LE VASSAL GENEREUX
POEME TRAGI-COMIQUE

PAR MONSIEUR DE SCUDERY.

A PARIS,
Chez AUGUSTIN COURBE, Imprimeur et
Libraire de Monsieur frere du Roy, dans la
petite Salle du Palais, à la Palme.
M. DC. XXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY

Édition critique établie dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2007).

Introduction §

Scudéry fut un grand créateur de tragi-comédies1. Né en 1601, il a vingt huit ans quand il quitte l’armée pour se consacrer à une activité littéraire, certainement en 1629, et déjà trente ans quand il écrit Le Vassal généreux qui est pourtant une pièce de première « jeunesse ».

Le Vassal généreux a probablement été composé entre 1631 et 1632, et représenté en 1632-1633 par la troupe de Mondory. C’est la troisième pièce de Scudéry, et sa troisième tragi-comédie, genre que l’auteur affectionne tout particulièrement, qu’il délaissera avec La Mort de César et Didon, ses deux seules tragédies, mais auquel il reviendra avec L’Amant libéral et qu’il n’abandonnera plus de toute sa carrière et jusqu’à sa dernière pièce, Arminius. La même année 1632, l’auteur écrit La Comédie des comédiens. Mais Le Vassal généreux sera seulement la septième pièce à être éditée. En effet le privilège du roi date du onze août 1635 et l’achevé d’imprimé du premier septembre 1635, c’est-à-dire trois ans après sa représentation et la même année que Le Prince déguisé. La création de La Mort de César date également de 1635. H. C. Lancaster écrit qu’« on sait bien que souvent plus de trois ans se passaient entre la première représentation d’une pièce et son impression2 ». Le succès de la pièce a été, selon l’auteur, le même que pour Le Trompeur puny ; c’est ce qu’il écrit dans la préface d’Arminius :

LIGDAMON, que je fis en sortant du Regiment des Gardes, et dans ma premiere jeunesse, eut un succez qui surpassa mes esperances, (...) ; je fis apres LE TROMPEUR PUNY : et comme les bonheurs sont enchainez, (...), ce second Ouvrage, eut le mesme succez du premier. LE VASSAL GENEREUX vint ensuite, qui marchant sur les mesmes traces, arriva encor à la mesme fin3.

L’action de la pièce se déroule dans la Gaule du Ve siècle, pendant le règne des Francs. L’argument de cette tragi-comédie romanesque est assez simple : le héros Théandre aime l’héroïne Rosilée et en est aimé, mais elle est également aimée du prince Lucidan qu’elle n’aime évidemment pas. Cette situation amoureuse relativement simple et conventionnelle, est compliquée par la fidélité que le héros voue à son suzerain.

Les jugements concernant Le Vassal généreux ont été très sévères. C’est ainsi que Charles-Louis Livet, dans la seconde moitié du XIXe siècle, écrit dans Précieuses et précieux que

Le Vassal généreux qui parut au théâtre un an après Le Trompeur puny, ne mérite pas davantage de nous arrêter. Nous remarquerons seulement qu’il la fit précéder, quand il la publia, en 1636, d’une dédicace à mademoiselle de Rambouillet4.

Eveline Dutertre nous dit que c’est « une mauvaise pièce parce qu’elle est sans intérêt dramatique » et qu’elle « manque de vérité humaine ». Il apparaît donc difficile de la défendre. Néanmoins cette pièce, même si elle n’est pas la meilleure parmi celles que Scudéry ait écrites, si elle n’a pas la poésie discrète et « juvénile5 » du Prince déguisé, n’en reste pas moins intéressante, parce que l’auteur y fait des innovations qui deviendront par la suite des constantes de son écriture. Mais aussi parce qu’elle est composée en 1632, à l’heure de gloire qu’a connu le genre et à la lisière entre le tout irrégulier et la volonté d’unifier, sinon la pièce tout du moins l’action comme l’écrit Roger Guichemerre6. Enfin, Le Vassal généreux est surtout une pièce que l’auteur a voulue pleine de charme et de galanterie, et c’est finalement cet univers charmant et délicat des amours des amants qui touche aujourd’hui le lecteur. Mais au-delà du texte lui-même, l’attrait de cette tragi-comédie réside dans tout ce qui l’environne. Il y a bien sûr l’intertexte qui nous conduit à L’Astrée et aux Amours tragiques de Pyrame et Thisbé, mais aussi l’entourage de l’écrivain où l’on sent déjà l’influence du Cardinal de Richelieu dans le versant politique de la pièce ou encore le rayonnement du salon de Rambouillet dans l’aspect galant de sa poésie. Pour toutes ces raisons, Le Vassal généreux est un extraordinaire témoignage des bouleversements qui ont agité le Grand Siècle, bouleversements littéraires bien sûr, mais aussi culturels et politiques.

L’œuvre et la source : L’Astrée §

Comme il l’avait fait pour ses deux premières pièces, Ligdamon et Lidias et Le Trompeur puni, Scudéry s’est inspiré de L’Astrée pour écrire son Vassal généreux. Il s’est attaché à l’Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte7 et à la Suite de l’histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte8 qui se trouvent respectivement au Livre XII de la troisième partie et au Livre III de la cinquième partie de L’Astrée. Il s’agit donc d’une source romanesque, conformément à la plus grande partie des tragi-comédies, comme il est suggéré à travers les paroles d’Artésie :

Chacun juge à part soy qu’aujourd’huy les Amans,
Ne s’habillent ainsi que dans les Romans :
Aussi vostre avanture est si fort pitoyable,
Que trop d’accidents vrais la rendent incroyable (v.1121 à 1124).

Nous nous trouvons donc bien en présence d’une tragi-comédie d’aventures qui exploite les ressorts romanesques de sa source.

Il s’agit, dans ce passage de L’Astrée, du récit des aventures de Clidaman, le fils de la nymphe Amasis qui règne sur le Forez et le frère de Galathée. C’est le chevalier Adamas qui le leur raconte. Il a été commandé auprès de la nymphe après la mort de Clidaman.

Scudéry ne s’est intéressé qu’à l’histoire de Childéric qui lui offrait une belle intrigue d’amour contrarié par la jalousie d’un prince. La pièce a donc une source narrative, ce qui a nécessité une adaptation du genre romanesque à l’esthétique théâtrale.

Les emprunts à la source ont été très nombreux, et Scudéry est resté fidèle à L’Astrée jusque dans les moindres détails. Mais pour satisfaire aux exigences de la concentration dramatique, il a dû modifier et supprimer de nombreux événements. Enfin, ce sont bien ses originalités qui sont les plus frappantes parce qu’elles représentent de réelles innovations dans son écriture et qu’il y recourra sans cesse par la suite. Les rapports de l’œuvre à la source sont donc ambigus et oscillent constamment entre parfaite fidélité et transformation. Ces deux lignes de conduite dans l’adaptation du passage de L’Astrée sont souvent inextricables et ne peuvent s’étudier que conjointement.

L’importance considérable des emprunts à la source §

Il convient toutefois de s’attarder sur la nature et la quantité des emprunts que Scudéry a faits à sa source dans la mesure où ils constituent une véritable ligne directrice dans l’adaptation de L’Astrée. Scudéry trouvait en effet dans ce passage tous les éléments nécessaires à l’écriture de sa pièce. Il est donc resté fidèle à la ligne générale de l’Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte et à la Suite de l’histoire. La fidélité de l’auteur dans l’adaptation est ici étonnante. On la retrouve tant au niveau de la trame principale, des personnages et des lieux, qu’au niveau des scènes jusque dans leurs moindres détails, et, chose plus frappante encore, au niveau du texte lui-même auquel Scudéry a emprunté de nombreuses expressions.

Scudéry a trouvé non seulement dans sa source l’argument de sa pièce, mais également une trame principale, idéale pour l’écriture d’une tragi-comédie. Il y est donc resté fidèle, ainsi qu’aux multiples événements qui lui permettaient d’écrire une tragi-comédie d’aventures propre à satisfaire au goût du public pour les intrigues romanesques. Au commencement, il y a l’amour des deux héros : Silviane et Andrimarte dans L’Astrée, Théandre et Rosilée dans Le Vassal généreux. Cet amour contrarie le prince, qui s’est épris de l’héroïne, et va entraîner sa jalousie. C’est ainsi qu’il accepte d’adouber son rival afin de l’éloigner de la jeune femme. Le roi, averti de l’attitude coupable de son fils, le réprimande grandement dans une entrevue. Le roi meurt et le prince monte alors sur le trône où, encouragé par les flatteurs dans L’Astrée et par Philidaspe dans Le Vassal généreux, il se livre à des exactions afin d’obtenir l’héroïne. Dans les deux œuvres, il envoie le héros à Reims auprès de la reine sous un faux prétexte. Mais cela ne suffit pas à laisser la jeune femme totalement isolée puisque celle-ci, avec l’aide de la femme de l’écuyer, se déguise et s’enfuit. Pendant ce temps, le peuple informé et mécontent de son roi, le destitue. Il s’ensuit une retraite du suzerain. Les amants se retrouvent. Quant au roi déchu, un fidèle chevalier : Guyemants dans L’Astrée et Théandre lui-même dans Le Vassal généreux, lui promet qu’il lui rendra son trône.

La trame de l’histoire écrite par Honoré d’Urfé a donc été totalement suivie par le dramaturge.

Les personnages sont également tous conformes à ceux présents dans la source9. La tragi-comédie met généralement en scène des personnages de haut rang, c’est ainsi que l’on retrouve la famille royale composée du roi, de la reine et du prince respectivement Androphile, Glacitide et Lucidan dans la pièce et Mérovée, Méthine et Childéric dans le roman. Le roi et la reine règnent sur les Gaules et le prince sur les Francs. Vient ensuite l’héroïne, Silviane dans la source et Rosilée dans Le Vassal généreux, qui est la petite fille du duc de la Gaule Armorique. Seul le héros n’est pas de sang royal parmi les protagonistes. Mais il est tout de même seigneur franc et il est fait chevalier très tôt dans l’action. Il y a enfin les quatre princes gaulois que sont Rosimar, Ménocrite, Orchomène et Lucidame dans la pièce et qui sont nommés « seigneurs » et « grands de l’Etat » dans L’Astrée. La scène est donc remplie de personnages nobles qui se trouvaient déjà dans le roman. Les personnages secondaires existaient aussi et Scudéry les a tous repris. C’est ainsi que le bon conseiller Lindorante a été inspiré par les trois fidèles chevaliers de Childéric : Clidaman, Guyemants et Lindamor, et quant au perfide conseiller Philidaspe, il est une création de l’auteur faite à partir des « flatteurs » de L’Astrée. Enfin le couple formé par l’écuyer du héros et par sa femme constitue également une reprise de la source. Scudéry les nomme Périntor et Artésie là où l’auteur de L’Astrée appelait l’écuyer Andrénic et ne donnait pas de nom à sa femme. Tout l’éventail des personnages présents dans Le Vassal généreux a donc été entièrement inspiré de la source. L’auteur s’est contenté de les reprendre.

De même, la multitude des lieux principaux où se déroule l’action dans la source sont repris par Scudéry dans sa pièce. L’action se situe entre Paris et les abords de Reims, donc entre Paris et la Champagne. La pièce compte au moins cinq lieux distincts, voire six si l’on considère que le « Temple Stime » où se passe la totalité de l’acte V est différent de celui dans lequel a eu lieu la cérémonie d’adoubement du héros. Il y a tout d’abord un ensemble de lieux qui se situe à Paris. Ils sont au nombre de trois et ce sont le palais, le temple et la maison de l’écuyer. Dans L’Astrée, le narrateur nous indique que l’action se déroule en effet à Paris :

la royne Methine, selon sa coustume, s’alla promener le long des rivages de la Seine, car en ce temps là, elle demeuroit le plus souvent dans Paris (...)10.

C’est aussi dans la maison de l’écuyer que l’héroïne se réfugie, et l’on suppose que la cérémonie d’adoubement a bien lieu dans un temple. Le second ensemble de lieux situe l’action en Champagne où l’on retrouve le château d’Argail qui se trouve entre Paris et Reims, et le bois où les amants sont réunis. Ce dernier doit se trouver à la périphérie du château de la reine puisque Théandre et Périntor vont s’y promener11 alors qu’ils sont auprès de la reine et que Théandre vient d’avoir une entrevue avec celle-ci12. L’Astrée aussi situe bien l’autre ensemble des lieux en Champagne puisqu’il nous y est dit que la reine : « s’estoit retirée pour lors en la ville des Remois13 (...) ». Tous les lieux principaux de l’action de l’Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte sont donc bien présents dans la pièce.

Enfin quasiment toutes les scènes de la pièce sont puisées dans la source14, excepté les deux scènes de l’acte V. L’échange des gages d’amour, l’épisode du portrait, la cérémonie d’adoubement, l’entrevue du prince avec le roi, l’envoi du héros à Reims, la destitution du roi, le déguisement de l’héroïne, les retrouvailles des amants dans le bois, toutes ces scènes étaient présentes dans la source. La reprise de ces scènes va parfois jusque dans les moindres détails comme pendant la scène I, 1 où les amants s’échangent leurs gages. Rosilée donne une bague à Théandre qui lui remet un mouchoir sur lequel il verse son sang après s’être piqué le doigt. Dans L’Astrée, Andrimarte le faisait déjà : « s’en piqua de sorte le doigt, où il avoit mis la bague, / qu’il ensanglanta le mouchoir en plusieurs lieux15 ». Il en va de même pour de nombreuses autres scènes.

On peut donc dire que l’auteur trouvait bien dans ce passage de L’Astrée tous les éléments de base pour son intrigue.

Mais ce qui est le plus frappant, ce sont les expressions que l’auteur a empruntées très fidèlement à la source jusque. Elles sont très nombreuses et nous n’en relèverons ici que quelques-unes parmi les plus notables16.

