GUSTAVE WASA
TRAGÉDIE

M. DCC. XXXIII

par Mr PIRON

À Monsieur le Comte de Livry.
Comte de plus en plus je ressemble à l’Amour ;
Mais c’est par un endroit qui fera peu d’envie :
La lumière à mes yeux sera bientôt ravie.
Ô Comte aimable à voir ! Je vais perdre le jour
Longtemps peut-être avant la vie.
Le philosophe en moi parle du mieux qu’il peut :
La Cécité, dit-il, a de grands avantages,
Même elle a fait parfois l’ambition des sages.
Ici bas, il est vrai, l’on voit plus qu’on ne veut,
Quand on lit bien sur les visages.
Faible soulagement que se forge l’esprit !
Le seul qu’offre mon coeur à ma douleur mortelle,
Ce sera de songer dans la nuit éternelle,
Que mes derniers regards dans ce dernier écrit
Vous auront témoigné de mon zèle.
Il a pris dira-t-on, bien de la peine en vain,
Et de prétendu zèle est d’une étrange espèce ;
L’esprit avec la vue apparemment lui baisse.
À quoi bon présenter un brouillon de sa main,
Quand le mis au net est sous presse ?
Mais c’est ne raisonner, ne sentir qu’à moitié.
De l’amour délicat j’ai suivi le système :
On veut de sa main propre écrire ce qu’on aime.
Eh ! Pourquoi le respect, l’estime et l’amitié
Ne penseraient-ils pas de même ?
Pour vous au fond du coeur j’ai ces trois sentiments :
Qu’au lecteur à jamais ce manuscrit l’atteste !
J’épargne un long éloge à votre front modeste ;
J’ai dit ce que je dois vous dire en ces moments.
Le public va lire le reste.
À Monsieur le comte de Livry, chevalier des Ordres du Roi, lieutenant général des Armées de Sa Majesté, son premier maître d’Hôtel, etc.

Monsieur, §

Ce que le cours de cette pièce imprimée, s’il était heureux, aurait de plus agréable pour moin ce serait qu’en vous la dédiant, j’en répondrais plus au loin le sentiment de reconnaissance qui me fait de cet hommage un devoir indispensable.

Préface. §

À l’amour près, qu’il a fallu faire entrer dans mon sujet, pour me conformer à l’usage bine ou mal établi sur nos théâtres, tout est ici très exactement tiré de l’histoire des révolutions de Suède, publiée par l’Abbé de Vertot, l’un des écrivains de nos jours, qui, pour l’étendue des lumières, la solidité du jugement, les grâces de l’esprit et la noble simplicité du style, a le mieux mérité de tenir parmi nous la plume historique.

Ainsi le caractère barbare Christierne, celui du vertueux Frédéric, et celui du grand Gustave ; l’emprisonnement de ce dernier contre le droit des gens ; son évasion longtemps après les malheurs de sa patrie mise à feu et à sang à la faveur de sa détention : sa fuite et es pénibles épreuves au fond des déserts glacés de la Dalecarlie ; sa marche contre l’usurpateur avec une poignée de sauvages, que, dans sa misère, il avait su gagner, aguerrir et discipliner ; sa tête mise à prix ; "la menace de faire expirer devant lui sa mère dans les plus cruels tourments, s’il ne mettait bas les armes" ; son combat sur la glace ; sa pleine victoire suivie de son couronnement à Stockholm et celui du prince Frédéric en Danemark ; enfin la catastrophe de Christierne détrôné, abhorré, et chassé de toutes parts ; tous ces événements répandus, les uns dans les expositions, les autres dans l’action de cette pièce, sont puisés immédiatement à la source que j’indique.

Que ce détail serve de réponse en général à tous ceux qui m’ont reproché la romanesque ; et que l’article de "la mère menacée d’une mort cruelle aux yeux de son fils, s’il ne mettait bas les armées", serve en particulier à redresser l’auteur des feuilles qui nous venaient de Londres en 1733, sous ce titre :"Le Pour et le contre. Ouvrage périodique d’un goût tout nouveau, par l’auteur d’une homme de qualité". (Abbé A.F. Prévost voir BnF[Z-12827-12846]).

Cet auteur, ce romancier devenu subitement critique et journaliste, me traite sans ménagement, vol I n°6, page 134. Non content d’attribuer tout l’honneur du succès de ma pièce aux talents éminents de nos acteurs tragiques ; et de pousser la froide et mordante hyperbole jusqu’à dire : "qu’on soupçonnait les comédiens de l’avoir eux-mêmes faits imprimer, pour donner une juste opinion de leur habilité à ceux qui viendraient à la lire après avoir appris les applaudissements qu’elle a reçue" ; il veut encore me dépouiller impitoyablement du peu qui pourrait après cela me revenir de ma misérable part d’auteur ; il se plaint que je l’ai dépouillé lui-même. À propos de quelques personnages qui lui ont paru de trop dans la pièce, il me dénonce comme son plagiaire en s’écriant : "Quel besoin de la Mère de Gustave si ce n’est pour avoir occasion de prendre le sujet d’une scène intéressante, dans le quatrième tome des Mémoire d’un homme de qualité ! [Voir BnF[Y2- 48752 Vol. 4] Sur quoi en vrai paon jaloux d’une de ses plus belles plumes, et qui veut l’arracher à la prétendue Corneille, il renvoie à cette note, au bas de la page : "Dona Pastrino tient le poignard suspendu sur le sein de Dona Diana de Velez".

Je voudrais bien pour l’amour du lecteur, du journaliste et de moi-même, avoir pu me dispenser de ette petite discussion polémique qui peut être ne sera guère amusante pour tous les trois. Mais on doit je pense réponse publique, malgré qu’on en ait, à toute imputation publique ; et surtout lorsqu’elle existe, comme celle-ci, dans des écrits aussi dignes de passer à la postérité, que le sont ceux de l’auteur des "Mémoires d’un homme de qualité", et de "Manon Lescot".

Ce que je vois d’un peu plus fâcheux encore pour ce célèbre auteur, aussi bien que pour moi qui suis son partisan, et qui voudrais n’avoir qu’à le faire admirer en tout, c’est qu’en me forçant de me justifier, il me réduit à la nécessité de l’accuser et de la convaincre lui-même du propre plagiat qu’il me supposer.

En effet, le sujet de cette scène intéressante qu’il revendique si hautement, ou l’ai-je trouvé ? Où l’ai-je pris ? Où naturellement je le devais trouver ; où j’avais tout droit de la prendre ; c’est l’"Histoire des révolutions de Suède" [Lire <a href="http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k286228" target="_new"> http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k286228</a>]; c’est-à-dire, dans l’histoire même de mon héros qui y est comprise. Remarquons ensuite que cet ouvrage si connu et si digne de l’être, et fort antérieur aux "Mémoires d’une Homme de qualité" ; et de là nous conclurons que c’est sur l’auteur de ces mémoires, non sur moi, que retombe à plomb et que demeure imprimée la tâche du plagiat.

L’Histoire est ici ma source unique, authentique et légitime. Plus j’y prends, plus je suis en règle. Jetons les yeux sur les préfaces de Corneille et Racine, nous y verrons que moins ces grands maîtres ont substitué du leur dans un sujet pris de l’historien, plus ils s’en sont félicités. L’émotion effectivement naît plutôt du vrai que du faux. Plus donc le plan d’une tragédie est travaillé sur l’historique, mieux il est conçu ; et tout épisode imaginé alors pour être lié au fait principal, n’est jamais qu’une machine auxiliaire qu’on tolère en faveur de la sécheresse du fond, ou du goût particulier de notre théâtre.. Mon sujet, dans sa source, se trouvant fort heureusement enrichi d’un incident aussi pathétique que celui "d’une mère menacée de la mort aux yeux de son fils victorieux, s’il ne met bas les armes" n’eussé-je pas été bien malhabile, bien mal instruit de mes droits et de mes avantages, si j’eusse fait scrupule d’en user, parce que j’aurais su qu’un autre se les seraient appropriés ? ?tait-ce à lui de les réclamer et de m’en faire un sujet de reproche, comme s’il ne savait pas, ainsi que je viens de le dire, qu’autant le poète dramatique a bonne grâce de suivre l’histoire pas à pas, autant il sied mal au romancier de ne pas s’en écarte le plus qu’il peut, afin de ne devoir qu’à soi seul le mérite d’un ouvrage qui n’en a guère d’autre que celui de l’invention.

Je serai avec lui de meilleure composition sur la propriété des honneurs du premiers succès. Il la décerne aux comédiens : je la leur abandonne. Le plus ou le moins d’habileté chez les acteurs, influe en effet presque toujours sur le sort des nouveautés. C’est une vérité dont j’ai trop profité et trop souffert pour ne pas l’arrêter, et pour n’en pas convenir avec qui le voudra. Oui, sans doute, l’acteur est alors un de nos principaux mobiles ; quand surtout nous n’avons pas le don ni les facultés nécessaires pour présider également aux répétitions et aux première représentations ; pour donner le ton d’abord aux acteurs, ensuite aux spectateurs, et puis à tous les journalistes ; pour savoir enfin, à toute sorte de prix, tant par nous-même que par nos dévoués, prévenir, captiver, violenter, harceler, acheter même s’il le faut, les suffrages quels qu’ils soient, de poids ou non, pourvu qu’ils soient bruyants et nombreux; dût le pièce, de dessus le théâtre où elle viendrait de triompher aller échouer sous la presse, et grêler le libraire, après avoir un peu refait le comédien. Oui, encore, une fois, tout auteur qui se sera produit sur la scène sans de si belles précautions, tout auteur, dis-je, honnêtement jaloux de ne réussir que par les bonnes voies, ne pourra guère y parvenir d’emblée, qu’à la faveur des talents du comédien ; et s’il en sort à son honneur, sa cause alors, fût-elle aussi bonne par elle-même, que la mienne au fond peut-être était douteuse, il doit leur attribuer la gain de la meilleure partie ; ou c’est un présomptueux, et qui pis, est même, un ingrat.

Où le succès commence à nous devenir un peu plus propre, c’est aux diverses reprises, et quand, après la retraite des premiers acteurs, le pièce remise au théâtre produit toujours le même effet entre les différentes mains de ceux qui les remplacent. Alors la critique, qui fut si vive et si prématurée, soutiendra-t-elle encore que l’auteur n’y est pas pour quelque chose ? Ce serait en vouloir trop aussi à l’amour-propre de son prochain, en bien craindre les égarements, et pousser étrangement loin le charitable soin de les réprimer. Que ce beau zèle se tranquillise sur mon compte, en s’assurant que je ne suis pas plus enflé du succès théâtral qui a continué, que je le fus de celui qui l’amorça : or, celui-ci ne me tourna pas la tête le moins du monde. Je ne fut donc pas assez enorgueilli du premier accueil fait à "Gustave", pour avoir eu besoin que l’auteur du "Pour et contre" se mit si fort en peine de me rappeler à mon néant ; puisque même encore aujourd’hui, quand je serais assez peu sensé pour me laisser éblouir du bonheur constant des reprises, et pour m’oser prévaloir d’un titre si faible, je serais toujours forcé de redescendre bientôt à ma place aux cris humiliants de la plupart de mes lecteurs, juges sévères, mais éclairés, à qui rien n’impose, et qui, no sans grande apparence de raison, n’attribuent la bonne fortune de cette tragédie qu’à l’un de défauts qu’ils lui reprochent, je veux dire la multiplicité des événements.

J’avoue que je venais de me trouver si mal de la simplicité du sujet de "Callisthène", que je laissai l’esprit s’emparer de tous les "remplissages" que lui présenta l’imagination, tant que le jugement crut n’y rien voir qui donnât la moindre atteinte aux trois unités principales.

Je ne dissimule pas, comme on voit, et je prétends encore moins excuser absolument ce défaut si sensible dans ma pièce. Je pense, là-dessus comme tout autre, et comme le plus simple raisonnement invite à penser, sans le secours des poétiques. Rien n’est mieux sans doute que de savoir, avec un sujet simple, entretenir pendant le cours de cinq actes, l’attention du spectateur dans toute sa vivacité, sans autre magique celle du flux et du reflux des passions embellies de cette élégance et sage et continue dont fut doué l’unique et l’inimitable Racine. Quiconque y parviendra, méritera toujours infiniment plus que celui, qui, bondissant, pour ainsi dire, d’incidents en incidents, se tire enfin d’affaire, moins par la fertilité de son propre fonds, que par celle d’un sujet aussi fourni que celui-ci.

La multiplicité des événements, sans contredit, est inexcusable quand elle affaiblit, qu’elle exténue, et qu’elle absorbe l’intérêt principal ; quand elle est mal amenée, mal tissée et mal débrouillée. Les objets se dispersent alors et se croisent ; l’attention du spectateur se divise avec ces objets ; et l’esprit les suivant quelque temps avec contention, se relâche enfin, s’embarrasse et se perd dans le labyrinthe. Dès lors l’ouvrage n’amuse plus ; il égare, il fatigue, et par là même il cesses d’être un ouvrage d’agrément ; ce n’est plus pour les spectateurs qu’une étude vaine et fatigante.

Mais si, au contraire, tous ces événements procèdent sans peine les uns des autres, et se succèdent par une progression immédiate ; s’ils s’entrelacent et se démêlent avec ordre et sans embarras ; si toujours subordonnés à l’action principale; ils ne font, en conduisant à la catastrophe, que la suspendre agréablement ; si ce ne sont enfin que des points de lumière très vifs et très distincts qui, sur le chemin arrêtent le regard sans le trop fixer, et sans faire perdre de vue le centre essentiel et lumineux où ils doivent tous aboutir et s’éteindre ; reprocher l’abondance alors, je le crois pouvoir dire, c’est mauvaise humeur ; peut-être mauvaise foi ; je dirai même ingratitude.

Or, pour faire voir comme les événements se produisent ici, s’enchaînent et se développent naturellement et sans confusion, je vais, en joignant l’historique par où j’ai débuté, ce qu’exigeait de moi l’usage du Théâtre français, je vais dis-je dans le moins d’espace que je pourrai, dévider ici tout le fil de ma fable, et conduire ce fil d’une bout à l’autre, précisément et localement comme il se trouve étendu dans le cours du poème.

À la vérité, j’ôte par-là un peu du plaisir de la surprise à ceux qui, lisant cette préface, n’auraient encore ni lu ni vu la pièce. Mais peut-être aussi n’auraient-ils voulu ni la voir ni la lire, par une prévention fondée sur la rapport des "feuilles périodiques" du temps ; et cette analyse alors pourra les en guérir, ou les encourager du moins à juger des choses par eux-même. Combien de meilleurs ouvrages en tous genres, ont souffert et souffrent encore du dégoût qu’ne ont inspiré d’avance des curieux nonchalants, ces sortes d’arrêts épistolaires ui dictaient à la hâte, l’ignorance, l’erreur, et la partialité ! Ne doutons pas même qu’ils n’aient fait tomber la plume des mains à plus d’un bon écrivain, dont la juste délicatesse se sera révoltée vis-à-vis d’un pareil désagrément. Car enfin c’était avoir à passer par une espèce d’insulte, avant que d’en être en vrai péril ; et se voir déjà, pour ainsi dire, à moitié proscrit, en arrivant au pied du seul tribunal où l’on doit commencer à tout craindre. Ayant donc essuyé cet échec, je ne m’en puis relever que par un extrait, qui, sans cette raison, serait aussi déplacé qu’inusité dans une préface.

Déployons d’abord l’avant-scène, c’est-à-dire la matière des expositions.

FABLE DE l’AVANT-SCENE

Adélaïde, fille de Sténon, prince et administrateur de Suède, avait été dans l’enfance, engagée par son père Gustave, à qui elle demeurait attachée par l’inclination la plus tendre. À la mort de Sténon, quand cet amant était devenu la ressource unique de sa princesse, et le dernier défenseur de la liberté des Suédois, il se trouvait malheureusement détenu prisonnier à Copenhague, contre le droit des gens, par les ordres de Christierne, roi du Danemark et de Norvège, surnommé par ses cruautés, le "Néron du Nord". Celui-ci, à la faveur d’un avantage si mal acquis, s’étant avancé sans obstacle jusqu’au pied des murs de Stockholm, avait pris la ville d’assaut, et y avait commis toutes les cruautés d’un vainqueur de son caractère. Entre autres violences, en haine et de Gustave te de la mémoire de Sténon, il avait fait prisonnier Adélaïde, sans daigner seulement la voir ni l’entendre. Il avait aussi fait enfermer avec elle, sans qu’il s’en doutât, et à titre de simple suivante, Léonor, mère de Gustave, laquelle passait pour avoir péri dans le massacre général. Quelques temps après, des raisons d’État avaient engagé Christierne, qui était marié et sans enfant, à conclure, contre son gré, la mariage de sa prisonnière, avec Frédéric, héritier présomptif de ses deux couronnes. Ce prince vivement épris des charmes d’Adélaïde, mais aussi vertueux que Christierne l’était peu, non seulement avait eu la grandeur d’âme de sacrifier son bonheur au repos de cette amante infortunée, mais poussait encore la magnanimité jusqu’à justifier, jusqu’à solliciter même auprès du tyran, les [...] seule ayant donc été son motif, il ne veu, pour toute récompense, que le dégagement d’une parole qu’il a cru pouvoir donner à son adversaire en expirant. C’est de remettre à la princesse

Lacunes ****Page 106

Personnages §

  • GUSTAVE, prince du sang des rois de Suède.
  • ADÉLAÏDE, princesse de Suède.
  • CHRISTIERNE, roi de Danemark et de Norvège.
  • FRÉDÉRIC, prince de Danemark.
  • LÉONOR, mère de Gustave.
  • CASIMIR, seigneur suédois.
  • RODOLPHE, confident de Christierne.
  • SOPHIE, confidente, d’Adélaïde et de Léonor.
  • Gardes.
La scène est à Stockholm, dans l’ancien palais des rois de Suède.

