris le quinzième jour du mois de Décembre, l’an de grâce mil sept cent trente, et de notre règne le seizième. Par le ROI en son Conseil, SAINSON.

Registré, ensemble la cesion, sur le Registre VIII. de la Chambre Royale des Libraires et Imprimeurs de Paris, n°87. fol. 87, conformément aux anciens réglements , confirmés par celui du 28, février 1723. À Paris, le 22 Décembre 1730.

P. A. LE MERCIER, Syndic.

Je cède et transporte à M. JOSSE le Fils, Libraire à Paris, le privilège de la TRAGEDIE DE BRUTUS, Fait à Paris, ce 12, Décembre 1730. VOLTAIRE.

De l’imprimerie d’André KNAPEN, 1731.

DISCOURS SUR LA TRAGEDIE À MYLORD BOLINGBROOKE. §

Si je dédie à un anglais un ouvrage représenté à Paris ; ce n’est pas, MYLORD, qu’il n’y ait aussi dans ma Patrie des Juges très éclairés et d’exellents ssprits auxquels j’eusse pu rendre cet hommage. Mais vous savez que la Tragédie de Brutus est née en Angleterre : vous vous souvenez que lorsque j’étais retiré à Wandsworth, chez mon ami M. Faukener, ce digne et vertueux citoyen, je m’occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce, à peu près tel qu’il est aujourd’hui en vers français ; Je vous en parlais quelquefois, et nous nous étonnions qu’aucun Anglais n’eût traité ce sujet, qui de tous est peut-être le plus convenable à votre théâtre. Vous m’encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments.

Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoiqu’écrit dans une autre langue, a vous docte sermones utriusque linguetae, à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d’anglais, à vous qui m’apprendriez du moins à rendre a ma langue cette force et cette énergie qu’inspire la noble liberté de penser ; car les sentiments vigoureux de l’âme passent toujours dans le langage, et qui pense fortement parle de même.

Je vous avoue, MYLORD, qu’à mon retour d’Angleterre où j’avais passé deux années dans une étude continuelle de votre langue, je me trouvai embarrassé lorsque je voulus composer une tragédie française. Je m’étais presque accoutumé à penser en anglais, je sentais que les termes de ma Langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abondance qu’auparavant ; c’était comme un ruisseau dont la source avait été détournée ; il me fallut du temps et de la peine pour le faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que pour réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie.

Ce qui m’effraya le plus en rentrant dans cette carrière , ce fut la sévérité de notre poésie, et l’esclavage de la rime. Je regrettais cette heureuse liberté que vous avez d’écrire vos tragédies en vers non rimés, d’allonger, et surtout d’accourcir presque tous vos mots, de faire enjamber les vers les uns sur les autres , et de créer dans le besoin des termes nouveaux, qui sont toujours adoptés chez vous, lorsqu’ils font sonores, intelligibles et nécessaires. Un poète anglais, disais-je, est un homme libre qui asservit sa langue à son génie, le français est un esclave de la rime, obligé de faire quelquefois quatre vers, pour exprimer une pensée qu’un anglais peut rendre en une seule ligne. L’Anglais dit tout ce qu’il veut, le François ne dit que ce qu’il peut. L’un court dans une carrière vaste, et l’autre marche avec des entraves dans un chemin glissant et étroit.

Malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes, nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime, elle est essentielle à la poésie française. Notre Langue ne comporte point d’inversions, nos vers ne souffrent point d’enjambement : nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves : nos césures, et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la Prose d’avec la Versification ; la rime est donc nécessaire aux vers françois.

De plus, tant de Grands Maîtres qui ont fait des vers, rimés, tels que les Corneilles, les Racines, les Despréaux , ont tellement accoutumé nos oreilles à cette harmonie, que nous n’en pourrions pas supporter d’autre ; et je le repère encore, quiconque voudrait se délivrer d’un fardeau qu’a porté le Grand Corneille, serait regardé avec raison, non pas comme un génie hardi qui s’ouvre une route nouvelle mais comme un homme, très faible qui ne peut pas se soutenir dans l’ancienne carrière.

On a tenté de nous donner des tragédies en prose ; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir ; qui a le plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours malvenu à dire au public, je viens diminuer votre plaisir. Si au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronese, quelqu’un venait placer ses dessins au crayon, n’aurait-il pas tort de s’égaler à ces Peintres ? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et à des chants. Serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu’on marcherait et qu’on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel ?

Il y a grande apparence qu’il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, et de plus toujours des rimes sur le nôtre. C’est même à cette contrainte de la rime, et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans notre Langue.

Nous-voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu’elle ne soit ni triviale ni trop recherchée, nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté et la même exactitude que dans la prose. Nous ne permettons pas la moindre licence ; nous demandons qu’un auteur, porte sans discontinuer toutes ces chaînes, et cependant qu’il paraisse toujours libre, et nous ne reconnoissons pour Poètes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire, cent vers en toute autre langue, que quatre vers en français. L’exemple de notre Abbé Régnier Desmarets de l’Académie Française et de celle De La Crusca, en est une preuve bien évidente. Il traduisit Anacréon en Italien avec succès, et ses vers français sont, à l’exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas, et combien de nos beaux Esprits ont fait de très beaux vers latins, et n’ont pu être supportables en leur Langue ?

Je sais combien de disputes j’ai essuyées sur notre versification en Angleterre, et quels reproches, me fait souvent le savant Évêque de Rochester sur cette contrainte puérile qu’il prétend que nous nous imposons de gaîté de cour. Mais soyez persuadé, MYLORD, que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l’effraye d’abord. Non seulement elle est nécessaire a notre tragédie , mais elle embellie nos comédies même. Un bon mot en vers en est retenu plus aisément ; les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu’en prose, et qui dit Vers en Français , dit nécessairement des vers rimés : en un mot nous avons des comédies en prose du célèbre Molière, que l’on a été obligé de mettre en vers après sa mort, et qui ne font plus jouées que de cette manière nouvelle.

Ne pouvant, MYLORD, hasarder sur le Théâtre Français des vers non rimés, tels qu’ils font en usage en Italie et en Angleterre, j’aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai, et je l’avoue, que le Théâtre Anglais est bien défectueux : j’ai entendu de votre bouche, que vous n’aviez pas une bonne tragédie ; mais en récompense dans ces pièces si monstrueuses, vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu’à présent à, presque tous les auteurs tragiques de votre nation, cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l’action et du style, cette élégance, et toutes ces finesses de l’Art, qui ont établi la réputation du Théâtre Français depuis le Grand Corneille. Mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c’est celui de l’action.

Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu’elles ne sont la représentation, d’un événement. Un auteur italien m’écrivait dans une Lettre fur les Theâtres "Un critico del nostro Pastor fido disse che quel componimento era un riassunto di bellissimi Madrigali, credo, se vivesse, che direbbe delle Tragédie Francesi, che sono un riassunto di belle, elegie et sontuofi Epitalami.

J’ai bien peur que cet Italien n’ait trop raison. Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une Nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n’est pas d’usage.

L’endroit où l’on joue la Comédie, et les abus qui s’y sont glissés, sont, encore une cause de cette sécheresse qu’on peut, reprocher a quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui sont sur le théâtre destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable. Ce défaut est cause que les décorations tant recommandées par les anciens, sont rarement convenables à la pièce. Il empêche surtout que les acteurs ne passent d’un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient sagement pour conserver à la fois l’unité de lieu et la vraisemblance.

Comment oserions-nous sur nos théâtres faire paraître, par exemple, l’ombre de Pompée, ou le génie de Brutus au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l’occasion de dire un bon mot ? Comment apporter au milieu d’eux sur la scène, le corps de Marcus, devant Caton son père, qui s’écrie : « Heureux jeune homme, tu es mort pour ton pays ! Ô mes amis laissez-moi compter ces glorieuses blessures ! Qui ne voudrait mourir ainsi pour la patrie ? Pourquoi n’a-t-on qu’une vie à lui sacrifier !... Mes amis ne pleurez point ma perte, ne regrettez point mon fils, pleurez Rome, la maîtresse du monde n’est plus, ô liberté ! Ô ma patrie !... Ô vertu ; etc. »

Voilà ce que feu M. Addisson ne craignit point de faire représenter à Londres ; voilà, ce qui fut joué, traduit en Italien, dans plus d’une ville d’Italie. Mais si nous hasardions à Paris un tel spectacle , n’entendez-vous pas déjà le parterre qui se récrie ? Et ne voyez-vous pas nos femmes qui détournent la tête ?

Vous n’imagineriez pas à quel point va cette délicatesse. L’Auteur de notre Tragédie de Manlius [d’Antoine La Fosse 1698] prit, son sujet de la pièce anglaise de M. Otway, intitulée, Venise sauvée [1682]. Le sujet est tiré de l’histoire de la conjuration du Marquis de Bedemar, écrite par l’Abbé de S. Réal ; et permettez-moi de dire en passant que ce morceau d’Histoire, égal peut-être à Saluste, est fort au-dessus de de la pièce d’Otway et de notre Manlius.

Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l’auteur français à déguiser sous des noms Romains une aventure connue, que l’Anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n’a point trouvé ridicule au Théâtre de Londres, qu’un Ambassadeur Espagnol s’appellât Bedemare ; et que des conjurés eussent le nom de Jaffier, de Jacques-Pierre, d’Eliot , cela seul en France eût pu faire tomber la pièce.

Mais voyez qu’Otway ne craint point d’assembler tous les conjurés. Renaud prend leurs serments, assigne à chacun son poste , prescrit l’heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et soupçonneux sur Jaffier dont il se défie. Il leur fait à tous ce discours pathétique , traduit mot pour mot de l’Abbé de S. Real.

« Jamais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus timides, endormi les plus soupçonneux, confondu les plus subtils : nous vivons encore, mes chers amis... nous vivons , et noire vie fera bientôt funeste aux tyrans de ces lieux , etc. »

Qu’a fait l’auteur français ? Il a craint de hasarder tant de personnages fur la scène ; il se contente de faire réciter par Renaud sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même discours qu’il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez-vous pas par ce seul exposé combien cette scène anglaise est au-dessus de la française, la pièce d’Otway fût-elle d’ailleurs monstrueuse.

Avec quel plaisir n’ai-je point vu à Londres votre Tragédie de Jules César, qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre Nation ; Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie. Il est seulement étonnant qu’il ne s’en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d’ignorance, par un homme qui même ne savait pas le Latin, et qui n’eut de maître que son génie ; mais au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus tenant encore poignard teint du sang de César, assembler le Peuple Romain, et lui parler ainsi du haut de la Tribune aux Harangues :

« Romains, compatriotes, amis, s’il est quelqu’un de vous qui ait été attache à César, qu’il sache que Brutus ne l’était pas moins : Oui ; je l’aimais, Romain, et si vous me demandez, pourquoi j’ai versé son sang, c’est que j’aimais Rome davantage. Voudriez-vous voir César vivant, et mourir ses esclaves, plutôt que d’acheter votre liberté par sa mort. César était mon ami, je le pleure ; il était heureux, j’applaudis à ses triomphes ; il était vaillant, je l’honore ; mais il était ambitieux, je l’ai tué.

Y a-t-il quelqu’un parmi vous assez lâche pour regretter la servitude. S’il en est un seul, qu’il parle, qu’il se montre ; c’est lui que j’ai offensé : Y a-t-il quelqu’un assez infâme pour oublier qu’il est Romain ? Qu’il parle, c’est lui seul qui est mon ennemi.

CHOEUR DES ROMAINS.

Personne ; Non, Brutus , personne.

BRUTUS.

Ainsi donc je n’ai offensé personne. Voici le corps du Dictateur qu’on vous apporte ; les derniers devoirs lui seront rendus par Antoine, par cet Antoine, qui n’ayant point eu de part au châtiment de César, en retirera le même avantage que moi et que chacun de vous, le bonheur inestimable d’être libre. Je n’ai plus qu’un mot à vous dire : J’ai tué de cette main mon meilleur ami pour le salut de Rome ; je garde ce même poignard pour moi, quand Rome demandera ma vie.

LE CHOEUR.

Vivez, Brutus, vivez, à jamais. »

Après cette Scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains, à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine par un discours artificieux ramène insensiblement ces esprits superbes, et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César, et se servant des figures les plus pathétiques, il les excite au tumulte et à la vengeance.

Peut-être les Français ne souffriraient pas que l’on fit paraître sur leur théâtre un chour composé d’artisans et de plébéiens romains ; que le corps sanglant de César y fût exposé aux yeux du peuple, et qu’on excitât ce peuple à la vengeance du haut de la Tribune aux Harangues ; c’est à la coutume qui est la reine de ce monde, à changer le goût des Nations, et à tourner en plaisir les objets de notre aversion.

Les Grecs ont hasardé des Spectacles non moins révoltants pour nous. Hippolyte brisé par sa chute vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctete tombe dans ses accès de souffrance, un sang noir coule de sa plaie. OEdipe couvert du sang qui dégoûte encore des restes de ses yeux qu’il vient d’arracher, se plaint des Dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que son propre fils égorge ; et Électre crie sur le Théâtre : « Frappez, ne l’épargnez pas, elle n’a pas épargné notre père ». Prometée est attaché sur un Rocher avec des clous qu’on lui enfonce dans l’estomac et dans les bras. Les furies répondent à l’ombre sanglante de Clytemnestre par des hurlements sans aucune articulation ; Beaucoup de Tragédies Grecques, en un mot, sont remplies de cette terreur portée à l’excès.

Je sais bien que les Tragiques Grecs, d’ailleurs supérieurs aux Anglais, ont erré en prenant souvent l’horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l’incroyable pour le tragique et le merveilleux. L’Art était dans son enfance à Athènes du temps d’Achille, comme à Londres du temps de Shakespeare ; mais parmi les grandes fautes des Poètes Grecs, et même des vôtres, on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés ; et si quelques Français qui ne connaissent les Tragédies et les mours étrangères que par des traductions et sur des oui-dire, les condamnent sans aucune restriction, ils sont, ce me semble comme des aveugles, qui assureraient qu’une rose ne peut avoir de couleurs vives, parce qu’ils en compteraient les épines à tâtons.

Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance, et si surtout les Anglais ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles ; nous autres Français aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop de peur de nous emporter, et quelquefois nous n’arrivons pas au tragique dans la crainte d’en passer les bornes.

Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage, comme elle l’est dans Shakespeare et dans ses successeurs, qui n’ayant pas son génie, n’ont imité que ses défauts ; mais j’ose ; croire qu’il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui bien ménagées, représentées avec art, et surtout adoucies par le charme des beaux vers, pourraient nous faire une sorte de plaisir, dont nous ne nous doutons pas.

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux ,
Qui par l’Art imité ne puisse plaire aux yeux.