L’aveu d’amour de Rosilée à la première scène reprend point par point la gradation en quatre temps de l’aveu de Silviane à Andrimarte dans L’Astrée. Ainsi, alors que Silviane disait à Andrimarte : « j’ayme Andrimarte autant que son amitié m’y oblige17 », Scudéry fait dire à Rosilée : « J’aime Théandre autant que son amour m’oblige » (v. 78). Et devant l’impatience de son amant, Silviane poursuivait : « J’ayme, (...), Andrimarte autant que je dois18 » et de même Rosilée ajoute : « J’aime encor Théandre autant que je le dois » (v. 84). Silviane finissait par avouer : « J’ayme, (...), Andrimarte autant qu’il m’ayme19 », et Rosilée dit : « J’aime Théandre aussi bien comme il aime » (v. 86). Scudéry reprend enfin la fin de cet aveu qui était couronné par cette confidence de Silviane : « J’ayme Andrimarte plus qu’il ne m’ayme20 », en faisant ajouter à Rosilée : « Je veux qu’il sçache encor que j’aime plus que luy » (v. 88).

Nous retrouvons dans les deux œuvres l’anaphore de « j’aime » et la gradation dans la comparaison qui va de l’égalité à la supériorité. Les deux héroïnes, devant les suppliques de leurs amants, finissent par annoncer la supériorité de leur amour. Que ce soit dans L’Astrée, roman galant et pastoral, ou dans Le Vassal généreux, il y a la même poésie galante marquée par un discours amoureux très développé. Les exemples sont encore nombreux qui signalent les emprunts textuels dont Scudéry a usés, comme à la scène I, 2 où Lucidan, pour montrer à Rosilée le portrait qu’il a fait faire d’elle en cachette, dit à l’héroïne : « Reine de mon esprit vous avez une sœur » (v. 224), ce qui est une reprise directe de ce que Childéric disait à Silviane :

Belle Silviane, je vous apporte une nouvelle que

peut-estre vous ne sçavez pas : c’est que vous pensez

estre seule fille de vostre mere, et toutesfois vous avez

une soeur21.

Les emprunts textuels restituent donc le texte de L’Astrée et montrent une fois de plus combien Scudéry a suivi sa source jusque dans ses moindres détails.

La fidélité du dramaturge à l’Histoire constitue donc bien une ligne directrice dans l’adaptation de ce passage de L’Astrée. Elle a été rendue possible parce que Scudéry avait pour dessein d’écrire une tragi-comédie qui seule était apte à admettre les débordements de la narration et les irrégularités qui en découlent. Mais l’adaptation au théâtre a néanmoins amené l’auteur a procéder à des transformations qui l’ont parfois poussé à s’écarter de son modèle. Toutefois et malgré ces modifications, dont certaines sont d’une importance capitale, l’on peut dire que l’adaptation du passage de L’Astrée se règle avant tout sur une étonnante fidélité de l’auteur, comme le souligne Eveline Dutertre qui écrit que « rarement Scudéry a fait autant d’emprunts à ses sources que lorsqu’il écrit Le Vassal généreux ».

La contrainte de la concentration dramatique §

C’est certainement celle-ci qui a guidé le plus grand nombre des transformations. Car si le genre de la tragi-comédie permettait à l’auteur de reprendre le schéma général du passage, et avec lui toutes les irrégularités que comprend une œuvre romanesque pour une adaptation au théâtre, néanmoins l’unité certaine de l’action était incontournable. Il s’agissait pour Scudéry de centrer les événements autour de l’action principale qui est l’amour des amants et des deux fils secondaires que sont la fidélité du héros pour son roi et l’amour du roi pour l’héroïne déjà fiancée à son vassal.

Deux facteurs essentiels expliquent ce fait. Le premier tient au moment de la composition du Vassal généreux. Elle date de 1632, année que Roger Guichemerre22 note comme étant celle d’un mouvement naissant qui tend à emmener les tragi-comédies vers une unité de l’action qu’elles n’avaient pratiquement jamais eue jusqu’alors. Le second tient à la dramaturgie de l’auteur qui a toujours montré le souci de respecter cette règle. C’est pour éviter l’éparpillement de l’intrigue et pour donner plus de dynamisme et de rythme à la pièce qu’il a transformé un grand nombre d’éléments tout en prenant soin de rester le plus fidèle possible à sa source.

C’est ainsi que Scudéry a procédé à des suppressions d’événements pour des raisons diverses mais qui touchent toutes à ce souci d’unifier l’action. Tous les déplacements du héros, très longs dans la source, ont été supprimés, sauf celui qui le conduisait à Reims auprès de la reine et qui permettait à Lucidan de tenter d’enlever Rosilée. Andrimarte partait six ans servir dans les armées du roi et accomplir des exploits après avoir été adoubé, afin d’être digne d’épouser Silviane. Mais dans Le Vassal généreux, Théandre n’a pas besoin de se couvrir de gloire et mérite déjà Rosilée quand il est fait chevalier comme le dit la reine : « Ouy, je vous le permets, Theandre le merite » (v. 323).

De même, après avoir demandé Silviane en grâce à la reine, le grand-père de la jeune fille conviait Andrimarte auprès de lui. Cet intervalle de quelques mois ne se retrouve pas dans la pièce où l’héroïne est orpheline et confiée aux soins du roi à qui incombe donc la décision d’unir les deux amants et qui accepte. Tous ces intervalles, inutiles pour l’action ont été supprimés parce qu’ils représentaient des fils secondaires multiples qui ne se seraient pas liés à l’action principale.

C’est pour cette même raison que l’auteur n’a pas repris les événements qui mettaient en scène les personnages de Clidaman, de Lindamor et de Guyemants. Ils étaient tous les trois liés au prince Childéric et non pas aux héros, ce qui aurait introduit un autre fil secondaire sans rapport avec les premiers. Enfin l’histoire de la rencontre des amants a subi le même sort puisque rien n’est dit dans la pièce qui permette de reconstituer la naissance de leur amour. Il en va encore de même pour la cérémonie du mariage qui n’apparaît pas dans la pièce où aucune allusion n’y est faite. Scudéry a encore supprimé le passage pendant lequel, dans L’Astrée, l’héroïne travestie et en fuite à travers la campagne rencontrait une troupe de chevalier, il en va de même de l’emprisonnement des amants qui intervenait juste après leurs retrouvailles. Cet emprisonnement injuste, dû à une méprise, trouvait une issue grâce à l’intervention de la reine. L’auteur a encore supprimé l’histoire de Cléosidor, le personnage que l’on accuse Andrimarte d’avoir assassiné. Ces suppressions ont concouru à réduire le passage où l’héroïne est travestie. En effet Rosilée n’apparaît déguisée en chevalier qu’aux trois dernières scènes, relativement brèves, de l’acte IV.

Tous ces éléments absents du Vassal généreux concourent à donner à la pièce une unité qu’elle n’aurait pas eue sans cela puisque l’action se trouve resserrée autour du couple des amants et de la personne du roi. Cela confère en outre à la pièce un rythme plus rapide et lui évite de s’attarder sur des événements secondaires. La pièce y trouve ainsi sa cohérence interne.

Cet effort de concentration dramatique a également obligé l’auteur à réduire l’étendue de certains passages de l’Histoire.

La durée de la retraite de Childéric à Thuringe chez le duc Bassin, qui commence après l’enlèvement manqué de Silviane et avec sa destitution, a été considérablement réduite par Scudéry. Lucidan amené à fuir se retire dans la forêt où il entame une retraite, retraite qui s’achève presque immédiatement puisqu’il retrouve précisément dans ce bois les amants qui le pardonnent. Dans L’Astrée, on n’assistait jamais à la fin de la retraite de Childéric. Elle a donc été considérablement réduite et transférée de Thuringe à la Champagne, ce qui a permis au dramaturge de faire se rencontrer les personnages. On peut dire que de cette manière l’auteur préparait le dénouement qui se solde par le pardon des amants et le repentir du traître. C’est cette péripétie qui a rendu possible la réduction de l’action, en même temps qu’elle offrait le loisir à Scudéry de mettre à profit son innovation concernant justement le repentir miraculeux du traître. C’est encore ce qui se produit pour la scène qui représente la farce jouée par l’héroïne travestie, à son amant. Dans L’Astrée, la scène était longuement développée et Silviane déguisée en chevalier faisait croire à Andrimarte qu’elle s’était suicidée après avoir été obtenue de force par le roi. Rien de tout cela n’est présent dans Le Vassal généreux où la farce a été remplacée par deux choses. D’une part, par un discours sur le travestissement entre Rosilée et Artésie, à la scène IV, 3, et d’autre part, par l’amorce d’un duel entre les amants. Eveline Dutertre écrit à propos de cette scène que : « dans L’Astrée, Silviane s’amuse trop longtemps aux dépens d’Andrimarte en lui racontant que le Prince a déshonoré sa fiancée. Scudéry a supprimé cette plaisanterie d’un goût douteux23. » Elle présente en outre une innovation de l’auteur qui est l’amorce du duel à laquelle il recourra sans cesse par la suite, notamment dans Le Prince déguisé où à la dernière scène les deux amants se battent en duel chacun croyant défendre l’autre24. On le voit, ici, la transformation du passage de L’Astrée est non seulement motivée par la volonté d’abréger des scènes qui auraient été trop longues mais aussi par les aspirations de l’auteur qui crée une situation qui deviendra systématique dans son écriture par la suite. C’est, enfin, le cas de la première scène où l’auteur concentre trois passages distincts de L’Astrée qui sont la déclaration d’amour d’Andrimarte, puis celle de Silviane et enfin l’échange des gages d’amour. Tous ces événements réunis au sein d’une même scène, résument ainsi l’histoire des amours des héros. Cette concentration a certainement été motivée par la volonté de l’auteur d’accélérer le mouvement de sa pièce.

Les réductions de ces passages ont donc permis à l’auteur d’accélérer le rythme de l’action, de centrer l’intrigue sur les personnages principaux, notamment dans le cas de la retraite de Childéric, et de mettre en œuvre les innovations que sont le duel des amants et le retournement psychologique du traître qui amène à son repentir.

La concentration dramatique était donc une contrainte qui devait servir l’unité de l’action et accélérer le rythme de son déroulement. Scudéry a éliminé tous les événements éloignés ou qui auraient compliqué et encombré l’action. De même, la réduction d’événements présents dans L’Astrée a permis à l’auteur de donner beaucoup plus de rapidité à sa pièce, autre contrainte théâtrale nécessaire puisque la représentation doit constamment tenir l’attention du spectateur en attente d’une nouvelle péripétie.

La caractérisation des personnages §

Toutes les transformations qui concernent les personnages sont directement liées d’une part, à la contrainte de la concentration dramatique, et d’autre part, à la thématique de la générosité qui couvre tout Le Vassal généreux. Scudéry a dû caractériser ses personnages différemment du modèle que lui proposait L’Astrée afin de servir l’action propre de sa pièce, tout en se montrant toujours aussi soucieux de suivre sa source.

L’auteur a d’abord eu recours à des compilations de personnages.

Le cas le plus notable et le plus important pour l’action concerne celui de Théandre qui ne compile, en effet, pas moins de trois personnages présents dans L’Astrée, à des degrés plus ou moins grands dans la fidélité de l’adaptation de leurs caractères. Théandre est bien sûr le pendant du héros Andrimarte qui lui confère l’image de l’amoureux idéal, parfaitement soumis à sa dame et dont la fidélité est sans égale. Mais il reprend aussi, sinon les qualités, tout du moins le rôle majeur de Guyemants qui, dans L’Astrée, jurait à son roi déchu qu’il oeuvrerait pour son rétablissement. Ce dernier permet à Théandre d’avoir, en outre, la dimension du héros généreux. Théandre est donc plus fidèle à son roi que ne l’était Andrimarte envers Childéric. En effet, dans la Suite de l’histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte, on apprend que Guyemants fait son possible pour restituer son roi, tandis que les amants se retrouvent et qu’Andrimarte accepte de pardonner Childéric tant il est ému par les larmes de la reine, avant de repartir sur ses nouvelles terres avec Silviane. Dans Le Vassal généreux, c’est Théandre qui rend son trône à Lucidan. Jamais il ne montre le moindre geste de révolte contre son roi, même lorsqu’il se trouve auprès de la reine et qu’il craint pour Rosilée restée seule à Paris et à la merci de Childéric. Et même les raisons de Périntor n’arrivent pas à le convaincre de rentrer sur Paris. Enfin Scudéry a utilisé le personnage de Gilon que la noblesse a élu roi après avoir destitué Childéric. Théandre est lui aussi élu roi à la première scène de l’acte V, ce qui achève de parfaire la générosité de Théandre qui acceptera son propre couronnement pour le rendre dès la fin de la scène à Lucidan. La compilation des personnages d’Andrimarte, de Guyemants et de Gilon a permis à l’auteur de rendre Théandre le plus parfait possible. Il est l’image du héros comme on le trouve souvent dans le théâtre de la première moitié du XVIIe siècle25. Il est couvert de gloire, grand seigneur, malheureux parce qu’il craint qu’on ne lui enlève son amour, c’est de plus un héros prodigué qui apparaît tout au long de la pièce. Théandre est donc le type même du héros propre à inspirer la pitié et à émouvoir le spectateur. Ce genre de personnage peut se révéler passif dans la mesure où il accepte les caprices du destin qui s’abattent sur lui. C’est précisément ce qui a fait dire à Eveline Dutertre que le personnage était d’une « écœurante fadeur » qui n’était pas « compatible avec la virilité du caractère ». Le jugement est sévère et prend surtout en compte les multiples acceptations des injustices dont il est victime tout au long de la pièce. Car pour le reste, le personnage est parfaitement conforme au modèle du héros galant tel qu’on peut le trouver dans L’Astrée à travers le personnage de Céladon. Ce type de personnage apparaît évidemment avec plus de fadeur que ceux qui sont beaucoup plus complexes et contradictoires, mais il confère une grande poésie galante et permet de larges développements du discours amoureux.