ACTE I §

SCÈNE I. Christierne, Rodolphe. §

CHRISTIERNE.

Rodolphe, quel rapport viens-tu faire à ton roi ?
De Christierne absent révère-t-on la loi ?
Et, tandis que Stockholm exige ma présence,
Le Danemark en paix souffre-t-il la régence ?
5 La reine...

RODOLPHE, l’interrompant.

Elle n’est plus, seigneur ; et cette mort
Peut-être enlève un sceptre au monarque du nord.
Du sénat mécontent l’autorité jalouse
Ne ployait qu’à regret sous votre auguste épouse ;
À peine a-t-il en main le timon de l’état,
10 Que le peuple, sous lui, respire l’attentat,
Traite d’invasion, de puissance usurpée,
Ce qu’ici vous tenez de Rome et de l’épée ;
Et, s’érigeant en juge entre Stockholm et vous,
Prétend borner vos droits, ou vous les ravir tous.

CHRISTIERNE.

15 Gustave est mort : sa chute et décide et prononce ;
C’est une autre nouvelle, ami, que je t’annonce :
Nouvelle dont le bruit, effrayant les mutins,
Dissipera bientôt l’orage que tu crains.
Jusqu’ici, dans le cours d’une guerre inconstante,
20 Du malheureux Sténon la dépouille flottante
Divisa la Suède, et retint suspendu,
Entre Gustave et moi, l’hommage qui m’est dû,
Fatigué des complots de ce rival habile,
Je mis sa tête à prix : il n’a plus eu d’asile ;
25 Chacun se disputait l’honneur de l’immoler,
Et son heureux vainqueur demande à me parler.
Je crains peu les effets, ayant détruit la cause ;
Et le chef abattu, le reste est peu de chose.
Laissons donc, pour un temps, ces soins ambitieux,
30 Et que je m’ouvre ici tout entier à tes yeux.
Tu m’annonces le sort d’une épouse importune,
Dont l’époux dès longtemps médisait l’infortune ;
Oui, la mort, la frappant de ses traits imprévus,
Rompt des noeuds que bientôt le divorce eût rompus.

RODOLPHE

35 Quelles raisons, seigneur, l’avaient donc condamnée ?

CHRISTIERNE.

Le projet résolu d’un nouvel hyménée ;
Les transports d’un amour vainement combattu,
Et d’autant plus ardent que toujours il s’est tu.

RODOLPHE

Tout le monde, en effet, seigneur, en est encore
40 À connaître l’objet que votre flamme honore.

CHRISTIERNE.

Que ta surprise augmente en apprenant son nom.
Adélaïde...

RODOLPHE, l’interrompant.

Elle ?

CHRISTIERNE.

Oui ; la fille de Sténon,
Héritière du trône, attachée à Gustave,
Promise à Frédéric, détenue en esclave,
45 Reste unique et plaintif d’un sang que j’ai versé :
Voilà d’où part, ami, le trait qui m’a percé.

RODOLPHE

Si sa possession, seigneur, vous est si chère,
Pourquoi permettre donc que Frédéric espère ?

CHRISTIERNE.

Hélas ! Souvent ainsi, nous-même, contre nous,
50 Du sort qui nous poursuit nous préparons les coups.
Juste punition de la façon barbare
Dont ma rage accueillit une beauté si rare !
Écoute ; et plains un coeur qui n’a pu s’attendrir
Qu’après avoir tout fait pour n’oser plus s’offrir.
55 Par un dernier assaut, cette ville emportée
Couvrait de ses débris la mer ensanglantée :
La vengeance y faisait éclater sa fureur ;
Et le droit de la guerre y répandait l’horreur.
Ce palais renfermant de nombreuses cohortes,
60 Nous y courons ; la hache en fait tomber les portes.
J’entre. On fuit devant nous. Le sang coule ; et nos cris
Font voler la terreur sous ces vastes lambris.
Mourante, entre les bras d’une femme éperdue,
Adélaïde alors fut offerte à ma vue.
65 Sa pâleur, à mon oeil de colère enflammé,
Déroba mille appas qui m’auraient désarmé.
D’un mortel ennemi je ne vis que la fille,
Que le reste d’un sang funeste à ma famille :
Les armes de son père ont fait périr mon fils,
70 Et cette image alors fut tout ce que je vis.
De peur de trahir même un courroux légitime,
Je détournai les yeux de dessus la victime ;
Et ce courroux ainsi, libre dans son essor,
L’envoya dans la tour, où je la tiens encor.
75 À n’en sortir jamais elle était condamnée :
Mais on adore ici le sang dont elle est née.
Il était important de tout pacifier,
Et ce fut à ma haine à se sacrifier,
À souffrir que l’hymen unît à sa personne
80 L’héritier présomptif de ma triple couronne.
Frédéric, avoué de l’état et de moi,
Eut donc ordre d’aller lui présenter sa foi.
Il y fut. Le penchant suivit l’obéissance ;
Mais, quoiqu’il eût pour lui rang, mérite et naissance,
85 Qu’au plus dur esclavage, en s’offrant, il mît fin,
Deux ans de soins n’ont pu faire accepter sa main.
Cent fois, las du mépris dont on payait ses peines,
D’un mot j’aurais tranché ces difficultés vaines,
Si le prince alarmé, rejetant ce secours,
90 N’eût heureusement su m’en empêcher toujours.
Enfin je m’accusai de trop de complaisance ;
Et croyant qu’à mon ordre il manquait ma présence,
Je vis Adélaïde. Ah ! Rodolphe, peins-toi
Tout ce qu’a la beauté de séduisant en soi,
95 Tout ce qu’ont d’engageant la jeunesse et des grâces
Où la tendre langueur fait remarquer ses traces !
Jamais de deux beaux yeux le charme en un moment
N’a, sans vouloir agir, agi si puissamment,
Ni jamais, dans un coeur, l’amour ne prit naissance
100 Avec tant d’ascendant et si peu d’espérance.
De quoi pouvais-je alors en effet me flatter ?
Les suites d’un divorce étaient à redouter.
Qu’eus-je opéré d’ailleurs sur cette âme inflexible,
Que de loin dominait un rival invincible ?
105 Je n’osai donc parler : mon feu se renferma ;
Mais, sous ce feu couvert, le dépit s’alluma.
Du fugitif aimé craignant l’audace active,
Je resserrais toujours les fers de ma captive ;
Enfin, pour n’avoir plus à la persécuter,
110 Je publiai l’arrêt qu’on vient d’exécuter.
Frédéric ici donc est le seul qui me gêne.
Qu’il aille à Copenhague y remplacer la reine :
Qu’il parte, et que l’honneur d’un si brillant emploi
Serve d’heureux prétexte à l’éloigner de moi.

RODOLPHE

115 Frédéric est encor vertueux et fidèle,
Mais il est adoré dans le parti rebelle,
Et des écrits publics font revivre des droits
Que l’on prétend qu’il a de nous donner des lois.
Erreur pernicieuse, ou damnable artifice
120 Qui travestit le crime en acte de justice,
Du maître et des sujets rompt le sacré lien,
Et fait d’un parricide un zélé citoyen !
N’exposez pas le prince au danger trop visible
D’oublier ses devoirs en trouvant tout possible,
125 Et surtout au moment qu’environné d’amis,
Son amour offensé se croirait tout permis.
Laissez-le, s’occupant de sa folle tendresse,
Vainement soupirer aux pieds de la princesse.
Cependant, sous le joug ramenant le danois,
130 Et bientôt pour un sceptre en pouvant offrir trois,
Satisfaites ce feu dont vous daignez vous plaindre :
Déclarez-vous en roi qui n’a plus rien à craindre ;
Et vous verrez alors qu’un amant couronné
Devient, dès qu’il lui plaît, un époux fortuné.

CHRISTIERNE.

135 Des soucis dévorants où mon coeur se consume,
Je sens que ta présence adoucit l’amertume.
Sur tes conseils, ami, je réglerai mes pas.
Veille, écoute et vois tout ; ne te ralentis pas.
Perce de cette cour l’obscurité perfide.
140 Sous ta garde, aujourd’hui, je mets Adélaïde.
Fais-la de sa prison passer en ce palais ;
Mais auprès d’elle encor n’accorde aucun accès.
Du sort de son amant gardons-nous de l’instruire.
Chargeons-en le rival à qui nous voulons nuire...
145 Va ; tâche seulement, lui peignant ma grandeur,
Tâche à la disposer à l’offre de mon coeur.
Rodolphe sort.

SCÈNE II. §

CHRISTIERNE.

Des faveurs que le ciel m’annonce ou me prépare,
Un si fidèle ami, sans doute, est la plus rare.
De mes exploits en vain je veux goûter le fruit :
150 La fortune me cherche, et le bonheur me fuit.
Sous le superbe dais des trônes que l’on vante,
Siègent les noirs soupçons et l’aveugle épouvante.
Un sommeil inquiet en suspend les travaux,
Et le trouble m’y suit jusqu’au sein du repos.
155 Quoi ! Pour objets de crainte ou de guerre éternelles
Des voisins ennemis, ou des sujets rebelles ?
J’ai dompté les premiers ; et les autres, cent fois
D’un sentiment sévère ont ressenti le poids.
Déjà, si je n’accours, l’hydre est prête à renaître...
160 Esclaves révoltés, tremblez sous votre maître ;
Redoutez un courroux trop souvent rallumé :
Traîtres, je serai craint si je ne suis aimé.

SCÈNE III. Christierne, Frédéric, Casimir. §

CHRISTIERNE, à Frédéric.

Frédéric, savez-vous le destin de la reine ?

FRÉDÉRIC

Seigneur, on me l’apprend, et le devoir m’amène...

CHRISTIERNE.

165 Vous a-t-on dit aussi, qu’infidèle à son roi,
Mon peuple ose, pour vous, s’élever contre moi ?

FRÉDÉRIC

Ah ! Je le désavoue, et je n’ambitionne...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Prince, on ne s’ouvre guère à ceux que l’on soupçonne.
Qui m’eût été suspect sur un tel intérêt,
170 Pour toute confidence eût reçu son arrêt.
Je vous connais si bien que mon ordre suprême
Du soin de nous venger vous eût chargé vous-même,
Si je n’avais pas craint pour vous l’état fâcheux
D’un amant qu’on arrache à l’objet de ses voeux.

FRÉDÉRIC

175 À de pareils égards je dois être sensible...
Mais cet objet aimé, Seigneur, est inflexible.
Il le sera toujours, et quelque éloignement
Serait pour moi plutôt un secours qu’un tourment.

CHRISTIERNE.

Le désespoir vous trompe, et n’est qu’une faiblesse,
180 Que de justes raisons défendent qu’on vous laisse ;
Et je veux...

FRÉDÉRIC, l’interrompant.

Vous voulez croître ce désespoir,
Seigneur, en vous armant de tout votre pouvoir ?
Ah ! Laissez-moi me vaincre, et soyez moins rigide :
Ne persécutons plus la triste Adélaïde.
185 Croyant par mon amour adoucir ses malheurs,
Mes assiduités secondaient vos rigueurs ;
Mais puisque sa constance, et vous et moi nous brave,
Puisque le noeud fatal qui l’attache à Gustave
Est serré par le temps, loin d’en être affaibli,
190 Je ne veux je n’ai plus que la mort ou l’oubli.

CHRISTIERNE.

Espérez mieux d’un bruit que la cruelle ignore.

FRÉDÉRIC

Et quel bruit ?

CHRISTIERNE.

Ce n’est plus qu’une ombre qu’elle adore.

FRÉDÉRIC

Qu’une ombre ?... Quoi ! Gustave ?...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Est tombé sous les coups
D’une secrète main, vendue à mon courroux.
195 Voilà pour son amante une triste nouvelle ;
Mais c’est une raison pour tout obtenir d’elle.
L’intérêt de vos feux demandait ce trépas.
Informez-l’en vous-même, et ne m’accusez pas.
D’un glorieux hymen lui relevant les charmes,
200 Achevez d’épuiser et d’essuyer ses larmes.
Du reste, vantez-lui vos soins officieux :
Je leur accorde enfin son retour en ces lieux.
Elle y peut revenir... mais plus de résistance.
Sachez faire cesser sa désobéissance,
205 Lui faire respecter mes ordres absolus,
Ou le maître offensé ne vous consulte plus.
Il sort.

SCÈNE IV. Frédéric, Casimir. §

CASIMIR.

Mon âme dès longtemps, seigneur, vous est connue :
Souffrez qu’en liberté je pleure, à votre vue,
Les malheurs de Gustave et ceux de mon pays.

FRÉDÉRIC

210 Les intérêts du mien ne sont pas moins trahis.
Répandons, Casimir, l’un et l’autre des larmes ;
Toi sur ton prince, et moi sur la honte des armes
Dont nous venons d’abattre un ennemi si grand.
Christierne triomphe en nous déshonorant.
215 L’inhumain ! Et je suis son sujet... lui mon maître !
Ah ! Laissant là les droits du sang qui m’a fait naître,
C’est un cri qui du ciel doit être autorisé :
Tout sceptre que l’on souille est un sceptre brisé.

CASIMIR.

L’infortune publique et ce noble langage
220 Montrent bien que le trône était votre partage.
Hélas ! Que plus d’ardeur en vous pour ce haut rang
Nous eût bien épargné des regrets et du sang !
Faut-il que la vertu modeste et magnanime
Néglige ainsi ses droits pour en armer le crime !

FRÉDÉRIC

225 Donne à mon indolence, ami, des noms moins beaux :
Je n’eus d’autres vertus que l’amour du repos.
Je ne méprisai point les droits de ma naissance,
J’évitai le fardeau de la toute-puissance.
Je cédai, sans effort, des honneurs dangereux,
230 Et le pénible soin de rendre un peuple heureux.
D’un noble dévouement je ne fus pas capable.
Des forfaits du tyran ma mollesse est coupable,
Et, pour mieux me charger de tous ceux qu’il commet,
Le cruel m’associe au comble qu’il y met.
235 Par un assassinat, qui tient lieu de victoire,
C’est peu que de son peuple il ait terni la gloire ;
C’est peu de publier qu’à cette cruauté
De mes feux malheureux l’intérêt l’a porté :
Pour achever ma honte, et consommer son crime,
240 Il veut que ce soit moi qui frappe la victime ;
Que de moi la princesse apprenne son malheur ;
Qu’en lui tendant la main je lui perce le coeur !...
Évitons-là ; fuyons. Prévenons ma faiblesse.
Son amour inquiet m’interroge sans cesse,
245 Et sans cesse, à regret, le mien se voit réduit
À ne lui pas ôter l’espoir qui la séduit.
Lui laisserai-je encor cet espoir inutile ?
Et, quand je le voudrais, serais-je assez tranquille ?
Un seul mot, un regard, un soupir... Je la vois !
250 Retiens, cher Casimir, tes pleurs, ou laisse moi.
Casimir sort.

SCÈNE V. Frédéric, Adélaïde, Léonor. §

ADÉLAÏDE, à part.

Séjour où commandait l’auteur de ma naissance,
Lieux témoins du bonheur de ma paisible enfance,
Palais de mes aïeux, où leur sang est proscrit,
Hélas ! Que votre aspect me frappe et m’attendrit !

FRÉDÉRIC, à part/

255 Pourquoi ne pas avoir évité sa présence ?
Mon trouble, à chaque instant, peut trahir mon silence.

ADÉLAÏDE.

Un bonheur apparent cause un nouvel effroi,
Seigneur, à qui subit les cruautés du roi.
À la clarté du jour il veut bien que je vive ;
260 Avec quelle douceur il parle à sa captive.
Ce changement qui tient en suspens mes esprits,
De ma soumission devrait être le prix.
Vous l’êtes-vous promise ? Auriez-vous laissé croire
Que je songe à trahir et Gustave et ma gloire ?

FRÉDÉRIC

265 Non, madame ; vous-même, avez-vous un moment
Accusé mon amour d’un tel égarement ?
Non, sincère et soumis, j’ai sur votre constance,
Ainsi que mes discours, réglé mon espérance :
Frédéric qui vous aime, et que vous avez craint,
270 N’aspire qu’à l’exil, et ne veut qu’être plaint.

ADÉLAÏDE.

être plaint ! Ah ! Seigneur, le destin qui m’outrage
Ne permet qu’à moi seule un si triste langage.
Vous aimez, dites-vous ; voilà tous vos malheurs.
Mais n’est-ce que l’amour qui fait couler vos pleurs ?