Du moins que l’on me dise pourquoi il est permis à nos Héros et à nos héroïnes de théâtre de se tuer, et qu’il leur est défendu de tuer personne ? La Scène est-elle moins ensanglantée par la mort d’Atalide qui se poignarde pour son amant, qu’elle ne le serait par le meurtre de César ? Et si le spectacle du fils de Caton qui paraît mort aux yeux de son père, est l’occasion d’un discours admirable de ce vieux Romain, si, ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française, si les femmes les plus délicates n’en ont point été choquées, pourquoi, les Français ne s’y accoutumeraient-ils pas ? La nature n’est-elle pas la même dans tous les hommes ?

Toutes ces lois de ne point ensanglanter la scène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, et sont des lois qui, ce me semble, pourraient avoir quelques exceptions parmi nous, comme elles en ont eu chez les Grecs ; il n’en est pas des règles de la bienséance toujours un peu arbitraire, comme des règles fondamentales du Théâtre qui font les trois unités. Il y aurait de la faiblesse et de la stérilité à étendre une action au-delà de l’espace du temps et du lieu convenables. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d’événements, la raison de cette faute et s’il est de bonne foi, il vous dira qu’il n’a pas eu assez de génie pour remplir sa pièce d’un seul fait, et s’il prend deux jours et deux villes pour son action, croyez que c’est parce qu’il n’aurait pas eu l’adresse de la resserrer dans l’espace de trois heures, et dans l’enceinte d’un Palais, comme l’exige la vraisemblance.

Il en est tout autrement de celui qui hasarderait un spectacle horrible sur le théâtre ; il ne choquerait point la vraisemblance, et cette hardiesse loin de supposer de la faiblesse dans l’auteur, demanderait au contraire un grand génie, pour mettre par ses vers de la véritable grandeur dans une action qui sans un style sublime, ne serait qu’atroce et dégoûtante.

Voilà ce qu’a osé tenter une fois notre Grand Corneille dans sa Rodogune. Il fait paraître une mère qui en présence de sa Cour et d’un Ambassadeur, veut empoisonner son fils et sa belle-fille après avoir tué son autre fils de sa propre main ; elle leur présente la coupe empoisonnée, et sur leur refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu’elle leur destinait.

Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n’appartient pas à tout le monde d’oser les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, et une exécution de Maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakespeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait pu faire évoquer et parler des ombres avec succès.

Within that circle none durstwalk, but he.

Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent répétée ; à peu près comme les détails de batailles, qui étant par eux-mêmes ce qu’il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux, à force de reparaître souvent dans les Histoires.

La seule Piéce où M. de Racine ait mis du spectacle, c’est son chef-d’oeuvre d’Athalie. On y voit un enfant sur un Trône, sa nourrice et des Prêtres qui l’environnent ; une Reine qui commande à ses Soldats de le massacrer, des Lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute cette action est pathétique ; mais si le style ne l’était pas aussi, elle n’était que puérile.

Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant, plus on s’impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu’un décorateur, et non un poète tragique. Il y a près de trente années qu’on réprésente la Tragédie de Montesume à Paris, la scène ouvrait par un spectacle nouveau ; c’était un Palais d’un goût magnifique et barbare ; Montesume paraissait avec un habit singulier ; des esclaves armés de flèches étaient dans le fonds ; autour de lui étaient huit Grands de sa Cour, prosternés le visage contre terre : Montesume commençait la pièce en leur disant,

Levez-vous, votre Roi vous permet aujourd’hui
Et de l’envisager, et de parler à lui.

Ce spectacle charma, mais voilà tout ce qu’il y eut de beau dans cette Tragédie.

Pour moi j’avoue que ce n’a pas été sans quelque crainte que j’ai introduit sur la scène française le Sénat de Rome en robes rouges, allant aux Opinions. Je me souvenais que lorsque j’introduisis autrefois dans OEdipe un Choeur de Thébains qui disait,

Ô mort, nous implorons ton funeste secours.
Ô mort, viens nous sauver, viens terminer nos jours.

Le Parterre au lieu d’être frappé du pathétique qui pouvait être en cet endroit, ne sentit d’abord que le prétendu ridicule d’avoir mis ces vers dans la bouche d’Acteurs peu accoutumés, et il fit un éclat de rire. C’est ce qui m’a empêché dans Brutus de faire parler les Sénateurs, quand Titus est accusé devant eux, et d’augmenter la terreur de la situation, en exprimant l’étonnement et la douleur de ces pères de Rome, qui sans doute devraient marquer leur surprise autrement que par un jeu muet qui même n’a pas été exécuté.

Au reste, MYLORD, s’il y a quelques endroits passables dans cet Ouvrage, il faut que j’avoue que j’en ai l’obligation à des Amis qui pensent comme vous. Ils m’encourageaient à tempérer l’austérité de Brutus par l’amour paternel ? Afin qu’on admirât et qu’on plaignît l’effort qu’il se fait en condamnant son fils. Ils m’exhortaient à donner à la jeune Tullie un caractère de tendresse et d’innocence, parce que si j’en avais fait une héroïne altière, qui n’eût parlé à Titus que comme à un sujet qui devait servir son Prince ; alors Titus aurait été avili, et l’Ambassadeur eût été inutile. Ils voulaient que Titus fût un jeune homme furieux dans ses passions, aimant Rome et son Père, adorant Tullie, se faisant un devoir d’être fidèle au Sénat même dont il se plaignait, et emporté loin de son devoir par une passion dont il avait cru être le maître.

En effet, si Titus avait été de l’avis de sa Maîtresse, et s’était dit à lui-même de bonnes raisons en faveur des Rois, Brutus alors n’eût été regardé que comme un Chef de Rebelles, Titus n’aurait plus eu de remords, son Père n’eût plus excité la pitié.

Gardez, me disaient-ils, que les deux enfants de Brutus paraissent sur la scène ; vous savez que l’intérêt est perdu quand il se partage : mais surtout que votre pièce soit simple ; imitez cette beauté, des Grecs ; croyez que la multiplicité des événements et des intérêts compliqués, n’est que la ressource des génies stériles, qui ne savent pas tirer d’une feule passion de quoi faire cinq actes. Tâchez de travailler chaque scène comme si c’était la seule que vous eussiez à écrire. Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers, et qui les font passer à la postérité. C’est souvent la manière singulière de dire des choses communes, c’est cet art d’embellir par la diction ce que pensent, et ce que sentent tous les hommes, qui fais les Grands Poètes. Il n’y a ni sentiments recherchés, ni aventure romanesque dans le quatrième Livre de Virgile ; il est tout naturel, et c’est l’effort de l’esprit humain. M. Racine n’est si au-dessus des autres qui ont tous dit les mêmes choses que lui, que parce qu’il les a mieux dites. Corneille n’est véritablement Grand, que quand il s’exprime aussi bien qu’il pense. Souvenez-vous de ce précepte de M. Despreaux,

Et que tout ce qu’il dit facile à retenir,
De son Ouvrage en vous laisse un long souvenir.

Voilà ce que n’ont point tant d’Ouvrages Dramatiques, que l’Art d’un acteur, et la figure et la voix d’une actrice ont fait valoir sur nos théâtres. Combien de pièces mal écrites ont eu plus de représentations que Cinna et Britannicus ; mais on n’a jamais retenu deux vers de ces faibles poèmes au lieu qu’on sait Britannicus et Cinna par cour. En vain le Regulus de Pradon a fait verser des larmes par quelques situations touchantes, l’Ouvrage et tous ceux qui lui ressemblent font méprisés, tandis que leurs auteurs s’applaudissent dans leurs Préfaces.

Il me semble, MYLORD, que vous m’allez demander comment des Critiques si judicieux ont pu me permettre de parler d’amour dans une tragédie dont le titre est Junius Brutus, et de mêler cette passion avec l’austère vertu du Sénat Romain, et la politique d’un Ambassadeur ?

On reproche à notre Nation d’avoir amolli le Théâtre par trop de tendresse, et les Anglais méritent bien le même reproche depuis près d’un siècle ; car vous avez toujours un peu pris nos modes et nos vices. Mais me permettrez-vous de vous dire mon sentiment sur cette matière ?

Vouloir de l’amour dans toutes les tragédies me paraît un goût efféminé ; l’en proscrire toujours est une mauvaise humeur bien déraisonnable.

Le théâtre soit tragique, soit comique, est la peinture vivante des passions humaines ; l’ambition d’un Prince est représentée dans la tragédie ; la comédie tourne en ridicule la vanité d’un Bourgeois. Ici vous riez de la coquetterie et des intrigues d’une citoyenne ; là vous pleurez la malheureuse passion de Phèdre ; de même l’amour vous amuse dans un Roman, et il vous transporte dans la Didon de Virgile.

L’amour dans une tragédie n’est pas plus un défaut essentiel, que dans l’Enéide ; il n’est à reprendre que ; quand il est amené mal à propos, ou traité sans art.

Les Grecs ont rarement hasardé cette passion sur le théâtre d’Athènes. Premièrement, parce que leurs tragédies n’ayant roulé d’abord que sur des sujets terribles, l’esprit des Spectateurs était plié à ce genre de spectacles ; secondement, parce que les femmes menaient une vie infiniment plus retirée que les nôtres, et qu’ainsi le langage de l’amour n’étant pas comme aujourd’hui le sujet de toutes les conversations, les poètes en étaient moins invités à traiter cette passion, qui de toutes est la plus difficile à représenter, par les ménagements infinis qu’elle demandé.

Une troisième raison qui me paraît assez forte, c’est que l’on n’avait point de comédiennes ; les rôles de femme étaient joués par des hommes masqués. Il semble que l’amour eût été ridicule dans leur bouche.

C’est tout le contraire à Londres et à Paris, et il faut avouer que les auteurs n’auraient guère entendu leurs intérêts, ni connu leur auditoire, s’ils n’avaient jamais fait parler les Oldeélds, ou les Duclos et les Lecouvreur, que d’ambition et de politique.

Le mal est que l’amour n’est souvent chez nos héros de théâtre que de la galanterie, et que chez les vôtres il dégénère quelquefois en débauche.

Dans notre Alcibiade, pièce très suivie, mais faiblement écrite, et ainsi peu estimée, on a admiré longtemps ces mauvais vers que récitait d’un ton séduisant l’Esopus du dernier siècle.

Ah ! lorsque pénétré d’un amour véritable,
Et gémissant aux pieds d’un objet adorable,
J’ai connu dans les yeux timides où distraits
Que mes soins de son coeur ont pu troubler la paix,
Que par l’aveu secret d’une ardeur mutuelle
La mienne a pris encore une force nouvelle.
Dans ces moments si doux j’ai cent fois éprouvé,
Qu’un mortel peut goûter un bonheur achevé.

Dans votre Venise sauvée, le vieux Renaud veut violer la femme de Jaffier , et elle s’en plaint en termes assez indécents, jusqu’à dire qu’il est venu à elle un button d.

Pour que l’amour soit digne du théâtre tragique, il faut qu’il soit le noud nécessaire de la pièce, et non qu’il soit amené par force pour remplir le vide de vos tragédies et des nôtres qui sont toutes trop longues ; il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue par des remords : il faut ou que l’amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux, ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu’elle n’est pas invincible ; sans cela ce n’est plus qu’un amour d’Eglogue ou de Comédie.

C’est à vous, MYLORD, à décider si j’ai rempli quelques-unes de ces conditions ; mais que vos amis daignent surtout ne point juger du génie et du goût de notre Nation par ce discours, et par cette tragédie que je vous envoye. Je suis peut-être un de ceux qui cultivent les Lettres en France avec moins de succès ; et si les sentiments que je soumets ici à votre censure, sont désapprouvés, c’est à moi seul qu’en appartient le blâme.

Au reste, je dois vous dire que dans le grand nombre de fautes dont cette tragédie est pleine, il y en a quelques-unes contre l’exacte pureté de notre Langue. Je ne suis point un auteur assez considérable pour qu’il me soit permis de passer quelquefois pardessus les régles sévères de la Grammaire.

Il y a un endroit où Tullie dit,

Rome et moi dans un jour ont vu changer leur sort,

Il fallait dire pour parler purement,

Rome et moi dans un jour avons changé de sort.

J’ai fait la même faute en deux ou trois endroits, et c’est beaucoup trop dans un ouvrage dont les défauts font rachetés par si peu de beautés.

ERRATA. §

Les numéros de page correspondent à ceu de l’édition originale

PREFACE

PAGE xvij. ligne 3. Achille , lisez AEchile.

Page xxvij. ligne 10. Oldeeds, lisez., Oldfields.

TRAGEDIE

Page 13. dernier vers, "sa réponse", lisez, "ma réponse".

Page 46, "croit-on qu’on l’introduise", lisez, "crois-tu qu’on l’introduise ?"

Page 48. "par degré", lisez, "par degrés".

Page 51. "sa suprême grandeur", lisez, "la suprême grandeur".

Page 52. "je peu parler", lisez, "je peux parler".

Page 16. rendant la pureté, lisez , rendant leur pureté.

Page 79.

Et rougir loin de Rome entre les bras d’un Roi
De l’amour malheureux que j’ai fend pour toi,

lisez,

Et pleurer loin de Rome entre les bras d’un Roi
Cet amour malheureux que j’ai senti pour toi.

Page 94. "pensez-vous d’abaisser", lisez, "pensez-vous abaisser",

Idem, "que l’on vient insulter", lisez, "que l’on veut insulter".

Page 104. "Peut-être on hait sa gloire, on cherche à le flétrir", lisez, "à la flétrir".

PERSONNAGES §

  • JUNIUS BRUTUS, consul.
  • VALÉRIUS PUBLICOLA , consul.
  • TITUS, fils de Brutus.
  • TULLIE, fille de Tarquin.
  • ALGINE, confidente de Tullie.
  • ARONS, ambassadeur de Porsenna.
  • MESSALA, ami de Titus.
  • PROCULUS, tribun militaire.
  • ALBIN, confident d’Arons.
  • SÉNATEURS.
  • LICTEURS.
La scène est à Rome.

ACTE I §

SCÈNE I. Brutus, Valérius Publicola, Les Sénateurs. §

Le théâtre représente une partie de la maison des consuls sur le mont Tarpéien ; le temple du Capitole se voit dans le fond. Les sénateurs sont assemblés entre le temple et la maison, devant l’autel de Mars. Brutus et Valérius Publicola, consifls, président à cette assemblée : les sénateurs sont rangés en demi-cercle. Des licteurs avec leurs faisceaux sont debout derrière les sénateurs.

BRUTUS.

Destructeurs des tyrans, vous qui n’avez pour rois
Que les dieux de Numa, vos vertus et nos lois,
Enfin notre ennemi commence à nous connaître.
Ce superbe Toscan qui ne parlait qu’en maître,
5 Porsenna, de Tarquin ce formidable appui,
te tyran, protecteur d’un tyran comme lui,
Qui couvre de son camp les rivages du Tibre,
Respecte le sénat et craint un peuple libre.
Aujourd’hui, devant vous abaissant sa hauteur,
10 Il demande à traiter par un ambassadeur.
Arons, qu’il nous députe, en ce moment s’avance
Aux sénateurs de Rome il demande audience :
Il attend dans ce temple, et c’est à vous de voir
S’il le faut refuser, s’il le faut recevoir.