Scudéry a également eu recours à la compilation pour l’élaboration du personnage de Lindorante, rendue difficile par la suppression des aventures des trois chevaliers Clidaman, Lindamor et Guyemants. Ces trois personnages étaient de fidèles serviteurs de Childéric. Scudéry est resté conforme à cette image et a même repris le modèle de sacrifice que lui offrait Clidaman qui, succombant à ses blessures après avoir fait rempart de son corps pour sauver son roi de la révolte populaire, meurt en jurant fidélité à Childéric. Lindorante aussi se sacrifie devant l’avancée du peuple, afin de permettre à Lucidan de se réfugier dans son palais26. Lui aussi meurt en jurant une loyauté infinie à son roi et en ayant comme seul reproche à lui faire que d’avoir suivi les conseils flatteurs du perfide Philidaspe et non pas les siens qui étaient ceux de la raison et de l’équité. Scudéry trouvait dans la source l’image du fidèle auquel il a conféré, en outre, le rôle du confident et du conseiller tout à fait traditionnel, c’est-à-dire parfaitement dévoué à son maître.

Outre ces compilations, on assiste à des transferts où l’auteur attribue un rôle ou une fonction à un personnage qui ne l’avait pas dans la source.

C’est le cas pour le personnage de la reine à qui Scudéry attribue des paroles qui étaient prononcées par l’héroïne dans L’Astrée. En effet, Silviane y mettait en garde Andrimarte, avant son départ pour Reims, contre la ruse de Childéric qui l’y envoyait afin de l’éloigner d’elle. Dans Le Vassal généreux, c’est la reine elle-même qui s’en charge alors que Théandre se trouve déjà auprès d’elle27. Elle lui confie ses craintes concernant l’avenir du jeune roi sous l’influence de Philidaspe. Cette modification permettait deux choses à l’auteur. La première concerne la représentation de l’autorité royale sur la scène. Celle-ci était inexistante depuis la mort du roi Androphile, puisque Lucidan se montrait inapte à assumer sa condition. La reine Glacitide était donc seule à pouvoir représenter l’autorité royale. Elle apparaît quatre fois dans la pièce : lors de la cérémonie d’adoubement, pendant une entrevue avec les amants qui la montre seule, dans son château et à l’occasion du rétablissement de son trône à Lucidan. La reine intervient donc à des moments charnières de l’action. La seconde concerne le rôle attribué au personnage. La reine n’est pas seulement une autorité royale, elle est aussi la mère de Lucidan. Elle ne s’oppose pas directement aux desseins de son fils mais elle prend largement le parti des héros. Elle se pose donc en protectrice des amants comme le montre sa mise en garde. Ce rôle lui avait déjà été conféré à la scène II, 1 où elle avait une entrevue avec Théandre et Rosilée. On la trouvait seule, chose assez rare dans le théâtre du début du siècle, où l’on avait coutume de représenter les parents conjointement. Glacitide est donc à la fois garante de la royauté et protectrice des amants.

Scudéry a également eu recours à un transfert dans le cas du valet de pied d’Andrimarte qui, dans L’Astrée, racontait à Silviane pendant leur fuite, comment il avait incité le peuple à se soulever contre la tyrannie de Childéric et à prendre fait et cause pour les amants. Dans Le Vassal généreux, l’auteur fait intervenir un des princes gaulois, Rosimar, qui, dans une belle harangue28, condamne l’attitude de Lucidan et en appelle à la générosité du peuple pour aider le couple des amants. L’intervention d’un des princes permet d’accentuer le poids politique, de donner une dimension plus grande aux représentants de l’état que l’on ne voyait pas prendre la parole dans L’Astrée. Scudéry déploie les personnages secondaires et favorise, comme nous le verrons plus tard, la pompe de la représentation. Mais c’est ici surtout sur la thématique de la générosité et sur le fond politique que l’auteur a voulu insister.

Mais Scudéry a également transformé le caractère de certains personnages, sans qu’il n’y ait ni transfert ni compilation.

C’est le cas pour l’héroïne. Scudéry nous la présente comme une orpheline sous la protection du roi Androphile dès le début de la pièce, alors que Silviane avait une famille jusqu’à ce que Semnon meure juste après le roi Mérovée. C’est encore la concentration dramatique qui a inspiré cette modification dans la mesure où l’intervalle pendant lequel Andrimarte se rendait auprès de Semnon avait été supprimé. Il n’y avait donc pas de raison de faire intervenir un parent de l’héroïne plus tard dans la pièce. Là encore l’action se trouve resserrée autour des personnages principaux. Mais cela permet également à Lucidan d’accuser son père de faire peu de cas de la mémoire de son ami le duc Blandomire en accordant Rosilée à Théandre qui n’est que seigneur29. Rosilée est, à l’instar de beaucoup d’héroïnes, une orpheline sous la tutelle du roi. Mais la transformation la plus importante du personnage concerne son caractère. Rosilée est beaucoup plus déterminée et offensive que ne l’était Silviane dans L’Astrée. Elle ne montre aucune concession face à Lucidan lorsque son amour pour Théandre est mis en balance. C’est ainsi que la scène du portrait nous présente une Rosilée sûre de ses sentiments et inflexible, qui n’hésite pas à répondre au prince et à couper cours à la conversation. Dans le passage correspondant dans L’Astrée, Silviane ne contredisait pas si directement le prince et même plus tard quand il venait l’entretenir en essayant de dévaloriser Andrimarte, parti accomplir des exploits dans les armées du roi Mérovée, l’héroïne se montrait à peine plus offensive. Scudéry a donc voulu donner à son personnage un caractère beaucoup plus affirmé qui contrebalance celui de Théandre pris dans le dévouement absolu qu’il a pour son suzerain et qui lui interdit toute révolte devant les injustices dont il est victime. C’est encore Rosilée qui décide de se réfugier dans la maison de Périntor là où cette solution était résolue d’un commun accord entre les amants dans le roman. L’héroïne prend donc les devants et les initiatives, conformément à bon nombre de personnages féminins dans les pièces de Scudéry.

Le personnage du roi a également été transformé. Comme la reine, son rôle est compliqué parce qu’il est aussi le père du traître par qui l’obstacle arrive. Cette fonction double incite l’auteur à modifier la caractérisation du personnage et à insister sur la situation paradoxale qu’elle engendre. Dans L’Astrée, il mourait incidemment après la cérémonie de mariage qui unissait les deux héros. Dans Le Vassal généreux, il meurt suite à une crise survenue lors de l’entretien qu’il a eu avec son fils. Cette transformation accentue la relation de filiation qui unit les deux personnages. De même, alors que c’était Childéric qui se rendait auprès du roi pour tenter de le dissuader d’unir les amants, c’est le roi lui-même qui, d’un commun accord avec la reine, va voir le prince pour essayer de le raisonner et de le convaincre que sa flamme est illégitime et que ses exactions lui nuiront s’il n’y met pas un terme. La reine avait déjà le rôle de protectrice des amants et ces modifications achèvent de donner au couple royal celui, assez conventionnel, des parents-intervenants. Androphile est, en effet, tiraillé entre sa qualité de roi, qui l’oblige à faire appliquer la justice, et son rôle de père qui voudrait protéger son fils des mésaventures qui le guettent. Ces deux positions ne se contredisent cependant pas puisqu’elles fournissent au roi des arguments à son réquisitoire. Le roi est catégorique et n’entend pas laisser son fils et, qui plus est, un futur roi agir comme un tyran. Les parents constituent donc les intervenants et le roi l’obstacle majeur pour le prince, comme dans une majorité de pièces du XVIIe siècle présentant la même situation. Mais contrairement au plus grand nombre d’entre elles, l’action du couple royal est positive et sert le couple des héros. Ils ne sont donc qu’une entrave pour le traître, ce qui parfait leur position et leur qualité. C’est, aussi, ce qui dégage dans la pièce une image positive de la monarchie telle que la conçoit Androphile, c’est-à-dire quand elle est motivée par des principes d’équité et par des vertus chevaleresques.

Ces transformations dans la caractérisation des personnages de Rosilée et du roi permettent à l’auteur de mieux définir sa thématique et encore une fois de satisfaire à l’exigence de la concentration dramatique.

Enfin ce qui est le plus remarquable concerne évidemment les innovations de l’auteur qui marquent son originalité par rapport à la source.

L’une des originalités de Scudéry est la création du personnage de Philidaspe. Il est l’image du mauvais conseiller et du traître qui pousse le prince à mal agir pour servir ses propres intérêts. Scudéry en trouvait le prétexte dans L’Astrée et ne l’a créé qu’à partir d’une seule phrase :

Et ce qui portoit ce jeune prince à semblables desordres

c’estoit l’opinion que quelques flatteurs lui donnoient que

toutes choses estoient permises au roy30 (...).

Scudéry a donc fait des « quelques flatteurs » un seul personnage incarné par Philidaspe. Un certain manichéisme transparaît dans la pièce au travers des trois scènes où les deux conseillers du roi sont face à face en présence de Lucidan31. Scudéry a parfaitement utilisé les détails présents dans L’Astrée, car les « trois fausses mais flatteuses maximes » des flatteurs se retrouvent parfaitement dans la bouche de Philidaspe32 à la scène II, 2. L’auteur a donc donné à son personnage le maximum des caractéristiques des flatteurs qui se trouvaient dans L’Astrée. Une fois encore la fidélité à la source est une ligne directrice, même dans l’invention de personnages. Philidaspe a pour première vocation d’excuser les méfaits de Lucidan comme le dit la reine qui, soulignant son influence sur le jeune roi, déclare à Théandre :

Ce traistre Philidaspe en son aveuglement,
Perdra ce jeune prince indubitablement. (v.773-774)

Là où, dans L’Astrée, il n’était question que de la fureur de Childéric, Scudéry met en lumière la traîtrise de Philidaspe, ce qui excuse en partie les mauvaises actions de Lucidan. Le personnage révèle en outre, et par contraste, les sages conseils de Lindorante. Jamais la fidélité et la loyauté de ce dernier n’auront à être éprouvées puisqu’elles sont effectives et que son sacrifice parle assez de lui-même. Enfin le noeud de l’intrigue, le surgissement de l’obstacle et les méfaits du prince coïncident avec l’entrée en scène de Philidaspe. C’est ainsi que Lucidan, abreuvé des perfides conseils du traître déclare en voyant le roi venir à lui :

Voicy venir le Roy, qu’il faut que j’entretienne
Dans l’ordre que ta ruse a prescrit à la mienne (v. 531-532),

ce qui marque le point de départ des exactions de Lucidan. Et tous ses méfaits disparaissent avec la sortie de scène de Philidaspe, sortie qui se solde par la mort de ce dernier comme l’annonce la didascalie « Il le tuë », et comme nous le dit encore Lucidan :

Traistre, tu sentiras
Qu’en m’arrachant le Sceptre, on m’a laissé le bras (v.953-954)33.

Ce personnage est donc essentiel puisque sa présence sur scène coïncide avec la durée de l’obstacle. Il faut qu’intervienne l’élimination définitive de l’élément perturbateur, c’est-à-dire de Philidaspe, pour que la paix se réinstalle et que le roi devienne un vrai roi. Ce personnage du confident perfide est donc haut en couleur et extrêmement travaillé par l’auteur. L’importance inattendue accordée au rôle confère presque au personnage la dimension d’un héros, sa vitalité prévaut quasiment sur celle de Lucidan. On peut dire qu’il est une originalité de double importance parce que le personnage est porteur de deux innovations majeures. Il s’agit d’abord de la figure du traître qui flatte les mauvais penchants du roi et qui en excuse, de fait, les exactions. Ce type de personnage secondaire particulièrement actif et négatif sera largement réutilisé par l’auteur dans la suite de son oeuvre. C’est ensuite une figure qui permet la confrontation de deux confidents : le bon et le méchant. Cette vision manichéenne sera souvent réemployée parce qu’elle permet de mettre en scène une rhétorique de l’opposition et de la confrontation tout à fait propre à donner à la pièce le dynamisme nécessaire pour concentrer l’attention du public.

Le personnage de Lucidan a lui aussi été frappé par des innovations importantes qui l’écartent considérablement de son modèle. La différence principale qui oppose les deux personnages réside dans le fait que Lucidan compte deux morts à son actif. Certes la mort de son père le roi Androphile ne lui est pas directement attribuable mais il est néanmoins responsable, pour une large part, de l’attaque dont Androphile est victime34 et qui va entraîner sa mort35. Hélène Baby-Litot écrit que Lucidan double son crime parce qu’il est « régicide » et « parricide »36, ce qui n’est pas tout à fait vrai dans la mesure où Lucidan ne commet pas l’acte physiquement. On peut dire, en revanche, que son attitude indigne provoque cette mort et laisse planer sur le personnage un voile de culpabilité qui l’entache un peu plus encore. S’il est, cependant, un crime dont il est parfaitement responsable, c’est bien celui de Philidaspe37. Ce meurtre est à rapprocher de la thématique de la violence courante dans les tragi-comédies mettant en scène ces actions qui contreviennent pourtant aux règles de bienséances. Lucidan est beaucoup plus violent que ne l’était Childéric qui ne commettait rien de tel. Lucidan a le visage du héros négatif auquel le public n’accorde pas sa pitié. Ses actes violents sont caractéristiques : agressions verbales38, amorce de duel39, tentative d’enlèvement40, meurtre41... La persécution contre les amants et les agissements du roi auraient réellement rendu le personnage détestable si Scudéry n’y avait adjoint une innovation d’importance, à savoir le repentir du traître. On ne trouve rien de tel dans la source où Lindamor fait allusion, dans la Suite de l’histoire, aux remords de Childéric mais insiste sur le fait qu’il reste avant tout lui-même. Dans Le Vassal généreux, Lucidan se repent et se « métamorphose »42, ce qui permet le dénouement heureux qui survient à la fin de l’acte IV. Le repentir soudain du roi déchu constitue la péripétie de la pièce. C’est ce retournement psychologique qui permet le dénouement heureux propre à la tragi-comédie et qui n’apparaissait pas dans la source où l’on n’assistait pas à une réconciliation des amants et du roi. Ce procédé de la « conversion des méchants » sera, par la suite, le ressort de nombreux dénouements43. Georges Forestier écrit que le déguisement du traître a souvent une valeur positive qui marque le repentir et qu’il souligne la fuite d’un danger, en l’occurrence le soulèvement populaire44. Il écrit encore :

il semble qu’ici (dans le cas du Vassal généreux) comme ailleurs, le fait de nous présenter, fût-ce durant une seule scène, un traître solitaire, repentant, et déguisé d’une façon qui signifie renoncement à son identité, doive suffire à nous imprimer la conviction que le coupable a subi sa punition45.