FRÉDÉRIC

275 Madame, l’on ressent, quand l’amour est extrême,
Avec ses propres maux ceux de l’objet qu’on aime.
Souffrant donc à la fois ma peine et vos ennuis,
Nul ici n’est à plaindre autant que je le suis.

ADÉLAÏDE.

Vous avez, je le sais, partagé mes alarmes ;
280 La prison d’où je sors, vous a coûté des larmes ;
Et votre appui, sans doute, en éclaircit l’horreur.
J’ai pu craindre un moment qu’à mon persécuteur
De la même pitié l’adresse téméraire
Ne m’eût peinte incertaine et prête à lui complaire.
285 Grâce au ciel, elle a su plus noblement agir,
Et je puis en goûter les effets sans rougir.
Soyez sûr à jamais de ma reconnaissance...
Que le don de mon coeur n’est-il en ma puissance !
Mais vous savez, seigneur, si j’en puis disposer :
290 Ce n’est plus un tribut qu’on me doive imposer.
Lassez-vous d’un récit qui toujours vous afflige,
Et que de moi pourtant sans cesse l’on exige.
Je dois être à Gustave : il en a pour garant
La volonté d’un père, et d’un père expirant.
295 "Ma fille, me dit-il, comptons sur sa vaillance.
Il sera mon vengeur ; soyez ma récompense... "
Cet ordre, mes serments, mon amour, sa valeur,
Voilà ses droits. J’en compte encore un : son malheur.
La fuite où le condamne un pouvoir tyrannique...
300 Exil où mon image est sa ressource unique,
Cela seul en mon coeur a droit de le graver,
Et le vôtre est trop grand pour ne pas m’approuver.
Si la fortune aussi, pour nous moins inhumaine,
Si la victoire, un jour, en ces lieux le ramène,
305 De ce héros, instruit de vos bontés pour moi,
L’estime et l’amitié paieront ce que je dois.
J’espère tout encor, seigneur, puisqu’il respire,
Et c’est vous, tous les jours, qui me le daignez dire.
Il m’aime ; il saura vaincre : il brisera mes fers.
310 Les tyrans sont-ils seuls à l’abri des revers ?
Les nôtres finiront.

FRÉDÉRIC, à part/

Malheureuse princesse !

ADÉLAÏDE.

Vous vous troublez ! Quelle est la douleur qui vous presse ?

FRÉDÉRIC

Vous connaissez le roi, madame, et vous savez...

ADÉLAÏDE, l’interrompant.

Je sais que le barbare ose tout. Achevez...

FRÉDÉRIC

315 Hélas !

LÉONOR

Va-t-il sur nous fondre un nouvel orage ?

FRÉDÉRIC

Léonor, soutenez aujourd’hui son courage !
Adieu.

LÉONOR

Qu’annonce enfin ce douloureux transport ?

ADÉLAÏDE, à Frédéric.

Ah ! Mon coeur a frémi, seigneur ! Gustave est mort !
Frédéric sort.

SCÈNE VI. Adélaïde, Léonor. §

ADÉLAÏDE.

À ce comble de maux vous m’aviez réservée,
320 Madame ; et par vos soins je m’y vois arrivée.
Non, ce coeur déchiré ne vous pardonne pas :
Pourquoi, mille fois prête à mourir dans vos bras,
Le jour où dans les fers par vous je fus suivie,
Pourquoi m’avoir rendue aux horreurs de la vie ?
325 Mes yeux, mes tristes yeux, qu’à regret je rouvris,
N’auraient pas maintenant à pleurer votre fils.

LÉONOR

Montrons, montrons, madame, une âme plus virile :
Est-ce à vous à pleurer quand sa mère est tranquille ?

ADÉLAÏDE.

Calme dénaturé, qui ne sert en ce jour
330 Qu’à prouver que le sang est moins fort que l’amour !

LÉONOR

Il prouve qu’à mon âge un peu d’expérience
Condamne entre ennemis, l’excès de confiance.
Un fils m’est aussi cher que vous l’est un amant,
Et je ne voudrais pas lui survivre un moment.
335 Mais n’est-ce pas, madame, être aussi trop crédule ?
De nous tromper ici se fait-on un scrupule ?
On veut vous dégager de vos premiers serments.

ADÉLAÏDE.

Ah ! Le prince eut toujours de nobles sentiments :
Frédéric est sincère.

LÉONOR

Oui, mais, madame, il aime.
340 Christierne, d’ailleurs, peut l’abuser lui-même.
Celui-ci, sur un bruit qui flatte sa fureur,
Tout le premier, peut-être, est aussi dans l’erreur.
Se plaisant au récit d’événements semblables,
Le peuple a, de tout temps, donné cours à des fables.
345 Gustave, sans chercher d’exemples au-dehors,
Sur ce mauvais garant, me compte au rang des morts.
Dans le sanglant désastre où je perdis son père,
L’opinion publique enveloppant sa mère,
Sans doute, quand le bruit en parvint jusqu’à lui,
350 Je lui coûtai les pleurs qu’il vous coûte aujourd’hui.
Comme moi, sous un nom qui le fait méconnaître,
Peut-être il vit... que dis-je ? Il triomphe peut-être.
Pour un heureux augure acceptons mon espoir.
C’est un coeur maternel qui tarde à s’émouvoir.
355 Enfin, madame, enfin, si le vouloir céleste
Par un songe aux mortels souvent se manifeste,
Le bras, le bras vengeur est levé sur ces lieux.
Deux fois le ciel, deux fois cette nuit à mes yeux,
Ce ciel, au châtiment trop lent à se résoudre,
360 A présenté Gustave ayant en main la foudre.
De la pourpre royale il était revêtu,
Tandis que sous ses pieds Christierne abattu,
Cachant dans la poussière un front sans diadème,
Restait dans cet opprobre en horreur aux siens même.
365 Est-ce nous annoncer mon fils privé du jour ?

ADÉLAÏDE.

Eh bien ! Donc, de Sophie attendons le retour.
Sophie, à ses parens pour un moment rendue,
Saura d’eux la nouvelle et qui l’a répandue.
Vous aurez, jusque-là, suspendu mes tourments.
370 Puisse l’effet répondre à vos pressentiments !

ACTE II §

SCÈNE I. §

CASIMIR.

Héros de la patrie, ombre auguste et plaintive,
Prince à qui les destins veulent que je survive,
Si je leur obéis, si ma douleur se tait,
C’est dans l’espoir vengeur dont mon coeur se repaît.
375 Ici, bientôt, ici ton bourreau mercenaire
Doit venir de ton sang demander le salaire...
Portant la main sur son épée.
Ce fer le lui réserve. Il mourra, fût-ce aux yeux
Du monarque abreuvé d’un sang si précieux !
Lui-même eût satisfait le premier à tes mânes ;
380 Mais le juge des rois, le ciel, aux mains profanes
Dans leur sang, tel qu’il soit, défend de se tremper,
Et le tonnerre seul a droit de les frapper.
Souffre donc...

SCÈNE II. Frédéric, Casimir. §

CASIMIR.

Ah ! Seigneur, où courez-vous ? D’où naissent
Les transports et le trouble où tous vos sens paraissent ?
385 Fuyez-vous un séjour où l’aveugle fureur...

FRÉDÉRIC

Ah ! Je me fuis moi-même, et je me fais horreur.
Casimir, c’en est fait ! J’ai part au parricide !
J’ai du sort de Gustave instruit Adélaïde.
Je n’ai pu surmonter la pitié qu’inspirait
390 Une espérance vaine où son coeur s’égarait.
Mes pleurs l’ont détrompée, et j’en porte la peine.
Son malheur contre moi va redoubler sa haine.
Annoncer ce malheur, l’avoir moi-même osé,
C’est m’être mis au rang de ceux qui l’ont causé.
395 Ma douleur à ses yeux peut-elle être sincère ?
Elle craint mon amour : elle croit que j’espère,
Qu’un triomphe secret renferme dans mon sein
Les lâches sentiments d’un rival inhumain.
Je ne la blâme pas ; d’ennemis entourée,
400 Sur quelle foi veut-on qu’elle soit rassurée ?
Il n’est pour elle ici qu’injure ou faux respect,
Rien qui ne lui doive être odieux ou suspect.
Je ne m’en prends qu’aux soins du tyran qui l’accable.
Plus il veut mon bonheur, plus il me rend coupable :
405 À sa honte, à la mienne il veut être obéi ;
Et s’il me servait moins, je serais moins haï.

CASIMIR.

Courez donc l’arracher d’auprès de la princesse,
Que sans doute pour vous en ce moment il presse.

FRÉDÉRIC

Et c’est là le sujet de mon emportement !
410 Je courais la rejoindre à son appartement,
Épancher à ses pieds et mon coeur et mes larmes,
Jurer de ne jamais attenter à ses charmes ;
Et là-dessus, du moins, la laisser sans effroi.
Christierne venait de s’y rendre avant moi :
415 Et quand je veux l’y suivre on m’en défend l’entrée :
De douleur, de dépit je me sens l’âme outrée :
C’est trop mettre à l’épreuve un prince au désespoir,
Qui hors de l’équité méconnaît tout pouvoir,
Qui peut briser un joug qu’il s’imposa lui-même.
420 Je ne réponds de rien, blessé dans ce que j’aime :
Tant de méchancetés, d’injustices, de sang
Ne rappellent que trop Frédéric à son rang.

CASIMIR.

Remontez-y, seigneur, abattez qui vous brave :
Attaquez-le en un temps où le sang de Gustave,
425 Où le sang indigné de tant d’autres proscrits
Aux lieux d’où part la foudre a fait monter ses cris.
Vos armes, dans le cours d’une si juste guerre,
Auront l’appui du ciel et les voeux de la terre...
Que dis-je ? Le tyran n’est-il pas déposé ?
430 Le peuple et le sénat pour vous ont tout osé :
La clameur vous couronne, et la flotte informée
Déjà du même zèle est sans doute animée.
Éclatez : la victoire est sûre, et n’est pas loin ;
Mais n’en attendez plus Casimir pour témoin.
435 Je le fus trop longtemps des maux de ma patrie.
Je vais de Christierne affronter la furie.
Meure le scélérat dont le bras l’a servi,
Et que le jour après, s’il veut, me soit ravi :
Trop content si je suis la dernière victime
440 D’un pouvoir si funeste et si peu légitime !

FRÉDÉRIC

Adieu... le meurtrier s’avance vers ces lieux,
Et j’évite un aspect qui me blesse les yeux.
Il sort.

SCÈNE III. Gustave, Casimir. §

CASIMIR, à part.

Devrais-je d’un défi favoriser le traître ? ...
À Gustave, en mettant l’épée à la main.
Monstre souillé du sang de mon auguste maître,
445 Évite, si tu peux, le péril que tu cours :
Je ne t’imite point, lâche ! Défends tes jours.

GUSTAVE.

Arrête, ouvre les yeux, Casimir ; envisage
L’ennemi qui t’aborde, et que ton zèle outrage.
Cet accueil pour Gustave est un accueil bien doux !

CASIMIR, se jetant à ses genoux .

450 Que vois-je ? Quel prodige !... Ah ! Seigneur, est-ce vous ;
Vous de qui la Suède a pleuré la disgrâce ?

GUSTAVE, le relevant.

Parlons bas. Lève-toi, Casimir, et m’embrasse.
Je saurai dignement récompenser ta foi.

CASIMIR.

Moi-même, dans vos bras, à peine je m’en crois !...
455 Ma surprise est égale à ma frayeur extrême.
Vous vivant ! Vous ici ! Vous dans le palais même
D’un barbare qui va partout, l’or à la main,
Mendier contre vous le fer d’un assassin !

GUSTAVE.

Je connais Christierne ; et sais où je m’expose ;
460 Sois tranquille : j’espère encor plus que je n’ose.
En vain la barbarie habite ce séjour,
Cher ami, si pour moi j’y retrouve l’amour.
Plus avant que jamais rentre en ma confidence...
Mais se peut-on parler ici sans imprudence ?

CASIMIR.

465 Cet endroit du palais est le plus assuré.
De tous ses courtisans Christierne entouré
Ne revient pas si tôt d’avec Adélaïde.

GUSTAVE.

Avant tout autre soin, rassure un feu timide,
Qui de dix ans d’absence a lieu d’être alarmé.
470 Le fidèle Gustave est-il encore aimé ?
Ose-t-il soupçonner la foi de la princesse ?

GUSTAVE.

Sur le bruit de ma mort, libre de sa promesse,
N’eût-elle pas laissé disposer de sa main ?

CASIMIR.

Tel qui s’en flatte ici, s’en flatte bien en vain.

GUSTAVE.

475 Tu crois que sa constance eût honoré ma cendre ?

CASIMIR.

Dans la tombe avec vous elle est prête à descendre.

GUSTAVE.

Je ne connais donc plus ni crainte ni danger,
Ami, Stockholm est libre, et je vais vous venger.

CASIMIR.

Eh ! Quelle trame heureuse a donc été tissue ?
480 J’ignore l’entreprise au moment de l’issue.
De vos secrets, seigneur, j’étais moi seul exclus,
Et de votre amitié vous ne m’honoriez plus ?

GUSTAVE.

En entrant, tu l’as vu, sur un bruit qui t’offense,
J’évitais, je l’avoue, et craignais ta présence.
485 Christierne, dit-on, est devenu ton roi,
T’appelle à ses conseils et ne s’ouvre qu’à toi.

CASIMIR.

À tous beaux sentiments une âme inaccessible,
D’aucune confiance est-elle susceptible ?
Non, seigneur, non ; le traître, au crime abandonné,
490 Se croit de ses pareils toujours environné ;
Et s’il me distingua, ce ne fut qu’un caprice
Qui fut une faveur pour moi, moins qu’un supplice.
J’en soutenais l’affront ; mais le motif est beau :
Vos amis sans cela seraient tous au tombeau.
495 Je flattais, sans rougir, une injuste puissance,
Qui souvent à ma voix épargna l’innocence ;
Et vous devez, seigneur, à ce zèle, à ma foi
Ceux que vous avez crus plus fidèles que moi.

GUSTAVE.

Pardonne, et désormais n’ayons l’âme occupée
500 Que du plaisir de voir mon erreur dissipée.
Je te retrouve stable et ferme en ton devoir ;
Tu me revois vivant et plein d’un bel espoir.
Dans le piège mortel je tiens enfin ma proie.
Conçois-tu, Casimir, mon audace et ma joie ?
505 Pour te les peindre, songe aux horreurs du passé,
À tant d’excès commis, à tant de sang versé.
Rappelons-nous ici ma première infortune,
Image à des vengeurs plus douce qu’importune.
À la cour du tyran, Gustave, ambassadeur,
510 Et d’un sang dont l’on dût révérer la splendeur,
Éprouve des cachots la rigueur et l’injure.
Je languis dans les fers, tandis que le parjure
En vient charger ici des peuples éperdus,
Qu’il craignait que mon bras n’eût trop bien défendus.
515 Échappé, mais trop tard, et fuyant nos frontières,
Depuis cinq ans en proie aux armes étrangères,
Je passai sous un ciel encor plus ennemi,
Où le soleil n’échauffe et ne luit qu’à demi,
Tombeau de la nature, effroyables rivages
520 Que l’ours dispute encore à des hommes sauvages :
Asile inhabitable, et tel qu’en ces déserts
Tout autre fugitif eût regretté ses fers.
Sans amis, sans patrie, ignoré sur la terre,
C’est là, durant trois ans, que je fuis et que j’erre,
525 Qu’impuissant ennemi, qu’amant infortuné,
Je maudis mille fois le jour où je suis né.
Une misère enfin si profonde et si rare
Trouva quelque pitié dans ce climat barbare.
Des cavernes du nord, du fond de ses frimas,
530 Je sus faire sortir des hommes, des soldats ;
Et même des amis généreux et fidèles,
À ne le pas céder aux âmes les plus belles.
Suivi d’eux, je reviens ; et les âpres hivers
Nous font d’un pied léger franchir de vastes mers.
535 À peine ai-je abordé cette triste contrée,
Et de quelque succès signalé mon entrée,
Que l’espoir, à ce bruit, renaissant dans les coeurs,
Range nos vieux guerriers sous mes drapeaux vengeurs.
C’est alors que pour vaincre il fallut disparaître,
540 Et qu’un prix publié (dignes armes d’un traître ! )
Abandonnant ma vie aux plus indignes mains,
Environna mon camp, le remplit d’assassins.
Je dépouille d’un chef l’apparence nuisible :
Travesti, mais des miens partout l’âme invisible,
545 Je marche à la faveur de ce déguisement ;
Et Gustave à couvert triomphe impunément :
Dans Stockholm, à l’abri de l’heureux stratagème,
Je viens seul me servir d’émissaire à moi-même :
Là je vois mon devoir écrit de tout côté.
550 D’un temple, d’un palais le marbre ensanglanté,
Une veuve, une fille, une mère plaintive,
Tout m’émeut, tout retrace à mon âme attentive
L’instant où, de leur fils réclamant le secours,
Périrent, sous le fer, les auteurs de mes jours :
555 Et juge de ma tendre et vive impatience,
Quand, le coeur embrasé d’amour et de vengeance,
Je lance mes regards vers l’horrible prison
Où vous laissez gémir le beau sang de Sténon.
J’assemble mes amis ; mon aspect les anime.
560 J’ai peine à réprimer une ardeur magnanime.
Ils doivent cette nuit attaquer le palais,
Tandis qu’à fondre ici des bataillons tout prêts,
Du creux de nos rochers sortant sous ma conduite,
Amèneront l’alarme et le meurtre à ma suite.
565 Du carnage mon nom sera l’affreux signal.
Mais je veux m’assurer, avant l’instant fatal,
D’un salut dont le soin m’agiterait sans cesse ;
Je veux de ce palais enlever ma princesse.
Dans ce dessein, qu’en vain tu n’approuverais pas,
570 Après avoir semé le bruit de mon trépas,
J’ose me présenter au tyran que je brave,
À titre de vainqueur du malheureux Gustave.
J’hésitais, je l’avoue, à m’y déterminer :
L’ombre de l’imposture a de quoi m’étonner ;
575 Mais songeons qu’il y va des jours d’Adélaïde,
Et croyons tout permis pour punir un perfide.

