ARLEQUIN, HOMME À BONNES FORTUNES.
COMÉDIE EN TROIS ACTES

1690

par Régnard

PRÉSENTATION §

Dans l’édition de 1790, où les pièces données par Regnard à la Comédie italienne ont été recueillies, l’éditeur a supprimé le nom d’Arlequin dans le titre de cette comédie, qui se trouve intitulée : l’Homme à bonnes fortunes. Le Théâtre italien de Ghérardi porte : Arlequin, homme à bonnes fortunes. J’ai cru devoir rétablir ce nom d’Arlequin, caractéristique du genre des comédies qui étaient représentées à cette époque par des acteurs italiens. (G. A. C.)

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR SUR L’HOMME À BONNES FORTUNES. §

Cette pièce a été jouée pour la première fois le 10 janvier 1690.

On a dit qu’elle avait été faite pour être opposée celle que Baron donnait dans le même temps au Théâtre français ; mais cela n’est point vraisemblable : il s’en faut bien que les deux pièces soient du même temps ; il y avait quatre ans qu’on ne jouait plus celle de Baron quand Regnard a donné la sienne.

L’Homme à bonnes fortunes, comédie en cinq actes et en prose, de Baron, a eu de suite vingt-trois représentations, dont la dernière fut donnée le vendredi 5 avril 1686, veille de la clôture du théâtre. (Voyez l’Histoire du Théâtre français, tome xiii, page 6.)

D’ailleurs, Arlequin homme à bonnes fortunes, de Regnard, n’est ni une parodie, ni une copie de celui de Baron. Moncade, dans Baron, est un homme aimable et poli, habile dans l’art de séduire les femmes, et fait pour leur inspirer de l’intérêt. Arlequin, dans Regnard, est un laquais déguisé tantôt en vicomte, tantôt en prince étranger, qui ne sait que voler et escroquer, et qui se conduit auprès des femmes précisément comme il faut pour ne pas réussir : quand il leur parle, il leur dit des injures ; quand il leur écrit, c’est dans le style des corps de garde ; quand il les instruit, c’est à la manière d’Arnolphe dans l’École des Femmes. Assurément on a peu de bonnes fortunes par de pareils moyens.

Cependant la pièce de Regnard n’est pas sans mérite, mais ce n’est pas dans la partie qui répond au titre : il y a une intrigue dans laquelle 1’Homimc à bonnes fortunes n’est pour rien ; et cette intrigue est une des mieux suivies du Théâtre italien.

Brocantin est veuf, et a deux filles qui ont la plus grande envie d’être mariées. L’aînée veut en détourner la cadette : c’est la première scène de l’intrigue ; elle paraît avoir quelque rapport avec celle d’Armande et Henriette dans les Femmes savantes. Cette scène est très bien dialoguée, ainsi que la suivante, où Pierrot survient ; niais elles sont toutes deux très libres. C’est un reproche à faire trop souvent au Théâtre italien.

Le père vient ensuite annoncer à Isabelle, l’aînée de ses filles, qu’il a dessein de la marier à un médecin. Isabelle, éprise d’Octave, refuse le docteur ; propose Colombine sa soeur cadette, à qui elle aime mieux céder ses droits d’aînesse. Colombine, de son côté, refuse parce qu’elle est la cadette ; d’ailleurs elle se croit aimée du vicomte, et elle lui a écrit de la venir voir.

Ce vicomte est l’Homme à bonnes fortunes, qui arrive en se querellant avec un fiacre, qu’il ne veut pas payer. On reconnaît là le marquis de Mascarille des Précieuses, qui refuse de payer ses porteurs. La scène ne finit pas précisément de même : Mascarille paye enfin, mais Arlequin fait payer par sa maîtresse. Après avoir conversé avec Colombine, qu’il traite fort cavalièrement, il la fait chanter. Bientôt on vient lui dire que des sergents l’attendent à la porte pour le mettre en prison. Cette circonstance fait qu’il avoue à Colombine que, pour avoir de l’argent, il a fait un faux billet, et que celui dont il a pris le nom ne voulant pas payer, on le poursuit. Colombine lui donne tout ce qu’elle a de diamants et de bijoux, et il les emporte avec un dédain assez grossier. Voilà un échantillon des bonnes fortunes du vicomte.

Isabelle, pour rebuter le médecin, se déguise en militaire qui paraît attendre Isabelle elle-même dans son appartement. Le médecin parle au militaire de ses prétentions : celui-ci lui rit au nez, le plaisante, lui dépeint Isabelle comme une fille dont il connaît toute la personne, et sur laquelle la malignité publique s’exerce continuellement. Il avoue qu’il passe toutes les nuits dans sa chambre, et qu’elle ne saurait se coucher sans lui.

Cette scène, qui paraît neuve, est très plaisante, et les spectateurs ne peuvent s’en offenser, parce qu’ils sont prévenus du déguisement. Mais ce n’est pas assez d’avoir dégoûté le médecin, on veut encore faire revenir le père d’Isabelle. Arlequin, ci-devant vicomte, paraît en prince Tonquin des Curieux, qui veut épouser Colombine ; et quand il sait que le médecin veut épouser Isabelle, il lui arrache quelques poils de sa moustache, pour faire voir qu’il a une barbe postiche, et prédit qu’il sera pendu dans vingt-quatre heures. C’en est assez pour que Brocantin le congédie, et aussitôt le prince propose Octave comme un grand seigneur de sa cour ; et lui-même, gardant toujours son rôle de prince, épouse Colombine.

Cette supercherie, qui a son modèle dans le Bourgeois gentilhomme, avait déjà été présentée au Théâtre italien dans la comédie intitulée Arlequin empereur dans la lune, et dans Mezzetin grand sophi de Perse ; et il faut avouer qu’elle y convenait mieux.

La suite du Prince des Curieux, composée de perroquets, de singes, etc. a dû faire beaucoup de spectacle ; et le déguisement d’un homme en perroquet, tout monstrueux qu’il est, a dû plaire sur un théâtre où le ridicule et l’extravagance attiraient une foule immense de spectateurs.

Quoique la comédie de l’Homme à bonnes fortunes ait eu le plus grand succès, il ne paraît pas cependant qu’elle ait été reprise par la nouvelle troupe.

Cette comédie est une vraie caricature italienne, où toutes les règles de la vraisemblance, et souvent même de la décence, sont sacrifiées à une gaîté folle et à des portraits excessivement chargés.

Le vicomte de Bergamotte est un intrigant de la plus basse classe, qui joue ridiculement l’homme de qualité.

Colombine, sa maîtresse, est une jeune innocente abandonnée à elle-même, et que sa mauvaise éducation rend disposée, dans l’âge le plus tendre, à donner dans les plus grands travers.

Sa soeur Isabelle est un ambigu plaisant de coquette et de précieuse.

Brocantin leur père, dont le nom indique la profession, est un homme grossier et épais ; un lourd bourgeois qui ne connaît que son commerce, et qui donne facilement dans les piéges qu’on lui tend.

Je ne parlerai pas du docteur Bassinet et des autres personnages de la pièce qui y jouent des rôles moins importants, mais qui tous sont assortis aux caractères principaux.

Tels sont les portraits que Regnard a mis sur la scène. Il ne faut chercher ni raison ni vérité ; mais une foule de traits plaisants et des scènes d’un excellent comique, quoique chargé.

On trouve dans un recueil fait à Bruxelles en 1697, et intitulé Supplément au Théâtre italien, ou Recueil des Scènes françaises qui ont été représentées sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, et n’ont pas été imprimées, deux scènes que l’éditeur attribue à l’Homme à bonnes fortunes. Comme elles sont étrangères à l’intrigue de la pièce, et que Ghérardi ne les a pas insérées dans son recueil, nous nous contenterons d’en donner ici l’extrait.

Dans l’une de ces scènes, Pasquariel demande à Arlequin comment il est parvenu à se guérir de la fièvre.

Arlequin.

Vous saurez que cette chienne de fièvre venait me trouver tous les jours, sans manquer, à trois heures ; quand je vis cela, je délogeai de la maison. Bon ! Elle vint me trouver dans mon nouveau gîte, le lendemain juste à trois heures. Je m’imaginai que quelqu’un lui avait dit que j’étais délogé, et lui avait enseigné où je demeurais. Je m’avisai d’aller à Vaugirard, sans en rien dire à personne : quand je fus là, à deux heures et demie, je me cachai dans une cave ; à trois heures, voilà cette diable de fièvre qui me vient trouver. J’enrageais. Pourtant le lendemain, sur les deux heures, il me prit fantaisie de passer l’eau, et d’aller a Chaillot ; je dis : La fièvre n’aura point d’argent, il faudra qu’elle fasse le grand tour pour passer le pont, et elle ne pourra jamais arriver à temps. À trois heures précises, voilà cette peste de fièvre qui me prend. Moi, ne sachant plus que faire, je dis : Il faut que je me fasse mettre en prison ; la fièvre aura peur, et ne voudra pas y venir. Je m’en allai à Paris dans le marché ; je fouillai dans la poche d’un homme bien mis, et je lui pris sa bourse. Aussitôt il crie au voleur : il vient cinq ou six archers qui m’arrêtent, et me demandent où j’ai pris cette bourse : je leur dis que je l’avais trouvée dans la poche d’un homme ; et tout de suite ils me mènent en prison. J’étais bien aise d’être prisonnier ; il n’était que midi ; je me dis : Bon, la fièvre ne viendra pas ici : mais à trois heures, cette enragée vient me visiter, et s’empare de moi sans craindre la prison. Il vint alors un drille qui me dit : Allons, bon vivant, suivez-moi. Il avait un gros paquet de clefs : je crus qu’il voulait enfermer la fièvre dans un endroit, et me laisser dans un autre ; mais il me conduisit dans une chambre ou étaient des gens vêtus de noir, portant des bonnets carrés, qui me firent mettre sur une petite sellette de bois pour examiner ma maladie. Après qu’ils eurent bien consulté, il y en eut un qui se leva, et qui me dit : Qu’avez-vous, mon ami, à trembler ? Je lui répondis : Monsieur, c’est que j’ai la fièvre. Oh bien, dit-il, il faut vous en guérir. Il donna un morceau de papier sur lequel était écrite l’ordonnance du remède, puis il me mit entre les mains de celui qui fait prendre tous les remèdes qu’il ordonne. C’est un homme gros et gras, qui a une belle moustache, le visage un peu grave ; beaucoup de gens dans Paris ont eu affaire à lui, et ne s’en vantent pas. Hé bien, mon ami, me dit-il, ou la fièvre te prend-elle ? Partout, dans le dos, lui dis-je. Il me mena avec lui, m’attacha derrière une charrette ; et depuis deux heures jusqu’à trois heures et demie, il me fit promener en me fouettant le dos d’une belle manière. Quand madame la fièvre se sentit houspiller ainsi, elle s’en alla ; et voilà comment j’ai été guéri. Vous pourrez vous servir de ce remède quand vous voudrez ; il est fort bon.

Pasquariel.

Va-t’en au diable, toi et ton remède ; que la peste te crève ! Le remède est pire que le mal.