Scudéry a donc ajouté des monologues46 que l’on ne trouvait pas dans la source afin de montrer la réalité de ce retournement psychologique. Lucidan a donc un statut ambigu puisqu’il passe de la tyrannie au repentir. On ne trouvait pas une telle ambiguïté dans L’Astrée où Childéric était pardonné par les amants grâce aux pleurs de sa mère. Le personnage a donc été considérablement modifié.

L’écuyer du héros, Périntor, a également subi de nombreuses modifications. On peut dire qu’il était quasiment inexistant dans la source où il n’avait pas vraiment de rôle. Il était cité mais jouait, avant tout, un personnage passif. Scudéry lui a donné l’image du valet hardi qui ne se contente pas d’être le confident du héros et d’écouter ses plaintes mais qui intervient, en n’hésitant pas à contredire son maître et à donner son propre avis. Ainsi, lorsque Théandre craint pour Rosilée restée seule à Paris et qu’il décide, néanmoins, de demeurer auprès de la reine par fidélité à son suzerain, Périntor n’hésite pas à l’encourager à rentrer sur Paris et à affirmer pour le convaincre que :

La vertu d’une fille est toujours chancellante :
Et l’attaque d’un Roy n’est que trop violente (v. 989-990).

Il ne se fait donc aucune illusion sur la fidélité et la vertu des femmes.

C’est aussi lui qui se fait le plus hardi lors de l’amorce du duel à la scène IV, 4 et qui dit à Artésie déguisée en chevalier :

Si ton bras est debile autant comme ta vois,
En mourant du premier, tu n’en feras pas trois (v. 1161-1162).

Scudéry attribue donc un rôle beaucoup plus important à Périntor et en fait un valet audacieux dont le discours convaincu et réaliste tranche avec la galanterie de Théandre. Sa présence sur scène a été rendue possible parce qu’au lieu de le faire rester à Paris, comme Andrénic dans L’Astrée, Scudéry l’a fait partir avec Théandre auprès de la reine. Là encore les événements qui concernaient Clidaman, Lindamor et Guyemants ayant été supprimés, l’auteur n’avait plus besoin de faire rester Périntor à Paris. Cette modification permet à l’auteur de faire se rencontrer le couple des personnages secondaires en même temps que celui des amants47, ce qui nous offre une belle scène de retrouvailles où, là encore, le couple des héros côtoie celui des valets. Ici encore nous assistons à une autre caractéristique du théâtre tragi-comique où les personnages de rang élevé se trouvent mélangés à des personnages de basse condition.

La caractérisation des personnages, au regard des modifications et des innovations apportées, a permis à l’auteur de dégager des grands types théâtraux. C’est ainsi que l’on retrouve le couple des amants parfaits, le rival asservi à sa passion coupable, le couple royal protecteur des héros, intervenant dans la passion de leur fils, les confidents opposés dont le traître, le couple des personnages secondaires dont le valet hardi, et enfin les nombreux personnages secondaires dont les princes gaulois. L’auteur a donc parfaitement respecté la hiérarchie des acteurs telle qu’elle était en pratique au XVIIe siècle.

Thématique et représentation §

Thématique et représentation sont étroitement liées. L’action du Vassal généreux est beaucoup plus centrée sur le politique que ne l’étaient l’Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte et la Suite de l’histoire. En outre l’adaptation au genre de la tragi-comédie, ainsi que les aspirations baroques du début de la carrière de l’auteur, commandaient un foisonnement de la représentation. On assiste, en effet, dans la pièce à un déploiement de la pompe et du faste. Les modifications que Scudéry a encore apportées à sa pièce, par rapport à la source, ont toutes été guidées par un souci conjoint d’insister sur la thématique de la générosité et de donner à la représentation une luxuriance suffisamment importante pour satisfaire aux goûts de l’époque.

C’est certainement ce qui a présidé au développement de la cérémonie d’adoubement de Théandre48 qui était relativement brève dans le roman. Scudéry y rajoute des détails, des tirades solennelles, mais surtout il y déploie le faste, ce que l’on ne trouvait pas dans L’Astrée. Cette scène est le lieu de tout un appareil de scène. Les didascalies y sont en effet très nombreuses : « Le Temple s’ouvre », « Serment de l’Ordre de Chevalerie », « Ceremonies antiques et mots essentiels »... Scudéry déploie tout l’appareil de pompe de la tragi-comédie. La prodigalité des personnages de haut rang participe également au faste de la mise en scène. On n’en compte pas moins de neuf : le roi, la reine, le prince, l’héroïne, le héros et les quatre princes gaulois. Toujours fidèle à sa source, l’auteur profite de cette scène pour faire une halte et satisfaire aux goûts de ses contemporains. De même l’aspect solennel et le ton grave des tirades insistent sur l’importance politique de cette cérémonie. Il s’agit donc bien d’une scène où thématique et représentation sont liées et ont guidé l’auteur dans les choix des modifications qu’il a apportées au passage de L’Astrée.

Mais les scènes qui unissent plus sûrement encore thématique et représentation sont bien celles de l’acte V, tout entier dévolu au rétablissement sur le trône du prince légitime. Il s’agit de l’originalité principale dans le remaniement de l’action car, dans la source, l’on n’assistait pas au retour de Childéric. Néanmoins cet acte pose problème. Comme l’écrit G. Forestier, « l’action est réellement terminée à l’acte IV avec la réconciliation des héros avec le traître repentant »49. Eveline Dutertre souligne le goût de Scudéry pour les grandes tirades très éloquentes et donne en exemple cet acte V qui offre à l’auteur l’occasion d’une verve hautement rhétorique, héroïque et lyrique. On y trouve en effet pas moins de deux cérémonies successives d’intronisation : celle où les princes élisent Théandre en remplacement du roi déchu, et la passation de pouvoir où le généreux vassal rend son trône au roi. Même si la résolution du noeud intervient bien à la scène IV,5 avec la réconciliation, qui constituait déjà un écart par rapport à la source, la cérémonie qui ramène Lucidan sur le trône est la véritable originalité de la pièce, car l’intronisation de Théandre trouvait, quant à elle, un prétexte dans la source où les grands de l’état élisaient Gilon après avoir destitué Childéric. Est-elle inutile ? N’est-elle qu’un simple exercice de style propre à satisfaire une fois encore au goût des contemporains de l’auteur ? Certainement pour une part, néanmoins le retour du roi légitime était nécessaire à la résolution politique de la pièce. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un artifice car ce dernier acte achève bien de centrer l’intrigue sur les thèmes de la générosité et de l’équité. C’est cette différence majeure de thématique entre la pièce et la source qui a guidé de nombreuses transformations comme l’invention du personnage de Philidaspe, la caractérisation de Théandre présenté comme un héros généreux et bien entendu l’innovation qui met en scène le retour du roi de sang. Cette spécificité de la pièce a été soulignée par Hélène Baby-Litot qui cite Le Vassal Généreux comme étant : « la réflexion la plus poussée (...), tragi-comédie qui se caractérise par l’originalité de son intrigue politique : la révolte populaire entraîne en effet la destitution du roi50 ». Quoi de plus naturel donc que l’importance donnée à la restitution du roi qui rend à Lucidan sa dignité et sa légitimité. Le sujet sérieux du Vassal généreux ne permettait pas à l’auteur de terminer sa pièce sur le ton badin de l’acte IV. Il lui était nécessaire de l’achever sur un ton solennel tel qu’on le trouve dans la dernière tirade de la pièce où Lucidan reconnaît ses fautes et surtout rend gloire à son « VASSAL GENEREUX51 ».

L’intrigue politique du Vassal généreux et l’appareil de scène propre à la représentation tragi-comique ont donc guidé conjointement le développement de la scène d’adoubement et l’innovation qui concerne le retour du roi sur le trône, deux cérémonies qui encadrent la pièce.

L’étude de la genèse de l’œuvre nous enseigne donc à quel point l’auteur était imprégné de sa source. Les emprunts sont, en effet, considérables et la fidélité à l’Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte ainsi qu’à la Suite de l’histoire constitue une ligne de conduite majeure dans l’adaptation du passage. Rien de ce qu’a pu inventer l’auteur n’est en contradiction avec la cohérence de l’histoire initiale. Les modifications que Scudéry y a apportées : suppression, réduction d’événements, caractérisation de grands types théâtraux, déploiement de la mise en scène, lui ont permis de créer une intrigue politique originale et de faire de nombreuses innovations. Ainsi, l’amorce du duel entre les amants déguisés, la péripétie que constitue le repentir soudain du traître, le personnage du mauvais conseiller qui flatte les mauvais penchants du prince et la confrontation des deux conseillers opposés, sont-elles des originalités qui seront constamment réutilisées dans les pièces suivantes de l’auteur. C’est peut-être ce qui constitue un des attraits majeurs de cette tragi-comédie. Mais Scudéry révèle aussi un véritable talent dans l’adaptation de sa source. Comme l’a souligné Eveline Dutertre

plus les emprunts sont importants, plus l’art de l’adaptateur est nécessaire et c’est bien souvent dans les pièces pour lesquelles il a le plus emprunté, comme dans Le Vassal généreux, que Scudéry déploie le plus d’habileté dans l’adaptation52.

Une tragi-comédie galante §

Le Vassal généreux, composé en 1631, se situe en plein apogée du genre tragi-comique. La pièce offre toutes les caractéristiques des tragi-comédies de l’époque : irrégularité, éclat du spectacle, thématique du sentiment amoureux. Elle se distingue, néanmoins, par l’importance accordée à un discours amoureux caractérisé par une langue très poétique.

La poésie galante §

C’est certainement encore ici l’influence de L’Astrée qui a été déterminante dans la volonté de l’auteur d’accorder une place si importante à la rhétorique galante. La dimension que revêt le style galant dans Le Vassal généreux est si importante qu’elle mérite qu’on s’y attarde.

La première scène de la pièce nous offre un cas tout à fait révélateur du ton donné par l’auteur à sa pièce. Bien loin d’être une scène d’exposition classique, elle nous plonge dès le début de la pièce dans l’univers des amours des deux héros. Une exposition classique devrait nous apprendre le moment où commence l’action et le lieu où elle se déroule ainsi que le sujet de la pièce, la situation et le caractère des personnages. Mais en réalité nous n’apprenons que peu de choses. La scène se passe à l’aube, Théandre aime Rosilée et en est aimé, le prince Lucidan aime lui aussi la jeune femme et Théandre voue une fidélité absolue à son prince qui doit le faire chevalier le jour même. Certes l’exposition centre le sujet de la pièce sur les deux intrigues parallèles que sont les amours des deux héros et le profond dévouement du vassal pour son prince, mais il y a de nombreux éléments qui n’apparaissent que tardivement dans la pièce. C’est ainsi que l’on apprend à la scène I,2 que Rosilée est une des demoiselles de la reine par une remarque incidente de Rosilée, et ce n’est qu’à la scène II,2 que l’on découvre l’identité et les origines de l’héroïne. C’est encore plus tardivement que le spectateur découvre qu’il s’agit du peuple Gaulois (III,4) et qu’il peut réellement situer l’action dans la Gaule du IVe ou du Ve siècle, ce n’est qu’à l’avant dernier acte, en IV,1 que l’on déduit rétrospectivement que l’action se situait à Paris avant les péripéties. Scudéry ne s’est pas arrêté sur ces informations qui ne font que marquer la référence directe à la source. Il a fourni au spectateur les données essentielles de l’intrigue qui conditionnent l’action, à savoir l’amour sincère et absolu et la loyauté infinie, positions incompatibles dans la situation amoureuse décrite.

La dimension « informationnelle » s’efface dans cette scène devant le champ de la galanterie, elle est entièrement dévolue à la poésie et à la rhétorique galantes. On y retrouve un grand nombre de traits typiques de cette esthétique.

Les figures principales y sont toutes représentées53. La plus typique de l’écriture galante est la comparaison de la femme au soleil exprimée par Théandre quand Rosilée entre en scène :

Ce que j’y vois n’est plus l’aurore,
Puis que le Soleil est levé (v. 47-48).

On y trouve aussi de nombreuses métaphores exprimant le mal d’amour. C’est d’abord la thématique du feu qui se consume, comme dans cet échange :

THEANDRE

Et le feu par vos yeux ne luy manquera pas,

ROSILEE

Que ces flames d’amour ne vous soyent point fatales ;
Je veux bien vous brusler mais d’un feu des Vestales,
Qu’un juste soin conserve, et qui n’esteint jamais,
Servez-luy d’aliment aussi bien que je fais. (v. 68-72).

De même Théandre parle de son « brasier » et jure :

Qu’il faudroit plus de jours à me désenflamer,
Que la chaleur du Ciel n’en mit à te former (v. 111-112).