CASIMIR.

Eh ! Ne craignez-vous pas, seigneur, en vous montrant,
Du tyran soupçonneux le regard pénétrant ?

GUSTAVE.

Non ; lorsque le barbare usa de violence,
580 Son ordre m’épargna l’horreur de sa présence,
Et rendu, par le temps, méconnaissable aux miens,
Je puis me présenter sans risque aux yeux des siens.
Mais quand pour m’introduire auprès de la princesse
Il ne me faut pas moins de courage et d’adresse,
585 Que personne (du moins tel est le bruit public)
Ne la voit, ne lui parle, excepté Frédéric,
Ami, j’y réfléchis : dis-moi, comment t’en croire ?
Sur quoi l’assures-tu fidèle à ma mémoire ?

CASIMIR.

Sur ce que Frédéric lui-même a laissé voir,
590 Sur sa pitié pour elle, et sur son désespoir.
N’en cherchez pas, Seigneur, de preuve plus solide.
Son désespoir nous peint celui d’Adélaïde.
Quoique amant maltraité, son coeur compatissant
N’a de maux et d’ennuis que ceux qu’elle ressent :
595 Et ne m’alléguez pas que peut-être il m’abuse.
Il s’emporte, il menace, il vous plaint, il s’accuse.
Du tyran qui le sert il déteste l’appui :
Ses prétentions même ont cessé d’aujourd’hui ;
D’aujourd’hui comme un crime il regarde sa flamme.

GUSTAVE.

600 Voilà pour un rival bien de la grandeur d’âme !

CASIMIR.

Et c’est ce que je vois de plus flatteur pour vous :
Plus le rival est grand, plus le triomphe est doux.

GUSTAVE.

J’aimerais mieux une âme et moins noble et moins tendre.
Moins Frédéric prétend, plus il eût pu prétendre.
605 Que n’eût pu sa vertu sur un coeur vertueux ?
Je serais bien injuste et bien présomptueux,
Si le ciel aujourd’hui voulait que je périsse,
D’exiger ou d’attendre un si grand sacrifice !
La mort rompt tous les noeuds qui peuvent nous lier.
610 On l’estime ; on l’eût plaint : il m’eût fait oublier.
Déjà, peut-être... Mais mes yeux vont m’en instruire.
Un plus long entretien, ami, nous pourrait nuire.
Sors ; je cours te rejoindre au sortir de ces lieux,
Apprendre à nos amis à te connaître mieux,
615 Te redonner entre eux le rang que tu mérites,
Concerter notre marche, en mesurer les suites,
Et t’indiquer, en cas de revers imprévus,
Les moyens d’y pourvoir et de n’en craindre plus.
Casimir sort.

SCÈNE IV. §

GUSTAVE.

Mes yeux vont lire au fond du coeur d’Adélaïde...
620 Je tremble... voilà donc ce Gustave intrépide,
Qui vient changer la face et les destins du nord !
Ce guerrier redouté, qui, méprisant la mort,
Jusque dans son palais, vient braver Christierne,
Un mouvement jaloux l’abat et le consterne !
625 De quoi jaloux, encor ? J’en rougis ; mais, hélas !
Tendre, et toujours absent, quels soupçons n’a-t-on pas ?
Quelqu’un paraît... Gardons que ce trouble n’éclate !

SCÈNE V. Gustave, Christierne, Rodolphe. §

CHRISTIERNE, à Rodolphe.

Quel air tranquille et fier ! Je vois ce qui la flatte :
Elle croit qu’on la trompe ; et loin de renoncer...
Montrant Gustave.
630 Est-ce là le soldat qu’on vient de m’annoncer ?
Celui qui de Gustave apporte ici la tête ?

GUSTAVE.

Oui, seigneur. Triomphez ; et que le ciel apprête
À tous vos ennemis un semblable destin !

CHRISTIERNE.

Pourquoi se présenter sans ce gage à la main ?

GUSTAVE.

635 Je ne paraîtrais pas avec tant d’assurance,
Si ce gage fatal n’était en ma puissance.
C’est un spectacle affreux dont vous pouvez jouir ;
Et c’est à vous, seigneur, à vous faire obéir.

CHRISTIERNE.

Ton nom ?

GUSTAVE.

En avoir un que tout le monde ignore,
640 C’est, selon moi, seigneur, n’en point avoir encore ;
Mais je me sens une âme au-dessus du commun,
Qui bientôt m’en promet et saura m’en faire un.

CHRISTIERNE.

Tous les déguisements de ce chef téméraire
À tes yeux vigilants n’ont donc pu le soustraire ?

GUSTAVE.

645 Quelque forme qu’il prît, seigneur, pour échapper,
Je le connaissais trop pour m’y laisser tromper.

CHRISTIERNE.

Où l’as-tu rencontré ? Dans quelle circonstance
Le ciel a-t-il livré le traître à ma vengeance ?

GUSTAVE.

Quand vous aviez, pour vous, tout à craindre de lui.

CHRISTIERNE.

650 En quels lieux ? Dans quel temps ?

GUSTAVE.

À Stockholm, aujourd’hui.

CHRISTIERNE.

Sous nos yeux ?

GUSTAVE.

Ici même, et dans l’instant, peut-être,
Qu’au péril de vos jours il allait reparaître.

CHRISTIERNE.

Tu m’étonnes... poursuis... comment triomphas-tu ?
L’as-tu pris sans défense, ou l’as-tu combattu ?

GUSTAVE.

655 Je n’ai point à rougir d’un honteux avantage.
Vous pourrez dans la suite éprouver mon courage ;
Et vous verrez alors, quand je cueille un laurier,
Que je le sais cueillir en généreux guerrier.

CHRISTIERNE.

À Rodolphe
J’aime sa noble audace ?...
À Gustave.
Indique ton salaire.
660 Si j’ai promis trop peu, dis ce qui peut te plaire.

GUSTAVE.

Mon bras dans ce motif ne s’était point armé ;
Un intérêt si bas l’aurait mal animé.
J’eus pour objet unique, en exposant ma vie,
La gloire de servir mon maître et ma patrie ;
665 Et, puisque l’honneur seul excita ma valeur,
Veuillez pour tout salaire, acquitter cet honneur.

CHRISTIERNE.

Tu n’auras pas conçu d’espérance frivole.
Prononce, que veux-tu ?

GUSTAVE.

Dégager ma parole.

CHRISTIERNE.

Explique-toi.

GUSTAVE, tirant un billet de sa poche, et le présentant à Christierne.

Gustave, aux portes de la mort,
670 A tracé cet écrit, par un dernier effort :
Et j’ai cru lui pouvoir hasarder la promesse
De le rendre aujourd’hui, moi-même, à la princesse.

CHRISTIERNE.

Voyons ce qu’il contient ; tu seras satisfait.
Prenant le billet.
Je connais sa main ; donne... oui, c’est elle, en effet.
Il lit.
675 "Adieu, princesse infortunée !
La victoire n’est pas du plus juste parti :
Je vous servais ; je meurs. Telle est ma destinée ;
Et mon astre cruel ne s’est point démenti,
D’une félicité vainement attendue.
680 Si vous m’aimez encore, oubliez les douceurs.
Votre repos m’occupe au moment où je meurs :
Régnez ; je vous remets la foi qui m’était due.
Laissez-en désormais disposer les vainqueurs."
.................................
1
À Gustave, en lui rendant le billet.
685 Sors. Avant que le jour de ces lieux disparaisse,
Rodolphe te fera parler à la princesse.

GUSTAVE.

Il me reste une grâce à vous demander.

CHRISTIERNE.

Quoi ?

GUSTAVE.

Que, par ménagement et pour elle et pour moi,
On ne m’annonce point comme auteur de sa perte,
690 Mais comme un simple ami dont la main s’est offerte...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Je t’entends. C’eût été le premier de mes soins.
Gustave sort.

SCÈNE VI. Christierne, Rodolphe. §

CHRISTIERNE.

Eh bien ! Lui faudra-t-il encor d’autres témoins ?
Elle en croira Gustave : elle verra sa lettre,
Et son dernier avis peut enfin la soumettre.
695 Mais que son coeur se rende ou non, j’aurai sa main.

RODOLPHE

Sans doute, un peu de temps...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Non, Rodolphe ; demain.
C’est tout le temps que peut souffrir la violence
D’un amour qu’ont lassé la gêne et le silence.
Soumise ou non, demain elle m’a pour époux.

RODOLPHE

700 Sans vous embarrasser des fureurs d’un jaloux,
D’un rival qu’appuieront des sujets infidèles ?

CHRISTIERNE.

Vains discours ! Je ne crains ni lui ni les rebelles.
Frédéric y renonce. Osant le déclarer,
Lui-même il s’est privé du droit d’en murmurer ;
705 Et quant à mes sujets, tout le mal ne procède
Que du feu de la guerre allumée en Suède ;
Ici par mon hymen quand j’aurai tout calmé,
Là bientôt par la peur tout sera désarmé.
Je te dispense enfin de ces marques de zèle.
710 J’adore Adélaïde, et je ne vois plus qu’elle.
Toi-même, qui l’as vue, à d’amoureux transports
Peux-tu, sans injustice, opposer tes efforts ?
Quel est donc mon pouvoir ? Maître de tant de charmes,
S’agira-t-il toujours de contraintes, d’alarmes,
715 D’obstacles, de délais, de mesure à garder ?
Il s’agit de mourir ou de la posséder.
Il n’est point de périls que l’amour ne dédaigne.
Différer est le seul aujourd’hui que je craigne.
Il me reste un rival qui s’est fait estimer ;
720 Si je perds un instant, il peut se faire aimer.

RODOLPHE

Reposez-vous, seigneur, sur ceux qui vous secondent,
Elle le verra peu : mes soins vous en répondent.
Je veillerai sur eux. Vous, si vous m’en croyez,
Ne précipitez rien. Daignez plaire ; essayez
725 D’écarter ce qui peut occuper sa pensée.
De quoi n’est pas capable une amante insensée ?
Voulez-vous...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Oui, Rodolphe, oui, telle est mon ardeur ;
Dût-elle entre mes bras signaler sa fureur,
Fût-ce à la perfidie allier la tendresse :
730 Et placer dans mon lit la haine vengeresse...
Mais de quoi s’alarmer au sein de la vertu ?
J’aurai sa foi ; je l’aime, et je règne. Crois-tu
Que du lien formé la sainteté soit vaine ?
Les autels sont alors les bornes de la haine.
735 Les noms de roi, d’époux ne désarment-ils pas ?
L’hymen a des devoirs, le trône a des appas.
L’un ou l’autre, peut-être, adoucira son âme.
Tantôt tu permettais plus d’espoir à ma flamme :
D’un amant couronné tu relevais les droits ;
740 Et l’amour, à t’entendre, obéissait aux rois.

RODOLPHE

Aussi je ne crois pas la princesse inflexible.
Quelque soin, quelque égard peut la rendre sensible.
Si même à Frédéric elle résiste encore,
Ne l’en accusez point.

CHRISTIERNE.

Eh qui donc ?

RODOLPHE

Léonor.
745 Cette femme, Seigneur, vous est-elle connue ?

CHRISTIERNE.

C’est, s’il m’en souvient bien, la suivante éperdue
Qui, le jour qu’en ces lieux je portais le trépas,
Soutenait la princesse expirante en ses bras.

RODOLPHE

C’est votre véritable et mortelle ennemie.
750 Seigneur, Adélaïde est par elle affermie
Dans les ressentiments qu’elle fait éclater.
J’ai surpris des discours à n’en pouvoir douter.
Je dis plus ; je la crois toute autre qu’on ne pense.
Ce qu’elle est se démêle à travers l’apparence ;
755 Et tout son air dénonce, à l’orgueil qu’on y lit,
Quelqu’un bien au-dessus du rang qui l’avilit.
En tout ceci daignez souffrir que je vous guide.
Séparons Léonor d’avec Adélaïde.

CHRISTIERNE.

Ayant à la fléchir ce sera l’irriter.
760 N’importe, ton avis n’est pas à rejeter.
Use, en homme éclairé, de ton zèle ordinaire.
Observe-les de près ; et, s’il est nécessaire,
Pour peu que tes soupçons pénètrent plus avant,
Tu peux les séparer. Va... mais auparavant,
765 À quelque grand péril qu’un prompt hymen expose,
Vole au temple ; que tout pour demain s’y dispose.
Préviens-en de ma part la fille de Sténon.
De l’époux seulement laisse ignorer le nom.
C’est au pied de l’autel où je dois la conduire,
770 Qu’en monarque absolu je prétends l’en instruire.

RODOLPHE

Vous pouvez tout, seigneur. Si pourtant...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Plus d’avis,
Ni de retardements. Je le veux ; obéis.

ACTE III §

SCÈNE I. Adélaïde, Sophie. §

ADÉLAÏDE.

Eh bien ! Chère Sophie, après tant de misère,
Libre, enfin, tu t’es vue entre les bras d’un père ?
775 Je partage avec toi... Mais je vois à tes pleurs,
Que tu viens d’éprouver le plus grand des malheurs.

SOPHIE.

Que ma prison n’a-t-elle été ma sépulture ?
J’eusse ignoré des maux dont frémit la nature.

ADÉLAÏDE.

Ainsi dans notre sang l’ennemi s’est baigné,
780 Et le fer destructeur n’aura rien épargné ?

SOPHIE.

Il a laissé partout le deuil et le ravage :
Nous ne nous en faisions qu’une imparfaite image.
Cette ville n’est plus qu’un débris effrayant
Où l’oeil épouvanté la cherche en la voyant.
785 Stockholm a disparu ; sa splendeur est éteinte.
Un désert est resté ; vaste et lugubre enceinte,
Où tout ce que la guerre épargna de héros
A péri dès longtemps par la main des bourreaux !
Mon père fut du nombre, et je viens de l’apprendre ;
790 Mais en vain je demande où repose sa cendre,
Et c’est m’apprendre assez que de son triste sort
L’horreur s’est étendue au-delà de sa mort.

ADÉLAÏDE.

Ton père fut fidèle et cher à sa patrie.
Pour oublier sa mort souviens-toi de sa vie,
795 Et te sers des conseils dont tu savais si bien
Combattre ma douleur quand je pleurais le mien.
Hélas ! Quels sont tes maux près de ceux que j’endure ?
Vois gémir à la fois l’amour et la nature ;
Car, enfin, sois sincère, en crois-tu Léonor ?
800 Qu’en penses-tu ? Son fils respire-t-il encore ?

SOPHIE.

Non, madame, sa mort n’est que trop avérée.

ADÉLAÏDE.

Cruelle ! Et quel témoin t’en a donc assurée ?

SOPHIE.

Le meurtrier poursuit son salaire à la cour.

ADÉLAÏDE.

Le même coup deux fois m’assassine en un jour.

SOPHIE.

805 Ce qui doit rendre encor nos regrets plus sensibles,
C’est l’espoir dont flattaient ses armes invincibles.
Le ciel depuis six mois favorisait ses coups.
De triomphe en triomphe il s’avançait vers nous.
Nos malheurs l’attendaient au bout de la carrière :
810 C’est là qu’il est frappé d’une main meurtrière,
Et qu’à ce défenseur, longtemps victorieux,
On arrache la palme et la vie à nos yeux !
Sa déplorable mère est enfin convaincue ;
Et du coup trop certain sa grande âme abattue...

ADÉLAÏDE, l’interrompant.

815 Nous nous importunons dans notre accablement.
J’ai besoin, comme toi d’être seule un moment.
Sophie sort.

SCÈNE II. §

ADÉLAÏDE.

Et ma douleur profonde, à ce récit funeste,
De mes jours malheureux n’a pas tranché le reste !
Ainsi donc la vertu cède au crime impuni !
820 Toute erreur est cessée, et tout espoir fini...
Ai-je bientôt du ciel épuisé la colère ?
Ô mort ! Ô seul asile...

SCÈNE III. Adélaïde, Léonor. §

LÉONOR

Ah ! Ma fille !