VALÉRIUS PUBLICOLA.

15 Quoi qu’il vienne annoncer, quoi qu’on puisse en attendre,
Il le faut à son roi renvoyer sans l’entendre
Tel est mon sentiment. Rome ne traite plus
Avec ses ennemis que quand ils sont vaincus.
Votre fils, il est vrai, vengeur de la patrie,
20 A deux fois repoussé le tyran d’Étrurie ;
Je sais tout ce qu’on doit à ses vaillantes mains ;
Je sais qu’à votre exemple il sauva les Romains
Mais ce n’est point assez ; Rome, assiégée encore,
Voit dans les champs voisins ces tyrans qu’elle abhorre.
25 Que Tarquin satisfasse aux ordres du sénat ;
Exilé par nos lois, qu’il sorte de l’État ;
De son coupable aspect qu’il purge nos frontières,
Et nous pourrons ensuite écouter ses prières.
Ce nom d’ambassadeur a paru vous frapper ;
30 Tarquin n’a pu nous vaincre, il cherche à nous tromper.
L’ambassadeur d’un roi m’est toujours redoutable ;
Ce n’est qu’un ennemi, sous un titre honorable,
Qui vient, rempli d’orgueil ou de dextérité,
Insulter ou trahir avec impunité.
35 Rome, n’écoute point leur séduisant langage :
Tout art t’est étranger ; combattre est ton partage :
Confonds tes ennemis de ta gloire irrités ;
Tombe, ou punis les rois : ce sont là tes traités.

BRUTUS.

Rome sait à quel point sa liberté m’est chère :
40 Mais, plein du même esprit, mon sentiment diffère.
Je vois cette ambassade, au nom des souverains,
Comme un premier hommage aux citoyens romains.
Accoutumons des rois la fierté despotique
À traiter en égale avec la république ;
45 Attendant que, du ciel remplissant les décrets,
Quelque jour avec elle ils traitent en sujets.
Arons vient voir ici Rome encor chancelante,
Découvrir les ressorts de sa grandeur naissante,
Épier son génie, observer son pouvoir :
50 Romains, c’est pour cela qu’il le faut recevoir.
L’ennemi du sénat connaîtra qui nous sommes,
Et l’esclave d’un roi va voir enfin des hommes.
Que dans Rome à loisir il porte ses regards
Il la verra dans vous : vous êtes ses remparts.
55 Qu’il révère en ces lieux le dieu qui nous rassemble ;
Qu’il paraisse au sénat, qu’il écoute, et qu’il tremble.
Les sénateurs se lèvent, et s’approchent un moment pour donner leurs voix.

VALÉRIUS PUBLICOLA.

Je vois tout le sénat passer à votre avis ;
Rome et vous l’ordonnez : à regret j’y souscris.
Licteurs, qu’on l’introduise ; et puisse sa présence
60 N’apporter en ces lieux rien dont Rome s’offense !
À Brutus.
C’est sur vous seul ici que nos yeux sont ouverts ;
C’est vous qui le premier avez rompu nos fers :
De notre liberté soutenez la querelle ;
Brutus en est le père et doit parler pour elle.

SCÈNE II. Le Sénat, Arons, Albin, Suite. §

Arons entre par le côté du théâtre, précédé de deux licteurs et d’Albin, son confident ; il passe devant les consuls et le sénat, qu’il salue ; et il va s’asseoir sur un siège préparé pour lui sur le devant du théâtre.

ARONS.

65 Consuls, et vous, sénat, qu’il m’est doux d’être admis
Dans ce conseil sacré de sages ennemis,
De voir tous ces héros dont l’équité sévère
N’eut jusques aujourd’hui qu’un reproche à se faire ;
Témoin de leurs exploits, d’admirer leurs vertus ;
70 D’écouter Rome enfin par la voix de Brutus !
Loin des cris de ce peuple indocile et barbare,
Que la fureur conduit, réunit et sépare,
Aveugle dans sa haine, aveugle en son amour,
Qui menace et qui craint, règne et sert en un jour ;
75 Dont l’audace...

BRUTUS.

Arrêtez ; sachez qu’il faut qu’on nomme
Avec plus de respect les citoyens de Rome.
La gloire du sénat est de représenter
Ce peuple vertueux que l’on ose insulter.
Quittez l’art avec nous ; quittez la flatterie ;
80 Ce poison qu’on prépare à la cour d’Étrurie
N’est point encor connu dans le sénat romain.
Poursuivez.

ARONS.

Moins piqué d’un discours si hautain
Que touché des malheurs où cet État s’expose,
Comme un de ses enfants j’embrasse ici sa cause.
85 Vous voyez quel orage éclate autour de vous ;
C’est en vain que Titus en détourna les coups :
Je vois avec regret sa valeur et son zèle
N’assurer aux Romains qu’une chute plus belle.
Sa victoire affaiblit vos remparts désolés ;
90 Du sang qui les inonde ils semblent ébranlés.
Ah ! ne refusez plus une paix nécessaire ;
Si du peuple romain le sénat est le père,
Porsenna l’est des rois que vous persécutez.
Mais vous, du nom romain vengeurs si redoutés,
95 Vous, des droits des mortels éclairés interprètes,
Vous, qui jugez les rois, regardez où vous êtes.
Voici ce Capitole et ces mêmes autels
Où jadis, attestant tous les dieux immortels,
J’ai vu chacun de vous, brûlant d’un autre zèle,
100 À Tarquin votre roi jurer d’être fidèle.
Quels dieux ont donc changé les droits des souverains ?
Quel pouvoir a rompu des noeuds jadis si saints ?
Qui du front de Tarquin ravit le diadème ?
Qui peut de vos serments vous dégager ?

BRUTUS.

Lui-même.
105 N’alléguez point ces nouds que le crime a rompus,
Ces dieux qu’il outragea, ces droits qu’il a perdus.
Nous avons fait, Arons, en lui rendant hommage,
Serment d’obéissance et non point d’esclavage ;
Et puisqu’il vous souvient d’avoir vu dans ces lieux
110 Le sénat à ses pieds faisant pour lui des voeux,
Songez qu’en ce lieu même, à cet autel auguste,
Devant ces mêmes dieux, il jura d’être juste.
De son peuple et de lui tel était le lien :
Il nous rend nos serments lorsqu’il trahit le sien ;
115 Et dès qu’aux lois de Rome il ose être infidèle,
Rome n’est plus sujette, et lui seul est rebelle.

ARONS.

Ah ! quand il serait vrai que l’absolu pouvoir
Eût entraîné Tarquin par-delà son devoir,
Qu’il en eût trop suivi l’amorce enchanteresse,
120 Quel homme est sans erreur ? et quel roi sans faiblesse ?
Est-ce à vous de prétendre au droit de le punir ?
Vous, nés tous ses sujets ; vous, faits pour obéir !
Un fils ne s’arme point contre un coupable père ;
Il détourne les yeux, le plaint, et le révère.
125 Les droits des souverains sont-ils moins précieux ?
Nous sommes leurs enfants ; leurs juges sont les dieux.
Si le ciel quelquefois les donne en sa colère,
N’allez pas mériter un présent plus sévère,
Trahir toutes les lois en voulant les venger,
130 Et renverser l’État au lieu de le changer.
Instruit par le malheur, ce grand maître de l’homme,
Tarquin sera plus juste et plus digne de Rome.
Vous pouvez raffermir, par un accord heureux,
Des peuples et des rois les légitimes nouds,
135 Et faire encor fleurir la liberté publique
Sons l’ombrage sacré du pouvoir monarchique.

BRUTUS.

Arons, il n’est plus temps chaque État a ses lois,
Qu’il tient de sa nature, ou qu’il change à son choix.
Esclaves de leurs rois, et même de leurs prêtres,
140 Les Toscans semblent liés pour servir sous des maîtres,
Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux
Voudraient que l’univers fût esclave comme eux.
La Grèce entière est libre, et la molle Ionie
Sous un joug odieux languit assujettie.
145 Rome eut ses souverains, mais jamais absolus ;
Son premier citoyen fut le grand Romulus ;
Nous partagions le poids de sa grandeur suprême.
Numa, qui fit nos lois, y fut soumis lui-même.
Rome enfin, je l’avoue, a fait un mauvais choix :
150 Chez les Toscans, chez vous, elle a choisi ses rois ;
Ils nous ont apporté du fond de l’Étrurie
Les vices de leur cour avec la tyrannie.
Il se lève.
Pardonnez-nous, grands dieux, si le peuple romain
A tardé si longtemps à condamner Tarquin !
155 Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières
De notre obéissance a rompu les barrières.
Sous un sceptre de fer tout ce peuple abattu
À force de malheurs a repris sa vertu.
Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes ;
160 Le bien public est né de l’excès de ses crimes,
Et nous donnons l’exemple à ces mêmes Toscans,
S’ils pouvaient à leur tour être las des tyrans.
Les consuls descendent vers l’autel, et le sénat se lève.
Ô Mars ! dieu des héros, de Rome, et des batailles,
Qui combats avec nous, qui défends ses murailles,
165 Sur ton autel sacré. Mars, reçois nos serments
Pour ce sénat, pour moi, pour tes dignes enfants.
Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître,
Qui regrettât les rois et qui voulût un maître,
Que le perfide meure au milieu des tourments !
170 Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents,
Ne laisse ici qu’un nom plus odieux encore
Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre !

ARONS, avançant vers l’autel.

Et moi, sur cet autel qu’ainsi vous profanez,
Je jure au nom du roi que vous abandonnez,
175 Au nom de Porsenna, vengeur de sa querelle,
À vous, à vos enfants, une guerre immortelle.
Les sénateurs font un pas vers le Capitole.
Sénateurs, arrêtez, ne vous séparez pas ;
Je ne me suis pas plaint de tous vos attentats.
La fille de Tarquin, dans vos mains demeurée,
180 Est-elle une victime à Rome consacrée ?
Et donnez-vous des fers à ses royales mains
Pour mieux braver son père et tous les souverains ?
Que dis-je ! tous ces biens, ces trésors, ces richesses,
Que des Tarquins dans Rome épuisaient les largesses,
185 Sont-ils votre conquête, ou vous sont-ils donnés ?
Est-ce pour les ravir que vous le détrônez ?
Sénat, si vous l’osez, que Brutus les dénie.

BRUTUS se tournant vers Arons.

Vous connaissez bien mal et Rome et son génie.
Ces pères des Romains, vengeurs de l’équité,
190 Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté ;
Au-dessus des trésors, que sans peine ils vous cèdent,
Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent.
Prenez cet or, Arons ; il est vil à nos yeux.
Quant au malheureux sang d’un tyran odieux,
195 Malgré la juste horreur que j’ai pour sa famille,
Le sénat à mes soins a confié sa fille ;
Elle n’a point ici de ces respects flatteurs
Qui des enfants des rois empoisonnent les cours ;
Elle n’a point trouvé la pompe et la mollesse
200 dont la cour des Tarquins enivra sa jeunesse ;
Mais je sais ce qu’on doit de bontés et d’honneur
À son sexe, à son âge, et surtout au malheur.
Dès ce jour, en son camp que Tarquin la revoie ;
Mon cour même en conçoit une secrète joie :
205 Qu’aux tyrans désormais rien ne reste en ces lieux
Que la haine de Rome et le courroux des dieux.
Pour emporter au camp l’or qu’il faut y conduire,
Rome vous donne un jour ; ce temps doit vous suffire :
Ma maison cependant est votre sûreté ;
210 Jouissez-y des droits de l’hospitalité.
Voilà ce que par moi le sénat vous annonce.
Ce soir à Porsenna rapportez ma réponse :
Reportez-lui la guerre, et dites à Tarquin
Ce que vous avez vu dans le sénat romain.
Aux sénateurs.
215 Et nous, du Capitole allons orner le faîte
Des lauriers dont mon fils vient de ceindre sa tête ;
Suspendons ces drapeaux et ces dards tout sanglants
Que ses heureuses mains ont ravis aux Toscans.
Ainsi puisse toujours, plein du même courage.
220 Mon sang, digne de vous, vous servir d’âge en âge !
Dieux, protégez ainsi contre nos ennemis
Le consulat du père et les armes du fils !

SCÈNE III. Arons, Albin qui sont supposés être entrés de la salle d’audience dans un autre appartement de la maison de Brutus. §

ARONS.

As-tu bien remarqué cet orgueil inflexible,
Cet esprit d’un sénat qui se croit invincible ?
225 Il le serait, Albin, si Rome avait le temps
D’affermir cette audace au cour de ses enfants.
Crois-moi, la liberté, que tout mortel adore,
Que je veux leur ôter, mais que j’admire encore,
Donne à l’homme un courage, inspire une grandeur,
230 Qu’il n’eût jamais trouvés dans le fond de son cour.
Sous le joug des Tarquins, la cour et l’esclavage
Amollissaient leurs mours, énervaient leur courage ;
Leurs rois, trop occupés à dompter leurs sujets,
De nos heureux Toscans ne troublaient point la paix :
235 Mais si ce fier sénat réveille leur génie,
Si Rome est libre, Albin, c’est fait de l’Italie.
Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux,
Vont reprendre leur rage et s’élancer sur nous.
Étouffons dans leur sang la semence féconde
240 Des maux de l’Italie et des troubles du monde ;
Affranchissons la terre, et donnons aux Romains
Ces fers qu’ils destinaient au reste des humains.
Messala viendra-t-il ? Pourrai-je ici l’entendre ?
Osera-t-il ?

ALBIN.

Seigneur, il doit ici se rendre ;
245 À toute heure il y vient : Titus est son appui.

ARONS.

As-tu pu lui parler ? puis-je compter sur lui ?

ALBIN.

Seigneur, ou je me trompe, ou Messala conspire
Pour changer ses destins plus que ceux de l’empire :
Il est ferme ; intrépide, autant que si l’honneur
250 Ou l’amour du pays excitait sa valeur ;
Maître de son secret, et maître de lui-même,
Impénétrable, et calme en sa fureur extrême.

ARONS.

Tel autrefois dans Rome il parut à mes yeux,
Lorsque Tarquin régnant me reçut dans ces lieux ;
255 Et ses lettres depuis... Mais je le vois paraître.

SCÈNE IV. Arons, Messala, Albin. §

ARONS.

Généreux Messala, l’appui de votre maître,
Eh bien ! L’or de Tarquin, les présents de mon roi,
Des sénateurs romains n’ont pu tenter la foi ?
Les plaisirs d’une cour, l’espérance, la crainte,
260 À ces cours endurcis n’ont pu porter d’atteinte ?
Ces fiers patriciens sont-ils autant de dieux,
Jugeant tous les mortels et ne craignant rien d’eux ?
Sont-ils sans passions, sans intérêt, sans vice ?

MESSALA.