C’est ensuite une thématique du trait d’amour qui blesse, « Le dard dont vostre oeil fut l’Archer » (v. 124), et enfin la représentation de l’amour comme un lien qui captive :

C’est où (mon coeur) vous regnerez en Princesse absoluë,
Aussi forte que bien vouluë,
Mes yeux adorant leur vainqueur (v. 28-30),
Aussi bien que le coeur, vous tenez la memoire; (v. 54).

On trouve également dans cette scène tous les ressorts qui participent à la caractérisation de l’objet aimé, avec de nombreux hypocoristiques54 comme « ma Reine » (v. 23) qui affirme la supériorité de la dame, ou comme dans ce vers : « C’est dans ces lieux sacrez qu’on doit voir les Déesses » (v. 62), qui élève Rosilée au rang des dieux, et enfin comme « mon coeur » qui est un hypocoristique mignard, lui aussi, tout à fait typique de cette rhétorique.

Les thèmes galants y sont également fortement présents. Le premier de ces thèmes est celui des parfaits amants : Théandre aime absolument Rosilée, et même s’il craint le prince, il ne doute pas de sa fidélité :

Car si l’inconstance est un vice,
Elle n’en peut jamais avoir (v. 41-42).

Ces deux vers, qui ont toutes les allures d’un sophisme, montrent la confiance, fondée sur la raison, que l’amant a pour sa maîtresse. Inversement Rosilée aime profondément son amant et la première des choses qu’elle lui dit est : « De quoy s’entretenoit la moitié de mon ame? » (v. 49), symbole de la fusion des âmes des amoureux. On retrouve ici la conception platonicienne de l’amour avec la recherche dans l’être aimé de la partie de soi perdue (originellement nous ne formions qu’une seule et même personne qui fut séparée ensuite et l’homme n’a de cesse de retrouver cette part manquante de lui-même : c’est ce qui se réalise dans l’amour). Leur amour est donc tout à fait réciproque. On se souvient que dans L’Astrée, Silvandre disait à Diane55 en contemplant le tableau des Amants du temple :

Ces flambeaux dont les flames sont assemblées et qui pour ce

subjet sont plus grandes, montrent que l’amour réciproque augmente l’affection. Ces arcs entrelacez et liez de sorte ensemble que l’on ne peut tirer l’un sans l’autre, nous enseignent que toutes choses sont

tellement communes entre les amis que la puissance de l’un est celle

de l’autre, voire que l’on ne peut rien faire sans que son compagnon y contribue autant du sien (...).

Le second thème abordé est directement emprunté à la source de la pièce, c’est l’image de l’amant-serviteur qui se soumet à sa maîtresse et la place sur un piédestal :

C’est dans ces lieux sacrez qu’on doit voir les Déesses,
C’est dans ces lieux icy qu’on les doit honorer ;
Prenez place à l’Autel, je vous veux adorer (v. 62-64).

Théandre place Rosilée au-dessus de tout. Elle égale les dieux et il se soumet donc à sa beauté qu’il célèbre. Ce n’est pas sans rappeler l’attitude de Céladon devant Astrée. Le dernier thème repris est celui de l’obéissance et de la fidélité que l’amant jure à sa maîtresse. Théandre cèle une promesse : « Escrivant en mon nom vous fait cette promesse » (v.121), puis il déclame dix-sept vers en octosyllabes qui rappellent les lois de l’amour de Céladon dans L’Astrée où l’amant doit pouvoir jurer une obéissance éternelle à sa maîtresse. Une épitaphe déclare : « VOYCI LES DOUZE TABLES DES LOIX D’AMOUR que, sur peine d’encourir sa disgrace, il commande à tout amant d’observer56 ». Et Théandre déclare :

Si tout cela ne s’effectuë,
Que je veux qu’un foudre me tuë (v. 133-134).

Ces lois font état d’un amour absolu, éternel qui seul doit occuper l’amoureux. C’est ainsi que Théandre jure à Rosilée : « Je vous aimeray sans cesse » (v. 122) et puis :

Que ma fidelle obéissance ;
Ira plus loing que ma puissance (v.129-130).

C’est bien ici le thème de l’amant-serviteur qui se soumet à sa dame, c’est aussi l’idéal d’un amour pur et éternel qui est ici affirmé. C’est enfin celui de l’amant le plus fidèle et le plus aimant qui ne manque pas de rappeler Astrée qui avait comme gloire d’être la maîtresse du plus fidèle des amants. Dans la bouche de Rosilée on retrouve cet idéal quand elle jure à Théandre qu’elle ne cédera pas au prince :

Et pourveu que Theandre aime jusqu’au trespas,
Je verrai sans le prendre un Sceptre sous mes pas (v. 99-100).

Enfin cette scène est le lieu d’un échange galant. C’est ce qui transparaît dès que Rosilée entre en scène et que les héros s’échangent des caresses :

ROSILEE

De quoy s’entretenoit la moitié de mon ame ?

THEANDRE

Une telle demande a fait tort à ma flamme,
Et l’amour s’en plaignant, vous respond en courrous,
Que Theandre en tous lieux ne peut songer qu’à vous (v. 50-53).

L’aveu d’amour de Rosilée, tout pudique et progressif qu’il est, nous offre un autre moment d’échange de douceurs entre les deux personnages :

J’aime Theandre, autant que son amour m’oblige : (v. 78),
J’aime encore Theandre autant que je le dois. (v. 84),
J’aime Theandre enfin aussi bien comme il aime ; (v. 86),
Et pour le contenter plainement aujourd’huy,
Je veux qu’il sçache encore que j’aime plus que luy (v. 87-88).

Cette pièce affiche en outre une particularité prosodique tout à fait typique de la rhétorique galante. Il s’agit des stances du héros. Elles sont souvent un moment de pause lyrique qui vise à émouvoir le spectateur au spectacle des souffrances du personnage. Les stances de Théandre sont le moment d’une longue plainte qui nous présente un amant inquiet parce qu’il craint la puissance de son prince et qu’il la respecte infiniment. Les stances sont ici conformes au caractère du héros galant qui se plaint, qui se lamente et qui ne met jamais en cause sa bien-aimée. Celui-ci accuse la destinée et clame son malheur :

Moy seul suis esveillé par des soucis funebres, (v. 4),
L’orgueil de mon Rival je n’oserois abatre;
Si bien qu’il n’a plus à combattre,
Qu’une fille, un enfant, Amour (v. 16-18).

Mais sitôt qu’il pense à sa dame, ses souffrances s’évanouissent, et l’espoir revient, la confiance aussi :

Non non, sans prendre tant de peine,
Ma frayeur se trouvera vaine, (v. 37-38).

Nous sommes donc bien, au travers de cette première scène, dans l’univers galant tel qu’on peut le trouver dans L’Astrée. Les stances qui sont un topos de la rhétorique galante, sont aussi un moyen d’ouvrir l’exposition, cher à Scudéry et très répandu. Cette scène réunit deux types d’expositions57 : le monologue du personnage principal suivi d’un dialogue entre les héros. Même si l’auteur laisse en suspens un grand nombre d’informations élémentaires, ce qui est un manquement des règles d’unité, il prend soin de nous mettre face à la contradiction du héros qui est l’amour pour l’héroïne et la fidélité envers son roi. Mais il est vrai que toutes ces considérations dramaturgiques s’effacent devant la poésie et la rhétorique galantes. Une fois de plus nous constatons l’influence de L’Astrée, omniprésente dans la création théâtrale du début de la carrière de Scudéry. Cette première scène contient les éléments poétiques que l’on retrouvera tout au long de la pièce.

Le style galant y est en effet omniprésent. Les métaphores de l’amour s’y déploient largement. C’est ainsi que Lucidan le nomme « Agréable trompeur » (v. 203), cet oxymore est typique de la rhétorique baroque qui allie les contraires dans un mouvement qui tend à les unifier et qui fait de la souffrance un trait constitutif de l’amour. Mais ce n’est pas toujours le cas notamment pour Théandre qui vit un amour épanoui et parle d’un « brasier » (v.82) pour désigner son amour dans mouvement fortement hyperbolique et enthousiaste. La représentation de l’amour comme feu est également reprise : « Te dois-je croire flame (...) ? » (v. 456)

De même on retrouve celle de l’amour personnifié en un tyran qui asservit l’amoureux. Ainsi, Lucidan emploie-t-il cette métaphore au moins deux fois pour montrer que son amour dure malgré l’indifférence de Rosilée :

Dis plustost qu’un Tiran, qui nous donne la Loy, (v. 255)
Le superbe Tiran qui regne dans mon coeur (v. 454).

Et Lindorante renchérit dans la même scène58 : « L’ame pour ce Tiran est toujours assez forte, » (v. 457) pour montrer combien la passion de Lucidan est illégitime et dangereuse. Cette métaphore de l’amour a une connotation péjorative dans la pièce et désigne l’amour irraisonné du prince. Quant à l’image de l’Archer et de la blessure du trait d’amour elle est réemployée par Lindorante : « Nous voulons être attaints quand cét Archer nous blesse ; » (v. 455).

L’image de la foudre est également présente au travers des paroles de Lucidan qui parle de Rosilée et des « effets de ses yeux foudroyans » (v. 456).

Les appellatifs conventionnels de l’objet aimé sont eux aussi largement employés. Lucidan parle de Rosilée en la nommant « ma rebelle » (v .189), « ma cruelle » (v. 217), reproches atténués par l’emploi du possessif59. Il la compare également à un « Astre » (v. 881), comme la poésie galante a coutume de le faire. Enfin il l’appelle « Reine de mon esprit » (v. 224), ce qui affirme la domination de la dame. Cette conception de l’amour se retrouve dans des alliages de mots avec notamment l’image de la belle inhumaine reprise par Lucidan qui compare le portrait à l’original et dit : « Car cette Belle est douce, et l’autre est inhumaine » (v. 202).

C’est l’image de la femme aimée qui ne répond pas aux soupirs d’un amant et celle aussi d’un amant enchaîné et torturé par un amour qui n’est pas réciproque. Tous ces appellatifs sont le reflet d’une poésie à la fois galante et baroque qui unie les contraires dans une vision apparemment contradictoire du monde. Cette caractérisation de l’être aimé ne vaut que pour Lucidan, malheureux dans son amour pour Rosilée, car Théandre ne recourt pas à ce genre de noms. Son amour est clair, il ne comporte aucune contradiction.

Il y a aussi de nombreuses métaphores qui sont développées sur plusieurs vers comme à la scène I,1 où Rosilée poursuit la métaphore du feu employée par Théandre :

Que ces flammes d’amour ne vous soyent point fatales ;
Je veux bien vous brusler mais d’un feu des Vestales,
Qu’un juste soin conserve, et qui n’esteint jamais,
Servez-luy d’aliment aussi bien que je fais (v. 69-72).

On le voit ici, l’amplification de la métaphore permet la complicité entre les personnages. L’isotopie du feu se développe sur quatre vers avec les termes de « flammes d’amour », qui insiste sur le signifié de la métaphore, de « brusler », qui joue sur les deux sens concret et abstrait, et de « feu », qui est une reprise de la syllepse et qui vise à en expliciter le sens. Enfin le réseau isotopique se clôt avec les termes « esteint » et « aliment ». La métaphore filée développe l’idée de l’amour positif. Scudéry semble affectionner ce genre de jeux rhétoriques très courants dans la poésie baroque.

Outre les déploiements de la métaphore et des images, il se livre très souvent à des jeux de mots qui jouent sur les différents sens d’un terme. Ainsi Théandre dit-il dans la première strophe de ses stances à la scène I,1 :

Moy seul suis esveillé par des soucis funebres,
Qui dans le milieu des tenebres,
Trouvent des yeux pour me trouver (v. 4-6).

Le jeu consiste ici à montrer l’acharnement de l’inquiétude à s’emparer de l’esprit du héros : « trouvent » signifie « savent bien avoir ». De même, Lucidan dit au sujet de Théandre : « En ce qu’il possedoit l’objet qui me possede » (v. 158).

Le jeu sur le double sens de « posséder » qui signifie d’abord « détenir matériellement » puis « être charmé par », est une syllepse qui figure la position inférieure du roi face à son vassal. Ce jeu renforce l’image pervertie du roi qui s’abaisse et s’entête à poursuivre l’héroïne déjà fiancée à son vassal. Le contraste est frappant, tout comme celui des caractères, qui place la magnanimité du héros au-dessus de celle du prince.

Mais plus frappant est ce dernier exemple. Lucidan dit en contemplant le portrait qu’il a fait faire de Rosilée :

Je la voy ravissante aussi bien que ravie,
Et cét aimable object, qui me tient asservy,
Est en peinture encor digne d’estre ravy (v. 194-196).

Scudéry joue ici non seulement sur le double sens de ravir, qui dans une acception concrète signifie « enlever » et dans un sens abstrait « heureux », mais il double la syllepse par l’adjectif « ravissante » qui est aussi un déverbal de « ravir » et qui signifie « jolie à regarder ». Ces trois vers sont assez révélateurs de l’état d’esprit du prince qui confond beauté et pouvoir d’obtenir celle pour qui l’on soupire. D’ailleurs les thématiques de l’enlèvement et de la tyrannie sont largement développées dans la pièce notamment à travers les propos de Philidaspe. Ces jeux verbaux servent donc un discours galant et sont pour l’auteur l’occasion d’user d’une verve rhétorique qu’il affectionne particulièrement, comme le souligne Eveline Dutertre60.

Les thèmes galants déjà évoqués sont également présents dans toute la pièce. Celui de l’amant soumis à sa dame qui ne l’aime pas est développé dans les tirades de Lucidan :

Et qu’un vous obeït dont vous serez subjette (v. 242),
Vous seule avez pouvoir de me blesser le coeur : (v. 654),
Vous verrez obeïr un Prince malheureux ;
Prince aussi mal-traicté comme il est amoureux ; (v. 661-662).