ADÉLAÏDE.

Ah ! Ma mère !

LÉONOR

Moi sans fils, comme vous maintenant sans époux,
Notre unique ressource est à des noms si doux.

ADÉLAÏDE.

825 De notre liberté voilà donc les prémices !

LÉONOR

Et l’équité des cieux que j’ai crus plus propices !

ADÉLAÏDE.

Pressentiments trompeurs !

LÉONOR

Tous nos voeux sont trahis.

ADÉLAÏDE,à part.

Ô mon dernier espoir ! ô Gustave !

LÉONOR, à part.

Ô mon fils !

ADÉLAÏDE.

Heureuses qu’en ce jour d’amertume et d’alarmes,
830 Il nous soit libre encor de confondre nos larmes !

LÉONOR

Qu’il vive en votre coeur, ne l’oubliez jamais :
Je vivrai du plaisir d’adoucir vos regrets.

ADÉLAÏDE.

S’il vivra dans mon coeur ! Oubliez-vous, vous-même,
Combien, depuis quel temps, à quels titres je l’aime ?
835 Oubliez-vous, Madame, en ce triste moment,
Que je le pleure à titre et d’époux et d’amant ?
L’un à l’autre promis presque dès ma naissance,
Le désir de lui plaire occupa mon enfance :
Et quand ce prince aimable abandonna ces lieux,
840 Un souvenir si cher attendrit nos adieux.
Bien que mon second lustre alors finît à peine,
L’éloignement n’a fait que resserrer ma chaîne.
Ma flamme, en attendant des noeuds plus solennels,
Croissait de jour en jour sous vos yeux maternels.
845 À ma vive amitié je mesurais la sienne.
Mon père fut le sien, sa mère étant la mienne.
Vous cultiviez en moi des sentiments si doux :
Ils faisaient notre joie. Ah ! Madame, est-ce à vous,
Quand la mort nous l’enlève, est-ce à vous d’oser croire
850 Qu’un autre le pourrait bannir de ma mémoire ?
Que serait-ce ? Jamais Frédéric à mes yeux,
Tout soumis qu’il paraît, ne fut plus odieux.

LÉONOR

Encore est-ce un bonheur que, dans notre infortune,
Il sache commander à sa flamme importune,
855 Et que l’usurpateur, jusqu’ici son appui,
Semble craindre à présent de vous unir à lui.
Oh ! Que, vous voyant libre et moins tyrannisée,
Étrangement tantôt je m’étais abusée !
À de justes remords j’imputais sa douceur ;
860 Mais c’est qu’il ne voit plus d’obstacle à sa grandeur :
Ne craignant plus mon fils, il n’a plus rien à craindre,
Plus rien qui maintenant le force à vous contraindre.
Il ne s’était plié qu’à des raisons d’état,
Qu’il a su mieux trancher par un assassinat.

ADÉLAÏDE, voyant approcher Rodolphe .

865 Madame, attendons-nous à quelque ordre sinistre...
Le tyran se fait craindre à l’aspect du ministre.

SCÈNE IV. Adélaïde, Léonor, Rodolphe. §

RODOLPHE, à Adélaïde, dont il a entendu les derniers mots.

Non, madame ; le roi veut faire désormais
À la sévérité succéder les bienfaits.
En ce jour, où tout prend une paisible face,
870 Il veut que le passé se répare et s’efface ;
Qu’avec la liberté vous repreniez vos droits,
Et que votre bonheur couronne ses exploits.
La garde qui vous suit n’est déjà plus la sienne :
Ce palais reconnaît en vous sa souveraine.
875 Commandez-y, madame ; et remplissez un rang
Où la vertu vous place, encor plus que le sang.

ADÉLAÏDE.

Si ton maître est touché des pleurs qu’il fait répandre,
Si d’un tel bienfaiteur mon bonheur peut dépendre,
Si tout dans ce palais se doit assujettir,
880 Si j’y commande, enfin, qu’on m’en laisse sortir.
Trop d’horreur est mêlée à l’air qui s’y respire.
Il est d’affreux climats qui bornent cet empire.
La nature y languit loin de l’astre du jour.
Mon repos, mon bonheur est là : c’est le séjour,
885 L’asile et le palais qu’on demande à ton maître,
Et non des lieux souillés du sang qui m’a fait naître.
Qu’il daigne en ces déserts me faire abandonner ;
Loin de lui je consens à lui tout pardonner.

RODOLPHE

Madame, il faut s’armer d’un plus noble courage.
890 Que parlez-vous d’aller dans un climat sauvage,
D’un peuple qui vous aime ensevelir l’espoir ?
Faites céder pour lui la tristesse au devoir.
Faites céder pour vous la faiblesse à la gloire.
On dépose à vos pieds les fruits de la victoire.
895 Votre père n’eût eu qu’un sceptre à vous laisser.
Dans un rang trop commun c’était vous abaisser.
La fortune se sert de votre malheur même,
Pour vous ceindre le front d’un triple diadème ;
Mais c’est en exigeant le don de votre main,
900 Madame, et les autels sont parés pour demain.

LÉONOR

De nos persécuteurs le ministre barbare
Leur a-t-il inspiré l’ordre qu’il nous déclare ?
Ou peut-il ignorer, s’il ne fait qu’obéir,
Qu’obéir aux tyrans, souvent c’est les trahir ?
905 Parlons à coeur ouvert, et laissez l’insolence
Qui, sous un beau semblant, masque la violence.
L’usurpateur a mis le comble à ses forfaits :
De leur fruit dangereux il veut jouir en paix ;
Et l’hymen qu’il oppose à la haine publique,
910 De ses pareils toujours fonda la politique.
Mais quel temps choisit-il pour en former les noeuds ?
Qu’il soit prudent, du moins, s’il n’est pas généreux.
Qu’insultant lâchement aux pleurs de la princesse,
Toute pudeur en lui, toute humanité cesse ;
915 Bravera-t-il un peuple encor mal asservi,
Idolâtre d’un sang dont on s’est assouvi,
Qui pour premier trophée, à cette horrible fête,
De Gustave égorgé verra porter la tête ?
Que ces restes sanglants, nos cris, notre fureur,
920 Soient au Néron du nord des sources de terreur !

RODOLPHE

Réprimez, Léonor, une audace inutile ;
Du vainqueur, à jamais, le pouvoir est tranquille :
Et du vaincu la tête exposée en ces lieux
N’y doit épouvanter que les séditieux.

LÉONOR, à part.

925 Ciel vengeur ! Se peut-il que ta justice endure
D’un semblable vaincu le malheur et l’injure ? ...
À Rodolphe.
De ceux qu’on assassine est-ce donc là le nom ?
Téméraire ! En nommant le gendre de Sténon,
Respecte d’un héros l’auguste caractère,
930 Surtout, en adressant la parole à sa mère.

RODOLPHE

Vous sa mère ?

ADÉLAÏDE, à Léonor.

Il manquait cette horreur à mon sort :
Vous avez prononcé l’arrêt de votre mort.

RODOLPHE

Non, madame ; le roi ne cherchant qu’à vous plaire,
Je réponds de ses jours, dès qu’elle vous est chère.
935 Elle vivra. Souffrez seulement qu’on ait soin
D’écarter de l’autel un semblable témoin ;
Et que, pour contenir la douleur qui l’égare,
D’avec vous, aujourd’hui, mon devoir la sépare.

ADÉLAÏDE.

Nous séparer, cruel ! Et qui t’en a chargé ?

RODOLPHE

940 Pour mon maître, pour vous, je m’y crois obligé...
Appelant.
Gardes !

SCÈNE V. Adélaïde, Léonor, Rodolphe, Gardes. §

ADÉLAÏDE, à Rodolphe.

Qu’oses-tu faire ? Est-ce là ma puissance ?

RODOLPHE

Vous servir, ce n’est pas manquer d’obéissance.

LÉONOR, à Adélaïde.

Adieu, madame, adieu. Ce triste éloignement
D’un trépas désiré hâtera le moment.
945 Le tyran m’offrirait une grâce inutile.

ADÉLAÏDE.

Entre mes bras encore il vous reste un asile.
Animés de l’excès des plus vives douleurs,
Ces faibles bras sauront vous disputer aux leurs...
Voyant que Léonor se dispose à sortir avec les gardes.
Eh quoi ! Vous me laissez désolée et confuse ?
950 À mes embrassements ma mère se refuse ?

LÉONOR

Que me reprochez-vous ? ... eh bien ! Je les reçois,
Madame ; honorez-m’en pour la dernière fois.
Mais prenez dans les miens un peu de ma constance.
Ne vous oubliez pas jusqu’à la résistance.
955 Qu’espérer des efforts d’une tendre amitié ?
Est-il ici pour nous ni respect ni pitié ?
Et le sexe et le rang y sont sans privilèges.
Le sort nous abandonne à des mains sacrilèges.
Les désarmerez-vous par d’inutiles cris ?
960 À tant d’indignités opposons le mépris.
Que le vôtre en ce jour plus que jamais éclate.
Confondez hardiment l’espoir dont on se flatte,
Redoutant vos sujets prêts à se révolter,
Christierne à vos jours n’oserait attenter.
965 À qui donc ose ici vous traiter en esclave
Expliquez-vous en reine, en veuve de Gustave.
Redemandez le sang d’un père, d’un époux :
Pleurez-les, pleurez-moi ; vengez-les, vengez-vous.
Je ne me croirai point d’avec vous séparée,
970 Si fidèle à l’amour que vous m’avez jurée...
Vous le serez : c’est trop offenser votre foi.
Vous ne trahirez point Stéton, mon fils ni moi...
À Rodolphe.
Adieu... fais ton devoir.

RODOLPHE, aux gardes.

Gardes, qu’on la retienne.
Léonor est emmenée par les gardes.

SCÈNE VI. Adélaïde, Rodolphe. §

RODOLPHE

Madame, une autre voix, plus forte que la sienne,
975 Du côté le plus sûr saura guider vos pas.
La mère sur le fils ne l’emportera pas.
On ne veut rien de vous qu’il n’ait voulu lui-même.
Du moins si vous bravez l’autorité suprême,
Un amant peut ne pas vous supplier en vain.
980 On a de lui pour vous un billet de sa main.
Ses derniers sentiments s’y font assez connaître.
Voyant approcher Gustave.
Un des siens vous l’apporte... Et je le vois paraître...
Je vous laisse.
Il sort.

SCÈNE VII. Gustave, Adélaïde. §

GUSTAVE, à part.

J’ai vu tout ce que j’avais craint.
Mon bonheur n’est pas tel que l’on me l’avait peint.
985 Au temple où tout est prêt ma mémoire est proscrite.

ADÉLAÏDE, sans tourner les yeux vers Gustave .

Approchez. Je conçois quel trouble vous agite.
Mon aspect vous rappelle un prince qui n’est mort
Que pour avoir trop pris d’intérêt à mon sort.
Sans moi vous n’auriez pas à regretter sa vie.

GUSTAVE.

990 Son malheur jusque-là n’est digne que d’envie,
Madame, à vos sujets rien ne paraît plus doux
Que l’honneur de combattre et de mourir pour vous.
Gustave, je l’avoue, avait plus à prétendre.
Il croyait...

ADÉLAÏDE, l’interrompant.

Vous avez un billet à me rendre ?

GUSTAVE, lui donnant le billet.

995 Oui, madame. Au milieu des horreurs du trépas,
Il a de vos serments affranchi vos appas ;
Et le dernier effort de son amour extrême
Est allé jusqu’au soin de vous rendre à vous-même.

ADÉLAÏDE.

Il eût dû s’épargner des efforts superflus...
elle ouvre le billet.
1000 C’est lui-même... écoutons un amant qui n’est plus.
Elle lit bas une partie du billet, et haut ce qui suit.
"D’une félicité vainement attendue,
Si vous m’aimez encore, oubliez les douceurs.
Votre repos m’occupe au moment où je meurs.
Régnez. Je vous remets la foi qui m’était due ;
1005 Laissez-en désormais disposer les vainqueurs " .
À part, après avoir lu.
Que plutôt mille fois périsse Adélaïde ! ...
Voilà donc mon arrêt, et sur quoi l’on décide ?
Injuste Frédéric ! Est-ce là ta vertu ?
Ton rival expirait ; de quoi te prévaux-tu ?
1010 Cet aveu de mon sort ne te rend pas l’arbitre :
Il est pour toi plutôt un exemple qu’un titre...
Ah ! Sur ce titre en vain ton espoir est fondé :
Gustave emportera le coeur qu’il a cédé.
De ce héros à toi daignerais-je descendre ?
1015 Ce qu’il a fait pour moi, je le dois à sa cendre ;
Et m’embarrassant peu d’une paix qui me fuit,
Mon amour veut le suivre où le sien l’a conduit...
À Gustave, qui s’est jeté à ses pieds.
Reprenons le récit que ma douleur exige...
1020 Dites-moi... mais que vois-je ?

GUSTAVE.

Adélaïde !

ADÉLAÏDE.

Où suis-je ?

GUSTAVE.

Dans les bras d’un amant qui vit encor pour vous.

ADÉLAÏDE.

Ah ! Je le reconnais, j’embrasse mon époux.

GUSTAVE.

Ô nom dont la douceur me paie avec usure
Des malheurs dont j’ai cru voir combler la mesure !

ADÉLAÏDE.

1025 Et tu veux donc combler la mesure des miens ?
Cruel ! Je n’attendais qu’une mort, et tu viens
M’en faire souffrir mille en mourant à ma vue !

GUSTAVE.

D’un billet captieux le sens vous a déçue,
Madame ; si j’accorde au vainqueur votre foi,
1030 C’est qu’il n’est plus ici d’autre vainqueur que moi.
Vos bourreaux et les miens vont payer de leurs têtes
Les cruautés...

ADÉLAÏDE, l’interrompant.

Songez, et voyez où vous êtes.
Si quelqu’un...

GUSTAVE, l’interrompant à son tour.

Je ne suis écouté que de vous.
Casimir nous seconde, et veille ici pour nous.

ADÉLAÏDE.

1035 Et d’erreur en entrant ne m’avoir pas tirée !
Avoir de mes regrets prolongé la durée ;
Et sur des fictions laissé couler mes pleurs !

GUSTAVE.

Ces pleurs m’étaient garants du plus grand des bonheurs ;
Ils remettaient la paix dans une âme saisie
1040 Des terreurs d’une aveugle et tendre jalousie :
Terreurs que j’avouerai comme un crime à présent,
Mais dont mon coeur alors ne pouvait être exempt.
Le bruit de mon trépas, près de neuf ans d’absence,
Les feux de Frédéric, ses vertus, sa puissance,
1045 Et dans le temple enfin son bonheur annoncé...

ADÉLAÏDE, l’interrompant.

Ah ! Qu’un moment plutôt mon amour offensé
À cette jalousie, injuste et criminelle,
Opposait un témoin bien cher et bien fidèle !

GUSTAVE.

Et qu’attester encore après ce que j’ai vu ?
1050 Au fond de votre coeur l’heureux Gustave a lu.
Ne songeons qu’à l’exploit qui va me faire absoudre.
Cette nuit vous régnez : je vous venge ; et la foudre
Tombe sur Christierne avant qu’elle ait grondé.
Sans le soin de vos jours le coup eût moins tardé ;
1055 Mais vous étiez, madame, à la merci d’un traître,
Qui, dans son désespoir, vous saisissant peut-être,
Le poignard, à nos yeux, levé sur votre sein,
Nous aurait arraché les armes de la main.
Nous-mêmes des fureurs désarmons la plus noire ;
1060 Qu’il ne dispose pas du prix de la victoire.
Du peu de liberté qu’aujourd’hui l’on vous rend
L’usage est d’importance et l’avantage est grand.
Il en faut profiter. Sitôt que la nuit sombre
Sur ces lieux menacés épaissira son ombre,
1065 Hâtez-vous de vous rendre au portique ici près,
Où l’élément glacé joint la rade au palais.
La valeur attend là votre auguste présence.
À l’instant mon triomphe et le vôtre commence ;
Et j’immole à vos yeux celui qui fit, aux siens,
1070 Immoler les auteurs de vos jours et des miens...
La voyant toute en pleurs.
Vous pleurez ! Doutez-vous du succès de mes armes ?

ADÉLAÏDE.

Non ; je vous connais trop pour vous donner des larmes.
Que n’a pas déjà fait, que ne peut votre bras ?
Et vos feux rassurés ne l’affaibliront pas :
1075 Mais qu’à cet ennemi dont vous craignez la rage
Ma fuite laisse encore un précieux otage.

GUSTAVE.

De le faire avertir il faut prendre le soin,
Madame ; quel est-il ?

ADÉLAÏDE.

Ce fidèle témoin
Près de qui s’instruirait votre flamme jalouse,
1080 Une tête aussi chère à vous qu’à votre épouse,
Votre mère.

GUSTAVE.

Ma mère ? Eh quoi ! Ma mère vit ?

ADÉLAÏDE.