Ils osent s’en vanter ; mais leur feinte justice,
265 Leur âpre austérité que rien ne peut gagner,
N’est dans ces cours hautains que la soif de régner,
Leur orgueil foule aux pieds l’orgueil du diadème ;
Ils ont brisé le joug pour l’imposer eux-mêmes.
De notre liberté ces illustres vengeurs,
270 Armés pour la défendre, en sont les oppresseurs,
Sous les noms séduisants de patrons et de pères,
Ils affectent des rois les démarches altières.
Rome a changé de fers ; et, sous le joug des grands,
Pour un roi qu’elle avait, a trouvé cent tyrans.

ARONS.

275 Parmi vos citoyens, en est-il d’assez sage
Pour détester tout bas cet indigne esclavage ?

MESSALA.

Peu sentent leur état ; leurs esprits égarés
De ce grand changement sont encore enivrés :
Le plus vil citoyen, dans sa bassesse extrême,
280 Ayant chassé les rois, pense être roi lui-même.
Mais, je vous l’ai mandé, seigneur, j’ai des amis
Qui sous ce joug nouveau sont à regret soumis ;
Qui, dédaignant l’erreur des peuples imbéciles,
Dans ce torrent fougueux restent seuls immobiles ;
285 Des mortels éprouvés, dont la tête et les bras
Sont faits pour ébranler ou changer les États.

ARONS.

De ces braves Romains que faut-il que j’espère ?
Serviront-ils leur prince ?

MESSALA.

Ils sont prêts à tout faire
Tout leur sang est à vous : mais ne prétendez pas
290 Qu’en aveugles sujets ils servent des ingrats ;
Ils ne se piquent point du devoir fanatique
De servir de victime au pouvoir despotique,
Ni du zèle insensé de courir au trépas
Pour venger un tyran qui ne les connaît pas.
295 Tarquin promet beaucoup ; mais, devenu leur maître,
Il les oubliera tous, ou les craindra peut-être.
Je connais trop les grands : dans le malheur amis,
Ingrats dans la fortune, et bientôt ennemis :
Nous sommes de leur gloire un instrument servile,
300 Rejeté par dédain dès qu’il est inutile,
Et brisé sans pitié s’il devient dangereux.
À des conditions on peut compter sur eux :
Ils demandent un chef digne de leur courage,
Dont le nom seul impose à ce peuple volage ;
305 Un chef assez puissant pour obliger le roi,
Même après le succès, à nous tenir sa foi ;
Ou, si de nos desseins la trame est découverte,
Un chef assez hardi pour venger notre perte.

ARONS.

Mais vous m’aviez écrit que l’orgueilleux Titus...

MESSALA.

310 Il est l’appui de Rome, il est fils de Brutus ;
Cependant...

ARONS.

De quel oil voit-il les injustices
Dont ce sénat superbe a payé ses services ?
Lui seul a sauvé Rome, et toute sa valeur
En vain du consulat lui mérita l’honneur ;
315 Je sais qu’on le refuse.

MESSALA.

Et je sais qu’il murmure ;
Son cour altier et prompt est plein de cette injure ;
Pour toute récompense il n’obtient qu’un vain bruit,
Qu’un triomphe frivole, un éclat qui s’enfuit.
J’observe d’assez près son âme impérieuse,
320 Et de son fier courroux la fougue impétueuse
Dans le champ de la gloire il ne fait que d’entrer ;
Il y marche en aveugle, on l’y peut égarer.
La bouillante jeunesse est facile à séduire :
Mais que de préjugés nous aurions à détruire !
325 Rome, un consul, un père, et la haine des rois,
Et l’horreur de la honte, et surtout ses exploits.
Connaissez donc Titus ; voyez toute son âme,
Le courroux qui l’aigrit, le poison qui l’enflamme ;
Il brûle pour Tullie.

ARONS.

Il l’aimerait ?

MESSALA.

Seigneur,
330 À peine ai-je arraché ce secret de son cour
Il en rougit lui-même, et cette âme inflexible
N’ose avouer qu’elle aime, et craint d’être sensible.
Parmi les passions dont il est agité,
Sa plus grande fureur est pour la liberté.

ARONS.

335 C’est donc des sentiments et du cour d’un seul homme
Qu’aujourd’hui, malgré moi, dépend le sort de Rome !
À Albin.
Ne nous rebutons pas. Préparez-vous, Albin,
À vous rendre sur l’heure aux tentes de Tarquin.
À Messala.
Entrons chez la princesse. Un peu d’expérience
340 M’a pu du cour humain donner quelque science :
Je lirai dans son âme, et peut-être ses mains
Vont former l’heureux piège où j’attends les Romains.

ACTE II §

SCÈNE I. Titus, Messala. §

Le théâtre représente ou est supposé représenter un appartement du palais des consuls

MESSALA.

Non, c’est trop offenser ma sensible amitié ;
Qui peut de son secret me cacher la moitié,
345 En dit trop et trop peu, m’offense et me soupçonne.

TITUS.

Va, mon cour a ta foi tout entier s’abandonne ;
Ne me reproche rien.

MESSALA.

Quoi ! vous dont la douleur
Du sénat avec moi détesta la rigueur,
Qui versiez dans mon sein ce grand secret de Rome,
350 Ces plaintes d’un héros, ces larmes d’un grand homme !
Comment avez-vous pu dévorer si longtemps
Une douleur plus tendre, et des maux plus touchants ?
De vos feux devant moi vous étouffiez la flamme.
Quoi donc ! l’ambition qui domine en votre âme
355 Éteignait-elle en vous de si chers sentiments ?
Le sénat a-t-il fait vos plus cruels tourments ?
Le haïssez-vous plus que vous n’aimez Tullie ?

TITUS.

Ah ! j’aime avec transport, je hais avec furie :
Je suis extrême en tout, je l’avoue, et mon cour
360 Voudrait en tout se vaincre, et connaît son erreur.

MESSALA.

Et pourquoi, de vos mains déchirant vos blessures,
Déguiser votre amour, et non pas vos injures ?

TITUS.

Que veux-tu, Messala ? J’ai, malgré mon courroux,
Prodigué tout mon sang pour ce sénat jaloux :
365 Tu le sais, ton courage eut part à ma victoire.
Je sentais du plaisir à parler de ma gloire ;
Mon cour, enorgueilli du succès de mon bras,
Trouvait de la grandeur à venger des ingrats ;
On confie aisément des malheurs qu’on surmonte :
370 Mais qu’il est accablant de parler de sa honte !

MESSALA.

Quelle est donc cette honte et ce grand repentir ?
Et de quels sentiments auriez-vous à rougir ?

TITUS.

Je rougis de moi-même et d’un feu téméraire,
Inutile, imprudent, à mon devoir contraire.

MESSALA.

375 Quoi donc ! l’ambition, l’amour, et ses fureurs,
Sont-ce des passions indignes des grands cours ?

TITUS.

L’ambition, l’amour, le dépit, tout m’accable ;
De ce conseil de rois l’orgueil insupportable
Méprise ma jeunesse et me refuse un rang
380 Brigué par ma valeur, et payé par mon sang.
Au milieu du dépit dont mon âme est saisie,
Je perds tout ce que j’aime, on m’enlève Tullie :
On te l’enlève, hélas ! trop aveugle courroux !
Tu n’osais y prétendre, et ton cour est jaloux.
385 Je l’avouerai, ce feu, que j’avais su contraindre,
S’irrite en s’échappant, et ne peut plus s’éteindre.
Ami, c’en était fait, elle partait ; mon cour
De sa funeste flamme allait être vainqueur ;
Je rentrais dans mes droits, je sortais d’esclavage ;
390 Le ciel a-t-il marqué ce terme à mon courage ?
Moi, le fils de Brutus ; moi, l’ennemi des rois ;
C’est du sang de Tarquin que j’attendrais des lois !
Elle refuse encor de m’en donner, l’ingrate !
Et partout dédaigné, partout ma honte éclate.
395 Le dépit, la vengeance, et la honte, et l’amour,
De mes sens soulevés disposent tour à tour.

MESSALA.

Puis-je ici vous parler, mais avec confiance ?

TITUS.

Toujours de tes conseils j’ai chéri la prudence.
Eh bien ! fais-moi rougir de mes égarements.

MESSALA.

400 J’approuve et votre amour et vos ressentiments.
Faudra-t-il donc toujours que Titus autorise
Ce sénat de tyrans dont l’orgueil nous maîtrise ?
Non ; s’il vous faut rougir, rougissez en ce jour
De votre patience, et non de votre amour.
405 Quoi ! Pour prix de vos feux et de tant de vaillance,
Citoyen sans pouvoir, amant sans espérance,
Je vous verrais languir victime de l’État,
Oublié de Tullie, et bravé du sénat ?
Ah ! peut-être, seigneur, un cour tel que le vôtre
410 Aurait pu gagner l’une, et se venger de l’autre.

TITUS.

De quoi viens-tu flatter mon esprit éperdu ?
Moi, j’aurais pu fléchir sa haine ou sa vertu !
N’en parlons plus : tu vois les fatales barrières
Qu’élèvent entre nous nos devoirs et nos pères :
415 Sa haine désormais égale mon amour.
Elle va donc partir ?

MESSALA.

Oui, seigneur, dès ce jour.

TITUS.

Je n’en murmure point. Le ciel lui rend justice ;
Il la fit pour régner.

MESSALA.

Ah ! ce ciel plus propice
Lui destinait peut-être un empire plus doux ;
420 Et sans ce fier sénat, sans la guerre, sans vous...
Pardonnez : vous savez quel est son héritage ;
Son frère ne vit plus, Rome était son partage.
Je m’emporte, Seigneur ; mais si pour vous servir,
Si pour vous rendre heureux il ne faut que périr ;
425 Si mon sang...

TITUS.

Non, ami, mon devoir est le maître.
Non, crois-moi, l’homme est libre au moment qu’il veut l’être.
Je l’avoue, il est vrai, ce dangereux poison
A pour quelques moments égaré ma raison ;
Mais le cour d’un soldat sait dompter la mollesse,
430 Et l’amour n’est puissant que par notre faiblesse.

MESSALA.

Vous voyez des Toscans venir l’ambassadeur ;
Cet honneur qu’il vous rend...

TITUS.

Ah ! Quel funeste honneur !
Que me veut-il ? C’est lui qui m’enlève Tullie :
C’est lui qui met le comble au malheur de ma vie.

SCÈNE II. Titus, Arons. §

ARONS.

435 Après avoir en vain, près de votre sénat,
Tenté ce que j’ai pu pour sauver cet État,
Souffrez qu’à la vertu rendant un juste hommage,
J’admire en liberté ce généreux courage,
Ce bras qui venge Rome, et soutient son pays
440 Au bord du précipice où le sénat l’a mis.
Ah ! que vous étiez digne et d’un prix plus auguste,
Et d’un autre adversaire, et d’un parti plus juste !
Et que ce grand courage, ailleurs mieux employé,
D’un plus digne salaire aurait été payé !
445 Il est, il est des rois, j’ose ici vous le dire,
Qui mettraient en vos mains le sort de leur empire,
Sans craindre ces vertus qu’ils admirent en vous,
Dont j’ai vu Rome éprise, et le sénat jaloux.
Je vous plains de servir sous ce maître farouche,
450 Que le mérite aigrit, qu’aucun bienfait ne touche ;
Qui, né pour obéir, se fait un lâche honneur
D’appesantir sa main sur son libérateur ;
Lui qui, s’il n’usurpait les droits de la couronne,
Devrait prendre de vous les ordres qu’il vous donne.

TITUS.

455 Je rends grâce à vos soins, seigneur, et mes soupçons
De vos bontés pour moi respectent les raisons.
Je n’examine point si votre politique
Pense armer mes chagrins contre ma république,
Et porter mon dépit, avec un art si doux,
460 Aux indiscrétions qui suivent le courroux.
Perdez moins d’artifice à tromper ma franchise ;
Ce cour est tout ouvert, et n’a rien qu’il déguise.
Outragé du sénat, j’ai droit de le haïr ;
Je le hais : mais mon bras est prêt à le servir.
465 Quand la cause commune au combat nous appelle,
Rome au cour de ses fils éteint toute querelle ;
Vainqueurs de nos débats, nous marchons réunis ;
Et nous ne connaissons que vous pour ennemis.
Voilà ce que je suis, et ce que je veux être.
470 Soit grandeur, soit vertu, soit préjugé peut-être,
Né parmi les Romains, je périrai pour eux :
J’aime encor mieux, seigneur, ce sénat rigoureux,
Tout injuste pour moi, tout jaloux qu’il peut être,
Que l’éclat d’une cour et le sceptre d’un maître.
475 Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cour
La liberté gravée, et les rois en horreur.

ARONS.

Ne vous flattez-vous point d’un charme imaginaire ?
Seigneur, ainsi qu’à vous la liberté m’est chère :
Quoique né sous un roi, j’en goûte les appas ;
480 Vous vous perdez pour elle, et n’en jouissez pas.
Est-il donc, entre nous, rien de plus despotique
Que l’esprit d’un État qui passe en république ?
Vos lois sont vos tyrans ; leur barbare rigueur
Devient sourde au mérite, au sang, à la faveur :
485 Le sénat vous opprime, et le peuple vous brave ;
Il faut s’en faire craindre, ou ramper leur esclave.
Le citoyen de Rome, insolent ou jaloux,
Ou hait votre grandeur, ou marche égal à vous.
Trop d’éclat l’effarouche ; il voit d’un oil sévère,
490 Dans le bien qu’on lui fait, le mal qu’on lui peut faire :
Et d’un bannissement le décret odieux
Devient le prix du sang qu’on a versé pour eux.
Je sais bien que la cour, Seigneur, a ses naufrages ;
Mais ses jours sont plus beaux, son ciel a moins d’orages.
495 Souvent la liberté, dont on se vante ailleurs,
Étale auprès d’un roi ses dons les plus flatteurs ;
Il récompense, il aime, il prévient les services :
La gloire auprès de lui ne fuit point les délices.
Aimé du souverain, de ses rayons couvert,
500 Vous ne servez qu’un maître, et le reste vous sert.
Ébloui d’un éclat qu’il respecte et qu’il aime,
Le vulgaire applaudit jusqu’à nos fautes même :
Nous ne redoutons rien d’un sénat trop jaloux ;
Et les sévères lois se taisent devant nous.
505 Ah ! Que, né pour la cour, ainsi que pour les armes,
Des faveurs de Tarquin vous goûteriez les charmes !
Je vous l’ai déjà dit, il vous aimait, seigneur ;
Il aurait avec vous partagé sa grandeur :
Du sénat à vos pieds la fierté prosternée
510 Aurait...

TITUS.

J’ai vu sa cour, et je l’ai dédaignée.
Je pourrais, il est vrai, mendier son appui,
Et, son premier esclave, être tyran sous lui.
Grâce au ciel, je n’ai point cette indigne faiblesse ;
Je veux de la grandeur, et la veut sans bassesse ;
515 Je sens que mon destin n’était point d’obéir :
Je combattrai vos rois, retournez les servir.

ARONS.