La seconde scène est intitulée Scène du Scorpion, entre un Vieillard, Arlequin et Mezzetin. Mezzetin jette de grands cris, et appelle du secours pour son frère qui vient d’être mordu d’un scorpion. Il aborde le Vieillard, que ses cris ont alarmé, et lui dit : Monsieur, attendez ; qu’est-ce que je vois là ? C’est un scorpion.

Le Vieillard.

Et où ?

Mezzerin.

Le voilà sur votre chapeau.

Le Vieillard.

Ôte-le, je te prie, et prends garde à moi.

Arlequin emporte le chapeau.

Mezzerin.

Hélas, monsieur ! Il n’est plus là ; le voila qui entre dans le collet de votre pourpoint.

Le Vieillard.

Ôte-le vite ; dépêche-toi.

Mezzetin lui ôte son pourpoint, et le donne à Arlequin, qui l’emporte.

Mezzerin.

Ah, monsieur ! Le voilà qui entre dans la ceinture de votre culotte.

Le Vieillard.

Défais-la vite.

Mezzerin.

Y a-t-il de l’argent ?

Le Vieillard.

Il y a cinquante louis d’or.

Mezzerin.

La malepeste ! Comme les scorpions aiment l’argent !

Arlequin prend la bourse que lui donne Mezzetin, et s’en va. Mezzetin fait tourner le dos au Vieillard.

Prenez garde, monsieur, le voilà sur votre dos : ne remuez pas ; je m’en vais le prendre. Tenez-vous bien.

Pendant que le Vieillard demeure immobile, le dos tourné, Mezzetin s’en va.

Le Vieillard.

Hé bien, mon ami, l’as-tu ? Parle. Hélas ! Est-il attrapé ?

Le Vieillard se retourne, et ne voyant plus personne, il crie au voleur.

Le style de ces scènes ne nous permet pas de les attribuer à Regnard ; et si elles appartiennent à la comédie de l’Homme à bonnes fortunes, nous croyons qu’elles y ont été ajoutées après coup, suivant l’usage des acteurs italiens : on sait qu’ils avaient coutume de changer leurs rôles, et d’y ajouter des lazzis et des plaisanteries.

PERSONNAGES §

  • LE VICOMTE DE BERGAMOTTE. Arlequin.
  • MEZZETIN, valet du Vicomte.
  • BROCANTIN.
  • ISABELLE, fille de Brocantin.
  • COLOMBINE, petite fille, fille de Brocantin.
  • PIERROT, valet de Brocantin.
  • MONSIEUR BASSINET, médecin. Le Docteur.
  • OCTAVE, amant d’Isabelle.
  • Une VEUVE de Procureur. Pierrot.
  • PASQUARIEL.
  • UN FIACRE.
  • UN LAQUAIS.
  • Suivants du Prince des Curieux.

ACTE I §

SCÈNES FRANÇAISES.
Le théâtre représente une chambre avec un lit.

SCÈNE I. Le Vicomte, Mezzetin, dans le même lit, l’un au chevet, et l’autre au pied. §

LE VICOMTE.

Holà, quelqu’un de mes gens ! Champagne, Picard, la Violette, Tortillon, Basque, mes pantoufles, ma robe de chambre, mon carrosse, à dîner, un bouillon.

Il sort du lit avec une robe d’aveugle des Quinze-Vingts.

Ne suis-je pas bien malheureux qu’un homme de ma qualité soit obligé d’éveiller ses gens lui-même ? Où sont donc ces marauds-là ? Ouais !

À Mezzetin.

Et toi, ne te lèveras-tu point ?

Il donne un coup de pied à Mezzetin, qui est encore couché. Mezzetin, s’éveillant en sursaut, baille et se lève.

Si je prends un bâton, maraud, je te ferai bien lever.

À part.

C’est un trésor en hiver qu’un laquais au pied d’un lit ; son ventre sert de bassinoire.

MEZZETIN.

Vous faites l’entendu, parce que les bonnes fortunes vous suivent partout ; mais souvenez-vous que nous sommes deux laquais, et qu’il n’y a point d’autre différence entre nous que celle que j’y veux bien mettre : ainsi, un peu plus de douceur, s’il vous plaît, et un peu moins d’emportement avec votre camarade.

LE VICOMTE.

Ce n’est point pour te quereller, Mezzetin, que je t’éveille de si bon matin ; c’est seulement pour te dire que toutes ces bonnes fortunes me donnent fort à penser. À l’égard de celles qui me viennent par les présents que l’on m’envoie de toutes parts, passe ; mais pour celles que nous faisons en volant des montres, en enfonçant des boutiques, et en coupant des bourses ; ma foi, j’ai peur que toutes ces bonnes fortunes-là ne nous fassent faire notre mauvaise fortune à la Grève.

MEZZETIN.

Hé ! Nous travaillons pour cela.

LE VICOMTE.

Voila une méchante besogne.

MEZZETIN.

Tenez, voilà-t-il pas encore la robe que vous volâtes à cet aveugle des Quinze-Vingts, qui vous sert de robe de chambre ?

LE VICOMTE.

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Il y a longtemps qu’elle était neuve. J’ai déjà dit trois ou quatre femmes que j’avais besoin d’un surtout de toilette : il y a bien du relâchement dans la galanterie ; et les femmes commencent à se décrier furieusement dans mon esprit. Oh ! Nous ne vivrons pas longtemps bien ensemble.

MEZZETIN.

À propos de robe de chambre, tandis que vous dormiez, madame la marquise de Noirchignon vous en a envoyé une.

LE VICOMTE.

Voyons-la.

MEZZETIN va prendre une robe sur la toilette, et la déploie. Le Vicomte la regarde et dit :

Passe. La pauvre créature fait tout ce qu’elle peut pour m’égratigner le coeur,

MEZZETIN.

Il est aussi venu’ un laquais de la part de madame la comtesse de Charbonglacé, qui a laissé un paquet dans une toilette.

Il tire une toilette où est encore une robe de chambre.

Diable ! Celle-ci est bien mieux étoffée que l’autre. La Comtesse pourrait bien me faire faire la sottise de l’aimer. Mais il ne fait pas si cher vivre à Paris ; tout s’y donne.

On frappe rudement à la porte.

MEZZETIN, allant ouvrir.

Monsieur, c’est le laquais de la Veuve de ce procureur.

LE VICOMTE.

Laisse-le entrer.

SCÈNE II. Le Vicomte, Mezzetin, un Laquais. §

LE VICOMTE.

Que diable me veut-elle ?

LE LAQAUIS.

Monsieur, voilà ce que madame vous envoie ; elle dit comme çà que vous aurez l’honneur de la voir bientôt.

LE VICOMTE.

Mon enfant, dis-lui qu’elle ne s’en donne pas la peine. Je vais prendre un remède pour me débrouiller le teint.

Le laquais sort.

SCÈNE III. Le Vicomte, Mezzetin. §

LE VICOMTE, déployant ce que le Laquais a apporté.

Comment ! Encore une robe de chambre ! Il faut avouer que les femmes nous aiment bien en déshabillé.

On frappe à la porte.

MEZZETIN.

Monsieur, c’est la Marquise.

LE VICOMTE.

Donne-moi vite la robe de chambre de la Marquise.

Mezzetin prend la robe de chambre de la Marquise, et le Vicomte la met par-dessus la sienne. On refrappe à la porte.

MEZZETIN.

Ce n’est pas la Marquise, monsieur, c’est la Comtesse.

Il faut remarquer qu’à chaque fois que l’on heurte, Mezzetin va voir à la porte, et revient sur-le-champ.

LE VICOMTE.

Et vite, la robe de chambre de la Comtesse ! Tout serait perdu si elle me trouvait sans cela.

Il met encore cette robe de chambre sur les deux autres. On continue de frapper.

MEZZETIN.

Oh ! Monsieur, c’est la veuve du procureur.

LE VICOMTE.

Que le diable l’emporte ! Ne saurait-elle donner une robe de chambre sans venir l’essayer ? Donne.

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Il met la troisième robe de chambre avec beaucoup de peine, ne pouvant presque plus se remuer à cause des trois autres qu’il a déjà sur lui ; à la fin, après plusieurs lazzis, il tombe, et à peine est-il relevé que la Veuve entre.

SCÈNE IV. Le Vicomte, La Veuve du Procureur. §

LE VICOMTE, d’un ton de colère.

Hé ! Morbleu, madame ! Ne vous avais-je pas fait dire que je n’étais pas visible aujourd’hui ? Hé, ventrebleu ! Ne saurait-on rendre un lavement sans femme ?

LA VEUVE.

Pour vous trouver, monsieur, il faut vous prendre au saut du lit ; le reste du jour vous êtes inabordable.

LE VICOMTE.

Il est vrai que je n’ai pas une heure à moi. Je suis si courbatu de ces aventures que le vulgaire appelle bonnes fortunes, que mon superflu suffirait à vingt fainéants de la cour.

LA VEUVE.

Je crois, monsieur, que c’est aujourd’hui un de vos jours de conquête ; vous voilà fleuri comme un petit Cupidon.

LE VICOMTE.

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Je n’ai pourtant encore fait la conquête que d’un bouillon postérieur qui me cause des épreintes horribles : il faut que ma femme de chambre ne me l’ait pas donné de droit fil.

LA VEUVE.

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J’ai été aussi incommodée toute la nuit de tranchées ; je suis aujourd’hui à faire peur.

LE VICOMTE, après l’avoir regardée.

En vérité, madame, cela est vrai : il y a aujourd’hui bien des erreurs à votre teint ; mais il est resté là-bas un peu de décoction, ne vous en faites point de nécessité.

LA VEUVE.

Ce n’est pas avec des simples que l’âcreté de mon mal peut se guérir : ma maladie est là.

Elle se touche au coeur.

LE VICOMTE.

On sait bien qu’une femme grosse a toujours de petits maux de coeur.

LA VEUVE.

Moi, grosse ! Moi ! Ah, quelle ordure ! Il y a trois ans que Monsieur Gratefeuille, mon mari, est mort ! Grosse ! Quelle obscénité !

LE VICOMTE.

Ah, madame ! Je vous demande pardon ; je vous croyais fille. On s’y trompe quelquefois.

LA VEUVE.

Mais, monsieur, je vous trouve bien gros ; qu’avez-vous ?

LE VICOMTE.

Je n’ai rien, c’est que je soupai furieusement hier au soir.

LA VEUVE.

Il faut qu’il y ait autre chose : N’êtes-vous point hydropique ?

LE VICOMTE.

J’en serais bien fâché.

LA VEUVE.

Voyons.

Elle lui lève ses robes de chambre l’une après l’autre.

LE VICOMTE, en se défendant.

Hé, fi, madame ! Que faites-vous là ? Cela n’est point honnête.

LA VEUVE.

Une, deux, trois robes de chambre, c’est-à-dire trois maîtresses. Ah, traître ! C’est donc ainsi que tu me joues ? Tu dis que tu n’aimes que moi.

LE VICOMTE, faisant semblant de vouloir aller à la garde-robe.

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Madame, je n’en puis plus.

LA VEUVE.

Voilà l’effet de tes serments !...

LE VICOMTE.

Madame, je vais tout rendre, si je ne sors.

LA VEUVE.

Scélérat !

LE VICOMTE.