Dans les fers d’où je sors, seule elle me suivit,
Et près de moi resta tout ce temps inconnue ;
Mais enfin sa douleur ne s’est plus contenue,
1085 Dès que de votre mort le bruit s’est confirmé :
De ce qu’elle est, par elle, on vient d’être informé ;
Et déjà dans la tour elle rentre peut-être.

SCÈNE VIII. Gustave, Adélaïde, Casimir. §

CASIMIR, à Gustave.

J’aperçois Frédéric, Seigneur, il va paraître.
Sortons.

GUSTAVE.

Ah ! Casimir, qu’ai-je appris ?... Viens, suis-moi.

ADÉLAÏDE, voulant le suivre.

1090 Gustave ! ...

GUSTAVE, l’arrêtant.

Demeurez, et calmez cet effroi.
Au lieu marqué songez seulement à vous rendre.

ADÉLAÏDE.

Ah ! Vous allez tout perdre, osant trop entreprendre.
Laissez de Frédéric implorer le crédit.
Gustave, sans l’écouter, sort avec Casimir.

SCÈNE IX. §

ADÉLAÏDE.

Il m’échappe !... Imprudente ! Où suis-je ? Et qu’ai-je dit ?
1095 Mais que devais-je faire ?... Ô fatale journée !
Par quels événements seras-tu terminée ?

SCÈNE X. Frédéric, Adélaïde. §

ADÉLAÏDE.

Seigneur, si vous m’aimez...

FRÉDÉRIC, l’interrompant.

Ne me reprochez rien,
Madame, cet amour se justifiera bien.
De votre hymen en vain la pompe se prépare :
1100 Malheur à qui l’ordonne ! ... oui, puisque le barbare
Insulte à ma prière aussi bien qu’à vos pleurs,
Il est temps d’opposer fureurs contre fureurs.
L’honneur, votre repos, voilà ma loi suprême.
Je n’aurai pas pour rien triomphé de moi-même :
1105 L’effort m’a trop coûté pour en perdre le fruit...
Madame, soyez libre, et partons cette nuit.
La flotte est toute à moi ; je disposerai d’elle.
La fortune, les vents, les coeurs, tout nous appelle.
Je n’ai que trop tardé. L’infortuné danois
1110 Me reproche ses fers et l’oubli de mes droits.
Vos malheurs et les siens sont devenus mes crimes,
Pour un monstre abhorré ce sont trop de victimes.
Pouvant parler en maître, et las de supplier,
Cause de tant de maux, j’y dois remédier.
1115 D’un si juste projet soyez l’heureux mobile ;
Où je retrouve un trône acceptez un asile,
Madame ; et que du soin qui m’anime pour vous
Renaisse enfin ma gloire et le bonheur de tous !

ADÉLAÏDE.

Non ; je dois respecter l’asile qu’on m’accorde,
1120 Et ne pas y traîner une affreuse discorde,
Dont je serais, seigneur, le flambeau détesté.
Un autre espoir en vous aujourd’hui m’est resté.
Si vous ne la sauvez, Léonor est perdue.
Qu’avant la fin du jour elle me soit rendue !
1125 Sa vie est en péril, et la mienne en dépend.

FRÉDÉRIC

J’avais traité de fable un bruit qui se répand.
De Gustave, en effet, serait-elle la mère ?

ADÉLAÏDE.

Vous concevez par là combien elle m’est chère,
Et tout le prix du temps qu’avec moi vous perdez...
1130 Seigneur, avant la nuit, si vous me la rendez,
Si de votre amitié j’obtiens cette assurance...
Mais dois-je vous parler de ma reconnaissance ?
La gloire seule émeut la magnanimité,
Et son premier salaire est d’avoir éclaté.
Elle sort.

SCÈNE XI. §

FRÉDÉRIC

1135 Laissons là mon départ ; courons la satisfaire.
Elle m’offre sans doute un moyen de lui plaire.
Et de lui plaire encor par un soin généreux.
Quel plaisir à ce prix de pouvoir être heureux !

ACTE IV §

SCÈNE I. Christierne, Rodolphe. §

CHRISTIERNE.

Je prétends faire ainsi remonter ma vengeance
1140 Aux sources du mépris qui bravait ma puissance.
Léonor, dont l’orgueil osa la balancer,
Expiera ce mépris, ou le fera cesser,
De ses derniers discours rétractera l’audace,
Ou sentira l’effet de ma juste menace.
1145 Est-elle par ta bouche instruite de son sort ?

RODOLPHE

Elle a devant les yeux l’appareil de sa mort ;
Et j’attendais qu’il fît tout l’effet qu’il doit faire
Pour vous la ramener plus prête à vous complaire.

CHRISTIERNE.

Eh ! Dis-moi, d’un bonheur qu’il n’accepta jamais,
1150 De quel oeil Frédéric a-t-il vu les apprêts ?

RODOLPHE

Je le fais observer, sans pénétrer encore
S’il cède ou s’il résiste au feu qui le dévore.
Son départ à la nuit d’abord était marqué ;
Mais, presque sur le champ, l’ordre s’est révoqué.
1155 Animé d’autres soins, et plein de confiance,
Maintenant il vous cherche avec impatience ;
Et moi, d’un entretien que vous ne cherchez pas,
J’ai voulu, mais en vain, vous sauver l’embarras.
Sur mes pas, devant vous, il est prêt à se rendre.

CHRISTIERNE.

1160 Tôt ou tard, il faut bien se résoudre à l’entendre.
Et du peuple quels sont cependant les discours ?

RODOLPHE

De la mort de Gustave il veut douter toujours.
Sans perdre un seul instant, rendons-la manifeste,
Ou ce doute aujourd’hui peut vous être funeste.

CHRISTIERNE.

1165 J’ignore quelle idée engageait Casimir
À m’éloigner de celle où tu viens m’affermir.
Oui, pour éteindre un feu que l’erreur perpétue,
Présentons aux mutins leur idole abattue.
Dans la place publique, où fut lu son arrêt,
1170 Qu’à l’instant le proscrit paroisse tel qu’il est.
Va le prendre des mains de son brave adversaire ;
Et, de là, devant moi fait paraître sa mère...
Voyant entrer Frédéric.
Voici le prince... Va, cher Rodolphe ; et reviens
Interrompre au plus tôt de fâcheux entretiens.
Rodolphe sort.

SCÈNE II. Frédéric, Christierne. §

FRÉDÉRIC

1175 Vous avez désiré, seigneur, que ma tendresse
Se chargeât d’essuyer les pleurs de la princesse ;
Et je vois qu’on la prive, en ce jour de douleur,
Du seul soulagement qu’elle eût dans son malheur.
N’est-il pas temps enfin que le vainqueur commence
1180 À triompher des coeurs, s’il peut, par la clémence ?
Des cris du malheureux ne vous lassez-vous pas,
Et faut-il que le sang marque ici tous vos pas ?
Gustave a succombé (puisse, pour notre gloire,
Un semblable triomphe échapper à l’histoire ! )
1185 Enfin Gustave est mort, et tout vous est soumis.
Un coup infructueux joindrait la mère au fils.
La princesse m’implore et nous la redemande.
Pour l’intérêt commun souffrez que je la rende,
Seigneur ; et qu’une fois, vous ayant désarmé,
1190 Je serve ce que j’aime, et puisse en être aimé !

CHRISTIERNE.

Prince, on ose abuser de votre ministère.
Le rival de Gustave en doit craindre la mère ;
Le passé, ce me semble, à tous deux nous l’apprend,
Et c’est une imprudence en vous qui me surprend.

FRÉDÉRIC

1195 La générosité jamais n’est imprudence.

CHRISTIERNE.

Elle n’ouvre que trop la porte à la licence.

FRÉDÉRIC

Mais si l’on obéit, si l’on vous satisfait ?

CHRISTIERNE.

Leur séparation produira cet effet.
Mes soins l’auront produit.

CHRISTIERNE.

Quoi ! Cette âme hautaine...

FRÉDÉRIC, l’interrompant.

1200 Obtenant Léonor, serait moins inhumaine.

CHRISTIERNE.

Vous avez sa parole ?

FRÉDÉRIC

Elle n’a rien promis ;
Mais je crois m’en pouvoir tout promettre à ce prix.

CHRISTIERNE.

Prince, elle y compte en vain ; c’est moi qui vous l’annonce.

FRÉDÉRIC

Quoi je lui porterais cette triste réponse ?

CHRISTIERNE.

1205 Triste ou non, j’ai parlé, ce décret vous suffit.

FRÉDÉRIC

J’aurais cru mériter que l’on me satisfît.

CHRISTIERNE.

À son retour du temple on lui pourra complaire.

FRÉDÉRIC

Il s’agit d’une grâce, et non pas d’un salaire.
J’en crois faire une aussi quand je laisse espérer.

FRÉDÉRIC

1210 Mais la princesse craint ; il faut la rassurer.

CHRISTIERNE.

Sa crainte nous répond de son obéissance.
Léonor lui rendrait bientôt son arrogance ;
De leurs derniers adieux on sait l’emportement.
Souvent l’amour, d’ailleurs, se flatte aveuglément.
1215 Le vôtre, un peu crédule et prompt à vous séduire,
A peut-être entendu plus qu’on n’a voulu dire.
Vous espérez beaucoup. Ne pourrait-on savoir
Les discours échappés d’où vous naît cet espoir ?

FRÉDÉRIC

Non, seigneur ; je vous crois : je l’ai mal entendue.
1220 Tant de gloire, en effet, peut ne m’être pas due.
Je le veux ; mais en dois-je aimer moins l’équité,
Et, ne consultant qu’elle, être moins écouté ?
Sommes-nous plus en droit d’opprimer l’innocence ?
Ah ! Ne pouvoir m’aimer ce n’est pas une offense
1225 À mériter les maux qu’elle endure à mes yeux,
Et j’en ai trop été le prétexte odieux.
La princesse m’est chère, oui, seigneur, je l’adore.
Je l’ai dit mille fois ; je le répète encore :
Si j’en étais aimé, le soin de mon repos
1230 Me rendrait redoutable au plus fier des rivaux.
Je soutiendrais mes droits au prix de mille vies,
Mais s’il faut renoncer aux douceurs infinies
D’un choix qu’avant ma flamme un autre a mérité,
Je ne veux rien tenir d’aucune autorité,
1235 Rien ajouter au poids des fers d’une captive,
Si digne du haut rang dont le destin la prive,
Rien devoir, en un mot, à ses nouveaux malheurs.
Je respectais ses feux, je respecte ses pleurs.
Pour la dernière fois, enfin, je le déclare,
1240 Je n’y prétends plus rien. Le sacrifice est rare !
Mais, nés pour commander, soyons dans nos projets,
Nous-mêmes, et nos rois et nos premiers sujets.
Je dis plus : cédât-elle au pouvoir qui l’opprime,
Et mon plus bel espoir devînt-il légitime,
1245 (Ainsi qu’il est permis de s’en flatter encore)
Dès qu’elle a, par ma voix, demandé Léonor,
Léonor, de ma main, lui doit être amenée.
Vous avez malgré moi conclu notre hyménée ;
Je ne vous ai que trop secondé là-dessus :
1250 Contentez-la, seigneur, ou ne me pressez plus.

CHRISTIERNE.

Soyez donc satisfait, loin que je vous en presse,
Je prétends qu’entre vous toute liaison cesse ;
Et j’aurais déjà dû vous avoir déclaré
Que ce n’est pas pour vous que l’autel est paré.

FRÉDÉRIC

1255 Eh ! Pour qui donc ?

CHRISTIERNE.

Pour moi.

FRÉDÉRIC

Pour vous ?

CHRISTIERNE.

Oui, pour moi-même.
Voyant l’étonnement de Frédéric.
Je l’épouse... d’où vient cette surprise extrême ?
Quel autre dans ma cour, dégageant votre foi,
Pouvait plus dignement vous remplacer que moi ?

FRÉDÉRIC

Est-ce moi ? (moi pour qui son coeur est tout de glace)
1260 C’est celui qu’elle aimait qu’il faut que l’on remplace ;
Et si quelqu’un le peut dignement remplacer,
Je ne reconnais qu’elle en droit de prononcer...
Quoi ! Seigneur, c’est donc là l’usage que vous faites
Des droits de ma naissance et du rang où vous êtes ?
1265 Mes refus généreux vous ont-ils couronné,
Ce rang qui fut le mien, vous l’ai-je abandonné
Pour voir déshonorer l’éclat du diadème,
Pour voir gémir le faible, et pour gémir moi-même ?
Ainsi, vous confiant le plus saint des dépôts,
1270 J’ai cru de plus d’un peuple assurer le repos,
Et j’aurai préparé ma honte et leurs supplices ?
Que dis-je ? Malheureux dans tous mes sacrifices,
J’adore Adélaïde et j’en suis estimé,
Je survis au rival qui seul en est aimé,
1275 Tout me force ou m’invite à m’en rendre le maître,
Seul je me le défends, et vous prétendez l’être ?
Du prix de cet effort je serai plus jaloux ;
Je me suis immolé pour elle, et non pour vous.
L’appui de Frédéric ne sera point frivole :
1280 Vous oserez me perdre, ou je tiendrai parole ;
Oui, d’un si juste prix vous paierez mes bienfaits,
Ou vous vous souillerez du plus noir des forfaits.
Il veut sortir.

CHRISTIERNE, le retenant.

Demeurez. Je ne veux vous perdre, ni vous craindre ;
Mais j’ai, de mon côté, comme vous à me plaindre,
1285 Et, laissant là le ton dont vous m’osez parler,
Perfide ! Cette nuit où vouliez-vous aller ? ...
Appelant.
Gardes !

FRÉDÉRIC, à part.

J’ai mérité que le méchant m’accable.
Je fus son bienfaiteur. Poursuis, ciel équitable !
Protège Adélaïde, en foudroyant l’ingrat ;
1290 Et que ce soit ici son dernier attentat !

CHRISTIERNE.

En imprécations l’impuissance est féconde.
Frédéric sort.

SCÈNE III. Christierne, Rodolphe, gardes. §

CHRISTIERNE, aux gardes/

Que l’on suive ses pas ; allez : qu’on m’en réponde,
Et qu’il ne sorte plus de son appartement.
Les gardes sortent.

SCÈNE IV. Christierne, Rodolphe. §

CHRISTIERNE.

Rodolphe, je te vois frappé d’étonnement.
1295 Eh quoi ! Devais-je encor souffrir qu’un téméraire...

RODOLPHE, l’interrompant.

La rigueur n’a jamais été plus nécessaire.
Tout me devient suspect ; tout vous doit l’être ici,
Et ce qui me surprend va vous surprendre aussi.
Gustave n’est point mort.

CHRISTIERNE.

Qu’entends-je ?

RODOLPHE

Adélaïde
1300 Nous en apprendrait plus sur un projet perfide,
Dont elle a vu tantôt le complice ou l’auteur.

CHRISTIERNE.

Quoi ! Ce fier inconnu...

RODOLPHE, l’interrompant.

N’était qu’un imposteur,
Dont l’audace a d’abord appuyé l’artifice,
Et qu’elle a fait courir ensuite au précipice.

CHRISTIERNE.

1305 Son récit, ce billet, tous ces bruits...

RODOLPHE, l’interrompant.

Étaient faux.

CHRISTIERNE.

Et le traître, dis-tu, qui tramait ces complots...

RODOLPHE, l’interrompant.

Est en nos mains. De plus, par un bonheur extrême,
Cet inconnu, je crois, est Gustave lui-même.

CHRISTIERNE.

Gustave ! D’où te naît ce soupçon ?

RODOLPHE

De tout l’or
1310 Offert à l’un des miens, qui gardait Léonor.
Dans ses empressements pour cette prisonnière
On a cru voir un fils alarmé pour sa mère.
Le garde, incorruptible, a feint de l’écouter.
Par ce moyen, sans bruit, on a su l’arrêter.
1315 Je l’ai vu. Sur son front, au lieu de l’épouvante,
Sont peints le fier dépit et la rage impuissante.
Ses regards dédaigneux, un silence obstiné,
Tout me l’annonce tel que je l’ai soupçonné.
Quand vous le reverrez, vous jugerez de même ;
1320 Mais, pour nous en convaincre, usons de stratagème.
Il ne peut être ici reconnu que des siens,
Moins prêts à resserrer qu’à rompre ses liens.
Songeons donc à percer prudemment ce mystère.

CHRISTIERNE.

Il en est un moyen... tu m’amenais sa mère ?

RODOLPHE

1325 Je ne l’ai devancée ici que d’un moment,
Pour vous entretenir de cet événement.

CHRISTIERNE.

Dans le salon prochain fais conduire le traître,
Et qu’au premier signal il soit prêt à paraître.
Léonor le verra. S’il est son fils, ami,
1330 La nature jamais ne s’échappe à demi.
Bientôt la vérité se verra confirmée
Dans les regards surpris d’une mère alarmée.
Pour me nommer Gustave elle n’a qu’à frémir.
Que cependant l’on fasse arrêter Casimir.
1335 Il me trahit. Ceci le condamne et m’éclaire.
Ainsi que Frédéric, a mes desseins contraire,
Il a pour Léonor employé son crédit...
Elle entre... Va, cours ; fais tout ce que je t’ai dit.
Rodolphe sort.