Je ne puis qu’approuver cet excès de constance ;
Mais songez que lui-même éleva votre enfance.
Il s’en souvient toujours : hier encor, seigneur,
520 En pleurant avec moi son fils et son malheur,
Titus, me disait-il, soutiendrait ma famille,
Et lui seul méritait mon empire et ma fille.

TITUS, en se détournant.

Sa fille ! dieux ! Tullie ! O voeux infortunés !

ARONS, en regardant Titus.

Je la ramène au roi que vous abandonnez ;
525 Elle va, loin de vous et loin de sa patrie,
Accepter pour époux le roi de Ligurie :
Vous cependant ici servez votre sénat,
Persécutez son père, opprimez son État.
J’espère que bientôt ces voûtes embrasées,
530 Ce Capitole en cendre, et ces tours écrasées,
Du sénat et du peuple éclairant les tombeaux,
A cet hymen heureux vont servir de flambeaux.

SCÈNE III. Titus, Messala. §

TITUS.

Ah ! mon cher Messala, dans quel trouble il me laisse !
Tarquin me l’eût donnée, ô douleur qui me presse !
535 Moi, j’aurais pu !... mais non ; ministre dangereux,
Tu venais épier le secret de mes feux.
Hélas ! en me voyant se peut-il qu’on l’ignore ?
Il a lu dans mes yeux l’ardeur qui me dévore.
Certain de ma faiblesse, il retourne à sa cour
540 Insulter aux projets d’un téméraire amour.
J’aurais pu l’épouser, lui consacrer ma vie !
Le ciel à mes désirs eût destiné Tullie !
Malheureux que je suis !

MESSALA.

Vous pourriez être heureux ;
Arons pourrait servir vos légitimes feux.
545 Croyez-moi.

TITUS.

Bannissons un espoir si frivole
Rome entière m’appelle aux murs du Capitole ;
Le peuple, rassemblé sous ces arcs triomphaux
Tout chargés de ma gloire et pleins de mes travaux,
M’attend pour commencer les serments redoutables,
550 De notre liberté garants inviolables.

MESSALA.

Allez servir ces rois.

TITUS.

Oui, je les veux servir ;
Oui, tel est mon devoir, et je le veux remplir.

MESSALA.

Vous gémissez pourtant !

TITUS.

Ma victoire est cruelle.

MESSALA.

Vous l’achetez trop cher.

TITUS.

Elle en sera plus belle.
555 Ne m’abandonne point dans l’état où je suis.

MESSALA.

Allons, suivons ses pas ; aigrissons ses ennuis :
Enfonçons dans son cour le trait qui le déchire.

SCÈNE IV. Brutus, Messala. §

BRUTUS.

Arrêtez, Messala ; j’ai deux mots à vous dire.

MESSALA.

A moi, seigneur ?

BRUTUS.

A vous. Un funeste poison
560 Se répand en secret sur toute ma maison.
Tibérinus, mon fils, aigri contre son frère,
Laisse éclater déjà sa jalouse colère :
Et Titus, animé d’un autre emportement,
Suit contre le sénat son fier ressentiment.
565 L’ambassadeur toscan, témoin de leur faiblesse,
En profite avec joie autant qu’avec adresse ;
Il leur parle, et je crains les discours séduisants
D’un ministre vieilli dans l’art des courtisans.
Il devait dès demain retourner vers son maître :
570 Mais un jour quelquefois est beaucoup pour un traître.
Messala, je prétends ne rien craindre de lui ;
Allez lui commander de partir aujourd’hui :
Je le veux.

MESSALA.

C’est agir sans doute avec prudence,
Et vous serez content de mon obéissance.

BRUTUS.

575 Ce n’est pas tout : mon fils avec vous est lié ;
Je sais sur son esprit ce que peut l’amitié.
Comme sans artifice, il est sans défiance :
Sa jeunesse est livrée à votre expérience.
Plus il se fie à vous, plus je dois espérer
580 Qu’habile à le conduire, et non à l’égarer,
Vous ne voudrez jamais, abusant de son âge,
Tirer de ses erreurs un indigne avantage,
Le rendre ambitieux, et corrompre son cour.

MESSALA.

C’est de quoi dans l’instant je lui parlais, seigneur.
585 Il sait vous imiter, servir Rome, et lui plaire ;
Il aime aveuglément sa patrie et son père.

BRUTUS.

Il le doit : mais surtout il doit aimer les lois ;
Il doit en être esclave, en porter tout le poids.
Qui veut les violer n’aime point sa patrie.

MESSALA.

590 Nous avons vu tous deux si son bras l’a servie.

BRUTUS.

Il a fait son devoir.

MESSALA.

Et Rome eût fait le sien
En rendant plus d’honneurs à ce cher citoyen.

BRUTUS.

Non, non : le consulat n’est point fait pour son âge ;
J’ai moi-même à mon fils refusé mon suffrage.
595 Croyez-moi, le succès de son ambition
Serait le premier pas vers la corruption.
Le prix de la vertu serait héréditaire :
Bientôt l’indigne fils du plus vertueux père,
Trop assuré d’un rang d’autant moins mérité,
600 L’attendrait dans le luxe et dans l’oisiveté :
Le dernier des Tarquins en est la preuve insigne.
Qui naquit dans la pourpre en est rarement digne.
Nous préservent les cieux d’un si funeste abus,
Berceau de la mollesse et tombeau des vertus !
605 Si vous aimez mon fils, je me plais à le croire,
Représentez-lui mieux sa véritable gloire ;
Étouffez dans son cour un orgueil insensé :
C’est en servant l’État qu’il est récompensé.
De toutes les vertus mon fils doit un exemple :
610 C’est l’appui des Romains que dans lui je contemple ;
Plus il a fait pour eux, plus j’exige aujourd’hui.
Connaissez à mes voux l’amour que j’ai pour lui ;
Tempérez cette ardeur de l’esprit d’un jeune homme :
Le flatter, c’est le perdre, et c’est outrager Rome.

MESSALA.

615 Je me bornais, seigneur, à le suivre aux combats ;
J’imitais sa valeur, et ne l’instruisais pas.
J’ai peu d’autorité ; mais s’il daigne me croire,
Rome verra bientôt comme il chérit la gloire.

BRUTUS.

Allez donc, et jamais n’encensez ses erreurs ;
620 Si je hais les tyrans, je hais plus les flatteurs.

SCÈNE V. §

MESSALA.

Il n’est point de tyran plus dur, plus haïssable,
Que la sévérité de ton cour intraitable.
Va, je verrai peut-être à mes pieds abattu
Cet orgueil insultant de ta fausse vertu.
625 Colosse, qu’un vil peuple éleva sur nos têtes,
Je pourrai t’écraser, et les foudres sont prêtes.

ACTE III §

SCÈNE I. Arons, Albin, Massala. §

ARONS, une lettre à la main.

Je commence à goûter une juste espérance ;
Vous m’avez bien servi par tant de diligence.
Tout succède à mes voux. Oui, cette lettre, Albin,
630 Contient le sort de Rome et celui de Tarquin.
Avez-vous dans le camp réglé l’heure fatale ?
A-t-on bien observé la porte Quirinale ?
L’assaut sera-t-il prêt, si par nos conjurés
Les remparts cette nuit ne nous sont point livrés ?
635 Tarquin est-il content ? crois-tu qu’on l’introduise
Ou dans Rome sanglante, ou dans Rome soumise ?

ALBIN.

Tout sera prêt, seigneur, au milieu de la nuit.
Tarquin de vos projets goûte déjà le fruit ;
Il pense de vos mains tenir son diadème ;
640 Il vous doit, a-t-il dit, plus qu’à Porsenna même.

ARONS.

Ou les dieux, ennemis d’un prince malheureux,
Confondront des desseins si grands, si dignes d’eux ;
Ou demain sous ses lois Rome sera rangée ;
Rome en cendres peut-être, et dans son sang plongée.
645 Mais il vaut mieux qu’un roi, sur le trône remis,
Commande à des sujets malheureux et soumis,
Que d’avoir à dompter, au sein de l’abondance,
D’un peuple trop heureux l’indocile arrogance.
À Albin.
Allez ; j’attends ici la princesse en secret.
À Messala.
650 Messala, demeurez.

SCÈNE II. Arons, Messala. §

ARONS.

Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
Avez-vous de Titus fléchi le fier courage ?
Dans le parti des rois pensez-vous qu’il s’engage ?

MESSALA.

Je vous l’avais prédit ; l’inflexible Titus
Aime trop sa patrie, et tient trop de Brutus.
655 Il se plaint du sénat, il brûle pour Tullie ;
L’orgueil, l’ambition, l’amour, la jalousie,
Le feu de son jeune âge et de ses passions,
Semblaient ouvrir son âme à mes séductions.
Cependant, qui l’eût cru ? la liberté l’emporte ;
660 Son amour est au comble, et Rome est la plus forte.
J’ai tenté par degrés d’effacer cette horreur
Que pour le nom de roi Rome imprime en son cour.
En vain j’ai combattu ce préjugé sévère ;
Le seul nom des Tarquins irritait sa colère,
665 De son entretien même il m’a soudain privé ;
Et je hasardais trop, si j’avais achevé.

ARONS.

Ainsi de le fléchir Messala désespère.

MESSALA.

J’ai trouvé moins d’obstacle à vous donner son frère,
Et j’ai du moins séduit un des fils de Brutus.

ARONS.

670 Quoi ! vous auriez déjà gagné Tibérinus ?
Par quels ressorts secrets, par quelle heureuse intrigue ?

MESSALA.

Son ambition seule a fait toute ma brigue.
Avec un oil jaloux il voit, depuis longtemps,
De son frère et de lui les honneurs différents ;
675 Ces drapeaux suspendus à ces voûtes fatales,
Ces festons de lauriers, ces pompes triomphales,
Tous les cours des Romains et celui de Brutus
Dans ces solennités volant devant Titus,
Sont pour lui des affronts qui, dans son âme aigrie,
680 Échauffent le poison de sa secrète envie.
Et cependant Titus, sans haine et sans courroux,
Trop au-dessus de lui pour en être jaloux,
Lui tend encor la main de son char de victoire,
Et semble en l’embrassant l’accabler de sa gloire.
685 J’ai saisi ces moments ; j’ai su peindre à ses yeux
Dans une cour brillante un rang plus glorieux ;
J’ai pressé, j’ai promis, au nom de Tarquin même,
Tous les honneurs de Rome après le rang suprême :
Je l’ai vu s’éblouir, je l’ai vu s’ébranler :
690 Il est à vous, seigneur, et cherche à vous parler.

ARONS.

Pourra-t-il nous livrer la porte Quirinale ?

MESSALA.

Titus seul y commande, et sa vertu fatale
N’a que trop arrêté le cours de vos destins :
C’est un dieu qui préside au salut des Romains.
695 Gardez de hasarder cette attaque soudaine,
Sûre avec son appui, sans lui trop incertaine.

ARONS.

Mais si du consulat il a brigué l’honneur,
Pourrait-il dédaigner la suprême grandeur,
Et Tullie, et le trône, offerts à son courage ?

MESSALA.

700 Le trône est un affront à sa vertu sauvage.

ARONS.

Mais il aime Tullie.

MESSALA.

Il l’adore, seigneur :
Il l’aime d’autant plus qu’il combat son ardeur.
Il brûle pour la fille en détestant le père ;
Il craint de lui parler, il gémit de se taire ;
705 Il la cherche, il la fuit ; il dévore ses pleurs,
Et de l’amour encore il n’a que les fureurs.
Dans l’agitation d’un si cruel orage,
Un moment quelquefois renverse un grand courage.
Je sais quel est Titus : ardent, impétueux,
710 S’il se rend, il ira plus loin que je ne veux.
La fière ambition qu’il renferme dans l’âme
Au flambeau de l’amour peut rallumer sa flamme.
Avec plaisir sans doute il verrait à ses pieds
Des sénateurs tremblants les fronts humiliés :
715 Mais je vous tromperais, si j’osais vous promettre
Qu’à cet amour fatal il veuille se soumettre.
Je peux parler encore, et je vais aujourd’hui...

ARONS.

Puisqu’il est amoureux, je compte encor sur lui.
Un regard de Tullie, un seul mot de sa bouche,
720 Peut plus, pour amollir cette vertu farouche,
Que les subtils détours et tout l’art séducteur
D’un chef de conjurés et d’un ambassadeur.
N’espérons des humains rien que par leur faiblesse.
L’ambition de l’un, de l’autre la tendresse,
725 Voilà des conjurés qui serviront mon roi ;
C’est d’eux que j’attends tout : ils sont plus forts que moi.
Tullie entre. Messala se retire.

SCÈNE III. Tullie, Arons, Algine. §

ARONS.

Madame, en ce moment je reçois cette lettre
Qu’en vos augustes mains mon ordre est de remettre,
Et que jusqu’en la mienne a fait passer Tarquin.

TULLIE.

730 Dieux ! protégez mon père, et changez son destin !
Elle lit.
« Le trône des Romains peut sortir de sa cendre :
Le vainqueur de son roi peut en être l’appui :
Titus est un héros ; c’est à lui de défendre
Un sceptre que je veux partager avec lui.
735 Vous, songez que Tarquin vous a donné la vie ;
Songez que mon destin va dépendre de vous.
Vous pourriez refuser le roi de Ligurie ;
Si Titus vous est cher, il sera votre époux.
Ai-je bien lu ?... Titus ?... seigneur... est-il possible ?
740 Tarquin, dans ses malheurs jusqu’alors inflexible,
Pourrait ?... Mais d’où sait-il ?... et comment ?... Ah, seigneur !
Ne veut-on qu’arracher les secrets de mon cour ?
Épargnez les chagrins d’une triste princesse ;
Ne tendez point de piège à ma faible jeunesse.

ARONS.

745 Non, madame ; à Tarquin je ne sais qu’obéir,
Écouter mon devoir, me taire, et vous servir ;
Il ne m’appartient point de chercher à comprendre
Des secrets qu’en mon sein vous craignez de répandre.
Je ne veux point lever un oil présomptueux
750 Vers le voile sacré que vous jetez sur eux ;
Mon devoir seulement m’ordonne de vous dire
Que le ciel veut par vous relever cet empire,
Que ce trône est un prix qu’il met à vos vertus.

TULLIE.

Je servirais mon père, et serais à Titus !
755 Seigneur, il se pourrait...

ARONS.

N’en doutez point, princesse.
Pour le sang de ses rois ce héros s’intéresse.
De ces républicains la triste austérité
De son cour généreux révolte la fierté ;
Les refus du sénat ont aigri son courage :
760 Il penche vers son prince : achevez cet ouvrage.
Je n’ai point dans son cour prétendu pénétrer ;
Mais puisqu’il vous connaît, il vous doit adorer.
Quel oil, sans s’éblouir, peut voir un diadème
Présenté par vos mains, embelli par vous-même ?
765 Parlez-lui seulement, vous pourrez tout sur lui ;
De l’ennemi des rois triomphez aujourd’hui ;
Arrachez au sénat, rendez à votre père
Ce grand appui de Rome et son dieu tutélaire ;
Et méritez l’honneur d’avoir entre vos mains
770 Et la cause d’un père, et le sort des Romains.