Madame, je ne réponds plus de la discrétion de mon derrière.

LA VEUVE.

N’as-tu point de honte ?...

LE VICOMTE.

Il ne tient plus qu’à un petit filet.

LA VEUVE.

Non, je ne veux plus de commerce avec toi ; rends-moi ma robe de chambre.

Elle lui veut arracher sa robe de chambre : ils se battent ; le Vicomte la décoiffe ; une de ses jupes tombe, et elle s’en va.

SCÈNE V. Isabelle, Colombine, petite fille, parlant d’un air niais. §

ISABELLE.

En vérité, vous êtes bien folle de farcir votre tête de vos sottes imaginations d’amour et de mariage. Est-ce là le parti que doit prendre une cadette, et ne devriez-vous pas avoir renoncé au monde ?

COLOMBINE.

Mon Dieu, ma soeur, cela est bien aisé à dire ; mais vous ne parleriez pas comme vous faites, si vous sentiez ce que je sens.

ISABELLE.

Et que sentez-vous donc, s’il vous plaît ? Vraiment, je vous trouve une jolie mignonne, pour sentir quelque chose ! Et que sentirai-je donc, moi qui suis votre aînée ? Est-ce que l’on m’entend plaindre des envies que cause I’état de fille ? Vous êtes encore une plaisante morveuse !

COLOMBINE.

Plaisante morveuse ! Mon Dieu ! Je ne suis pas si morveuse que je le parais, et il y aurait déjà longtemps que je serais femme si mon père avait voulu ; car on m’a dit qu’on pouvait l’être à douze ans.

ISABELLE.

Mais savez-vous bien ce que c’est qu’un mari, pour parler comme vous faites ?

COLOMBINE.

Bon ! Si je ne le savais pas, est-ce que j’en voudrais avoir un ?

ISABELLE.

Hé ! Qui vous a donc appris de si belles choses ?

COLOMBINE.

Cela ne s’apprend-il pas tout seul ? Quand je songe que je serai mariée, je suis si aise, si aise ! Oh ! Il faut que ce soit quelque chose de fort joli que le mariage, puisque la pensée seule fait tant de plaisir.

ISABELLE.

Vous vous trompez fort à votre calcul, si vous vous figurez tant de plaisir dans le mariage. Le beau régal qu’un mari qui gronde toujours ! Les soins des domestiques, l’incommodité d’une grossesse : non, quand il n’y aurait que la peur d’avoir des enfants, je renoncerais au mariage pour toute ma vie.

COLOMBINE.

La peur d’avoir des enfants ! Bon ! On dit que c’est pour cela qu’il faut se marier.

ISABELLE.

Bon Dieu ! Quelle petitesse de raisonnement ! Que votre esprit est à rez-de-chaussée !

COLOMBINE.

Mais vous, ma saur, qui êtes si raisonnable, est-ce que vous ne voulez pas vous marier ?

ISABELLE.

Oh ! Ce n’est pas de même, moi ; je suis votre aînée, et la raison qui veut que vous ne vous mariiez pas, veut que je me marie. Vous n’êtes point propre au mariage ; ce n’est point un jeu d’enfant.

COLOMBINE.

Et moi, je vous dis que j’y suis aussi propre que vous. Je supporterai fort bien toutes les fatigues du ménage ; et quoique je sois jeune, si j’étais mariée présentement, je suis sûre que je n’en mourrais pas.

ISABELLE.

En vérité, il faut que j’aie bien de la bonté de souffrir tous les travers de votre esprit. Tout ce que je puis faire encore pour vous, c’est de vous conseiller de bannir de votre cerveau toutes vos idées matrimoniales, et de croire qu’il n’y a personne assez dépourvu de bon sens pour vouloir se charger de votre peau.

COLOMBINE.

Hé ! La la, cette charge-là n’est pas si pesante et ne fait pas peur à tout le monde : il n’y a pas encore huit jours que je trouvai dans une boutique, au Palais, un monsieur de condition, qui me dit que j’étais bien à son gré, et qu’il serait bien aise de m’épouser.

ISABELLE.

Et que lui répondîtes-vous ?

COLOMBINE.

Je lui dis que j’étais encore bien petite pour cela ; mais que l’année qui vient, j’espérais d’être plus grande.

ISABELLE.

Vous serez plus grande et plus folle. Vous ne voyez donc pas qu’il se moquait de vous, et que vous vous donnez un ridicule dans le monde ? Allez, vous devriez mourir de honte.

COLOMBINE, en pleurant.

Ne voilà-t-il pas ? Vous me grondez toujours. Vous voulez bien vous marier, vous, et vous ne voulez pas que je me marie. Est-ce que je ne suis pas fille comme vous ?

ISABELLE.

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Une petite fille qui n’a pas quinze ans, donner à corps perdu au travers du mariage !

COLOMBINE.

Mon Dieu ! Je vous dis, encore une fois, que j’ai plus d’âge qu’il ne faut ; mais puisque vous me trouvez trop jeune, faisons une chose ; vous avez quatre années plus que moi, donnez-m’en deux ; cela ne gâtera rien ni pour l’une, ni pour l’autre.

ISABELLE.

Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Vous me croyez bien embarrassée de trois ou quatre années que j’ai plus que vous ; mais je veux bien que vous sachiez que pour dix ans de moins je ne voudrais pas être faite comme vous, ni de corps, ni d’esprit.

SCÈNE VI. Isabelle, Colombine, Pierrot. §

PIERROT.

Qu’est-ce donc, mesdemoiselles ? Voilà bien du bruit : il me semble que vous vous flattez comme chiens et chats. Est-ce que vous ne sauriez vous égratigner plus doucement ?

COLOMBINE.

Pierrot, c’est ma soeur qui se fiche : elle veut qu’il n’y ait de mari que pour elle.

PIERROT.

Ho ! La goulue !

ISABELLE.

Viens çà, Pierrot ; toi qui es un homme d’esprit, et qui sais le monde, n’est-il pas du dernier bourgeois de marier plus d’une fille dans une maison, et ne devrais-je pas déjà l’être ?

PIERROT.

Cela est vrai, et je dis tous les jours à votre père, que, s’il ne vous marie au plus tôt, vous lui ferez quelque stratagème.

COLOMBINE.

Mon pauvre Pierrot, toi qui es si joli, est-ce qu’il faut que je demeure toute ma vie fille ?

PIERROT.

Bon ! Est-ce que cela se peut ?

À Isabelle.

Voyez-vous, mademoiselle, il faut marier les filles quand elles sont jeunes. Ce gibier-là ne se garde pas : la mouche s’y met.

ISABELLE.

Mais aussi, est-il juste que je cède mes droits à ma cadette ?

PIERROT, à Colombine.

Il est vrai que vous n’êtes encore qu’un embryon, et j’en ai vu dans des bouteilles de bien plus grandes que vous.

COLOMBINE.

Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite ; mais si tu savais ce que j’ai déjà

ISABELLE.

Petite fille, vous plaît-il de vous taire ?

PIERROT.

Hé ! Pardi, laissez-la dire.

À Colombine.

Hé bien donc, qu’avez-vous ?

COLOMBINE.

J’ai... mais je n’oserais le dire.

ISABELLE, à Colombine.

Vous avez raison, car vous allez dire une sottise.

PIERROT, à Isabelle.

Eh ! Palsangué, laissez-la donc parler : vous lui rembourrez les paroles dans le ventre.

COLOMBINE.

Me te moqueras-tu point de moi ?

PIERROT.

Eh ! Non, non : dites.

COLOMBINE.

J’ai de la gorge, Pierrot, puisque tu le veux savoir.

PIERROT.

Oh ! Voyons cela, voyons.

COLOMBINE.

Oh, nenni, nenni ; je ne la montre pas encore : j’attends qu’elle soit plus venue.

ISABELLE.

Il n’y a plus moyen de tenir à vos impertinences : je vous laisse ; et si je faisais bien, j’avertirais mon père de mettre ordre à votre conduite.

SCÈNE VII. Colombine, Pierrot. §

PIERROT.

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Elle est bien rudanière.

COLOMBINE.

Oh ! Va, va, je ne m’en soucie pas. Elle veut faire la madame, et me traiter comme une petite fille ; mais nous verrons. Oh ! Çà, çà, Pierrot, il faut que tu me fasses un plaisir.

PIERROT.

Je ne demande pas mieux. Ne suis-je pas fait pour faire plaisir aux filles ?

COLOMBINE.

Il faut que tu me portes cette lettre à ce monsieur que je trouvai dernièrement au Palais.

PIERROT.

Une lettre !

COLOMBINE.

Oui. Est-ce qu’il y a du mal à cela ? Puisque je sais écrire, pourquoi n’écrirais-je pas ?

PIERROT.

Ah ! Vous avez raison.

COLOMBINE.

C’est un homme de grande condition, et on l’appelle monsieur le Vicomte.

PIERROT.

Oh ! Si c’est un vicomte, je ne dis plus rien.

COLOMBINE.

Tu lui diras que je m’ennuie bien fort de ne pas le voir, et qu’il ne manque pas de me venir trouver aujourd’hui. M’entends-tu ?

SCÈNE VIII. §

PIERROT, seul.

10

Hé ! Oui, oui, j’entends bien, je ne suis pas sourd. La petite masque ! C’est une belle chose que la nature ! Cela songe au mariage dès la coquille.

Il y a ici plusieurs scènes italiennes.

ACTE II §

SCÈNES FRANÇAISES.

SCÈNE I. Brocantin, Isabelle, Colombine. §

BROCANTIN.

Quel ouvrage faites-vous là, vous ?

COLOMBINE.

11

C’est une pente de mon lit ; mais je crains de la faire trop petite ; on n’y pourra jamais coucher deux.

BROCANTIN.

Est-il besoin, s’il vous plaît, que vous couchiez avec quelqu’un ?

COLOMBINE.

Non ; mais si, par bonheur, je venais à être mariée...

BROCANTIN, en colère.

Si, par bonheur, ou par malheur, vous veniez à être mariée, vous vous presseriez. Hé ! Je sais de vos fredaines : vous n’avez pas toujours une aiguille et de la tapisserie entre les mains, et vous commencez à escrimer de la plume. Mais ce n’est pas pour cela que nous sommes ici. Laissez là votre ouvrage, et m’écoutez.

Ils prennent des sièges.

Le mariage...

À Colombine.
12

Oh, oh ! Vous riez déjà ! Tuchou ! Il ne faut que vous hocher la bride... Le mariage, dis-je, étant un usage aussi ancien que le monde ; car on s’est marié avant vous, et on se mariera encore après...

COLOMBINE.

Je le sais bien, mon papa ; il y a longtemps qu’on me dit cela.

BROCANTIN.

J’ai résolu, pour éterniser la famille Brocantine... Vous voyez où j’en veux venir. J’ai donc résolu de me marier.

ISABELLE et COLOMBINE, ensemble.

Ah, mon père !

BROCANTIN.

13

Ah, mes filles ! Vous voilà bien ébaubies. Est-ce que je ne me porte pas encore assez bien ? Regardez cet air, cette taille, cette légèreté.

Il saute, et fait un faux pas.

ISABELLE.

Vous vous mariez donc, mon père ?