SCÈNE V. Christierne, Léonor, Sophie. §

CHRISTIERNE, à Léonor.

Votre juge offensé n’est pas inexorable.
1340 Dans vos premiers transports vous étiez excusable.
Peut-être dans les miens me suis-je trop permis.
En les désavouant, cessons d’être ennemis ;
Mais sachez profiter de ma bonté facile,
Et ne vous parez pas d’un orgueil inutile,
1345 Qui pourrait vous couvrir de blâme en vous perdant.
On signale à sa honte un courage imprudent ;
Le vôtre ne serait qu’une aveugle faiblesse ;
Car exposant des jours si chers à la princesse,
Vous exposez les siens ; songez-y, Léonor.
1350 Sauvez-la, sauvez-vous ; il en est temps encor.
Promettez-moi près d’elle une heureuse entremise :
À mes intentions rendez-la plus soumise ;
En un mot, réparez ce que vous avez fait.
À ce prix je pardonne, et je suis satisfait.

LÉONOR

1355 N’espère pas, tyran ! Que mon orgueil se lasse.
Le tien se satisfait à me parler de grâce,
Et le mien à vouloir n’en mériter jamais.
Puissent mes soins te nuire autant que je te hais !
Va, j’ai de la princesse affermi le courage.
1360 Pour moi, je respirais, après un long orage ;
Les apprêts de ma mort fixaient tout mon espoir.
Pourquoi se changent-ils en l’horreur de te voir ?
Que nous proposes-tu ? Quelle offre oses-tu faire ?
Quels traités ? Nous pleurons, moi, Gustave et son père :
1365 Elle, un trône usurpé, son père et son époux.
Ce n’est qu’à des vengeurs à traiter avec nous,
Et du traité ta mort serait le premier gage.

CHRISTIERNE.

Toujours la même audace et le même langage !
Eh ! Pourquoi toutes deux imputer à ma main
1370 Les attentats d’un autre et les coups du destin ?
Le ciel favorisa mes armes légitimes :
Son père et ton époux en furent les victimes.
J’ai vaincu, j’ai conquis, et n’ai rien usurpé.
Pour ton fils, dans son sang ma main n’a pas trempé.
1375 Suis-je son meurtrier ? Veut-on que je réponde d’un coup ? ...

LÉONOR, l’interrompant.

Mérites-tu, lâche ! Qu’on te confonde ?
Ta main n’a pas trempé dans le sang de mon fils,
Et son assassin vient t’en demander le prix ?
Et tes trésors ouverts s’épanchent sur le traître ?
1380 Tu n’as pas ignoré qu’en payer un, c’est l’être.
Aux yeux des nations dont tu te rends l’horreur,
Crois-tu par ce détour, excuser ta fureur ?
D’un forfait si visible est-ce ainsi qu’on se lave ?
Pour te justifier du meurtre de Gustave,
1385 Inflige au scélérat des tourments ignorés :
Que du monstre, à mes yeux, les membres déchirés
Nous prouvent...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

J’y consens ; qu’il meure en ta présence.
Tu verras si le crime ici se récompense,
Si je me rends coupable aux yeux de l’univers...
Appelant.
1390 Rodolphe, paraissez.

SCÈNE VI. Gustave, enchaîné ; Léonor, Christierne, Rodolphe, Sophie, gardes. §

CHRISTIERNE, à Léonor, en lui montrant Gustave.

Tiens, regarde ces fers.
Est-ce là donc un prix digne de tes reproches ?
Suis-je accusable encor du meurtre de tes proches ?...
Qu’il périsse, et qu’enfin ce coup nous rende amis !...
Aux gardes.
Qu’on l’immole : frappez.
Un soldat lève le sabre sur la tête de Gustave.

LÉONOR, au soldat, en reconnaissant Gustave.

Arrête.

CHRISTIERNE.

Ah ! C’est ton fils.

GUSTAVE.

1395 Oui, je le suis. Je fais cet aveu sans contrainte.
Pour d’autres que pour moi j’eus recours à la feinte ;
Mais mon propre péril me défend d’en user,
Et je le sens trop peu pour daigner t’abuser.

LÉONOR, embrassant Gustave.

Ô sang d’un cher époux ! Fils d’un malheureux père ;
1400 Dans quel état le sort te rend-il à ta mère ?

GUSTAVE.

Madame, excitez moins un tendre sentiment
Qui de notre malheur vient d’être l’instrument.
La seule piété nous ravit la victoire.
Sur le point de vous rendre un fils couvert de gloire,
1405 J’ai craint de vous laisser pour otage en ces lieux ;
Et, voulant vous sauver, je péris à vos yeux.
Daignez, pour prix d’un soin si funeste et si tendre,
(Si pourtant le devoir a des prix à prétendre),
Daignez ou retenir ou me cacher vos pleurs.
1410 Dérobons un triomphe à nos persécuteurs.
Gustave, à peine ému de sa propre misère,
Oserait-il s’offrir pour exemple à sa mère ?
Que perdez-vous, madame ? Un fils déjà pleuré ;
Mais moi qui vois la mort d’un visage assuré,
1415 Que de regrets mortels au moment où j’expire !
Je perds, avec la vie, une mère, un empire,
D’incroyables travaux le fruit presque certain,
Ma gloire, ma vengeance, Adélaïde, enfin.
Pour tout laisser... hélas ! à qui ?

LÉONOR, tombant évanouie, à Sophie.

Qu’on me soutienne.
Sophie la retient dans ses bras.

GUSTAVE.

1420 Ma mère ! Mais ses yeux ne s’ouvrent plus qu’à peine...
Au soldat qui a le sabre levé sur lui.
Elle se meurt !... Soldat, frappe ! Délivre-moi
De tant d’objets d’horreur, de tendresse et d’effroi :
Frappe.

CHRISTIERNE, à Sophie, en lui montrant Léonor.

Prenez soin d’elle : emmenez-la, Sophie ;
Et que votre secours la rappelle à la vie.
Sophie emmène Léonor.

SCÈNE VII. Gustave, Christierne, Rodolphe, gardes. §

CHRISTIERNE, à Gustave.

1425 Gustave, il n’est pas temps encore de mourir.
Il faut auparavant ou me tout découvrir,
Ou t’attendre à languir longtemps dans les tortures.
Réponds. à quoi tendaient toutes tes impostures ?
Est-ce à l’assassinat qu’aspirait ta vertu ?
1430 Quel espoir, quel dessein, quel complice avais-tu ?

GUSTAVE.

Si la nature en moi tantôt eût pu se taire,
Sourd à la voix du sang, si j’avais pu me faire
Un coeur aussi farouche, aussi bas que le tien,
Je ne subirais pas ce funeste entretien.
1435 Je veux bien m’abaisser encore à te répondre,
Et c’est pour t’obéir moins que pour te confondre.
Tâche à te rappeler ici tous mes discours ;
Tu n’y remarqueras que de légers détours,
Sous qui la vérité, maintenant reconnue,
1440 À d’autres yeux qu’aux tiens eût paru toute nue.
Mais la soif de mon sang, qui te les fascinait,
Vers l’erreur, à mon gré plus que moi t’entraînait.
Sois sûr qu’un vrai courage animait l’entreprise.
On n’assassine point l’ennemi qu’on méprise.
1445 Je te l’ai dit ; celui qui t’eût fait succomber,
Sait arracher la palme, et non la dérober.
Aux attentats ma main ne s’est point éprouvée.
À la tête des miens la princesse enlevée,
Je t’aurais donc offert la victoire ou la mort,
1450 Et le droit du plus brave eût réglé notre sort.
Tels étaient mes projets. Le destin qui nous joue,
Couronnant le plus lâche, ordonne que j’échoue ;
Tu règnes, et je meurs : triomphe, mais, crois-moi,
Ton bonheur sera court ; triomphe avec effroi !
1455 Tant de calamité que Stockholm a soufferte,
Mes soins et mon exemple ont préparé ta perte.
Elle suivra la mienne, et la suivra de près.
Sois maître de mes jours ; et, tandis que tu l’es,
Éprouve ma constance au milieu des supplices.
1460 Je n’y dirai qu’un mot. C’est que j’eus pour complices
Tous les gens vertueux qu’ont lassés tes forfaits.
Je ne les trahis point. Tu n’en connus jamais.

CHRISTIERNE.

Ce mot seul va coûter bien cher à ta patrie.
Moins tu veux la trahir, plus tu l’auras trahie.
1465 À qui tout est suspect tout est indifférent.
Le sang des suédois coulera par torrent...
Que sur un échafaud le tien les en instruise !
Aux gardes.
Vas-y trouver la mort... gardes, qu’on l’y conduise,
Et que, dans un moment, je me sache obéi.

SCÈNE VIII. Gustave, Christierne, Adélaïde, Rodolphe, gardes. §

ADÉLAÏDE, à Gustave.

1470 Ah ! Prince infortuné ! Quel arrêt ! Qu’ai-je ouï ? ...
Se jetant au-devant des gardes.
Soldats, n’avancez point ; n’osez rien entreprendre
Qu’après que votre maître aura daigné m’entendre,
Et que, sensible ou sourd à mes cris douloureux,
Il n’ait révoqué l’ordre, ou n’en ait donné deux.

CHRISTIERNE, à Rodolphe.

1475 Rodolphe, demeurez.

GUSTAVE, à Adélaïde.

Adieu, belle princesse !
Vous sortirez bientôt des fers où je vous laisse.
Si Gustave en doutait, vous ne le verriez pas
Si courageusement s’avancer au trépas.

ADÉLAÏDE.

Eh ! Pourquoi voulez-vous renoncer à la vie ?
1480 Fléchissez. Léonor, moi, tout vous y convie.
À Christierne, en se jetant à ses pieds.
Serez-vous sans pitié, seigneur, et ne peut-on...

GUSTAVE, l’interrompant.

Adélaïde aux pieds du bourreau de Sténon !

CHRISTIERNE, à Adélaïde.

Que direz-vous pour lui ? Vous l’entendez, madame ?

ADÉLAÏDE.

Par tout ce qui jamais eut pouvoir sur votre âme,
1485 Plaignez mon infortune et daignez m’écouter.

CHRISTIERNE.

Rien ne me plairait tant que de vous contenter.
C’est de vous seule ici que dépend ma clémence.
Sa grâce est aux autels.

ADÉLAÏDE, à demi-voix.

Éloignez sa présence.

CHRISTIERNE, à Rodolphe.

Qu’on le mène où j’ai dit ; mais, en le gardant bien,
1490 Que jusqu’à nouvel ordre on n’exécute rien...
À Adélaïde.
Parlez ; je vous entends.

GUSTAVE, à Adélaïde.

Point de pitié cruelle.
Laissez frapper, madame, et soyez-moi fidèle.
Il sort avec Rodolphe et les gardes.

SCÈNE IX. Christierne, Adélaïde. §

CHRISTIERNE.

Mais consultez-vous bien ; et songez qu’aujourd’hui
L’effort serait funeste à bien d’autres qu’à lui ;
1495 Que si le fils périt, la mère est condamnée ;
Que Stockholm, à la flamme, au fer abandonnée,
Regorgera du sang de tous ses citoyens.
Balancez maintenant mes avis et les siens.

ADÉLAÏDE.

Quelles extrémités, et quel arrêt terrible !
1500 Vous n’adoucirez point ce courroux inflexible !
Quelle raison peut donc si fort intéresser
À ce fatal hymen où l’on veut me forcer ?
Les droits que la naissance attache à ma personne ?
Ah ! S’il m’en reste encor, je vous les abandonne.
1505 La fortune aujourd’hui vous les a confirmés.
Jouissez-en. Jamais les ai-je réclamés ?
Ces droits, depuis dix ans, cédés au droit des armes,
Ont-ils eu jusqu’ici quelque part à mes larmes ?
Les ai-je, un seul instant, regrettés ? Non, seigneur,
1510 Toute ambition cesse où règne la douleur.
De mon père égorgé la déplorable image,
De mon amant proscrit la mort ou l’esclavage,
Son rival importun, l’horreur de ma prison,
Occupaient de trop près mon coeur et ma raison.
1515 Aux soupçons, toutefois, si votre âme est livrée,
Dans le séjour affreux dont vous m’avez tirée
Renvoyez-moi traîner le reste de mes jours ;
Ou, moins sévère, hélas ! Terminez-en le cours :
Mais ne me forcez point à me noircir d’un crime,
1520 À trahir un amant fidèle et magnanime,
À qui ma bouche a fait les serments les plus doux ;
Qu’elle-même a déjà nommé du nom d’époux.
Veut-on qu’Adélaïde infidèle, parjure...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Rompons, rompons le noeud d’où naîtrait cette injure.
1525 Gustave en expirant va vous en affranchir.
Je ne vous laisse plus le temps d’y réfléchir.
Aussi bien l’on conspire, et je dois un exemple...
Appelant.
Holà ! Gardes.

ADÉLAÏDE.

Seigneur, qu’on me conduise au temple.
Contentez Frédéric, et le faites chercher ;
1530 Qu’il vienne : sur ses pas je suis prête à marcher.

CHRISTIERNE.

De vous servir encor vous le croyez capable ;
Mais vous comptez en vain sur l’appui d’un coupable,
Qui, trop longtemps rebelle à mon autorité,
Lui-même ici n’a plus ni voix, ni liberté.
1535 Nous saurons achever, sans lui, cet hyménée.
Venez, madame.

ADÉLAÏDE.

À qui suis-je donc destinée ?
Quel est celui, seigneur, à qui vous prétendez...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Le nord n’a plus de reine, et vous le demandez ?
Venez mettre, madame, un terme à vos disgrâces,
1540 Surmonter votre haine, en effacer les traces ;
Sauver, en partageant le rang dont je jouis,
Gustave, Léonor et tout votre pays...

SCÈNE X. Christierne, Adélaïde, Rodolphe. §

CHRISTIERNE, à part.

À Rodolphe.
Rodolphe de retour !... Que viendrais-tu m’apprendre ?

RODOLPHE, en lui montrant une sortie du palais.

Sur la flotte, seigneur, hâtons-nous de nous rendre :
1545 Par ces lieux détournés on peut gagner le port.
Fuyons. Vous tenteriez un inutile effort.
Grâce à l’activité d’Othon qui nous devance,
Le prince et Léonor sont en votre puissance.
Saisi d’eux, vous avez de quoi faire la loi.

CHRISTIERNE.

1550 Moi ! Fuir ?

RODOLPHE

C’est un parti qui révolte un grand roi.
Mais vos armes, seigneur, sont ici les moins fortes.
À des flots d’ennemis Stockholm ouvre ses portes.
Le traître Casimir, qu’on cherchait vainement,
Se fait voir à leur tête, et paraît au moment
1555 Que la place déjà de mutins était pleine,
Et que tous nos soldats ne résistaient qu’à peine.
Le nombre nous accable ; et, pour tout dire, enfin,
Le terrible Gustave a le fer à la main.
Rien ne l’arrête : il vole, et bientôt...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

Qu’il me voie !
À Adélaïde, qu’il emmène.
1560 Je cours le recevoir... toi, tremble, et de ta joie
Viens payer, à ses yeux, ce transport indiscret.

ADÉLAÏDE.

Qu’il vive, qu’il triomphe, et je meurs sans regret.

CHRISTIERNE, à part.

J’en suis le possesseur, et je la sacrifie...
À Rodolphe.
Fuis avec elle, ami ; ton roi te la confie...
1565 Je te suis ; mais avant que de quitter ces bords,
On s’y ressentira de mes derniers efforts.

ACTE V §

SCÈNE I. Adélaïde, Sophie. §

ADÉLAÏDE.

Je revois la lumière, et tu veux que je vive !
Mais sous quel astre enfin ? Suis-je reine ou captive ?
Parle ; dois-je bénir ou détester tes soins ?
1570 Tes yeux de tant d’horreurs étaient-ils les témoins ?

SOPHIE.

Non, madame ; j’étais dans ce palais, errante,
Lorsque, sans mouvement, pâle, froide et mourante,
Je vous ai prise ici de la main des vainqueurs.
Étaient-ce vos tyrans ou vos libérateurs ?
1575 Ma vue à tout cela ne s’est guère attachée.
Léonor de mes bras venait d’être arrachée.
Mon trouble, votre état, des cris renouvelés,
Par ces cris les vainqueurs au combat rappelés,
De tant d’événements et le nombre et la suite
1580 N’ont pu de notre sort me laisser bien instruite ;
Et du feu meurtrier le bruit sourd et lointain
Dit trop que le succès est encore incertain.
Mais l’inhumanité que j’ai le moins conçue,
C’est l’état déplorable où je vous ai reçue.

ADÉLAÏDE.