SCÈNE IV. Tullie, Algine. §

TULLIE.

Ciel ! que je dois d’encens à ta bonté propice !
Mes pleurs t’ont désarmé, tout change, et ta justice,
Aux feux dont j’ai rougi rendant leur pureté,
En les récompensant, les met en liberté.
À Algine.
775 Va le chercher, va, cours. Dieux ! il m’évite encore :
Faut-il qu’il soit heureux, hélas ! et qu’il l’ignore ?
Mais... n’écoutai-je point un espoir trop flatteur ?
Titus pour le sénat a-t-il donc tant d’horreur ?
Que dis-je ? hélas ! devrais-je au dépit qui le presse
780 Ce que j’aurais voulu devoir à sa tendresse ?

ALGINE.

Je sais que le sénat alluma son courroux,
Qu’il est ambitieux, et qu’il brûle pour vous.

TULLIE.

Il fera tout pour moi, n’en doute point ; il m’aime.
Algine sort.
Va, dis-je... Cependant ce changement extrême...
785 Ce billet !... De quels soins mon cour est combattu !
Éclatez, mon amour, ainsi que ma vertu !
La gloire, la raison, le devoir, tout l’ordonne.
Quoi ! mon père à mes feux va devoir sa couronne !
De Titus et de lui je serais le lien !
790 Le bonheur de l’État va donc naître du mien !
Toi que je peux aimer, quand pourrai-je t’apprendre
Ce changement du sort où nous n’osions prétendre ?
Quand pourrai-je, Titus, dans mes justes transports,
T’entendre sans regrets, te parler sans remords ?
795 Tous mes maux sont finis : Rome, je te pardonne ;
Rome, tu vas servir si Titus t’abandonne ;
Sénat, tu vas tomber si Titus est à moi :
Ton héros m’aime ; tremble, et reconnais ton roi.

SCÈNE V. Titus, Tullie. §

TITUS.

Madame, est-il bien vrai ? daignez-vous voir encore
800 Cet odieux Romain que votre cour abhorre,
Si justement haï, si coupable envers vous,
Cet ennemi ?...

TULLIE.

Seigneur, tout est changé pour nous.
Le destin me permet... Titus... il faut me dire
Si j’avais sur votre âme un véritable empire.

TITUS.

805 Eh ! pouvez-vous douter de ce fatal pouvoir,
De mes feux ; de mon crime, et de mon désespoir ?
Vous ne l’avez que trop cet empire funeste ;
L’amour vous a soumis mes jours, que je déteste
Commandez, épuisez votre juste courroux ;
810 Mon sort est en vos mains.

TULLIE.

Le mien dépend de vous.

TITUS.

De moi ! Titus tremblant ne vous en croit qu’à peine ;
Moi, je ne serais plus l’objet de votre haine !
Ah ! princesse, achevez ; quel espoir enchanteur
M’élève en un moment au faîte du bonheur !

TULLIE, en donnant la lettre.

815 Lisez, rendez heureux, vous, Tullie, et mon père.
Tandis qu’il lit.
Je puis donc me flatter... Mais quel regard sévère !
D’où vient ce morne accueil, et ce front consterné ?
Dieux !...

TITUS.

Je suis des mortels le plus infortuné ;
820 Le sort, dont la rigueur à m’accabler s’attache,
M’a montré mon bonheur, et soudain me l’arrache ;
Et, pour combler les maux que mon cour a soufferts,
Je puis vous posséder, je vous aime, et vous perds.

TULLIE.

Vous, Titus ?

TITUS.

Ce moment a condamné ma vie
825 Au comble des horreurs ou de l’ignominie,
A trahir Rome ou vous ; et je n’ai désormais
Que le choix des malheurs ou celui des forfaits.

TULLIE.

Que dis-tu ? quand ma main te donne un diadème,
Quand tu peux m’obtenir, quand tu vois que je t’aime !
830 Je ne m’en cache plus ; un trop juste pouvoir,
Autorisant mes voux, m’en a fait un devoir.
Hélas ! j’ai cru ce jour le plus beau de ma vie ;
Et le premier moment où mon âme ravie
Peut de ses sentiments s’expliquer sans rougir,
835 Ingrat, est le moment qu’il m’en faut repentir !
Que m’oses-tu parler de malheur et de crime ?
Ah ! servir des ingrats contre un roi légitime,
M’opprimer, me chérir, détester mes bienfaits ;
Ce sont là mes malheurs, et voilà tes forfaits.
840 Ouvre les yeux, Titus, et mets dans la balance
Les refus du sénat, et la toute-puissance.
Choisis de recevoir ou de donner la loi,
D’un vil peuple ou d’un trône, et de Rome ou de moi.
Inspirez-lui, grands dieux ! le parti qu’il doit prendre.

TITUS, en lui rendant la lettre..

845 Mon choix est fait.

TULLIE.

Eh bien ! crains-tu de me l’apprendre ?
Parle, ose mériter ta grâce ou mon courroux.
Quel sera ton destin ?...

TITUS.

D’être digne de vous,
Digne encor de moi-même, à Rome encor fidèle ;
Brûlant d’amour pour vous, de combattre pour elle ;
850 D’adorer vos vertus, mais de les imiter ;
De vous perdre, madame, et de vous mériter.

TULLIE.

Ainsi donc pour jamais...

TITUS.

Ah ! pardonnez, princesse :
Oubliez ma fureur, épargnez ma faiblesse ;
Ayez pitié d’un cour de soi-même ennemi,
855 Moins malheureux cent fois quand vous l’avez haï.
Pardonnez, je ne puis vous quitter ni vous suivre :
Ni pour vous, ni sans vous, Titus ne saurait vivre ;
Et je mourrai plutôt qu’un autre ait votre foi.

TULLIE.

Je te pardonne tout, elle est encore à toi.

TITUS.

860 Eh bien ! si vous m’aimez, ayez l’âme romaine,
Aimez ma république, et soyez plus que reine ;
Apportez-moi pour dot, au lieu du rang des rois,
L’amour de mon pays, et l’amour de mes lois.
Acceptez aujourd’hui Rome pour votre mère,
865 Son vengeur pour époux, Brutus pour votre père :
Que les Romains, vaincus en générosité,
A la fille des rois doivent leur liberté.

TULLIE.

Qui ? moi, j’irai trahir ?...

TITUS.

Mon désespoir m’égare.
Non, toute trahison est indigne et barbare.
870 Je sais ce qu’est un père, et ses droits absolus ;
Je sais... que je vous aime... et ne me connais plus.

TULLIE.

Écoute au moins ce sang qui m’a donné la vie.

TITUS.

Eh ! Dois-je écouter moins mon sang et ma patrie ?

TULLIE.

Ta patrie ! Ah, barbare en est-il donc sans moi ?

TITUS.

875 Nous sommes ennemis... La nature, la loi
Nous impose à tous deux un devoir si farouche.

TULLIE.

Nous ennemis ! ce nom peut sortir de ta bouche !

TITUS.

Tout mon cour la dément.

TULLIE.

Ose donc me servir ;
Tu m’aimes, venge-moi.

SCÈNE VI. Brutus, Arons, Titus, Tullie, Messala, Albin, Proculus, Licteurs. §

BRUTUS, à tullie.

Madame, il faut partir.
880 Dans les premiers éclats des tempêtes publiques,
Rome n’a pu vous rendre a vos dieux domestiques ;
Tarquin même en ce temps, prompt à vous oublier,
Et du soin de nous perdre occupé tout entier,
Dans nos calamités confondant sa famille,
885 N’a pas même aux Romains redemandé sa fille.
Souffrez que je rappelle un triste souvenir :
Je vous privai d’un père, et dus vous en servir.
Allez, et que du trône, où le ciel vous appelle,
L’inflexible équité soit la garde éternelle.
890 Pour qu’on vous obéisse, obéissez aux lois ;
Tremblez en contemplant tout le devoir des rois ;
Et si de vos flatteurs la funeste malice
Jamais dans votre cour ébranlait la justice,
Prête alors d’abuser du pouvoir souverain,
895 Souvenez-vous de Rome, et songez à Tarquin :
Et que ce grand exemple, où mon espoir se fonde,
Soit la leçon des rois et le bonheur du monde.
À Arons.
Le sénat vous la rend, Seigneur ; et c’est a vous
De la remettre aux mains d’un père et d’un époux.
900 Proculus va vous suivre a la porte Sacrée.

TITUS, éloigné.

Ô de ma passion fureur désespérée !
Il va vers Arons.
Je ne souffrirai point, non... permettez, seigneur...
Brutus et Tullie sortent avec leur suite ; Arons et Messala restent.
Dieux ! ne mourrai-je point de honte et de douleur !
À Arons.
Pourrai-je vous parler ?

ARONS.

Seigneur, le temps me presse.
905 Il me faut suivre ici Brutus et la princesse ;
Je puis d’une heure encor retarder son départ :
Craignez, seigneur, craignez de me parler trop tard.
Dans son appartement nous pouvons l’un et l’autre
Parler de ses destins, et peut-être du vôtre.
Il sort.

SCÈNE VII. Titus, Messala. §

TITUS.

910 Sort qui nous as rejoints, et qui nous désunis !
Sort, ne nous as-tu faits que pour être ennemis ?
Ah ! cache, si tu peux, ta fureur et tes larmes.

MESSALA.

Je plains tant de vertus, tant d’amour et de charmes ;
Un cour tel que le sien méritait d’être à vous.

TITUS.

915 Non, c’en est fait ; Titus n’en sera point l’époux.

MESSALA.

Pourquoi ? Quel vain scrupule a vos désirs s’oppose ?

TITUS.

Abominables lois que la cruelle impose !
Tyrans que j’ai vaincus, je pourrais vous servir !
Peuples que j’ai sauvés, je pourrais vous trahir !
920 L’amour dont j’ai six mois vaincu la violence,
L’amour aurait sur moi cette affreuse puissance !
J’exposerais mon père a ses tyrans cruels !
Et quel père ? Un héros, l’exemple des mortels,
L’appui de son pays, qui m’instruisit à l’être,
925 Que j’imitai, qu’un jour j’eusse égalé peut-être.
Après tant de vertus quel horrible destin

MESSALA.

Vous eûtes les vertus d’un citoyen romain ;
Il ne tiendra qu’a vous d’avoir celles d’un maître :
Seigneur, vous serez roi dès que vous voudrez l’être.
930 Le ciel met dans vos mains, en ce moment heureux,
La vengeance, l’empire, et l’objet de vos feux.
Que dis-je ? Ce consul, ce héros que l’on nomme
Le père, le soutien, le fondateur de Rome,
Qui s’enivre à vos yeux de l’encens des humains,
935 Sur les débris d’un trône écrasé par vos mains,
S’il eût mal soutenu cette grande querelle,
S’il n’eût vaincu par vous, il n’était qu’un rebelle.
Seigneur, embellissez ce grand nom de vainqueur
Du nom plus glorieux de pacificateur ;
940 Daignez nous ramener ces jours où nos ancêtres
Heureux, mais gouvernés, libres, mais sous des maîtres,
Pesaient dans la balance, avec un même poids,
Les intérêts du peuple et la grandeur des rois.
Rome n’a point pour eux une haine immortelle ;
945 Rome va les aimer, si vous régnez sur elle.
Ce pouvoir souverain que j’ai vu tour à tour
Attirer de ce peuple et la haine et l’amour,
Qu’on craint en des États, et qu’ailleurs on désire,
Est des gouvernements le meilleur ou le pire ;
950 Affreux sous un tyran, divin sous un bon roi.

TITUS.

Messala, songez-vous que vous parlez à moi ?
Que désormais en vous je ne vois plus qu’un traître,
Et qu’en vous épargnant je commence de l’être ?

MESSALA.

Eh bien ! Apprenez donc que l’on va vous ravir
955 L’inestimable honneur dont vous n’osez jouir ;
Qu’un autre accomplira ce que vous pouviez faire.

TITUS.

Un autre ! Arrête ; dieux ! Parle... qui ?

MESSALA.

Votre frère.

TITUS.

Mon frère ?

MESSALA.

A Tarquin même il a donné sa foi.

TITUS.

Mon frère trahit Rome ?

MESSALA.

Il sert Rome et son roi.
960 Et Tarquin, malgré vous, n’acceptera pour gendre
Que celui des Romains qui l’aura pu défendre.

TITUS.

Ciel !... perfide !... écoutez : mon cour longtemps séduit
A méconnu l’abîme où vous m’avez conduit.
Vous pensez me réduire au malheur nécessaire
965 D’être ou le délateur, ou complice d’un frère :
Mais plutôt votre sang...

MESSALA.

Vous pouvez m’en punir ;
Frappez, je le mérite en voulant vous servir.
Du sang de votre ami que cette main fumante
Y joigne encor le sang d’un frère et d’une amante ;
970 Et, leur tête à la main, demandez au sénat,
Pour prix de vos vertus, l’honneur du consulat ;
Ou moi-même à l’instant, déclarant les complices,
Je m’en vais commencer ces affreux sacrifices.

TITUS.

Demeure, malheureux, ou crains mon désespoir.

SCÈNE VIII. Titus, Messala, Albin. §

ALBIN.

975 L’ambassadeur toscan peut maintenant vous voir ;
Il est chez la princesse.

TITUS.

... Oui, je vais chez Tullie...
J’y cours. Ô dieux de Rome ! Ô dieux de ma patrie !
Frappez, percez ce cour de sa honte alarmé,
Qui serait vertueux, s’il n’avait point aimé.
980 C’est donc à vous, sénat, que tant d’amour s’immole ?
À Messala.
A vous, ingrats !... Allons... Tu vois ce Capitole
Tout plein des monuments de ma fidélité.

MESSALA.

Songez qu’il est rempli d’un sénat détesté.

TITUS.

Je le sais. Mais... du ciel qui tonne sur ma tête
985 J’entends la voix qui crie : Arrête, ingrat, arrête !
Tu trahis ton pays... Non, Rome ! Non, Brutus !
Dieux qui me secourez, je suis encor Titus.
La gloire a de mes jours accompagné la course ;
Je n’ai point de mon sang déshonoré la source ;
990 Votre victime est pure ; et s’il faut qu’aujourd’hui
Titus soit aux forfaits entraîné malgré lui ;
S’il faut que je succombe au destin qui m’opprime ;
Dieux ! sauvez les Romains ; frappez avant le crime !

ACTE IV §

SCÈNE I. Titus, Arons, Messala. §

TITUS.

Oui, j’y suis résolu, partez ; c’est trop attendre ;
995 Honteux, désespéré, je ne veux rien entendre ;
Laissez-moi ma vertu, laissez-moi mes malheurs.
Fort contre vos raisons, faible contre ses pleurs,
Je ne la verrai plus. Ma fermeté trahie
Craint moins tous vos tyrans qu’un regard de Tullie.
1000 Je ne la verrai plus ! oui, qu’elle parte... Ah, dieux !

ARONS.