C’est aussi Lindorante qui tente de convaincre Lucidan que son entreprise est vaine, en lui disant de l’amour que : « Il contraint à servir ces Captifs couronnez. »

Lindorante veut ici convaincre Lucidan qu’il s’avilit, comme le montre l’allégorie qui désigne les rois asservis à l’amour, ce qui est contraire à leur condition et donc indigne de ce qu’ils sont. L’autre thème développé, qui est l’exact contraire du premier, est celui de l’amour réciproque. C’est ainsi qu’à la scène II,1, la reine célèbre l’amour si rare que partagent les deux héros :

Que vous estes heureux bruslant de mesmes (?) flames !
Le vray plaisir consiste en l’union des ames ; (v. 415-416).

De même Lucidan célèbre leur amour à la fin de la pièce :

Et vous parfaits amants, à qui mal à propos,
L’excez de ma fureur déroba le repos ;
Noyez dans le plaisir tant de peine diverses ; (v. 1493-1495).

La passion qui unit Théandre et Rosilée est donc fondée sur la reconnaissance mutuelle, sur l’estime, comme le souligne la reine qui affirme à Théandre, à propos de Rosilée et de ses sentiments :

De la seule raison son amour prend naissance ;
Elle vous aime bien, mais c’est par connoissance ;
Ce que les autres font par un aveuglement (v. 392-394).

La reine insiste donc ici sur le fait que l’amour de Rosilée n’est pas une folie, qu’elle aime Théandre parce qu’il est digne de cet amour, et cela malgré son simple titre de seigneur et de chevalier. C’est cet argument que reprendra Lucidan pour tenter de convaincre son père de ne pas unir les amants. Mais la reconnaissance de Théandre est générale et Rosilée ne s’y trompe pas. Entre un prince aux attitudes tyranniques et un vassal généreux, son cœur ne balance pas. Ce type de sentiment amoureux sera repris par Scudéry et approfondi dans ses pièces ultérieures. On en trouve, dans Le Vassal généreux, l’esquisse et l’innovation.

Enfin les stances, particularité prosodique de la rhétorique galante et amoureuse, reviennent deux fois dans la pièce. Une première dans la scène I,1, et une seconde à la scène IV,2. Ces dernières, qui sont celles de Lucidan forment, elles aussi, une pause. C’est le moment d’un retour sur soi. Lucidan est pris de dépit face aux aléas du destin :

Mais tel est au Haut de sa roüe,
Qui se trouve parmy la boüe,
Aujourd’huy Prince, et rien demain (v. 1052-1054).

Les stances interviennent à un moment important du repentir, Lucidan n’agit plus de façon tyrannique, il est donc prompt à émouvoir le spectateur. Le personnage essaie de faire un bilan de sa situation mais les stances ne sont le lieu d’aucune décision, il n’y a là qu’un lyrisme destiné à émouvoir. En effet la décision intervient dans le monologue qui suit et qui s’ouvre sur cette réflexion :

Borne Prince affligé cette plainte opportune ;
Tu n’as point de subject d’accuser la fortune : (v. 1073-1074).

Ces deux vers illustrent l’inutilité des stances dans l’intrigue et montrent qu’elles ne sont qu’un moment de pause lyrique, un apitoiement du personnage malheureux qui accuse le sort de s’acharner contre lui, la lucidité ne revient qu’une fois les stances achevées. En effet, la décision n’apparaît qu’à la fin de ce monologue, où avec un ton résolu Lucidan choisit la retraite (retraite qui ne s’exécutera pas puisqu’il retrouvera, par un heureux hasard, tous les protagonistes trois scènes plus loin). Les stances sont donc une pause lyrique avant tout.

La dimension galante s’étend donc à toute la pièce. Elle la traverse et le discours amoureux occupe la première place. Aucune scène n’est exempte de l’amour, que ce soit par le biais d’un échange amoureux, d’une déclaration, d’une discussion sur ce thème ou d’une plainte de l’amant inquiet. Mais c’est surtout le caractère étonnamment rhétorique de cette poésie qui est remarquable. On y retrouve des accents baroques avec l’emploi de l’antithèse (oxymores, alliances de mots...). C’est enfin la résonance de L’Astrée qu’on y entend. L’importance que Scudéry a donnée à la rhétorique est très caractéristique de son écriture. Et l’on peut se demander si l’auteur n’a pas sacrifié ici un peu de l’action à la poésie.

Un théâtre irrégulier §

Conformément aux tragi-comédies composées entre 1625 et 1642, Le Vassal généreux est une pièce irrégulière. L’auteur n’y montre pas le souci de respecter les règles d’unités, de vraisemblance et de bienséance.

Les unités §

L’unité de lieu est celle qui est la plus évidemment écartée. On ne compte en effet pas moins de six lieux : le temple, le palais, la maison de Périntor, le château de la reine, le bois et le temple Stime. Ils apparaissent dans cet ordre mais l’on assiste à des retours. Ainsi à la scène II,2 le héros et la reine sont dans le château d’Argail près de Reims, à la scène suivante nous nous retrouvons de nouveau dans le palais à Paris. De même les trois premières scènes de l’acte IV nous présentent chacune un lieu différent, la première se situe à l’orée du bois, comme le signale Théandre qui exhorte Périntor à partir dans la forêt : « Allons nous divertir en visitant ces bois » (v. 1028) ; la seconde dans le bois, comme nous l’apprend Lucidan qui compte y faire retraite :

Et faisons que la faim, par son pouvoir fatal,
Nous punisse en ces bois d’un appetit brutal (v. 1009-1010) ;

et la troisième se passe également dans le bois mais dans un autre endroit, car sinon Rosilée et Artésie y auraient déjà retrouvé Lucidan : « Et si parmy ces bois où je vous ay conduite » (v. 1141).

L’ensemble de chaque acte, excepté l’acte III, se déroule en un même lieu quoiqu’il comprenne plusieurs endroits. Les actes I et II se situe à Paris entre le palais et le temple, l’acte IV se passe dans son entier en Champagne et enfin les deux scènes de l’acte V se déroulent dans le temple Stime qui doit se trouver à Paris puisqu’à la fin de l’acte IV, Théandre disait à Lucidan : « Retournons à Paris, remettre vostre Cour » (v. 1221).

L’acte III comprend trois lieux relativement séparés : le palais, le château en Champagne et la maison de Périntor. La multiplicité des lieux transgresse donc l’unité mais n’oublions pas que Le Vassal généreux est une tragi-comédie romanesque, ce qui signifie que les personnages doivent voyager afin qu’il leur arrive des aventures proprement « romanesques ». Ce qui montre le plus sûrement que la pièce est une tragi-comédie de la route, c’est que l’auteur nous fait accompagner Rosilée tout au long de son chemin depuis qu’elle s’est réfugiée chez Périntor et qu’elle a fui en compagnie d’Artésie (III,6). Nous la retrouvons en chemin (IV,3) et nous assistons à l’amorce de duel qui l’oppose à Théandre (IV,4) et enfin aux retrouvailles des amants qui ont lieu une scène plus loin (IV,5). Ces déplacements confèrent à la pièce l’agitation et le mouvement généralement propres au roman. Le Vassal généreux multiplie donc bien les lieux et met l’accent sur le voyage : Rosilée, Théandre, la reine, Lucidan, Artésie, Périntor, tous les personnages partent à un moment ou à un autre pour la Champagne au Château d’Argail. Il s’agit donc bien d’une tragi-comédie de la route qui privilégie le rythme et les aventures à l’unité de lieu.

L’unité de temps n’a guère été plus respectée. Eveline Dutertre nous dit que chaque acte doit se passer en un jour61. Quelques indications permettent en effet d’aboutir à cette conclusion. L’acte I s’ouvre alors que l’aurore n’est pas encore apparue :

La porte du Soleil est close,
Toute la Nature repose (v. 1-2).

et s’achève avec l’approche de la soirée comme l’indique le roi Androphile :

Ceste ceremonie enfin estant bornée,
Le festin et le bal finiront la journée (v. 376-378).

Il se passe donc bien en une journée. De même l’acte III s’achève avec l’évocation de la nuit : « La nuict moins noire encor, que l’humeur qui me dompte » (v. 953).

L’acte IV où tous les protagonistes se retrouvent ne doit pas se dérouler en plus d’une journée car il ne faut guère plus de temps aux personnages pour se retrouver. Quant à l’acte V, il représente deux cérémonies successives qui ne peuvent donc se passer qu’à la suite l’une de l’autre et nécessairement en une seule journée. L’ensemble de la pièce doit donc s’écouler en cinq journées. Néanmoins, il y a des incohérences ou plutôt, disons que si le temps de l’action est assez resserré, les intervalles qui séparent les actes sont parfois très étirés. En effet entre les actes II et III, le roi est mort, son deuil est passé, Lucidan est monté sur le trône et la reine s’est rendue à Reims en compagnie de Théandre tandis que le nouveau roi a fait venir Rosilée chez son amant. Tous ces faits et toutes ces décisions demandent un laps de temps assez long. Entre l’acte III et l’acte IV, Lucidan en fuite a rejoint la Champagne et a gagné un bois qui se trouve près du château de sa mère la reine Glacitide. Enfin, entre les deux derniers actes, les protagonistes se sont rendus auprès de la reine : « Allons de ce chasteau, faire partir la Reine » (v. 1225), avant de repartir avec elle sur Paris : « Retournons à Paris, remettre vostre Cour » (v. 1221).

La durée de tous ces événements reste imprécise. On peut penser que celui survenant entre les deux derniers actes fut rapide puisque Théandre affirme à la dernière scène de l’acte IV que : « Sans la diligence une entreprise est vaine » (v. 1224).

La fuite de Lucidan a également dû être rapide. Ce qui est à peu près certain, c’est que chaque acte doit se dérouler en une journée. En revanche, l’intervalle qui sépare les deux premiers actes est totalement incertain. Nous n’apprenons rien sur ce qui a pu s’y passer. La seule indication que la pièce nous donne se trouve dans un vers prononcé par Androphile, à la scène II,3, qui se rappelle du jour de l’adoubement du héros Théandre :

Pensez-vous que le temps m’ait pû faire oublier,
Le jour que cet Amant fut armé Chevalier ? (v. 583-584)

Référence directe à la dernière scène de l’acte précédent. C’est donc que l’intervalle qui sépare ces deux actes doit être assez long. Si l’on se réfère à la source, le temps qui espaçait l’adoubement du héros de l’entretien où s’opposaient le roi et le prince, était de presque six ans ou peut-être moins car c’est en pleine gloire qu’Andrimarte prenait congé et demandait Silviane à la reine, ce qui déclenchait la réaction du prince qui allait parler à son père. Seulement Scudéry a supprimé cet intervalle moins pour respecter l’unité de temps que pour satisfaire à la contrainte de la concentration dramatique et éliminer de l’action tous les épisodes secondaires qui, en outre, auraient pu nuire au rythme et au dynamisme de la pièce. Eveline Dutertre a donc été amenée à conclure que Scudéry avait étiré sans nécessité l’espace de temps qui sépare les deux actes62.

Alors que le temps de l’action était relativement resserré, l’étirement assez long de chaque intervalle entre les actes, confère à la pièce une durée très étendue. Ce fait montre à quel point l’auteur devait être peu soucieux de respecter cette unité qu’il ne devait pas juger importante.

En revanche, s’il est une unité qu’il a respectée, c’est bien celle de l’action. En effet, assez peu d’épisodes se détachent de l’action principale, sauf peut-être l’amorce du duel entre les deux personnages secondaires à la scène IV,4. Il n’y pas d’intrigue parallèle. L’action principale est constituée par l’amour du prince pour l’héroïne qui va amener le nœud puisque le prince va multiplier les obstacles au bonheur des amants. Les deux actions secondaires y sont directement rattachées : l’amour réciproque des deux amants et l’absolue fidélité du héros pour son suzerain. C’est là le dilemme intérieur du personnage principal qui est pris entre son amour et sa générosité. Ces trois actions se croisent et permettent toutes à la pièce d’avancer car elles sont dépendantes les unes des autres : l’amour de Théandre et de Rosilée dépend en partie du prince qui va d’abord tenter d’empêcher leur union puis qui va essayer d’obtenir de force l’héroïne, tandis que Théandre se trouvera dans l’impossibilité d’agir, ou plutôt de réagir, contre son roi. C’est précisément la flamme illégitime que Lucidan ressent pour Rosilée qui va le pousser à mal agir, qui entraînera sa destitution et qui l’amènera à tuer le traître Philidaspe, puis à fuir et enfin à se repentir. C’est véritablement la prise de conscience soudaine du prince, véritable péripétie de la pièce, qui permet de résoudre les intrigues : le roi repentant finit par célébrer l’amour des deux héros, et c’est l’obstacle majeur de la pièce qui est levé. Le roi se trouve donc digne de son rang et peut remonter sur le trône. C’est Théandre qui le lui rend, ce qui offre au personnage la possibilité de reprendre sa place de « vassal généreux » et qui résout la troisième action. Enfin tout cela ramène Lucidan sur le trône et la paix se réinstalle au sein de l’état. L’auteur a donc montré un grand souci d’unité et de cohérence dans la composition de sa pièce où tous les personnages principaux sont dépendants les uns des autres.

Toutefois, si l’unité de l’action est respectée, elle ne respecte pas pour autant l’unité d’intérêt dramatique. Jacques Scherer la définit ainsi :

Elle n’exige pas la rigoureuse unification des éléments de la pièce selon une technique, mais elle fait ressortir l’intérêt humain d’une pièce, en exigeant que l’attention soit concentrée sur un héros ou sur un problème vital. L’unité d’intérêt est une unité vivante, alors que l’unité d’action au sens propre est mécanique63.