1585 Tu pâliras, Sophie, au récit du danger
Qu’en ce désordre affreux l’on m’a fait partager.
Sur ces bords dont l’hiver a glacé la surface,
Mes ravisseurs fuyaient ; et, franchissant l’espace
Qui semble séparer le rivage et les eaux,
1590 M’enlevaient vers la rade où flottaient leurs vaisseaux.
J’en croyais Frédéric ; et je m’étais flattée
De voir en sa faveur la flotte révoltée ;
Mais plus nous approchions, moins j’avais cet espoir :
Tout ce que j’aperçois paraît dans le devoir.
1595 Laissant donc pour jamais Gustave et ma patrie,
Je demandais la mort, quand ce prince, en furie,
Du palais où ses yeux ne me rencontraient point,
Entend mes cris, me voit, vole à nous et nous joint.
On se mêle. Je veux regagner le rivage ;
1600 Partout je me retrouve au centre du carnage.
La fortune se joue en ce combat fatal.
Sur la glace longtemps l’avantage est égal.
Elle nuit à la force, elle aide à la faiblesse ;
Et chaque pas trahit la valeur ou l’adresse.
1605 Parmi des cris de rage, et de mourantes voix,
Un bruit plus effrayant, plus sinistre cent fois,
Sous nous, autour de nous, au loin se fait entendre.
La glace en mille endroits menace de se fendre,
Se fend, s’ouvre, se brise et s’épanche en glaçons,
1610 Qui nagent sur un gouffre où nous disparaissons.
Rien encor (quelque effroi qui dût m’avoir émue),
Rien n’avait échappé jusqu’alors à ma vue ;
Mais du voile mortel mes yeux enveloppés
D’aucun objet depuis n’ont plus été frappés :
1615 Du reste, mieux que moi tu n’es pas informée.
Ainsi de plus en plus tu me vois alarmée.
D’un rude et long combat peut-être qu’affaibli,
Gustave est demeuré sous l’onde enseveli ;
Peut-être que, sans chef, nos troupes fugitives
1620 Auront à son rival abandonné ces rives ;
Et quand je me figure en proie à ses transports,
L’épouvantable abîme où je retombe alors...

SOPHIE, l’interrompant.

Non, non ; d’un tel péril avoir été sauvée,
Au bonheur le plus grand c’est être réservée :
1625 Madame, espérez tout ; cessant d’être ennemi,
Le destin rarement favorise à demi.

ADÉLAÏDE.

Eh ! Que peut-il pour moi ? Que veux-tu que j’espère,
Le fils m’étant rendu, s’il faut pleurer la mère ?
Quelle joie offrira la victoire à mon coeur ?
1630 Si Christierne fuit, s’il échappe au vainqueur,
Léonor au tyran demeure abandonnée :
Elle à qui je dois plus qu’à ceux dont je suis née,
Elle dont le malheur n’est venu que du mien,
Qui me tient lieu de tout, sans qui tout ne m’est rien.
1635 Son sang paierait bientôt la commune allégresse.
Léonor périra !

SOPHIE.

Le bruit des armes cesse.
Elles ont décidé, madame... on vient à nous.

SCÈNE II. Adélaïde, Casimir, Sophie. §

ADÉLAÏDE, à Casimir, qui veut ressortir dès qu’il l’a vue.

Casimir, Casimir, pourquoi me fuyez-vous ?
Ce jour aurait-il mis le comble à nos misères ?

CASIMIR.

1640 Vous remontez, madame, au trône de vos pères.

ADÉLAÏDE.

Je puis y regretter l’état où j’ai vécu.
Gustave, Léonor ? ...

CASIMIR, l’interrompant.

Christierne est vaincu.

ADÉLAÏDE.

Et peut-être vengé ?

CASIMIR.

Non ; mais tout prêt à l’être.

ADÉLAÏDE.

Ah ! Vous n’avez rien fait.

CASIMIR.

Ayant vu fuir le traître,
1645 Qui du milieu des flots brave à présent nos coups,
Gustave impatient revenait près de vous ;
Mais, par des furieux qui refusaient la vie,
Presque de pas en pas sa course ralentie
Veut qu’il combatte encore, et vainque à chaque instant :
1650 "Ami, prends, m’a-t-il dit, un soin plus important ;
Je saurai disperser cette foule impuissante.
Dans la tour cependant ma mère est gémissante.
Chasse de devant elle et la crainte et la mort ;
Et pour la rassurer instruis-la de mon sort. "
1655 Je le quitte et j’accours ; mais, hélas ! Du rivage,
Sur un navire exprès approché de la plage,
Je découvre (Ô spectacle où de la cruauté
Triomphe, sous nos yeux, l’horrible impunité ! )
Christierne, à ses pieds, d’une main forcenée,
1660 Tenant sur le Tillac Léonor prosternée,
Et de l’autre déjà haussant, pour se venger,
Le fer étincelant tout prêt à l’égorger.
À cet aspect vers lui nos mains sont étendues ;
Du peuple suppliant le cri perce les nues.
1665 Pour une heure le coup demeure suspendu,
Et par un trait lancé ce billet est rendu.
Il lui donne un billet.

ADÉLAÏDE, prenant le billet.

Ah ! Je ne vois que trop le choix qu’on nous y laisse !

SCÈNE III. Gustave, Adélaïde, Casimir, Sophie, soldats. §

GUSTAVE, à sa suite, tandis qu’Adélaïde lit le billet, bas.

Soldats, qu’on se retire, et que le meurtre cesse :
Que le sang le plus vil, devenu précieux,
1670 Témoigne que c’est moi qui commande en ces lieux.
À Adélaïde, qui paraît accablée.
Ô faveur, que du ciel je n’osais presque attendre !
Que de grâces déjà n’ai-je pas à lui rendre ?
Madame, vous vivez ; et, par d’heureux moyens,
Les secours de Sophie ont secondé les miens.
1675 Vous vivez ! Quelle crainte en mon coeur est cessée ?
Dans quel état affreux je vous avais laissée,
Pour courir assurer un succès balancé
Par l’ennemi qu’enfin nos armes ont chassé !

ADÉLAÏDE.

Hélas !

GUSTAVE.

Votre vengeance eût été mieux servie :
1680 Il eût avec le trône abandonné la vie ;
Mais des soins plus sacrés me pressaient tour à tour :
J’avais à rassurer la nature et l’amour.
Vous et ma mère avez favorisé sa fuite ;
Vous avez l’une et l’autre arrêté ma poursuite.
1685 Sans vous deux mes lauriers devenaient superflus.
Je vous vois ; je respire. Il ne me reste plus,
Pour goûter sans mélange une faveur si chère,
Que de m’en applaudir dans les bras de ma mère.
Voyons-la. Quelle joie, après tant de malheurs !...
Voyant Adélaïde, Sophie et Casimir consternés et pleurant.
1690 Mais que m’annonce-t-on ? Je ne vois que des pleurs !
À Sophie.
Vous qui la secouriez, répondez-moi, Sophie...
À Casimir.
Casimir... Tout se tait... Ah ! Ma mère est sans vie.

ADÉLAÏDE.

Léonor voit le jour.

GUSTAVE.

Et vous soupirez tous ?

ADÉLAÏDE.

Voyez quel sacrifice on exige de vous.
Elle lui donne le billet.

GUSTAVE, lisant.

1695 "Ou deviens parricide, ou fléchis ma colère.
Gustave, je t’accorde une heure pour le choix.
Songe à ce que tu peux, songe à ce que tu dois.
Ou rends-moi la princesse, ou vois périr ta mère. "
Le barbare en fuyant l’avait en son pouvoir ?

CASIMIR.

1700 Du haut de ce palais, seigneur, on peut tout voir :
Le poignard à nos yeux reste levé sur elle.

ADÉLAÏDE.

J’attends le même coup de ma douleur mortelle.

GUSTAVE, à part.

Juste ciel ! à qui donc sera dû votre appui ?
La piété deux fois m’est fatale aujourd’hui !

ADÉLAÏDE.

1705 Frédéric eût été notre ressource unique :
Je pourrais tout encor sur son âme héroïque,
Et j’irais me jeter sans rien craindre à ses pieds,
Si ce rival était le seul que vous eussiez.

GUSTAVE.

Le seul ? Ce n’est pas lui que l’échange concerne ?

ADÉLAÏDE.

1710 Non, Seigneur.

GUSTAVE.

Eh ! Qui donc ?

ADÉLAÏDE.

Le tyran.

GUSTAVE.

Christierne ?

ADÉLAÏDE.

Lui-même. J’apprenais ce dernier coup du sort,
Lorsque sur l’échafaud vous attendiez la mort.

GUSTAVE.

Aussi n’est-ce pas vous qu’on livrera, madame.
C’est à moi d’assouvir le courroux qui l’enflamme...
À Casimir.
1715 Va le trouver, ami : sache s’il y consent.
De ce courroux ma mère est l’objet innocent.
Qu’il accepte, au lieu d’elle, un rival qu’il déteste.

CASIMIR.

Moi, je me chargerais d’un emploi si funeste !
Tout ordre qui vous nuit passe votre pouvoir,
1720 Seigneur ; et je vous fuis, pour n’en plus recevoir.
Il sort.

SCÈNE IV. Gustave, Adélaïde, Sophie. §

GUSTAVE.

Ma mère, je le vois, n’a plus que moi pour elle !
Il veut sortir.

ADÉLAÏDE, l’arrêtant.

Ah ! Prince, où courez-vous ?

GUSTAVE.

Où le devoir m’appelle.

ADÉLAÏDE.

Insensé ! Le devoir te fait-il une loi
De périr sans sauver ni ta mère, ni moi.
1725 Penses-tu qu’à son fils elle veuille survivre,
Qu’en tous lieux ton épouse hésite de te suivre,
Qu’il me reste un refuge ailleurs que dans tes bras,
Et qu’en m’abandonnant tu ne me livres pas ?
Que deviens-je s’il faut que ton sang se répande ?
1730 Qui veux-tu, si tu meurs, cruel ! Qui me défende
Contre les attentats d’un mortel ennemi,
Plein du projet fatal dont ton coeur a frémi ?
S’il s’endurcit déjà contre une telle image,
Si, courant au trépas, tu crains peu qu’on m’outrage,
1735 Respecte ta patrie, et daigne, au moins, songer
Aux maux où par ta mort tu vas la replonger.
Ta valeur n’aura fait qu’accroître nos misères.
La cruauté sans frein brisera ses barrières ;
Et, jointe à la vengeance, aura bientôt versé
1740 Le peu de sang qu’ici ses excès ont laissé.
Amant peu tendre, appui téméraire et fragile,
Pernicieux vainqueur et victime inutile,
Va perdre, n’écoutant qu’un aveugle transport,
Ta reine, ton pays, ta victoire et ta mort.

GUSTAVE.

1745 Je serai, si l’on veut, un appui misérable,
Une aveugle victime, un vainqueur condamnable,
D’un regret volontaire un amant déchiré ;
Mais je ne serai point un fils dénaturé.
Ma vie, appartenant à qui me l’a donnée,
1750 De remords éternels serait empoisonnée,
Si, faute de l’offrir, l’oubli de mon devoir
Laissait tomber un coup que j’aurais dû prévoir,
Que ma mère pour moi voit levé sur sa tête,
Que même à partager votre amitié s’apprête.
1755 Qui, dans l’attente enfin d’un échange odieux,
Des deux peuples sur moi fixe à présent les yeux.
Justice, amour, honneur, tout veut que je me livre.
Madame, encouragez ma mère à me survivre :
Pour recevoir ses pleurs ouvrez-lui votre sein :
1760 Soyez-vous l’une à l’autre une ressource ; enfin,
Pour Stockholm et pour vous, cessez d’être alarmée.
Je vous laisse au milieu d’un peuple, d’une armée
Dont ma victoire a fait d’invincibles remparts...
Mon coeur est pénétré de vos tristes regards ;
1765 L’amour me fait sentir tout le prix de la vie ;
Mais j’aurai délivré ma mère et ma patrie,
Je vous aurai laissée au trône en vous quittant ;
Mourant si glorieux, je dois mourir content.
Du plus lâche abandon déjà l’on me soupçonne :
1770 Sous le fer menaçant la victime frissonne ;
Et chaque instant qu’ici j’accorde à mon amour,
C’est la mort que je donne à qui je dois le jour...
À Sophie, en lui montrant Adélaïde.
Adieu... retenez-la.

ADÉLAÏDE.

Vainement on l’espère.

GUSTAVE.

Eh ! Que prétendez-vous ? Laisser périr ma mère ?

ADÉLAÏDE.

1775 Non ; mais t’accompagnant, je veux...

SCÈNE V. Gustave, Adélaïde, Léonor, Sophie. §

LÉONOR, à Gustave.

Régnez, mon fils...
À Adélaïde.
Nous triomphons, madame, et nos maux sont finis.

ADÉLAÏDE.

Ah ! Que votre salut alloit coûter de larmes !

GUSTAVE, à Léonor.

Eh ! Quel prodige heureux fait cesser nos alarmes ?

LÉONOR

Puisse-t-il à jamais épouvanter les rois
1780 Qui sur la violence établiront leurs droits !
Christierne, laissant une foible espérance,
Ou, peut-être, à l’amour préférant la vengeance,
Partait ; et de mon sang prêt à rougir les flots,
Du geste et de la voix pressait les matelots,
1785 Un tumulte soudain l’intimide et l’arrête.
Tous les chefs de la flotte, et le prince à leur tête,
Les armes à la main, volant sur notre bord,
Fondent sur le Tillac, où j’attendais la mort.
Rodolphe, trop fidèle aux volontés d’un traître,
1790 Glorieux et puni, meurt aux yeux de son maître.
Je demeure sans force aux pieds de l’inhumain.
Le nouveau roi m’aborde ; et me tendant la main,
Honteux de mes liens les détache lui-même.
"Pour prémices, dit-il, de mon pouvoir suprême,
1795 Madame, je vous rends à votre illustre fils.
Que son épouse et m’aime et m’estime à ce prix !
Allez ; et de la paix soyez le premier gage.
Mon coeur n’en goûtera de longtemps l’avantage.
C’est pour l’y rétablir que je vais m’éloigner,
1800 Et ne mettre mes soins désormais qu’à régner. "
Frédéric, à ces mots, qu’un soupir accompagne,
Me laisse, et fait partir la flotte qu’il regagne,
Tandis que sur ces bords on ramène avec moi
Le monstre dont la rage y sema tant d’effroi.

SCÈNE VI. Gustave, Adélaïde, Léonor, Casimir, Sophie. §

CASIMIR, à Gustave.

1805 L’allégresse partout, seigneur, vient de renaître.
Christierne enchaîné devant vous va paraître.
Son sang sur le rivage eût aussitôt coulé,
Et le peuple en fureur l’eût cent fois immolé :
Mais on vous eût privé du plaisir légitime
1810 D’égaler, s’il se peut, le châtiment au crime.
De la mort dont pour vous il ordonna l’apprêt,
Vous-même, vous allez lui prononcer l’arrêt.

SCÈNE VII. Gustave, Christierne, chargé de fers ; Adélaïde, Léonor, Casimir, Sophie, gardes. §

GUSTAVE, à part.

Quel spectacle !... Ô fortune ! Ainsi donc ton caprice
Quelquefois se mesure au poids de la justice...
À Christierne.
1815 Tigre, l’horreur, l’opprobre et le rebut du nord,
Regarde en quelles mains t’a mis ton mauvais sort ;
Vois à quel tribunal il t’oblige à paraître ;
Sur ces terribles lieux, où je te parle en maître,
Lève les yeux, barbare ! Et les lève en tremblant.
1820 Voici de tes forfaits le théâtre sanglant.
Qui te garantira du coup que tu redoutes ?
Ces marbres profanés, et ces murs et ces voûtes ?
Et l’ombre de mon père, et celle de Sténon,
Et ce reste éploré d’une illustre maison,
1825 Que vois-tu qui n’évoque en ces lieux la vengeance ?
Toi-même en as banni dès longtemps la clémence.
Le jour, l’heure, l’instant déposent contre toi.
J’ai vu lever le fer sur ma mère et sur moi.
La reine a craint encore un destin plus horrible...

CHRISTIERNE, l’interrompant.

1830 Tranche de vains discours. Tu dois être inflexible.
En me le déclarant penses-tu m’émouvoir,
Toi de qui la pitié croîtrait mon désespoir ?
Je me reproche moins mes fureurs que ta vie.
Ta vengeance déjà devrait être assouvie.
1835 Gustave triomphant, le trépas m’est bien dû.
Tu vois ce que me coûte un seul instant perdu ;
Profite de l’exemple, et satisfais ta rage.

GUSTAVE.

Nomme autrement la haine où l’équité m’engage ;
Je la satisfais donc : je t’épargne ; survis
1840 À la perte des biens qu’un rival t’a ravis.
Éprouve le dépit, la honte et l’épouvante.
Même à ta liberté je défends qu’on attente :
Errant et vagabond, jouis-en, si tu peux.
Exécrable partout, sois partout malheureux ;
1845 Partout comme un captif que poursuit le supplice,
Et qui du monde entier s’est fait un précipice...
À Casimir.
Je vous charge du soin de son embarquement,
Casimir ; qu’on l’éloigne, et que dans le moment,
De ce monstre à jamais on purge le rivage...
Casimir et les gardes emmènent Christierne.

SCÈNE VIII. Gustave, Adélaïde, Léonor, Sophie. §

GUSTAVE, à Adélaïde.

1850 Et nous, madame, après un si long esclavage,
En de tendres liens allons changer nos fers,
Et réparer les maux que Stockholm a soufferts.