Pour vos intérêts seuls arrêté dans ces lieux,
J’ai bientôt passé l’heure avec peine accordée
Que vous-même, seigneur, vous m’aviez demandée.

TITUS.

Moi, je l’ai demandée !

ARONS.

Hélas ! Que pour vous deux
1005 J’attendais en secret un destin plus heureux !
J’espérais couronner des ardeurs si parfaites ;
Il n’y faut plus penser.

TITUS.

Ah ! Cruel que vous êtes ;
Vous avez vu ma honte et mon abaissement ;
Vous avez vu Titus balancer un moment.
1010 Allez adroit témoin de mes lâches tendresses,
Allez à vos deux rois annoncer mes faiblesses ;
Contez à ces tyrans terrassés par mes coups
Que le fils de Brutus a pleuré devant vous.
Mais ajoutez au moins que, parmi tant de larmes,
1015 Malgré vous et Tullie, et ses pleurs et ses charmes,
Vainqueur encor de moi, libre, et toujours Romain,
Je ne suis point soumis par le sang de Tarquin ;
Que rien ne me surmonte, et que je jure encore
Une guerre éternelle à ce sang que j’adore.

ARONS.

1020 J’excuse la douleur où vos sens sont plongés ;
Je respecte en partant vos tristes préjugés.
Loin de vous accabler, avec vous je soupire :
Elle en mourra, c’est tout ce que je peux vous dire.
Adieu, seigneur.

MESSALA.

Ô ciel !

SCÈNE II. Titus, Messala. §

TITUS.

Non, je ne puis souffrir
1025 Que des remparts de Rome on la laisse sortir :
Je veux la retenir au péril de ma vie.

MESSALA.

Vous voulez...

TITUS.

Je suis loin de trahir ma patrie.
Rome l’emportera, je le sais ; mais enfin
Je ne puis séparer Tullie et mon destin.
1030 Je respire, je vis, je périrai pour elle.
Prends pitié de mes maux, courons, et que ton zèle
Soulève nos amis, rassemble nos soldats :
En dépit du sénat je retiendrai ses pas ;
Je prétends que dans Rome elle reste en otage :
1035 Je le veux.

MESSALA.

Dans quels soins votre amour vous engage !
Et que prétendez-vous par ce coup dangereux,
Que d’avouer sans fruit un amour malheureux ?

TITUS.

Eh bien ! C’est au sénat qu’il faut que je m’adresse.
Va de ces rois de Rome adoucir la rudesse ;
1040 Dis-leur que l’intérêt de l’État, de Brutus...
Hélas ! Que je m’emporte en desseins superflus !

MESSALA.

Dans la juste douleur où votre âme est en proie,
Il faut, pour vous servir...

TITUS.

Il faut que je la voie ;
Il faut que je lui parle. Elle passe en ces lieux ;
1045 Elle entendra du moins mes éternels adieux.

MESSALA.

Parlez-lui ; croyez-moi.

TITUS.

Je suis perdu, c’est elle.

SCÈNE III. Titus, Messala, Tullie, Algine. §

ALGINE.

On vous attend, madame.

TULLIE.

Ah ! Sentence cruelle !
L’ingrat me touche encore, et Brutus à mes yeux
Paraît un dieu terrible armé contre nous deux.
1050 J’aime, je crains, je pleure, et tout mon cour s’égare.
Allons.

TITUS.

Non, demeurez.

TULLIE.

Que me veux-tu, barbare ?
Me tromper, me braver ?

TITUS.

Ah ! Dans ce jour affreux
Je sais ce que je dois, et non ce que je veux ;
Je n’ai plus de raison, vous me l’avez ravie.
1055 Eh bien ! Guidez mes pas, gouvernez ma furie ;
Régnez donc en tyran sur mes sens éperdus ;
Dictez, si vous l’osez, les crimes de Titus.
Non, plutôt que je livre aux flammes, au carnage,
Ces murs, ces citoyens qu’a sauvés mon courage ;
1060 Qu’un père abandonné par un fils furieux,
Sous le fer de Tarquin...

TULLIE.

M’en préservent les dieux !
La nature te parle, et sa voix m’est trop chère ;
Tu m’as trop bien appris à trembler pour un père ;
Rassure-toi ; Brutus est désormais le mien ;
1065 Tout mon sang est à toi, qui te répond du sien ;
Notre amour, mon hymen, mes jours en sont le gage :
Je serai dans tes mains sa fille, son otage.
Peux-tu délibérer ? Penses-tu qu’en secret
Brutus te vît au trône avec tant de regret ?
1070 Il n’a point sur son front placé le diadème ;
Mais, sous un autre nom, n’est-il pas roi lui-même ?
Son règne est d’une année, et bientôt... Mais, hélas !
Que de faibles raisons, si tu ne m’aimes pas !
Je ne dis plus qu’un mot. Je pars... et je t’adore.
1075 Tu pleures, tu frémis ; il en est temps encore :
Achève, parle, ingrat que te faut-il de plus ?

TITUS.

Votre haine ; elle manque au malheur de Titus.

TULLIE.

Ah ! C’est trop essuyer tes indignes murmures,
Tes vains engagements, tes plaintes, tes injures ;
1080 Je te rends ton amour dont le mien est confus,
Et tes trompeurs serments, pires que tes refus.
Je n’irai point chercher au fond de l’Italie
Ces fatales grandeurs que je te sacrifie,
Et pleurer loin de Rome, entre les bras d’un roi,
1085 Cet amour malheureux que j’ai senti pour toi.
J’ai réglé mon destin ; Romain dont la rudesse
N’affecte de vertu que contre ta maîtresse,
Héros pour m’accabler, timide à me servir ;
Incertain dans tes voeux, apprends à les remplir.
1090 Tu verras qu’une femme, à tes yeux méprisable,
Dans ses projets au moins était inébranlable ;
Et par la fermeté dont ce cour est armé,
Titus, tu connaîtras comme il t’aurait aimé.
Au pied de ces murs même où régnaient mes ancêtres,
1095 De ces murs que ta main défend contre leurs maîtres,
Où tu m’oses trahir, et m’outrager comme eux,
Où ma foi fut séduite, où tu trompas mes feux,
Je jure à tous les dieux qui vengent les parjures,
Que mon bras, dans mon sang effaçant mes injures,
1100 Plus juste que le tien, mais moins irrésolu,
Ingrat, va me punir de t’avoir mal connu ;
Et je vais...

TITUS l’arrêtant.

Non, madame, il faut vous satisfaire :
Je le veux, j’en frémis ; et j’y cours pour vous plaire ;
1105 D’autant plus malheureux que, dans ma passion,
Mon cour n’a pour excuse aucune illusion ;
Que je ne goûte point, dans mon désordre extrême,
Le triste et vain plaisir de me tromper moi-même ;
Que l’amour aux forfaits me force de voler ;
1110 Que vous m’avez vaincu sans pouvoir m’aveugler ;
Et qu’encore indigné de l’ardeur qui m’anime,
Je chéris la vertu, mais j’embrasse le crime.
Haïssez-moi, fuyez, quittez un malheureux
Qui meurt d’amour pour vous, et déteste ses feux ;
1115 Qui va s’unir à vous sous ces affreux augures,
Parmi les attentats, le meurtre, et les parjures.

TULLIE.

Vous insultez, Titus, à ma funeste ardeur ;
Vous sentez à quel point vous régnez dans mon cour.
Oui, je vis pour toi seul, oui, je te le confesse ;
1120 Mais malgré ton amour, mais malgré ma faiblesse,
Sois sûr que le trépas m’inspire moins d’effroi
Que la main d’un époux qui craindrait d’être à moi ;
Qui se repentirait d’avoir servi son maître,
Que je fais souverain, et qui rougit de l’être.
1125 Voici l’instant affreux qui va nous éloigner.
Souviens-toi que je t’aime, et que tu peux régner.
L’ambassadeur m’attend ; consulte, délibère :
Dans une heure avec moi tu reverras mon père.
Je pars, et je reviens sous ces murs odieux
1130 Pour y rentrer en reine, ou périr à tes veux.

TITUS.

Vous ne périrez point. Je vais...

TULLIE.

Titus, arrête ;
En me suivant plus loin tu hasardes ta tête ;
On peut te soupçonner ; demeure : adieu ; résous
D’être mon meurtrier ou d’être mon époux.

SCÈNE IV. §

TITUS, seul.

1135 Tu l’emportes, cruelle, et Rome est asservie ;
Reviens régner sur elle ainsi que sur ma vie ;
Reviens je vais me perdre, ou vais te couronner :
Le plus grand des forfaits est de t’abandonner.
Qu’on cherche Messala ; ma fougueuse imprudence
1140 A de son amitié lassé la patience.
Maîtresse, amis, Romains, je perds tout en un jour.

SCÈNE V. Titus, Messala. §

TITUS.

Sers ma fureur enfin, sers mon fatal amour ;
Viens, suis-moi.

MESSALA.

Commandez ; tout est prêt ; mes cohortes
Sont au mont Quirinal, et livreront les portes.
1145 Tous nos braves amis vont jurer avec moi
De reconnaître en vous l’héritier de leur roi.
Ne perdez point de temps, déjà la nuit plus sombre
Voile nos grands desseins du secret de son ombre.

TITUS.

L’heure approche ; Tullie en compte les moments...
1150 Et Tarquin, après tout, eut mes premiers serments.
Le fond du théâtre s’ouvre.
Le sort en est jeté. Que vois-je ? c’est mon père !

SCÈNE VI. Brutus, Titus, Messala, Licteurs. §

BRUTUS.

Viens, Rome est en danger ; c’est en toi que j’espère.
Par un avis secret le sénat est instruit
Qu’on doit attaquer Rome au milieu de la nuit.
1155 J’ai brigué pour mon sang, pour le héros que j’aime,
L’honneur de commander dans ce péril extrême :
Le sénat te l’accorde ; arme-toi, mon. cher fils ;
Une seconde fois va sauver ton pays ;
Pour notre liberté va prodiguer ta vie ;
1160 Va, mort ou triomphant, tu feras mon envie.

TITUS.

Ciel !...

BRUTUS.

Mon fils !...

TITUS.

Remettez, seigneur, en d’autres mains
Les faveurs du sénat et le sort des Romains.

MESSALA.

Ah ! quel désordre affreux de son âme s’empare !

BRUTUS.

Vous pourriez refuser l’honneur qu’on vous prépare ?

TITUS.

1165 Qui ? moi, seigneur !

BRUTUS.

Eh quoi ! Votre cour égaré
Des refus du sénat est encore ulcéré !
De vos prétentions je vois les injustices.
Ah ! mon fils, est-il temps d’écouter vos caprices ?
Vous avez sauvé Rome, et n’êtes pas heureux ?
1170 Cet immortel honneur n’a pas comblé vos voux ?
Mon fils au consulat a-t-il osé prétendre
Avant l’âge où les lois permettent de l’attendre ?
Va, cesse de briguer une injuste faveur ;
La place où je t’envoie est ton poste d’honneur ;
1175 Va, ce n’est qu’aux tyrans que tu dois ta colère :
De l’État et de toi je sens que je suis père.
Donne ton sang à Rome, et n’en exige rien ;
Sois toujours un héros, sois plus, sois citoyen.
Je touche, mon cher fils, au bout de ma carrière ;
1180 Tes triomphantes mains vont fermer ma paupière ;
Mais, soutenu du tien, mon nom ne mourra plus ;
Je renaîtrai pour Rome, et vivrai dans Titus.
Que dis-je ? je te suis. Dans mon âge débile
Les dieux ne m’ont donné qu’un courage inutile ;
1185 Mais je te verrai vaincre, ou mourrai, comme toi,
Vengeur du nom romain, libre encore, et sans roi.

TITUS.

Ah, Messala !

SCÈNE VII. Brutus, Valérus, Titus, Messala. §

VALÉRIUS.

Seigneur, faites qu’on se retire.

BRUTUS à son fils.

Cours, vole...
Titus et Messala sortent.

VALÉRIUS.

On trahit Rome.

BRUTUS.

Ah ! qu’entends-je ?

VALÉRIUS.

On conspire,
Je n’en saurais douter ; on nous trahit, seigneur.
1190 De cet affreux complot j’ignore encor l’auteur ;
Mais le nom de Tarquin vient de se faire entendre,
Et d’indignes Romains ont parlé de se rendre.

BRUTUS.

Des citoyens romains ont demandé des fers !

VALÉRIUS.

Les perfides m’ont fui par des chemins divers ;
1195 On les suit. Je soupçonne et Ménas et Lélie,
Ces partisans des rois et de la tyrannie,
Ces secrets ennemis du bonheur de l’État,
Ardents à désunir le peuple et le sénat.
Messala les protège ; et, dans ce trouble extrême,
1200 J’oserais soupçonner jusqu’à Messala même,
Sans l’étroite amitié dont l’honore Titus.

BRUTUS.

Observons tous leurs pas ; je ne puis rien de plus :
La liberté, la loi, dont nous sommes les pères,
Nous défend des rigueurs peut-être nécessaires :
1205 Arrêter un Romain sur de simples soupçons,
C’est agir en tyrans, nous qui les punissons.
Allons parler au peuple, enhardir les timides,
Encourager les bons, étonner les perfides.
Que les pères de Rome et de la liberté
1210 Viennent rendre aux Romains leur intrépidité ;
Quels cours en nous voyant ne reprendront courage ?
Dieux ! Donnez-nous la mort plutôt que l’esclavage !
Que le sénat nous suive.

SCÈNE VIII. Brutus, Valérus, Proculus. §

PROCULUS.

Un esclave, seigneur,
D’un entretien secret implore la faveur.

BRUTUS.

1215 Dans la nuit ? à cette heure ?

PROCULUS.

Oui, d’un avis fidèle
Il apporte, dit-il, la pressante nouvelle.

BRUTUS.

Peut-être des Romains le salut en dépend :
Allons, c’est les trahir que tarder un moment.
À Proculus.
Vous, allez vers mon fils ; qu’à cette heure fatale
1220 Il défende surtout la porte Quirinale,
Et que la terre avoue, au bruit de ses exploits,
Que le sort de mon sang est de vaincre les rois.

ACTE V §

SCÈNE I. Brutus, Les Sénateurs, Proculus, Licteurs, L’esclave Vindex. §

BRUTUS.