Et c’est précisément sur ce point qu’Eveline Dutertre a jugé la pièce. Elle écrit que Le Vassal généreux est une pièce « fade », sans « vérité64 » et « sans intérêt dramatique ». En effet, si la composition de l’action est rigoureuse, le spectateur ne parvient pas à s’émouvoir et à craindre pour les personnages. Peut-être est-ce en partie dû au fait que l’auteur ait été si imprégné de sa source et qu’il l’ait adaptée avec tant de fidélité. Même si la pièce ne présente pas d’intérêt dramatique comme une tragédie telle qu’Andromaque, n’oublions pas que le dessein de l’auteur, toujours fidèle à L’Astrée, était de nous offrir, avant tout, une pièce pleine de charme. Peut-être ne sommes-nous pas touchés par le péril qui menace les personnages, mais nous sommes néanmoins émus par la poésie galante, caractéristique étonnante de cette pièce influencée par l’ambiance de L’Astrée. L’auteur nous captive dans les scènes qui représentent des échanges galants. C’est alors une douce poésie qui nous entraîne et nous éloigne de la violence qui sature pourtant la scène mais qui sait se faire discrète.

La vraisemblance §

Elle a été, elle aussi, transgressée. La péripétie que constitue le repentir soudain de Lucidan est certainement l’un des éléments les plus invraisemblables de la pièce. L’innovation que représente cette conversion du méchant est soudaine, trop miraculeuse pour être vraiment « acceptable ». Lucidan montrait à la scène III,7 les prémices du repentir et d’une prise de conscience de ses erreurs. Acculé à fuir à la scène III,9, il gagne la Champagne pendant la nuit et arrive dans le bois où, tout repentant, il a déjà une prise de conscience et analyse ses fautes. Les événements qui composent ce repentir se déroulent en trop peu de temps pour apparaître vraisemblables. Néanmoins, le roi est sincère et ne trompe pas les amants, mais cette péripétie n’est pas crédible. Elle fait, en outre, intervenir le hasard lors du dénouement. En effet tous les protagonistes se retrouvent dans le bois à l’acte IV. Toutefois ce dénouement a été préparé : Théandre a suivi la reine et part avec Périntor se promener dans ledit bois, Rosilée qui a fui est partie à la recherche de Théandre et aboutit dans la forêt située près du château de la reine. Lucidan en fuite cherche naturellement un asile et finit par décider de prendre retraite dans ce même bois. Cet heureux hasard qui facilite grandement la réconciliation finale est, lui aussi, invraisemblable. Les retrouvailles des personnages n’apparaissent pas beaucoup plus réalistes, dans la mesure où ni Théandre ni Périntor ne reconnaissent leurs bien-aimées alors qu’à la scène suivante, Lucidan reconnaît immédiatement Rosilée et Artésie qui sont pourtant travesties en chevaliers. Cependant il s’agit bien ici d’un ressort tragi-comique qui amène la reconnaissance et la résolution de l’intrigue. Dans une certaine mesure, l’on pourrait enfin ajouter que la succession des événements, le repentir et le retour du roi sur son trône sont aussi invraisemblables car les événements se multiplient avec l’aide du hasard et que la pièce s’achève sur une situation radicalement opposée à celle du début.

La pièce semble donc marquée par l’invraisemblance et par l’intervention heureuse du hasard. On pourrait en conclure que c’est encore une fois la preuve que la pièce est sans vérité humaine, mais ce serait oublier que la source de l’œuvre est un roman. Le Vassal généreux est avant tout une tragi-comédie romanesque dans laquelle l’auteur, tout naturellement, privilégie l’aspect miraculeux des événements, au détriment de leur vraisemblance. Si le succès de la pièce a été tel que l’auteur nous le dit dans la préface d’Arminius, c’est que le public y trouvait tout ce qui satisfaisait à ses goûts : succession d’événements, voyage, rapidité et mouvement, poésie galante… L’indifférence de l’auteur à la règle de la vraisemblance n’est donc pas condamnable dans un temps où l’irrégularité du genre allait de pair avec son succès.

La bienséance §

Les bienséances n’ont pas été beaucoup mieux traitées par l’auteur. La représentation de la violence est un manquement à cette règle. Nous assistons à une crise du roi Androphile qui lui sera fatale65, à une provocation en duel66, au meurtre de Philidaspe67 et à une tentative d’enlèvement68. Toutes ces marques de brutalité sont du ressort de Lucidan et recouvrent la thématique de la violence très fréquente dans les tragi-comédies. Mais l’auteur a soin de ne pas représenter la mort d’Androphile et de montrer rapidement celle de Philidaspe, le temps d’une didascalie et d’une explication de Lucidan. L’auteur ne fera plus allusion à cette disparition dans la suite de l’œuvre. La description du déguisement à la scène IV,3 constitue également un manquement à la bienséance, d’autant plus notable que ce sont deux femmes qui en parlent et qu’il s’agit du travestissement d’une dame en chevalier. La dernière transgression de cette règle est peut-être la plus importante. Il s’agit de la figure du prince héritier ; ce roi-tyran s’abaisse à des actions qui sont indignes, et de son rang, et de sa personne. Ses exactions sont nombreuses : amour illégitime pour la fiancée d’un de ses vassaux, sujet bien inférieur à sa personne, insulte en public de son vassal, décision de s’emparer de force de la jeune femme, tentative d’enlèvement et de viol. Le roi s’obstine à poursuivre l’héroïne. L’attitude de Lucidan montre donc qu’il n’a pas la dignité d’un roi. Heureusement la bienséance est sauve à la fin de la pièce où Lucidan peut retrouver son trône puisqu’il a fait preuve de lucidité et a reçu le pardon des amants. La résolution de l’obstacle entraîne le retour à la bienséance du personnage. C’était précisément la rupture de cette règle qui créait l’obstacle de la pièce.

Le mélange des genres et des tons §

C’est enfin dans le mélange des genres et des tons que se manifeste l’irrégularité de la pièce. Le mélanges des genres est ici particulièrement remarquable. La pièce emprunte le sérieux propre à la tragédie : les personnages principaux sont hauts, la situation est grave : le prince est destitué, le bonheur des amants déjà effectif au début de la pièce est mis en péril, l’honneur de l’héroïne est menacé et le roi meurt. Elle reprend, en outre, à la comédie des éléments plus légers. C’est d’abord le dénouement heureux car les amants y retrouvent la sérénité et le trône est restitué au roi légitime. Ce sont ensuite des scènes drôles ou des répliques amusantes qui confèrent un ton étrangement dissonant dans le sérieux de la situation. Ce mélange des genres est peut-être à l’origine du mélange des tons qui couvre toute la pièce. En effet nombreuses sont les scènes où se côtoient de longues tirades sérieuses et de petits vers qui viennent renverser le ton et le sens du passage ou du discours d’un personnage. C’est ainsi que la première scène de la pièce nous offre un échange galant entre les amants qui amène Théandre à faire une promesse d’amour éternel et de soumission à Rosilée. Le ton sérieux et galant de cette promesse est immédiatement rompu par Théandre qui demande avec beaucoup de légèreté à Rosilée : « Sellez cette promesse avec un doux baiser » (v. 140).

C’est encore le cas à la scène II,4. Lucidan y fait une tirade très emportée où il dévoile son amour pour Rosilée. Théandre qui craint que sa bien-aimée ne cède aux caresses du prince prend les devants et dit :

THEANDRE

Ha Ciel ! Il la vaincra, sa constance va choir ;
Il la faut soustenir, la Bague,

ROSILEE

le Mouchoir (v. 663-664).

L’insignifiance comique du détail des gages d’amour tranche considérablement avec le sérieux des propos de Lucidan. L’auteur utilise surtout ce détail afin de procéder à un retour des gages que les amants s’étaient échangés à la première scène de la pièce. Mais ils sont ici détournés de leur premier emploi. On ne peut s’empêcher d’y voir une certaine dérision et un retour parodique sur le discours amoureux des deux héros. La tragi-comédie chante l’amour et le place au premier plan, mais elle sait également s’en moquer. Hélène Baby-Litot note que les tragi-comédies, « malgré l’absence de scènes purement comiques, connaissent la désinvolture du ton provoquée par la rupture ponctuelle du sérieux69 ». En effet, ces petits vers intercalés permettent à certaines scènes d’avoir un ton beaucoup plus léger. On pourrait encore citer le vers que prononce Rosilée lors de son entrée en scène : « De quoy s’entretenoit la moitié de mon ame ? » (v. 49).

Celui-ci rompt la longue plainte du héros qui apparaissait dans les stances, et détonne par rapport à « l’emphase traditionnelle70 » des échanges amoureux. Hélène Baby-Litot remarque, en outre, que l’on assiste, dans ces moments de rupture du sérieux, à une « dévalorisation de l’amour spirituel en exigence matérielle71 ». C’est ce qui transparaît encore à travers le vers où Théandre demande à Rosilée : « Sellez cette promesse avec un doux baiser » (v.140), après lui avoir fait une déclaration digne de celles de Céladon dans L’Astrée. Enfin, la pièce nous met en présence de scènes pleines de désinvolture, comme celle où Lucidan déclare : « La Bague desloyale enfin donc est donnée ? » (v. 669), après avoir menacé Théandre. Le comique tel qu’il apparaît dans ces passages, réside donc dans le sérieux, voire la gravité de la situation, qui est traitée avec désinvolture. C’est ainsi que l’on aboutit à un effet de parodie. L’exemple cité plus haut revêt également cette dimension : Lucidan a menacé Théandre en duel, et il ne cherche, à ce moment là encore, qu’à séduire Rosilée par un discours amoureux. Mais la situation est grave puisque devant le refus de Rosilée, Lucidan décidera d’employer la force. Cependant, l’allusion à la bague est insignifiante et la remarque provoque un effet de retournement presque réflexif sur l’œuvre. La dimension parodique est donc conséquente. C’est ainsi que Hélène Laby-Litot caractérise le comique tragi-comique comme étant « un dialogue à deux voix où chaque assertion se voit discréditée par la résonance d’un écho parodique ». L’irrégularité du genre qui balance entre sérieux et légèreté, donc qui emprunte des éléments tragiques et comiques, permet de dégager une tonalité parodique. C’est l’effet que produisent les vers cités plus haut. C’est encore ce qui se produit à la scène IV,3 où Artésie dit à Rosilée, alors qu’elle sont toutes les deux déguisées :

Chacun juge à part soy qu’aujourd’huy les Amans,
Ne s’habillent ainsi que dans ( ?) les Romans :
Aussi vostre avanture est si fort pitoyable,
Que trop d’accidents vrais la rendent incroyable (v. 1121-1124).

Ces quelques vers sont un retour réflexif sur le genre qui s’inspire de sources romanesques et qui ne joue pas sur la vraisemblance, en même temps qu’ils commentent la situation de l’héroïne. Il y a un effet parodique qui est dû encore une fois à la rupture entre la situation sérieuse de fuite des deux femmes et au ton badin de ces vers d’Artésie sur le travestissement qui sont destinés à divertir l’héroïne comme le souligne Rosilée : « Malgré mon desplaisir je ris de ta folie » (v. 1131).

Le mélange des genres fournit donc la possibilité à l’auteur d’user de tons différents qui produisent des échos parodiques et parviennent à tourner en dérision le sérieux de certaines scènes ou le discours amoureux lui-même. Néanmoins, la pièce reste profondément sérieuse et ne s’achève pas sur le ton badin du dénouement72 mais au contraire sur la solennité de l’acte V où se succèdent des tirades très éloquentes qui développent le thème de la générosité.

Le Vassal généreux s’affiche donc bien comme une tragi-comédie irrégulière même si Scudéry a montré le souci de respecter l’unité d’action. Toutes les autres règles : unité, vraisemblance et bienséance, ont été transgressées. En outre le mélange des genres permettait à l’auteur de donner à sa pièce des accents légers.

L’importance de la représentation §

L’autre caractéristique qui rapproche Le Vassal généreux des autres tragi-comédies de la même période est le goût que manifeste l’auteur pour le spectacle. On assiste à une profusion des éléments de représentation. Ils sont de toutes sortes et jalonnent toute la pièce ; autant dire que l’auteur n’en a pas fait l’économie mais qu’il les a, bien au contraire, déployés avec une grande prodigalité. Il s’agit bien d’un théâtre qui veut représenter pleinement l’action, qui veut donner à voir autant qu’à écouter. C’est ce qui a poussé Roger Guichemerre à employer le terme

« d’expressionniste » pour qualifier un théâtre qui cherche avant tout à parler aux yeux, à l’imagination et à la sensibilité du public par l’importance qu’il accorde au spectacle et au pouvoir suggestif des mots73.

Autant dire que Scudéry a utilisé toutes les ressources de la représentation : prodigalité d’accessoires, multiplication des didascalies, pompe de la mise en scène et bien sûr déguisements des personnages. Mais ce théâtre qui accorde une place si importante au spectacle, ne vise pas uniquement l’ornement et le divertissement, même si cela compte pour une large part, car tous les éléments de la représentation participent au sens de la pièce, soit qu’ils l’illustrent, le remplacent ou le contrarient. C’est cette unité entre discours et spectacle qui est caractéristique de la pièce.

Les accessoires §

La prodigalité des accessoires est étonnante. On ne compte pas moins de seize objets tout au long de la pièce. Ils sont de trois sortes : tout d’abord ceux qui accompagnent le discours amoureux des personnages, ce sont les objets d’amour ; puis ceux qui apparaissent lors des cérémonies, ce sont les objets de rite ; enfin ceux qui sont présents lors des affrontements divers, ce sont les armes.