BROCANTIN.

Oui, si vous le trouvez bon, ma fille.

COLOMBINE.

À une femme ?

BROCANTIN.

Non ; c’est à un tuyau d’orgue. Voyez, je vous prie, la belle demande !

ISABELLE.

Vous l’épouserez ?

BROCANTIN.

14

Mais je crois que vous avez toutes deux l’esprit en écharpe. Est-ce que je suis hors d’âge d’avoir lignée ? Savez-vous bien que l’on n’a que l’âge que l’on paraît ; et monsieur Visautrou, mon apothicaire, me disait encore ce matin, en me donnant un remède, que je ne paraissais pas quarante-cinq ans.

COLOMBINE.

Oh ! Mon papa, c’est qu’il ne vous voyait pas au visage.

BROCANTIN.

J’ai ce que j’ai ; mais je sais bien que j’ai besoin d’une femme. Je crève de santé, et j’ai trouvé une fille comme je la souhaite, belle, jeune, sage, riche ; enfin, une fille de hasard...

ISABELLE.

15

Une autre fille que moi, qui ne saurait pas vivre, vous dirait, mon père, que vous risquez beaucoup en vous mariant ; qu’il faut avoir perdu l’esprit pour songer, à votre âge, à un engagement, et que l’on renferme tous les jours des gens aux Petites-Maisons pour de moindres sujets : mais moi, qui sais le respect que je vous dois, sans me prévaloir des raisons que les enfants ont d’appréhender un second mariage, je vous dirai que, puisque vous crevez de santé, vous faites parfaitement bien de prendre une femme.

COLOMBINE.

Pour moi, je vous le conseille ; car je voudrais que tout le monde fût marié.

BROCANTIN.

Ali ! Vous prenez la chose du bon biais. Puisque vous êtes si raisonnables, apprenez donc que je suis en pourparler de mariage ; mais c’est pour vous.

ISABELLE et COLOMBINE, ensemble.

Ali, mon père !

BROCANTIN.

Ali, mes filles !

ISABELLE.

Je vous ai des obligations que je n’oublierai jamais.

COLOMBINE, se jetant au cou de Brocantin.

Ah, mon petit papa ! Que je vous aime !

BROCANTIN.

Je savais bien que cela te ferait plaisir, et que tu n’aurais point de chagrin de voir marier ta soeur avant toi.

COLOMBINE.

Quoi ! Mon père, ce n’est pas moi que vous voulez marier ?

ISABELLE.

Non ; on ferait bien mieux de vous laisser passer la première, et d’attendre à me marier que vous eussiez trois ou quatre enfants ! Pour moi, je ne conçois pas cette petite fille-là.

COLOMBINE.

Si vous ne me mariez, je sais bien ce que je ferai, moi.

BROCANTIN, à Colombine.

Il faut bien qu’elle passe avant toi ; elle est ton aînée ; et afin de te mettre en état d’être bientôt mariée, elle épousera un honnête homme.

16

ISABELLE.

Je le connais bien.

BROCANTIN.

Bien fait.

ISABELLE.

Je l’ai vu.

BROCANTIN.

Riche.

ISABELLE.

Je le crois.

BROCANTIN.

Monsieur Bassinet, médecin, enfin ; c’est tout dire.

ISABELLE.

Monsieur Bassinet ! Monsieur Bassinet !

BROCANTIN.

Comment donc ! Vous trouvez-vous mal ? Du vinaigre, vite !

ISABELLE.

J’ai bien du respect pour la médecine ; mais, avec votre permission, mon père, je n’épouserai point un médecin.

BROCANTIN.

17

Avec votre permission, ma fille, vous l’épouserez. Il ne faut pas, s’il vous plaît, que vous songiez à Octave ; j’ai appris que c’était un gueux, et je vais tout de ce pas l’envoyer chercher, pour lui dire qu’un autre lui a passé la plume par le bec. Pierrot, Pierrot !

COLOMBINE.

Allons, ma soeur, faites cela de bonne grâce, puisque mon père le veut.

ISABELLE.

Je vous prie, mon père, de ne me point donner ce chagrin, et ne m’obligez pas à épouser un homme pour qui je n’ai nulle estime.

BROCANTIN.

Il n’y a qu’un mot qui serve ; il faut épouser monsieur Bassinet, ou un couvent. Il vous viendra voir ; songez à le recevoir comme un homme qui doit être votre mari.

ISABELLE.

Hé, mon père !

BROCANTIN.

Allons, dénichons ; point tant de caquet.

ISABELLE.

Voilà ma soeur qui a si envie d’être mariée ; que ne lui donnez-vous monsieur Bassinet pour mari ? J’aime mieux lui céder mes droits, et qu’elle passe avant moi.

COLOMBINE.

Oh ! Ce n’est pas de même ; je suis votre cadette, et la raison qui veut que je ne me marie pas, veut que vous vous mariiez la première.

SCÈNE II. Brocantin, Pierrot. §

BROCANTIN.

Pierrot

PIERROT.

Me voilà, monsieur.

BROCANTIN.

Où diable es-tu donc toujours ? Il faut que je m’égosille quatre heures.

PIERROT.

Monsieur, j’étais avec cette femme qui marchande ces singes, et qui veut donner six écus du gros, parce qu’elle dit qu’il ressemble à son mari.

BROCANTIN.

Laisse cela ; j’ai autre chose en tête. Va me chercher Octave ; j’ai quelque chose de conséquence à lui dire.

PIERROT, cherchant par tout le théâtre, sous les bancs.

Monsieur, je ne le trouve pas.

BROCANTIN.

Animal ! Est-ce là ce que je te dis ? Tiens, vois le logis. Le butor ! Je vois bien que nous ne vivrons pas longtemps ensemble : je ne veux point de bête dans ma maison.

PIERROT.

Pardi, monsieur, il faut donc que vous en sortiez.

Il y a ici des scènes italiennes.

SCÈNE III. Colombine, Pierrot. §

COLOMBINE.

Hé bien, mon pauvre Pierrot, as-tu porté ma lettre à monsieur le Vicomte ?

PIERROT.

Assurément, et il m’a donné un petit mot de réplique.

COLOMBINE, lui prenant le billet.

Eh ! Donne donc vite.

PIERROT.

Malepeste ! Comme vous êtes âpre à la curée !

COLOMBINE lit.

« L’amour est comme la gale, on ne le saurait cacher ; c’est ce qui fait que je vous irai voir aujourd’hui, ou je veux que la peste m’étouffe !

Le vicomte de Bergamotte »

PIERROT.

Voilà un homme qui écrit bien tendrement.

COLOMBINE.

Il m’aime bien, car il me l’a dit, et j’espère que nous serons bientôt mariés ensemble. Il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse, c’est que je ne sais pas encore tout à fait ce que c’est que le mariage : ne pourrais-tu pas me le dire ?

PIERROT.

Assurément ; il n’y a rien de si aisé : c’est comme qui dirait une chose... Oh ! Vous ne pouviez jamais mieux vous adresser qu’à moi.

COLOMBINE.

Hé bien donc ?

PIERROT.

C’est comme, par exemple, une chose où l’on est ensemble... Votre père... avait épousé... votre mère... ; ça faisait qu’ils étaient deux ; et comme çà, votre grand-père..., d’un côté..., la nature... On ne saurait bien expliquer ce brouillamini-là. Mais vous n’aurez pas été deux jours ensemble, que vous saurez toutes ces drogues-là sur le bout du doigt.

On frappe à la porte.

Ah, mademoiselle ! C’est monsieur le vicomte de Bergamotte.

COLOMBINE.

Fais-le monter, Pierrot ; hé ! Vite.

SCÈNE IV. Le Vicomte, Un Fiacre. §

Le Vicomte, suivi d’un Fiacre, entre et fait plusieurs révérences à Colombine.

LE FIACRE, tirant le Vicomte par la manche.

Çà, monsieur, de l’argent.

LE VICOMTE, au Fiacre.

Va, va, mon ami, tu rêves : un homme de ma qualité ne paye pas plus dans les fiacres que sur les ponts.

LE FIACRE.

Paye-t-on comme cela le monde ? Vous ne me donnez pas un sou.

LE VICOMTE.

18

Tu ne sais ce que tu dis, maraud. Est-ce qu’un homme de ma qualité n’a pas toujours son franc fiacre ?

LE FIACRE.

19 20

Mardi, monsieur ! Je veux être payé, ou par la sambleu ! Nous verrons beau jeu.

LE VICOMTE.

Insolent ! Tu te feras battre.

LE FIACRE.

Insolent ! Je ne crains rien ; je veux être payé tout à l’heure.

Il enfonce sou chapeau, et lève son fouet.

LE VICOMTE.

21

Ah, ah ! Ventrebleu ! Il faut que je coupe les oreilles à ce coquin-là.

Il met la main sur la garde de son épée, comme s’il la voulait tirer.

Mademoiselle, prêtez-moi un écu ; je n’ai point de monnaie.

COLOMBINE.

Monsieur, je n’ai point ma bourse sur moi ; mais je vais le faire payer. Holà, quelqu’un ! Qu’on paye cet homme-là.

Au Fiacre.

Allez, allez, l’homme ; on vous contentera.

SCÈNE V. Le Vicomte, Colombine. §

LE VICOMTE.

22

Ces marauds-là ne sont jamais contents. J’en ai déjà tué quinze ou seize ; mais je ne serai point satisfait que je n’en aie achevé le quarteron.

COLOMBINE.

En vérité, monsieur le Vicomte, il faut bien vous aimer, pour vous regarder après une si longue négligence à me venir voir.

LE VICOMTE.

Ma foi, mademoiselle, les heures d’un joli homme sont bien comptées. Les femmes se pressent aujourd’hui ; elles savent que les quartiers d’hiver seront diablement courts cette année ; je n’ai pas un moment à moi.

COLOMBINE.

Et que faites-vous donc toute la journée ?

LE VICOMTE.

23

À peine ai-je quitté la toilette, qu’il faut aller dîner chez Rousseau. Un officier ne peut pas être moins de cinq à six heures à table ; et avant qu’il ait fumé dix ou douze douzaines de pipes, il est heure de s’y remettre pour souper.

COLOMBINE.

Quoi, monsieur ! Vous prenez donc du tabac comme ces vilains soldats ? Fi ! Je ne pourrais jamais m’y accoutumer.

LE VICOMTE.

24 25

Vous n’avez qu’à vous mettre cinq ou six mois dragon dans ma compagnie, vous fumerez de reste. Bon ! Vous moquez-vous ? Les gens du grand volume ont-ils d’autres occupations ? C’est, morbleu ! Au feu d’une pipe qu’il faut qu’un homme de qualité allume sa tendresse.

COLOMBINE.

Eh ! Monsieur le Vicomte, avez-vous fumé aujourd’hui ?

LE VICOMTE.

26

Est-ce que j’y manque jamais ? Mais j’ai la précaution, quand je vais en femme, de me rincer la bouche avec trois ou quatre pintes d’eau-de-vie. Vous ne sauriez croire comme, après cela, on soupire tendrement.

Il fait un rot.

COLOMBINE.