Oui, Rome n’était plus ; oui, sous la tyrannie
L’auguste liberté tombait anéantie ;
1225 Vos tombeaux se rouvraient ; c’en était fait : Tarquin
Rentrait dès cette nuit, la vengeance à la main.
C’est cet ambassadeur, c’est lui dont l’artifice
Sous les pas des Romains creusait ce précipice.
Enfin, le croirez-vous ? Rome avait des enfants
1230 Qui conspiraient contre elle, et servaient les tyrans ;
Messala conduisait leur aveugle furie,
A ce perfide Arons il vendait sa patrie :
Mais le ciel a veillé sur Rome et sur vos jours ;
En montrant l’esclave.
Cet esclave a d’Arons écouté les discours ;
1235 Il a prévu le crime, et son avis fidèle
A réveillé ma crainte, a ranimé mon zèle.
Messala, par mon ordre arrêté cette nuit,
Devant vous à l’instant allait être conduit ;
J’attendais que du moins l’appareil des supplices
1240 De sa bouche infidèle arrachât ses complices ;
Mes licteurs l’entouraient, quand Messala soudain,
Saisissant un poignard qu’il cachait dans son sein,
Et qu’à vous, sénateurs, il destinait peut-être :
« Mes secrets, a-t-il dit, que l’on cherche à connaître,
1245 C’est dans ce cour sanglant qu’il faut les découvrir ;
Et qui sait conspirer sait se taire et mourir. »
On s’écrie ; on s’avance : il se frappe, et le traître
Meurt encore en Romain, quoique indigne de l’être.
Déjà des murs de Rome Arons était parti :
1250 Assez loin vers le camp nos gardes l’ont suivi ;
On arrête à l’instant Arons avec Tullie.
Bientôt, n’en doutez point, de ce complot impie
Le ciel va découvrir toutes les profondeurs ;
Publicola partout en cherche les auteurs.
1255 Mais quand nous connaîtrons le nom des parricides,
Prenez garde, Romains, point de grâce aux perfides ;
Fussent-ils nos amis, nos frères, nos enfants,
Ne voyez que leur crime, et gardez vos serments.
Rome, la liberté, demandent leur supplice ;
1260 Et qui pardonne au crime en devient le complice.
À l’esclave.
Et toi, dont la naissance et l’aveugle destin
N’avait fait qu’un esclave et dut faire un Romain,
Par qui le sénat vit, par qui Rome est sauvée,
Reçois la liberté que tu m’as conservée ;
1265 Et prenant désormais des sentiments plus grands,
Sois l’égal de mes fils, et l’effroi des tyrans.
Mais qu’est-ce que j’entends ? quelle rumeur soudaine ?

PROCULUS.

Arons est arrêté, seigneur, et je l’amène.

BRUTUS.

De quel front pourra-t-il ?...

SCÈNE II. Brutus, Les Sénateurs, Arons, Licteurs. §

ARONS.

Jusques à quand, Romains,
1270 Voulez-vous profaner tous les droits des humains ?
D’un peuple révolté conseils vraiment sinistres,
Pensez-vous abaisser les rois dans leurs ministres ?
Vos licteurs insolents viennent de m’arrêter :
Est-ce mon maître ou moi que l’on veut insulter ?
1275 Et chez les nations ce rang inviolable...

BRUTUS.

Plus ton rang est sacré, plus il te rend coupable ;
Cesse ici d’attester des titres superflus.

ARONS.

L’ambassadeur d’un roi !..

BRUTUS.

Traître, tu ne l’es plus ;
Tu n’es qu’un conjuré paré d’un nom sublime,
1280 Que l’impunité seule enhardissait au crime.
Les vrais ambassadeurs, interprètes des lois,
Sans les déshonorer savent servir leurs rois ;
De la foi des humains discrets dépositaires,
La paix seule est le fruit de leurs saints ministères ;
1285 Des souverains du monde ils sont les noeuds sacrés,
Et, partout bienfaisants, sont partout révérés.
A ces traits, si tu peux, ose te reconnaître :
Mais si tu veux au moins rendre compte à ton maître
Des ressorts, des vertus, des lois de cet État,
1290 Comprends l’esprit de Rome, et connais le sénat.
Ce peuple auguste et saint sait respecter encore
Les lois des nations que ta main déshonore :
Plus tu les méconnais, plus nous les protégeons ;
Et le seul châtiment qu’ici nous t’imposons,
1295 C’est de voir expirer les citoyens perfides
Qui liaient avec toi leurs complots parricides.
Tout couvert de leur sang répandu devant toi,
Va d’un crime inutile entretenir ton roi ;
Et montre en ta personne, aux peuples d’Italie,
1300 La sainteté de Rome et ton ignominie.
Qu’on l’emmène, licteurs.

SCÈNE III. Les Sénateurs, Brutus, Valérus, Proculus. §

BRUTUS.

Eh bien ! Valérius,
Ils sont saisis sans doute, ils sont au moins connus ?
Quel sombre et noir chagrin, couvrant votre visage,
De maux encor plus grands semble être le présage ?
1305 Vous frémissez.

VALÉRIUS.

Songez que vous êtes Brutus.

BRUTUS.

Expliquez-vous...

VALÉRIUS.

Je tremble à vous en dire plus.
Il lui donne des tablettes.
Voyez, seigneur ; lisez, connaissez les coupables.

BRUTUS, prenant les tablettes.

Me trompez-vous, mes yeux ? Ô jours abominables !
Ô père infortuné ! Tibérinus ? Mon fils !
1310 Sénateurs, pardonnez... Le perfide est-il pris ?

VALÉRIUS.

Avec deux conjurés il s’est osé défendre ;
Ils ont choisi la mort plutôt que de se rendre ;
Percé de coups, seigneur, il est tombé près d’eux :
Mais il reste à vous dire un malheur plus affreux,
1315 Pour vous, pour Rome entière, et pour moi plus sensible.

BRUTUS.

Qu’entends-je ?

VALÉRIUS.

Reprenez cette liste terrible
Que chez Messala même a saisi Proculus.

BRUTUS.

Lisons donc... Je frémis, je tremble. Ciel ! Titus !
Il se laisse tomber entre les bras de Proculus.

VALÉRIUS.

Assez près de ces lieux je l’ai trouvé sans armes,
1320 Errant, désespéré, plein d’horreur et d’alarmes.
Peut-être il détestait cet horrible attentat.

BRUTUS.

Allez, pères conscrits, retournez au sénat ;
Il ne m’appartient plus d’oser y prendre place :
Allez, exterminez ma criminelle race ;
1325 Punissez-en le père, et jusque dans mon flanc
Recherchez sans pitié la source de leur sang.
Je ne vous suivrai point, de peur que ma présence
Ne suspendît de Rome ou fléchît la vengeance.

SCÈNE IV. §

BRUTUS, seul.

Grands dieux ! à vos décrets tous mes voux sont soumis !
1330 Dieux vengeurs de nos lois, vengeurs de mon pays,
C’est vous qui par mes mains fondiez sur la justice
De notre liberté l’éternel édifice :
Voulez-vous renverser ses sacrés fondements ?
Et contre votre ouvrage armez-vous mes enfants ?
1335 Ah ! Que Tibérinus, en sa lâche furie,
Ait servi nos tyrans, ait trahi sa patrie,
Le coup en est affreux, le traître était mon fils !
Mais Titus ! Un héros ! L’amour de son pays !
Qui dans ce même jour, heureux et plein de gloire,
1340 A vu par un triomphe honorer sa victoire !
Titus, qu’au Capitole ont couronné mes mains !
L’espoir de ma vieillesse, et celui des Romains !
Titus ! Dieux !

SCÈNE V. Brutus, Valérus, Suite, Licteurs. §

VALÉRIUS.

Du sénat la volonté suprême
Est que sur votre fils vous prononciez vous-même.

BRUTUS.

1345 Moi ?

VALÉRIUS.

Vous seul.

BRUTUS.

Et du reste en a-t-il ordonné ?

VALÉRIUS.

Des conjurés, Seigneur, le reste est condamné ;
Au moment où je parle, ils ont vécu peut-être.

BRUTUS.

Et du sort de mon fils le sénat me rend maître ?

VALÉRIUS.

Il croit à vos vertus devoir ce rare honneur.

BRUTUS.

1350 Ô patrie !

VALÉRIUS.

Au sénat que dirai-je, seigneur ?

BRUTUS.

Que Brutus voit le prix de cette grâce insigne,
Qu’il ne la cherchait pas... mais qu’il s’en rendra digne...
Mais mon fils s’est rendu sans daigner résister ;
Il pourrait... Pardonnez si je cherche à douter ;
1355 C’était l’appui de Rome, et je sens que je l’aime.

VALÉRIUS.

Seigneur, Tullie.

BRUTUS.

Eh bien ?...

VALÉRIUS.

Tullie, au moment même,
N’a que trop confirmé ces soupçons odieux.

BRUTUS.

Comment, seigneur ?

VALÉRIUS.

A peine elle a revu ces lieux,
A peine elle aperçoit l’appareil des supplices,
1360 Que, sa main consommant ces tristes sacrifices,
Elle tombe, elle expire, elle immole à nos lois
Ce reste infortuné de nos indignes rois.
Si l’on nous trahissait, seigneur, c’était pour elle.
Je respecte en Brutus la douleur paternelle ;
1365 Mais, tournant vers ces lieux ses yeux appesantis,
Tullie en expirant a nommé votre fils.

BRUTUS.

Justes dieux !

VALÉRIUS.

C’est à vous à juger de son crime.
Condamnez, épargnez, ou frappez la victime ;
Rome doit approuver ce qu’aura fait Brutus.

BRUTUS.

1370 Licteurs, que devant moi l’on amène Titus.

VALÉRIUS.

Plein de votre vertu, seigneur, je me retire
Mon esprit étonné vous plaint et vous admire ;
Et je vais au sénat apprendre avec terreur
La grandeur de votre âme et de votre douleur.

SCÈNE VI. Brutus, Proculus. §

BRUTUS.

1375 Non, plus j’y pense encore, et moins je m’imagine
Que mon fils des Romains ait tramé la ruine :
Pour son père et pour Rome il avait trop d’amour ;
On ne peut à ce point s’oublier en un jour.
Je ne le puis penser, mon fils n’est point coupable.

PROCULUS.

1380 Messala, qui forma ce complot détestable,
Sous ce grand nom peut-être a voulu se couvrir ;
Peut-être on hait sa gloire, on cherche à la flétrir.

BRUTUS.

Plût au ciel !

PROCULUS.

De vos fils c’est le seul qui vous reste.
Qu’il soit coupable ou non de ce complot funeste,
1385 Le sénat indulgent vous remet ses destins :
Ses jours sont assurés, puisqu’ils sont dans vos mains ;
Vous saurez à l’État conserver ce grand homme.
Vous êtes père enfin.

BRUTUS.

Je suis consul de Rome.

SCENE VII. Brutus, Proculus, Titus, dans le fond du théâtre, avec des licteurs. §

PROCULUS.

Le voici.

TITUS.

C’est Brutus ! O douloureux moments !
1390 Terre, entrouvre-toi sous mes pas chancelants !
Seigneur, souffrez qu’un fils...

BRUTUS.

Arrête, téméraire !
De deux fils que j’aimai les dieux m’avaient fait père ;
J’ai perdu l’un ; que dis-je ? Ah, malheureux Titus !
Parle : ai-je encor un fils ?

TITUS.

Non, vous n’en avez plus.

BRUTUS.

1395 Réponds donc à ton juge, opprobre de ma vie !
Il s’assied.
Avais-tu résolu d’opprimer ta patrie ?
D’abandonner ton père au pouvoir absolu ?
De trahir tes serments ?

TITUS.

Je n’ai rien résolu.
Plein d’un mortel poison dont l’horreur me dévore,
1400 Je m’ignorais moi-même, et je me cherche encore ;
Mon cour, encor surpris de son égarement,
Emporté loin de soi, fut coupable un moment ;
Ce moment m’a couvert d’une honte éternelle ;
A mon pays que j’aime il m’a fait infidèle :
1405 Mais, ce moment passé, mes remords infinis
Ont égalé mon crime et vengé mon pays.
Prononcez mon arrêt. Rome, qui vous contemple,
A besoin de ma perte et veut un grand exemple ;
Par mon juste supplice il faut épouvanter
1410 Les Romains, s’il en est qui puissent m’imiter.
Ma mort servira Rome autant qu’eût fait ma vie ;
Et ce sang, en tout temps utile à sa patrie,
Dont je n’ai qu’aujourd’hui souillé la pureté,
N’aura coulé jamais que pour la liberté.

BRUTUS.

1415 Quoi ! Tant de perfidie avec tant de courage !
De crimes, de vertus, quel horrible assemblage !
Quoi ! Sous ces lauriers même, et parmi ces drapeaux,
Que son sang à mes yeux rendait encor plus beaux !
Quel démon t’inspira cette horrible inconstance ?

TITUS.

1420 Toutes les passions, la soif de la vengeance,
L’ambition, la haine, un instant de fureur...

BRUTUS.

Achève, malheureux !

TITUS.

Une plus grande erreur,
Un feu qui de mes sens est même encor le maître,
Qui fit tout mon forfait, qui l’augmente peut-être.
1425 C’est trop vous offenser par cet aveu honteux,
Inutile pour Rome, indigne de nous deux.
Mon malheur est au comble ainsi que ma furie :
Terminez mes forfaits, mon désespoir, ma vie,
Votre opprobre et le mien. Mais si dans les combats
1430 J’avais suivi la trace où m’ont conduit vos pas,
Si je vous imitai, si j’aimai ma patrie,
D’un remords assez grand si ma faute est suivie,
Il se jette à genoux.
A cet infortuné daignez ouvrir les bras ;
Dites du moins : Mon fils, Brutus ne te hait pas ;
1435 Ce mot seul, me rendant mes vertus et ma gloire,
De la honte où je suis défendra ma mémoire :
On dira que Titus, descendant chez les morts,
Eut un regard de vous pour prix de ses remords,
Que vous l’aimiez encore, et que, malgré son crime,
1440 Votre fils dans la tombe emporta votre estime.

BRUTUS.

Son remords me l’arrache. O Rome ! ô mon pays !
Proculus... à la mort que l’on mène mon fils.
Lève-toi, triste objet d’horreur et de tendresse ;
Lève-toi, cher appui qu’espérait ma vieillesse ;
1445 Viens embrasser ton père : il t’a dû condamner ;
Mais, s’il n’était Brutus, il t’allait pardonner.
Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage :
Va, porte à ton supplice un plus mâle courage ;
Va, ne t’attendris point, sois plus Romain que moi,
1450 Et que Rome t’admire en se vengeant de toi.

TITUS.

Adieu : je vais périr digne encor de mon père.
On l’emmène.

SCÈNE VIII. Brutus, Proculus. §

PROCULUS.

Seigneur, tout le sénat, dans sa douleur sincère,
En frémissant du coup qui doit vous accabler...

BRUTUS.

Vous connaissez Brutus, et l’osez consoler !
1455 Songez qu’on nous prépare une attaque nouvelle :
Rome seule a mes soins ; mon cour ne connaît qu’elle.
Allons, que les Romains, dans ces moments affreux,
Me tiennent lieu du fils que j’ai perdu pour eux ;
Que je finisse au moins ma déplorable vie
1460 Comme il eût dû mourir, en vengeant la patrie.

SCÈNE IX. Brutus, Proculus, un Sénateur. §

LE SÉNATEUR.

Seigneur...

BRUTUS.

Mon fils n’est plus ?

LE SÉNATEUR.

C’en est fait... et mes yeux...

BRUTUS.

Rome est libre : il suffit... Rendons grâces aux dieux.