Ah ! Fi, fi, monsieur le Vicomte ! Je n’aime point ces soupirs-là. Les gens que je vois n’assaisonnent pas leurs douceurs de tabac et d’eau-de-vie.

LE VICOMTE.

27

C’est que vous ne voyez que des courtauds de boutique, ou des gens de robe. Croyez-moi, la belle, il n’est rien tel que de s’accrocher à l’épée. Les fastidieux personnages que vos robins ! Ont-ils le sens commun ? Ils font l’amour par articles, comme s’ils dressaient un procès-verbal.

COLOMBINE.

28

C’est ce que je dis tous les jours à deux grands haquiers d’avocats, qui sont sans cesse autour de moi à me faire endêver.

LE VICOMTE.

29

Oh ! Ma foi, le plumet est en amour ce que la moutarde est à la sauce-robert ; il n’y a que cela de piquant.

COLOMBINE.

Je ne sais pas pourquoi mon père a tant d’aversion pour les gens d’épée.

LE VICOMTE.

C’est que votre père est un sot.

COLOMBINE.

Il dit qu’ils sont tous débauchés, et qu’ils n’ont jamais le sou.

LE VICOMTE, en riant.

Débauchés ? Ha, ha ! Débauchés ! Ils aiment le vin, le jeu et les femmes ; mais, du reste, il n’y a point de gens mieux réglés. Pour de l’argent, je crois, que tant que les femmes en auront, nous n’en manquerons guère.

COLOMBINE.

Je crois, monsieur le Vicomte, que, fait comme vous êtes, vous voyez bien des femmes de condition.

LE VICOMTE.

Je veux être déshonoré, vous êtes la seule bourgeoise avec qui je déroge ; mais, à vous parler franchement, toutes les femmes que je vois, au prix de vous, c’est, ma foi, de la piquette contre du vin de Sillery.

COLOMBINE.

Vous dites la même chose de moi quand vous êtes auprès d’une autre ? Dites la vérité.

LE VICOMTE.

Si vous voulez que je vous parle sans fard, cela est vrai, et je vais, au sortir d’ici, à deux ou trois rendez-vous, où il faudra bien dire que vous êtes une guenon comme les autres. Mais, à propos de guenon, quand nous marions-nous ensemble ? Je suis diablement pressé. Écoutez, il ne faut pas laisser morfondre l’amour d’un officier ; cela n’est pas de longue haleine. Quel âge avez-vous bien ?

COLOMBINE.

Je ne sais pas ; mais mon père dit qu’il y a quatorze ans que ma mère était grosse de moi.

LE VICOMTE.

Quatorze ans ! Je ne croyais pas que vous eussiez vaillant plus de dix ou douze années.

COLOMBINE.

Vraiment ! J’ai bien plus que tout cela. Vous croyez donc parler à une petite fille ? Vous vous trompez. Je sais déjà bien des choses : j’ai déjà lu cinq ou six comédies de Molière, et j’en suis au troisième tome de Cyrus ; je fais du point à la turque, et j’apprends à chanter.

LE VICOMTE.

Vous apprenez à chanter ? Et qui est votre maître ?

COLOMBINE.

C’est un nommé l’Opéra.

LE VICOMTE.

Diable ! Un habile homme. Oh ! Puisque vous savez chanter, il faut que vous me décochiez un petit air.

COLOMBINE.

Ah, monsieur ! Je vous prie de m’excuser ; j’ai aujourd’hui quelque chose qui m’en empêche.

LE VICOMTE.

30

Qu’avez-vous donc ? Est-ce que vous êtes enrhumée ? Tenez, voilà du tabac en machicatoire ; il n’y a rien de si bon pour le rhume.

COLOMBINE.

S’il n’y avait que cela, je ne laisserais pas de chanter.

LE VICOMTE.

Qu’avez-vous donc autre chose ?

COLOMBINE.

Je n’ai rien, c’est que...

LE VICOMTE.

Quoi donc ?

COLOMBINE.

31

C’est que... Voilà-t-il pas ? Ces vilains hommes, ils veulent tout savoir. C’est que ma voix ne paraît rien quand je n’ai pas mes fontanges argent et jaune.

LE VICOMTE.

Comme si les fontanges faisaient quelque chose à la voix ! Courage, mignonne ; je vous soufflerai, en tout cas.

COLOMBINE.

Je le veux bien ; mais vous allez voir comme je vais trembler. La, la, la... Mon Dieu ! Je suis faite comme je ne sais quoi...

Elle chante.
Jeanneton, m’aimez-vous bien ?...
Hélas ! Quel conte !
Pourquoi ne vous aimerais-je pas ?
Mon Dieu ! Quel conte !
5 Vous qui m’avez tant fait de bien,
Quel fichu conte !

LE VICOMTE.

Je veux être un fripon, si cela n’est divin. Voilà une voix à peindre. Je n’en ai pas perdu une goutte. Mais de quel opéra est cet air-là ?

COLOMBINE.

Je crois que c’est de Roland.

LE VICOMTE.

Oh ! Point, point. Il faut que ce soit des derniers, car voilà le tour aisé de nos poètes et de nos musiciens d’aujourd’hui. La jolie chanson ! On ne travaillait point comme cela autrefois. Mais je veux chanter avec vous. Tel que vous me voyez, je sais la musique comme un orchestre. Vous allez voir comme je vais vous tortiller un air.

COLOMBINE.

Oh, monsieur ! Je ne suis pas encore assez forte pour tenir ma partie.

LE VICOMTE.

32

Nous chanterons donc une autre fois. Adieu, mourette.

SCÈNE VI. Le Vicomte, Colombine, Pasquariel. §

PASQUARIEL, entrant brusquement.

Monsieur, ne sortez pas. Il y a là-bas deux sergents et environ douze archers qui vous guettent pour vous mettre en prison.

LE VICOMTE.

En prison ! Hoime ! Voilà mes bonnes fortunes qui commencent à défiler.

SCÈNE VII. Le Vicomte, Colombine. §

COLOMBINE.

Qu’avez-vous donc, monsieur le Vicomte ? Que ne partez-vous ? Il y a là-bas tout plein de laquais qui vous attendent.

LE VICOMTE, à part.

33

Ce sont bien des pousse-culs, de par tous les diables.

COLOMBINE.

Ne peut-on pas savoir la cause de votre chagrin ?

LE VICOMTE.

C’est une bagatelle.

COLOMBINE.

Je veux l’apprendre.

LE VICOMTE.

34

Infandum, Regina, jubes renovare dolorem.

COLOMBINE.

Ah, monsieur le Vicomte ! Vous jurez devant les filles. Vous me le direz pourtant.

LE VICOMTE.

Vous saurez donc qu’étant obligé de partir pour l’Allemagne, et ne pouvant trouver d’argent sur mon billet (car les billets des vicomtes ne sont pas autrement réputés argent comptant), j’en fis un que je signai la Harpe (c’est le nom de ce fameux banquier). Sur ce billet-là, on me donna deux cents pistoles. Je partis : présentement, voyez, je vous prie, le peu de bonne foi qu’il y a dans le commerce ! Ce vilain monsieur de la Harpe ne veut pas payer ce billet-là.

COLOMBINE.

Et que dit-il ?

LE VICOMTE.

35

De mauvaises raisons : il dit qu’il n’a point fait ce billet-là ; mais son nom y est, une fois ; il faudra bien qu’il le paye ou qu’il crève ; car, palsambleu ! Je sais bien que je ne le payerai pas, moi.

COLOMBINE.

Monsieur le Vicomte, je n’ai point d’argent ; mais voilà deux brillants avec lesquels vous pourrez en faire. Prenez encore mon collier.

LE VICOMTE.

36

Hé ! Fi, madame ! Ne vous ai-je pas dit que je faisais litière de diamants.

COLOMBINE.

Voilà encore une montre qui est assez jolie.

LE VICOMTE.

Hé ! Vous moquez-vous ? Cela est-il d’or ?

COLOMBINE.

37 38

Attendez ; j’ai encore ici une petite boîte à mouches et un cachet.

LE VICOMTE.

Eh ! Mais, mais, mademoiselle, vous poussez ma complaisance à bout.

COLOMBINE.

Quand on a donné son coeur, cela ne coûte guère à donner.

LE VICOMTE, à part.

Et encore moins à prendre.

Haut.

Ah, charmante princesse ! Que vous savez me prendre par mon faible, et qu’on fait de folies quand on est bien amoureux !

Il s’en sa.

COLOMBINE, le rappelant.

39

Tenez, tenez, monsieur le Vicomte ; voilà encore un petit jonc d’or que j’avais oublié.

LE VICOMTE.

Mais, mademoiselle, ces breloques-là valent-elles bien deux cents pistoles ? Voilà un diamant qui me paraît bien jaune. Écoutez ; je vais porter tout cela chez l’orfèvre, et s’il ne m’en donne pas les deux cents pistoles, vous me tiendrez, s’il vous plaît, compte du reste.

COLOMBINE.

Monsieur le Vicomte, vous m’épouserez, au moins.

LE VICOMTE.

Allez, allez, parmi nous autres vicomtes, la parole fait le jeu. Adieu, charmante.

Il la prend sous le menton.
40

Ah, morbleu ! Que voilà des yeux chargés à cartouches !

Et regardant les bijoux.

Que voilà de bonnes fortunes !

SCÈNE VIII. §

COLOMBINE, seule.

Ah ! Que je suis aise de lui avoir fait ce petit plaisir ! De la manière que je l’aime, je ne sais ce que je ne lui donnerais pas.

Il y a ici plusieurs scènes italiennes.

ACTE III §

SCÈNES FRANÇAISES.

SCÈNE I. Arlequin, Un Docteur. §

Le rôle du Docteur était joué par Colombine.

ARLEQUIN.

Ayant appris, monsieur, que vous êtes un homme savant et de bon conseil, je voudrais bien vous parler d’une affaire que je suis sur le point de terminer.

LE DOCTEUR.

Parlez ; mais parlez peu : la discrétion dans le parler a toujours été louée. Au contraire, on a blâmé de tout temps les grands parleurs : c’est pourquoi j’aime la brièveté, et je m’applique uniquement à être concis dans mes discours.

ARLEQUIN.

J’aurai bientôt fait.

LE DOCTEUR.

Qui ne sait que le trop parler vient du défaut de jugement ? Que le défaut de jugement vient du manque de raison et que le manque de raison est le caractère de la bête ?

ARLEQUIN.

Je n’ai qu’un mot.

LE DOCTEUR.

41

Qui ne sait que volat irrevocabile verbum ? Qu’on ne se repent jamais de se taire, et qu’on s’est repenti souvent d’avoir parlé ? Ignorez-vous que la nature a donné à l’homme deux pieds pour marcher, deux bras pour agir, deux narines pour sentir, et qu’elle ne lui a donné qu’une langue pour parler ?

ARLEQUIN.

Je dis donc...

LE DOCTEUR.

Pythagore faisait observer le silence à ses disciples pendant sept années.

ARLEQUIN.

Je le crois.

LE DOCTEUR.

Solon avait coutume de dire qu’un homme qui parle beaucoup est semblable à un tonneau vide, qui fait plus de bruit qu’un plein.

ARLEQUIN.

Cela est beau.

LE DOCTEUR.

Bias, qu’un grand parleur n’était autre chose qu’une forteresse sans murailles, une ville sans porte, et un vaisseau sans gouvernail.

ARLEQUIN.

Vous saurez donc...

LE DOCTEUR.

Anaxagore, qu’une bête féroce échappée était moins à craindre qu’une langue effrénée et pétulante.

ARLEQUIN.

Monsieur...

LE DOCTEUR.

Isocrate, qu’il n’y avait ici-bas que deux choses à faire, écouter et se taire.

ARLEQUIN.

Taisez-vous donc.

LE DOCTEUR.

42

Tous vos grands discours sont inutiles. Frustra per plura quod potest fieri per pauciora.

ARLEQUIN.

Hé, monsieur ! Je n’ai encore rien dit.

LE DOCTEUR.

Je sais bien que l’usage de la parole a été donné à l’homme pour expliquer ses pensées.

ARLEQUIN.

De grâce...

LE DOCTEUR.

Je ne vous dis pas qu’il ne faille parler en termes propres, suivant les règles de la grammaire, faire accorder l’adjectif avec le substantif, le nom avec le verbe, le masculin avec le féminin.

ARLEQUIN.

C’est ce dont il s’agit, monsieur, du masculin avec le féminin.

LE DOCTEUR.

43

Je ne vous défends pas de mettre en usage les figures de rhétorique : nam quid est rhetorica ? Selon Socrate, c’est I’art de persuader ; selon Agathon, c’est l’art de tromper ; selon Gorgias, l’usage du discours ; selon Chrysippe, la clef des coeurs ; selon Cléanthe, la science des sciences ; selon Vatadérius, le boulevard de la vérité ; selon Aristote, le bouclier de l’orateur ; selon Cicéron, l’art de bien dire ; et selon moi, l’art de ne guère parler.

ARLEQUIN.

Va, si je puis attraper la parole !...

LE DOCTEUR.

Si vous voulez donc que je vous donne mes avis, expliquez-moi le sujet dont il s’agit ; mais surtout d’un style vif, serré, pressé, concis, laconique, car vous savez que la vie de l’homme est courte : ars longa, vita brevis. Le temps est cher ; on en perd tant à boire, à manger, à dormir, à s’habiller, à danser, à rire, à chanter ; et l’on ne songe pas que la santé revient après la maladie, le printemps après l’hiver, la paix après la guerre, le beau temps après la pluie ; mais que le temps passé ne revient jamais.

ARLEQUIN.

Je voudrais donc savoir...

LE DOCTEUR.

Je le crois, que vous voudriez savoir. Omnibus hominibus scire a natura insitum est, dit le prince de l’éloquence. Mais vouloir savoir est une chose, et savoir en est une autre. C’est ce qui fait que du savoir au non-savoir il y a autant de différence qu’entre l’homme et la bête, le ciel et la terre, le gentilhomme et le roturier, le marchand et le voleur, le procureur et l’assassin, le bourreau et le médecin.

ARLEQUIN.

J’en suis persuadé ; mais...

LE DOCTEUR.

Or, voulez-vous savoir quelle différence il y a entre l’homme et la bête ? C’est que l’un se conduit par la raison et l’autre par l’instinct. Entre le ciel et la terre ? C’est que l’un est sur notre tête, l’autre sous nos pieds. Entre le roturier et le gentilhomme ? C’est que l’un paye ses dettes, l’autre se moque de ses créanciers. Entre le marchand et le voleur ? C’est que l’un vole dans les villes, l’autre dans les bois. Entre le procureur et l’assassin ? C’est que l’un enlève les biens, l’autre la vie. Entre le médecin et le bourreau ? C’est que l’un assassine peu à peu ses malades, et que l’autre tue tout d’un coup ceux qui se portent bien.

ARLEQUIN.

Cela est le mieux du inonde. Je voudrais donc savoir...

LE DOCTEUR.

Quoi ? La philosophie ou la rhétorique ? La théorie ou la pratique ? La géométrie ou l’astrologie ? La pharmacie ou la médecine ? La sphère ou la géographie ? La cosmographie ou la topographie ?

ARLEQUIN.

Non ; je ne veux rien de tout cela...

LE DOCTEUR.

44

Voulez-vous que je vous parle des arts ou des sciences ? Des huit parties de l’oraison ? Des trois puissances de l’âme, la mémoire, l’entendement et la volonté ? De l’influence des planètes, Jupiter, Mars, Mercure, etc ? De la qualité des étoiles majeures, fixes ou errantes ? Des comètes crinées, tombantes et volantes ? De la disparité des tempéraments flegmatiques, sanguins et mélancoliques ? Des mouvements du coeur, systoliques et diastoliques ?

ARLEQUIN.

Hé, monsieur ! Je n’ai que faire de ce galimatias-là.

LE DOCTEUR.

Est-ce de l’histoire ou de la fable que vous voulez que je vous parle ? Commencerai-je par le déluge ? Le jugement de Pâris ? Les malheurs de Pyrame et de Thishé ? L’incendie de Troie ? Les erreurs d’Ulysse ? Le passage d’Énée ? Le sac de Carthage ? La mort de Tarquin ? Les triomphes de Scipion ? La conjuration de Catilina ? Le pas des Thermopyles ? La bataille de Marathon ?

Arlequin dit non à chaque demande.

Eh ! Non, non, cent fois non, de par tous les diables, non. Je voudrais savoir seulement si je dois épouser une brune ou une blonde.

LE DOCTEUR.

Eh ! Que ne parlez-vous donc ! Il y a deux heures que vous me faites chanter inutilement.

ARLEQUIN.

Comment diable voulez-vous que je parle ? Vous ne toussez ni ne crachez : je ne puis prendre mon temps. Ouf !

LE DOCTEUR.

Vous voulez donc savoir si vous devez épouser une brune ou une blonde ?

ARLEQUIN.

Oui, monsieur. Ah ! Nous y voilà, à la fin.

LE DOCTEUR.

45 46

Voulez-vous que je vous dise cela par les règles d’astronomie, prophétie, chronologie, analogie, physionomie, chimie, astrologie, hydromancie, éromancie, pyromancie, koscinomancie, chyromancie, nigromancie ?

47 48

ARLEQUIN.

Je ne m’en soucie pas, pourvu...

LE DOCTEUR.

49

Aimeriez-vous mieux que ce fût par le moyen de l’invocation, imprécation, multiplication, indiction, spéculation, superstition, interprétation, conjuration, prognostication, évocation ?

ARLEQUIN.

50

Corbillon, qu’y met-on ? Hé, monsieur ! Cela m’est indifférent, pourvu que...

LE DOCTEUR.

51

Si vous voulez, je me servirai des connaissances de la rhétorique, physique, logique, métaphysique, arithmétique, art magique, poétique, politique, musique, dialectique, éthique, mathématique, téraprectique.

ARLEQUIN.

Ali ! J’en mourrai !

LE DOCTEUR.

52 53

Puis donc que toutes les sciences ci-dessus sont des terres inconnues pour vous, je vous dirai que nos auteurs ont parlé différemment sur le point dont il s’agit. Les uns tenaient pour les blondes, et les autres pour les brunes. La différence du poil fait aussi la différence de l’inclination. La blonde est tendre, languissante et amoureuse ; la brune est vive, gaillarde et fringante. La blonde pourra bien outrager votre front ; la brune ne vous en quittera pas à meilleur marché. Un savant poète de l’antiquité dit :

Alba ligustra cadant ; vaccinia nigra leguntur.
Un autre, non moins célèbre, s’écrie :
Hic niger est : ore hunc tu, Romane, caveto.

Ainsi vous voyez que c’est une matière bien délicate : Undique ambages, et qu’il est difficile d’y porter un jugement certain ; car, quoique je sois consommé dans toutes sortes de sciences, ne croyez pas que je veuille que mon sentiment prévale. Je ne m’arrête pas mordicus à mon opinion. L’obstination est le propre de la bête, et je ne voudrais pas que...

ARLEQUIN.

Allez-vous-en à tous les diables ; je ne veux rien savoir. Quel babillard ! Je gage que si on examinait cet homme-là, on trouverait que c’est une femme.

Il veut s’en aller.

LE DOCTEUR, le retenant.

Je vous dis encore que...

ARLEQUIN.

54

Je vous dis que je vous baillerai sur les oreilles. Quel insolent est-ce là ? Je ne veux plus rien entendre.

55
Le Docteur le prend par la manche. Arlequin veut s’échapper de ses mains, et son justaucorps reste au Docteur. Arlequin s’enfuit ; le Docteur le poursuit en parlant toujours ad libitum.
56

SCÈNE II. Isabelle, Pierrot. §

ISABELLE, en cavalier, devant un miroir, accommodant sa cravate.

Donne-moi ce chapeau. Hé bien, Pierrot, ce cavalier-là est il de ton goût ?

PIERROT.

57 58

Pardi, mademoiselle, vous voilà à charmer ! On vous prendrait pour moi. Il y a pourtant un peu de différence. Est-ce que vous allez lever une compagnie de fantassinerie ?

ISABELLE.

Ne pense pas te moquer ; je tâterais fort bien de l’armée, et je n’appréhenderais pas plus le feu qu’un autre.

PIERROT.

Si tous les capitaines étaient faits comme vous, ils pourraient gagner les frais de l’enrôlement, et faire leurs soldats eux-mêmes.

ISABELLE.

Je ne mets pas cet habit-ci sans raison. Tu sais que mon père veut que j’épouse monsieur Bassinet.

PIERROT.

Votre père ? Bon ! C’est un vieux fou qui radote ; et je le lui ai dit, da !

ISABELLE.

Je me sers du déguisement où tu me vois pour détourner ce mariage. Monsieur Bassinet ne m’a jamais vue ; il doit venir me voir, et j’attends sa visite en cet équipage. Je vais lui apprendre des nouvelles d’Isabelle, et je lui en ferai, parbleu, passer l’envie.

PIERROT.

59

Mardi ! Voilà une hardie tête de fille ! J’ai toujours dit à votre père que je ne croyais pas qu’il fût le mari de votre mère quand elle vous a faite. Vous avez trop d’esprit. Qu’en croyez-vous ?

ISABELLE.

Pour moi, Pierrot, je ne m’embarrasse pas de cela ; je ne songe qu’à faire rompre, si je puis, l’impertinent mariage dont je suis menacée. Mais je crois que voilà monsieur Bassinet ; laisse-moi avec lui : je vais commencer mon rôle.

PIERROT.

Pardi ! C’est lui-même ; il ressemble à un marcassin.

SCÈNE III. Isabelle, Monsieur Bassinet. §

ISABELLE, assise nonchalamment dans un fauteuil.

Serviteur, monsieur, serviteur.

MONSIEUR BASSINET, apercevant le cavalier.

Ah, monsieur ! Je vous demande pardon. On m’avait dit que mademoiselle Isabelle était dans sa chambre.

À part.
60

Que diable cherche ici ce godelureau-là ?

ISABELLE.

Monsieur, elle n’y est pas, et je l’attends. Mais vous, monsieur, que venez-vous faire ici ? Mademoiselle Isabelle est-elle malade ? Car, à votre mine, je vous crois médecin, et vous avez toute l’encolure d’un membre de la Faculté.

MONSIEUR BASSINET.

61

Vous ne vous trompez pas, monsieur ; je suis un nourrisson d’Hippocrate : mais je ne viens pas ici pour tâter le pouls à Isabelle ; j’ai bien d’autres prétentions sur...

ISABELLE.

Oui ! Et de quelle nature, s’il vous plaît, sont les prétentions d’un médecin sur une fille ?

MONSIEUR BASSINET.

Je viens ici pour l’épouser.

ISABELLE.

Pour l’épouser ! Isabelle ?

MONSIEUR BASSINET.

Isabelle.

ISABELLE.

Ha, ha, ha !

MONSIEUR BASSINET.

Mais cela est donc bien drôle ?

ISABELLE.

Point du tout ; mais c’est que... Ha, ha, ha !... Je ris comme cela quelquefois. Ha, ha, ha !

MONSIEUR BASSINET.

Comment donc ! Est-ce que je suis barbouillé ?

ISABELLE.

Bon ! Ne voyez-vous pas bien que je ris ? Ha, ha, ha ! Dites-moi un peu, monsieur, en vous déterminant à un saut si périlleux, vous êtes-vous bien tâté ? N’avez-vous point senti quelque petit mal de tête... Vous m’entendez bien ?

MONSIEUR BASSINET.

Non, monsieur ; je me porte fort bien : je ne suis pas sujet à la migraine.

ISABELLE, lui mettant la main sur le front.

Ma foi, vous porterez bien cela ; et je suis plus aise que vous ayez cette fille-là qu’un autre.

MONSIEUR BASSINET.

Et moi aussi.

ISABELLE.

Mais quand elle sera votre femme, au moins n’allez pas nous la gâter par vos manières ridicules. Nous avons eu assez de peine à la mettre sur le pied où elle est. Le joli tour d’esprit ! Elle l’a comme le corps.

MONSIEUR BASSINET.

Comme le corps ! Et savez-vous comme elle l’a tourné ?

ISABELLE.

Bon ! Qui le sait mieux que moi ! Si vous voulez, je vais la dessiner qu’il n’y manquera pas un trait. Une gorge, morbleu ! Plantée là... Bon ! C’est un marbre.

MONSIEUR BASSINET.

Ouf ! Quel peintre !

ISABELLE.

Je vous dis que vous ne sauriez faire une meilleure affaire.

MONSIEUR BASSINET.

Je vois bien qu’elle ne serait point mauvaise pour vous.

ISABELLE.

Elle a, par-dessus cela, une adresse à conduire une affaire de coeur qui ne se comprend pas. C’est un petit démon pour les tours d’esprit. Si elle est votre femme, elle aura des intrigues avec toute la terre, que vous ne vous en apercevrez non plus que si elle était à Rome et vous au Japon. Diable ! Une femme comme cela est un trésor pour le repos du ménage.

MONSIEUR BASSINET.

Et avec tous ces beaux talents-là, d’où vient qu’elle n’est pas mariée ? Voilà des qualités merveilleuses pour être femme.

ISABELLE.

62

Ne savez-vous pas les allures du monde et la malignité des rivaux ? Les uns disent qu’elle a des vapeurs ; les autres lui font faire un voyage : il y en a d’assez enragés qui lui font garder le lit cinq ou six mois pour une détorse... et... que sais-je, moi ! Cent autres contes que l’on va souffler aux oreilles d’un fiancé, qui ne manquent pas de rompre un mariage comme un verre ; et si, de tout cela, bien souvent il n’y en a pas la moitié de vrai.

MONSIEUR BASSINET.

Quand il n’y en aurait que le quart, c’est bien encore assez, de par tous les diables ! Une détorse !

ISABELLE.

Au moins, je veux être de vos amis ; et je prétends, quand vous serez marié, aller sans façon manger chez vous votre chapon.

MONSIEUR BASSINET.

Monsieur, vous me faites trop d’honneur ; mais je ne mange jamais de volaille. À ce que je vois, vous connaissez parfaitement la demoiselle en question ?

ISABELLE.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous sommes toujours ensemble, et si vous étiez discret, je vous apprendrais quelque chose sur son chapitre, que je suis sûr que vous ne savez pas.

MONSIEUR BASSINET.

Oh ! Vous pouvez tout dire, et compter sur ma discrétion. Vous savez que les médecins...

ISABELLE.

Je passe... (Mais il faut voir si personne ne nous entend.) Je passe toutes les nuits dans sa chambre.

MONSIEUR BASSINET.

Dans sa chambre ?

ISABELLE.

Dans sa chambre. Je vous dirai même... ; mais vous irez jaser.

MONSIEUR BASSINET.

Non, je me donne au diable.

ISABELLE.

Cette nuit, nous avons reposé tous deux sur le même chevet. Prenez vos mesures là-dessus.

MONSIEUR BASSINET.

Sur le même chevet ! Ensemble ?

ISABELLE.

Ensemble ; et cette nuit nous en ferons autant infailliblement. Elle ne saurait se coucher sans moi.

MONSIEUR BASSINET, à part.

Ah, ah ! Monsieur Brocantin, vous voulez donc m’en faire avaler !

ISABELLE.

Ce que je viens de vous dire là, au moins, ne doit point vous empêcher de conclure l’affaire. Un homme bien amoureux ne s’arrête pas à ces bagatelles-là.

MONSIEUR BASSINET.

Bon ! Voilà de belles badineries ! Je ne vois pas que rien presse encore de quitter la robe et le bonnet de médecine, pour me faire coiffer de mademoiselle Isabelle. Adieu, monsieur, jusqu’au revoir. Le ciel m’a assisté : voilà un jeune homme qui m’aime bien.

SCÈNE IV. §

ISABELLE, seule.

On ! Pardi, monsieur Bassinet, je crois que vos fumées d’amour pour Isabelle sont bien passées présentement. Depuis un quart d’heure que je fais l’homme, je ne suis pas mal scélérat.

Elle rentre.
Il y a ici des scènes italiennes.

SCÈNE V. Brocantin, Pierrot. §

PIERROT.

Tout franc, monsieur, je crains que vous n’ayez attendu trop tard à marier vos filles.

BROCANTIN.

Comment donc ! Serait-il arrivé quelque malheur dans ma famille ?

PIERROT.

Non, pas encore tout à fait ; mais, voyez-vous, monsieur, vous tournez trop à l’entour du pot. Diable ! Les filles sont de certains animaux équivoques...

BROCANTIN.

Que veux-tu donc dire avec tes animaux équivoques ?

PIERROT.

C’est-à-dire, monsieur... tant y a que, je m’entends bien. C’est comme des armes à feu ; ça tire quelquefois sans qu’on y pense.

BROCANTIN.

Ne te mets point en peine, Pierrot ; je suis sur le point d’en marier une, et je crois que je ferai affaire de l’aînée avec monsieur Bassinet.

PIERROT.

Qui ? Ce médecin ? Fi ! Votre fille n’est point le fait de ce vieux rhumatisme-là.

BROCANTIN.

63

Il m’a promis qu’il quitterait sa profession de médecin, si je voulais lui donner Isabelle, et qu’il se ferait troqueur.

PIERROT.

64

Hé ! Pardi, je le crois bien. On lui en sait grand gré, ma foi, de quitter son séné ; pour une fille drue comme Isabelle ! Tuchoux ! Si vous voulez me la bailler, je vous quitte, vous et vos chevaux, dès demain ; et si, je crois que je vous panse avec autant d’honneur qu’un médecin fait ses malades. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment ? Car, révérence parler, j’ai plus d’esprit que vous : vous ferez mieux, si je ne vous accommode pas, de la donner à quelque homme de condition, comme, par exemple, à un gentilhomme de robe.

BROCANTIN.

Te moques-tu, Pierrot ? Notre vacation est la plus jolie du monde ; nous voyons tout ce qu’il y a de gens de qualité ; il n’y a point de prince qui fasse la dépense que nous faisons ; nous changeons de meubles tous les jours ; on ne voit jamais chez nous la même chose, et notre cabinet est le rendez-vous de tous les fainéants de la ville.

PIERROT.

Et quelquefois aussi des fainéantes ; Car voyez vous, monsieur, les femmes ont toujours quelque pièce à troquer.

SCÈNE VI. Colombine, Brocantin, Pierrot. §

COLOMBINE, arrivant.

65

Mon papa, il y a là-bas une troupe de carêmes-prenants qui veulent entrer.

BROCANTIN.

Qu’on les renvoie ; je ne veux point...

COLOMBINE.

On dit que c’est l’ambassadeur du prince Tonquin des Curieux qui veut m’épouser.

PIERROT.

Oh ! Pardi, monsieur, les voilà.

SCÈNE VII. Arlequin, prince des Curieux, porté par quatre hommes dans une manière de panier ; Mezzetin en perroquet ; Brocantin, Pierrot, Colombine,Isabelle ; Suite du prince des Curieux. §

BROCANTIN, au perroquet.

Le prince des Curieux épouser ma fille ! Je suis bien obligé à son altesse tonquinoise.

À Pierrot.

Voyons un peu ce qu’il va dire : écoute.

Mezzetin caquette, et veut baiser Colombine.

COLOMBINE.

Ali ! Mon Dieu, la vilaine bête ! Pierrot, Pierrot, ne me quitte point ; j’ai peur.

PIERROT.

Oh ! Pardi, ne craignez rien avec moi ; il n’a qu’à venir. Ah, mademoiselle ! La jolie queue ! Perroquet mignon ; tôt, tôt, à déjeuner.

Mezzetin caquette.

BROCANTIN.

Quel diable de jargon ! Qu’est-ce donc qu’il dégoise là ?

Mezzetin chante.
10 Je suis fatigué, j’ai fait un grand voyage,
Pour vous demander Colombine en mariage.

COLOMBINE.

Moi ? Oh ! Je ne veux point épouser un perroquet.

MEZZETIN.

Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille, quelle fille ! Morguenne de vous ! Quelle fille êtes-vous ?

PIERROT.

Voilà l’ambassadeur du Pont-Neuf.

MEZZETIN.

Le friand morceau ! J’aurai bien du plaisir d’en faire une perroquette. Qu’elle est belle !

COLOMBINE.

Oh ! Vous vous moquez. J’ai ma soeur qui est bien plus jolie que moi ; et si vous aviez vu ma cousine Gogo, c’est tout autre chose.

Mezzetin chante.
Quel air de santé ! Vous avez la mine
66
Un jour de rester seule à la tontine...

COLOMBINE.

Oh ! Je ne veux jamais rester seule ; j’ai trop peur.

MEZZETIN.

67

Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille ! Quelle fille ! Morguenne de vous !...

, mettant la tête hors du panier, achève le couplet, en chantant.

Hé ! Dépêchez-vous.

Les violons jouent une entrée, pendant 1aquelle Arlequin sort de son panier et danse ; et après qu’il a dansé, il commence le discours qui suit.
68

Ce n’est pas sans raison que nos anciens modernes ont dit ingénieusement que le mariage était d’une très grande ressource pour de certaines gens, et que les aigrettes, dont quelques femmes galantes faisaient présent à leurs maris, étaient semblables aux dents, qui font du mal quand elles percent et nourrissent quand elles sont venues. Cela présupposé, voyons un peu le tendron qui est destiné pour mes plaisirs ; car vous ne voudriez pas me faire acheter chat en poche.

BROCANTIN.

Oh ! Avec moi, monsieur, point de surprise. Voilà mes deux filles ; vous n’avez qu’à choisir : c’est encore trop d’honneur pour le sang des Brocantins.

ARLEQUIN.

Oui, beau-père, je veux brocantiner avec vous ; et de peur de mal choisir, je les prendrai toutes deux.

Il se tourne vers Colombine.

Pour vous, petite blonde d’Égypte, levez le nez, regardez-moi fixement, marchez, trottez. Beau-père, n’y a-t-il rien à refaire à cette fille-là ?

BROCANTIN.

Oh ! Monsieur, je vous la garantis tout ce qu’on peut garantir une fille.

COLOMBINE.

69

Je me porte bien, et je n’ai jamais eu d’autre maladie qu’un mal d’aventure : mon pouce devint gros comme ma tête.

ARLEQUIN.

Diable ! Méchant mal. Les filles sont terriblement sujettes aux maux d’aventure ; mais l’enflure ne les prend pas toujours au pouce. Seriez-vous bien aise d’être ma femme ?

COLOMBINE.

Moi ! Votre femme ? Bon, bon ! Vous vous moquez : est-ce que je suis capable de cela ?

ARLEQUIN.

Malepeste ! Vous l’êtes de reste.

COLOMBINE.

Je vous avertis par avance que si je suis jamais mariée avec vous, je ne vous incommoderai point de toute la nuit ; car je suis la meilleure coucheuse du monde : je me trouve le matin comme je me suis mise le soir.

ARLEQUIN.

Tant mieux. Mais avant de passer outre, il est bon que je vous fasse part de quelques petits avis en vers, que j’ai faits pour servir de niveau à la femme qui tombera sous ma coupe. Écoutez bien ceci.

Il tousse.
PRIMO.
Celle qui m’engage sa foi
15 Sera, si cela se peut, sage ;
Elle doit se faire une loi
De demeurer dans son ménage,
Et de n’en sortir qu’avec moi,
En dépit du contraire usage.
20 Quand je vois revenir des femmes sans maris,
J’entends celles qui sont du plus galant étage,
Qui souvent loin du gîte ont passé plusieurs nuits,
Il me semble de voir un cheval de louage ;
Lorsqu’on le ramène au logis,
25 C’est un grand hasard s’il ne cloche ;
Et s’il ne boite pas tout bas,
Pour le moins, on trouve, en ce cas,
70
À coup sûr, quelque fer qui loche.
SECUNDO.
Dans ma maison il n’entrera,
30 De peur de maligne pratique ;
Aucun lévrier d’opéra,
Symphoniste, chanteur, ou suppôt de musique.
Item, point de maître à danser ;
Ce sont courtiers d’amour dont il faut se passer.
35 Ces gens-là se font trop de fête ;
Et, quelque soin que vous preniez,
Par leurs leçons, la femme en porte mieux les pieds,
Mais le mari plus mal la tête.

COLOMBINE.

Point de maître à danser ? Et quel mal font-ils aux maris ? Ils ne les touchent jamais. Je renoncerais plutôt au mariage. J’aime le mien presque autant qu’un mari.

ARLEQUIN.

71 72

C’est à cause de cela. Ces messieurs-là ne montrent pas toujours la courante et le menuet.

TERTIO.
Vous n’aurez près de vous que gens
40 Qui soient tout à fait nécessaires ;
Laquais au-dessous de douze ans,
Ou bien cochers sexagénaires.
Item, point de pensionnaires.
Ces oiseaux gras et bien nourris
45 Viennent souvent pondre en nos nids ;
Et, trouvant de plain-pied à parler de leurs flammes,
Ils se racquittent près des femmes
De ce qu’ils payent aux maris.
Que dites-vous à cela, la future ?

COLOMBINE.

Moi ? Je dis que je n’y entends rien. Qu’est-ce que c’est que de venir pondre dans nos nids ? Est-ce que l’on a des oeufs quand on est mariée ?

ARLEQUIN.

Non ; mais vous aurez des poulets. Je vous expliquerai tout cela quand vous serez ma femme. Voyons le reste.

QUARTO et ULTIMO.
50 Qui voudra se mettre en famille,
Qu’il prenne garde que jamais
73
Il ne s’engaigne d’une Agnès ;
C’est une méchante chenille.
Il en est bien souvent de ces sortes de filles,
55 Ainsi que de ces oeufs qu’on achète pour frais :
On a beau les mirer de près,
Dès qu’on en casse les coquilles,
On en voit sortir les poulets.

SCÈNE VIII. Arlequin, Mezzetin, Brocantin, Pierrot, Colombine, Isabelle, M. Bassinet, Suite du Prince des Curieux. §

BROCANTIN.

Il a ma foi raison. Çà, monsieur... Mais voici monsieur Bassinet fort à propos.

MONSIEUR BASSINET.

Parbleu, je suis ravi de trouver ici tout le inonde en joie. Apparemment que vous disposez le bal pour notre mariage ?

BROCANTIN.

Oh, monsieur Bassinet ! Vous venez le plus à propos du monde ; nous ferons d’une pierre deux coups. Voilà ma fille Isabelle qui vous attend pour vous donner la main.

ARLEQUIN.

Est-ce que vous prétendez donner votre fille à ce scorpion ? Fi ! Ne faites point cette affaire-là.

BROCANTIN.

Vous moquez-vous ? C’est un médecin très riche.

ARLEQUIN.

Un médecin ? Je m’en doutais bien, car j’ai eu envie de faire une selle en le voyant. Mais cet homme-là ne vaut rien pour le mariage : tenez, vous voyez bien que sa barbe ne tient point ; ce sont deux moustaches postiches.

Il lui arrache les poils de la barbe.

MONSIEUR BASSINET.

Que le diable vous emporte ! Quelle peste de cérémonie !

ARLEQUIN.

Il y a encore pis que cela ; cet homme sera pendu avant qu’il soit vingt-quatre heures. Voyez cette mine patibulaire.

BROCANTIN.

Pendu ! Et comment connaissez-vous cela ?

ARLEQUIN.

74

Par le moyen des astres, et par les règles de la métoposcopie. Je n’y manque jamais, à une heure près ; et, si vous voulez, je vous dirai quand vous le serez.

BROCANTIN.

Cela étant, je vais le congédier. Monsieur Bassinet, vous voyez bien ma fille : touchez là ; vous n’en croquerez que d’une dent, et je ne veux point de gendre dont la barbe ne tient point.

ARLEQUIN.

Ni moi d’un beau-frère qui postule après une cravate de chanvre.

MONSIEUR BASSINET.

75

Ni moi d’une fille qui a eu des détorses de neuf mois. Allez, vieux radoteur, aux Petites-Maisons, avec votre chienlit. Je venais ici pour vous dire que je ne voulais point de la fille d’un fou, et qui passe toutes les nuits avec des godelureaux. Fi, la vilaine !

ARLEQUIN.

Adieu, adieu ; bon voyage, mon ami : à la Grève, à la Grève.

À Isabelle.
76

Consolez-vous, la belle, je vais vous présenter un époux qui vaudra cette vilaine égoutture de bassin. Tenez, beau- père...

Montrant Octave qui est déguisé.

Ce sera là votre second gendre ; c’est un grand seigneur de mon pays.

ISABELLE.

Ah, ciel ! C’est Octave !

Octave lui fait un compliment en italien.

BROCANTIN.

Qu’est-ce qu’il jargonne là ?

ARLEQUIN.

C’est un compliment tonquinois. Il dit qu’elle est une étoile resplendissante de perfection, et que, si la queue de son manteau était plus longue, il la prendrait pour une comète.

Isabelle répond en italien au compliment d’Octave.

BROCANTIN.

Quoi ! Ma fille sait déjà le tonquinois ?

ARLEQUIN.

Bon ! C’est une langue qui s’apprend par infusion ; et s’il vous épousait, vous sauriez le tonquinois dans deux heures.

BROCANTIN.

Puisque cela est ainsi, je veux bien faire le mariage d’Isabelle ; mais dites-moi auparavant, est-il curieux ?

ARLEQUIN.

Bon ! C’est le Dautel du pays ; il troque des nippes à tous moments, et je vous réponds qu’avant qu’il soit deux jours, il aura troqué sa femme. Je m’en vais vous faire voir toutes mes curiosités, et l’équipage de ma future.

Arlequin fait un signal ; le fond du théâtre s’ouvre, et il paraît un cabinet rempli de tableaux de Téniers, figurés par des personnages naturels.

BROCANTIN.

Voilà qui est très beau. Ces tableaux-là sont tous originaux.

ARLEQUIN.

Vous l’avez dit. Et ce gros singe-là, comment le trouvez-vous ?

Il lui fait remarquer un singe qui est dans un des tableaux.

BROCANTIN.

Joli, ma foi ! On dirait qu’il me regarde.

ARLEQUIN.

Cela pourrait être ; car il vous ressemble comme deux gouttes d’eau, et vous savez que la ressemblance engendre l’amitié. Mais il faut vous détromper. Vous avez cru que c’étaient là des tableaux véritables ?

BROCANTIN.

Assurément, et je le crois encore.

ARLEQUIN.

Et c’est ce qui vous trompe. Tout cela ne tient que par le moyen d’un ressort que je vais toucher, et vous verrez que toutes ces figures prendront mouvement.

Arlequin s’approche de l’un des côtés du cabinet, et frappant sur une table, toutes les figures qui sont représentées dans les tableaux en sortent en chantant, dansant et jouant de divers instruments. Pasquariel, en singe, fait plusieurs sauts périlleux ; Brocantin le regarde avec admiration et Arlequin lui dit :

Voyez-vous bien ce singe ? Il accompagne de la guitare on ne peut pas mieux. Je m’en vais vous le faire voir.

Au singe.

Quiribirichibi ?

Le singe répond en faisant une grimace, et en même temps se jette sur une guitare qu’un homme de la suite d’Arlequin a entre les mains.

ARLEQUIN, à Brocantin.

Avez-vous entendu ce qu’il a dit ?

BROCANTIN.

Non. Est-ce que j’entends le langage des singes, moi ?

ARLEQUIN.

Vous avez pourtant la physionomie d’une guenon. Il dit qu’il va prendre sa guitare. La voilà ; écoutez.

MEZZETIN, habillé en Flamand, une pipe au chapeau, tenant un pot à bière d’une main, et un grand verre de l’autre, chante l’air qui suit, et le singe accompagne de la guitare.

Pata, pata, pata, pon,
60 Amis, je m’en vais à la guerre ;
J’ai pour épée un flacon,
Et pour mousquet un grand verre.
La santé du roi,
Porte-la-moi :
65 Dépêche-toi ;
Car je suis mort, si je ne bois.
Au son de cet instrument,
Je sens que mon coeur se réveille ;
Il faut, pour être content,
70 Toujours la pipe et la bouteille.
La santé du roi,
Porte-la-moi :
Dépêche-toi ;
Car je suis mort, si je ne bois.