Dès la première scène de la pièce, nous assistons à un échange de gages des amants. Pour apaiser les craintes de Théandre qui redoute que le prince Lucidan ne parvienne à séduire sa bien aimée, Rosilée lui donne en gage d’amour éternel une bague, après quoi Théandre lui remet un mouchoir. Les gages viennent ici appuyer la promesse d’amour. Non seulement ils illustrent les propos, mais ils sont en plus une preuve irréfutable de leur amour. Hélène Baby-Litot écrit que « devant le signifiant de l’amour l’amoureux ne peut que croire à la réalité du sentiment amoureux74 ». Ce sont encore les mêmes gages que nous retrouvons à la scène II,4. Cette fois, les amants se les montrent en présence du prince. Devant les propos séducteurs de Lucidan, Théandre craint que Rosilée ne lui cède et décide de sortir la bague. Il est immédiatement suivi par l’héroïne qui lui présente le mouchoir. Là encore, les gages sont comme la matérialisation de leur amour et constituent donc une preuve irrécusable, parce que visible. C’est cette constatation qui provoque la colère de Lucidan. Forcé de reconnaître la vérité, la force de leur amour et son incapacité à lutter devant des liens si forts, il est acculé à menacer encore une fois les amants, autre preuve de son impuissance. Lucidan, dans un accès de colère et constatant que ses sentiments n’ont aucune valeur face à ceux qui unissent les amants, s’exclame donc :

La Bague deviendra fatale à qui la porte ;
Le Mouchoir sentira combien ma flame est forte (v. 673-674).

Les gages ne constituent donc pas un ornement destiné à divertir un public avide de spectacle mais servent le sens du discours des personnages. Ils sont la preuve de l’amour qui unit les amants.

Mais il y a un autre gage d’amour qui est la promesse écrite en lettres de sang et dans laquelle Théandre jure obéissance et fidélité absolue à sa maîtresse. La lecture de cette lettre à haute voix, en même temps qu’elle est rédigée, permet d’unir destinateur, destinataire premier : Rosilée (c’est à elle que la lettre s’adresse) et destinataire second : le public. Cela permet de créer une complicité entre ces différentes instances. Rien n’est dissimulé, le spectateur voit tout, il est comme témoin de cette extraordinaire promesse. Cette lettre est aussi remarquable dans la mesure où elle engage le corps de Théandre à travers son sang qui en est un composant capital puisqu’il remplace l’encre. Ici encore, la lettre et le discours ne font qu’un, puisque Théandre lit en même temps qu’il écrit sa promesse. Le gage s’accompagne ici d’une forme rhétorique tout à fait particulière qui est la suite de dix-sept vers en octosyllabes. Cette rupture avec l’alexandrin souligne l’importance de la lettre et la met en valeur. Comme nous le voyons, il ne s’agit nullement, là encore, d’un divertissement mais d’une composante du discours amoureux.

Enfin le portrait que Lucidan a fait faire en cachette de Rosilée est aussi un accessoire d’amour. Il est le symbole à lui seul de la flamme illégitime du prince pour la fiancée de son vassal. Il a été exécuté sans le consentement de l’intéressée, il a donc été dissimulé parce qu’il était une preuve honteuse de la folie du prince. Quand il le montre à l’héroïne à la scène I,2 sa réaction est bien entendu de déchirer ce qui pourrait être pris comme un encouragement. Le portrait est la preuve de l’attitude pitoyable du prince qui se compromet, et avec lui sa personne et son rang, dans des actions tout à fait indignes d’un prince destiné à régner. Même quand Rosilée déchire le portrait, les yeux toujours amoureux du prince continuent d’être passionnés par ce :

Miracle deschiré, merveille mesprisée,
Las servez à mes pleurs, et à sa risée,
Mon cœur pour reparer l’outrage de ses doigts,
Au lieu d’une aujourd’huy vous adore deux fois (v. 261-264).

Sans le portrait, jamais l’attitude du prince n’eût été mieux représentée ni son entêtement mieux illustré.

Outre ces objets d’amour, il y a de nombreux accessoires qui accompagnent les cérémonies. On retrouve d’abord l’« espée » lors de la cérémonie d’adoubement de Théandre. Il s’agit ici d’un rite dans lequel la dame qui accepte de prendre un homme pour chevalier « luy ceind l’espée », comme nous l’indique la didascalie75. Mais là où les accessoires sont les plus nombreux, c’est lors de l’intronisation de Théandre. Ce sont tous les attributs royaux que l’on passe en revue, « le manteau Royal », « La Couronne », « le Sceptre », et « la main de justice ». Quand Théandre rend son trône à Lucidan, ce sont les mêmes objets que l’on retrouve. On n’assiste certes pas au même rituel mais la didascalie nous indique que « Apres l’avoir revestu des habits Royaux il le remet sur le Thrône76 ». Là aussi les accessoires illustrent les propos, ils accompagnent la cérémonie et lui confèrent son aspect solennel. Sans eux, ces longues scènes que sont l’adoubement de Théandre (I,3), son intronisation (V,1) et le retour du prince sur le trône (V,2) n’auraient peut-être pas eu cet attrait car il est vrai que les accessoires rompent avec la monotonie des longues tirades en même temps qu’ils illustrent le propos et insistent sur l’importance de ces cérémonies dans l’intrigue politique du Vassal généreux.

Les derniers accessoires auxquels l’auteur a recours sont ceux utilisés dans les scènes d’affrontement. On retrouve les épées au moment de l’amorce du duel, quand Rosilée et Artésie jouent la farce à Théandre et à Périntor. L’indication scénique nous précise que : « Ils s’avancent tous quatre l’espée à la main77 ». De même, cette arme est réemployée quand Lucidan arrive, les surprend et « met l’espée à la main pour les separer78 », après quoi « Ils se reconnoissent et les espées leur tombent des mains à tous cinq79 ». Les épées sont donc les armes pour se battre mais aussi pour empêcher l’affrontement. En revanche, s’il est une arme qui tue c’est bien celle que Lucidan utilise à la scène III,9 pour assassiner le traître Philidaspe que Lucidan a finalement identifié comme tel. La didascalie ne nous précise pas la nature de l’arme utilisée par Lucidan, et cela tient au fait que Scudéry n’ait pas voulu s’étendre sur les scènes de violences. Généralement les tragi-comédies favorisent le spectacle et mettent en scène la violence. Au contraire, Le Vassal généreux, même si nous assistons à des amorces de duels et à la mort d’un personnage, ne favorise pas les combats et n’insiste pas sur la violence. En effet, l’amorce du duel est une plaisanterie et n’a pas pour but de blesser qui que ce soit. Scudéry prend soin de ne pas s’étendre sur la mort de Philidaspe. Les armes n’ont donc pas pour fonction de véhiculer la violence mais simplement d’agrémenter la représentation. Dans le cas de Lucidan qui veut séparer ceux qu’il n’a pas encore reconnus, son acte est presque porteur d’un message pacifiste. C’est que l’arme est ici détournée de sa fonction traditionnelle d’attaque ou de défense, ce qui contribue à rendre manifeste le repentir du roi.

Les accessoires, très nombreux dans la pièce, accompagnent donc tous l’action et ne sont pas de simples parenthèses propres à satisfaire au goût du spectacle très en vogue. Les objets illustrent, prouvent ou contrarient le discours des personnages, mais ne sont jamais inutiles.

La pompe §

Outre la prodigalité des accessoires qui jalonnent sensiblement la pièce, Scudéry a donné à son Vassal généreux toute la pompe et le faste de la représentation dont il disposait. Le goût du dramaturge pour ce genre de mise en scène spectaculaire est indéniable et la pièce en est une illustration parfaite.

Roger Guichemerre écrit que l’on « trouve dans nos tragi-comédies des scènes auxquelles le rang des acteurs, la solennité de leurs actes, la présence d’un grand nombre d’assistants confèrent une grandeur impressionnante80 ». Le vassal généreux met tout cela en scène au travers des grandes scènes « pompeuses » que la pièce nous présente. Elles sont au nombre de quatre, l’adoubement de Théandre81, la harangue du prince Rosimar contre le roi tyrannique82, l’annonce faite à Lucidan par le héraut franc de sa destitution83, l’intronisation de Théandre et la restitution de son trône à Lucidan84. Toutes ces grandes scènes ponctuent la pièce, de sorte que chaque événement important pour l’action se trouve ainsi mis en relief et souligné. Toutes ces scènes déploient un grand nombre d’assistants. L’adoubement et l’acte V se déroulent en présence de la cour, des princes gaulois, des chœurs de peuple et de trompettes. La présence des personnages de haut rang et du peuple souligne que l’événement qui a cours est d’une grande importance, et l’intervention des trompettes85 lui donne une grande solennité puisqu’elles signalent à tous qu’une cérémonie va avoir lieu. C’est ainsi que Théandre dit juste avant son adoubement :

Mais le Roy n’est pas loing des Trompettes qui sonnent,

Le Temple retentit, ses voûtes en raisonnent (v. 289-290).

La vive harangue du prince Rosimar à la scène II,4 est, elle aussi, l’occasion de déployer la pompe. Tout d’abord c’est un prince qui s’exprime devant une assemblée nombreuse : il s’agit ici du peuple. Outre la position qui est celle du personnage et la multitude des gens qui l’écoutent, ce sont ses propos qui confèrent véritablement à la scène la pompe. En effet, un peu à la façon des grands tribuns de l’antiquité, il tente de rallier le peuple à la cause qu’il défend et qui est celle des amants tyrannisés par leur roi. L’heure est grave car, ce que cette intervention sous-entend, c’est la destitution pure et simple du roi légitime. Rosimar fait, en outre, appel à des arguments d’une très haute noblesse tel son discours sur la générosité. L’instant est important, parce que la destitution de Lucidan est le premier rebondissement de la pièce, la première conséquence visible de ses exactions. Le ton, la générosité du prince qui défend une cause juste avant toute chose, le poids des arguments et la présence du peuple font de cette scène un moment qui véhicule la pompe.

C’est encore le cas à la scène III,8 où nous sommes en présence du héraut franc qui vient annoncer sa destitution au roi. Ici, c’est l’utilisation de la musique militaire qui donne à la scène son côté spectaculaire. Lucidan annonce à la fin de la scène précédente :

Mais je vois un Heraut, ô Dieux quelle bravade !
Quoy, ce Tambour s’appreste à faire une Chamade ! » (v. 897-898).

En outre, la gravité de l’événement est à l’origine de la grande tension de cette scène et de la sensation qu’une chose importante se déroule à ce moment précis.

La pompe et le faste de la représentation se manifestent donc, à travers toutes ces scènes, par l’emploi de la musique (trompettes, chamade du tambour), par la présence des personnages de haut rang, par la multitude des assistants et enfin par l’importance des événements qui ont lieu (adoubement, révolte contre le roi, destitution du monarque, cérémonie d’intronisation et retour du roi légitime qui prête serment). Scudéry n’a fait l’économie d’aucun élément qui était propre à conférer à sa pièce pompe et faste, ce qui lui a permis de développer de longues tirades très éloquentes, que l’on retrouve notamment lors de l’élection de Théandre où chacun des princes gaulois, en même temps qu’il donne un attribut royal, déclame une strophe sur les vertus qu’il symbolise. C’est ainsi que le prince Lucidame dit à Théandre en lui remettant la « main de Justice » :

Cette main dans la vostre en faisant son office,
Doit tenir la balance esgale à la Justice ;
Que le foible, et le fort, le petit et le grand,
Soient pesez sans faveur dedans leur differend (v. 1385-1388).

L’éloquence de ces tirades ainsi que leur contenu qui développe des idées assez communes sur l’équité qui doit être celle du prince, ajoutent au faste de la représentation une pompe verbale.

Scudéry a donc voulu que la représentation soit la plus spectaculaire possible. Elle est effectivement lourde, massive et extrêmement « pompeuse ». Le Vassal généreux offre aussi par ce biais un divertissement tout à fait propre à retenir l’attention du public.

Les déguisements §

Mais ce qui procure à la représentation son attrait majeur, ce sont les déguisements auxquels ont recours les personnages pour fuir ou dissimuler des méfaits ou des manœuvres.

Les déguisements les plus spectaculaires sont ceux que prennent les personnages en changeant leur apparence.

L’héroïne et la femme de l’écuyer du héros décident de se déguiser à la scène III, 5. Artésie propose à Rosilée de prendre l’apparence d’un chevalier, il s’agit donc d’un travestissement, et cela semble aller de soi puisque Artésie dit naturellement :

Théandre et mon Mary ne peuvent estre loing ;
J’ay deux de ses habits, dont nous aurons besoing (v. 851-852),

alors que la solution apparaît bien la plus invraisemblable. C’est qu’en 1632, quand Scudéry écrit Le Vassal généreux, le travestissement de l’héroïne en chevalier est à la mode. C’est ainsi qu’Artésie insiste : « En Chevaliers errans nous courrons les dangers » (v. 856).

Le déguisement de l’héroïne en chevalier est assez banal et le motif qui est la fuite devant la menace que représente le prince ne l’est pas moins. En revanche nous assistons également au déguisement d’un second rôle. En effet Artésie accompagne Rosilée et se travestit également. On comprend la nécessité de la fuite et du déguisement dans la mesure où l’héroïne doit échapper au nouveau roi qui menace de la violenter. En revanche le déguisement d’Artésie paraît moins nécessaire à l’action, peut-être veut-elle rejoindre son époux ou ne pas laisser seule l’héroïne. Quoi qu’il en soit, il est indéniable que cela permet à Scudéry de donner encore plus de spectacle. Le déguisement de Rosilée n’entraîne aucun changement de condition alors que c’est le cas pour Rosilée. On peut dire que le double déguisement permet le changement de sexe et de condition, qu’il offre au public un véritable divertissement dans la mesure ou l’on renverse les valeurs communes. Ces déguisements ont permis en outre à l’auteur de développer un dialogue entre les deux femmes sur le travestissement ainsi que sur le jeu de l’être et du paraître. C’est à la scène IV, 3 que les deux femmes se livrent à un dialogue plaisant sur le déguisement qui constitue une sorte de pause dans leur fuite. Artésie est confondue devant sa maîtresse ainsi déguisée :

Je m’embarasse aux noms, de Monsieur, et de Madame ;
Une habitude prise à dire le second,
Fait qu’entre tous les deux mon esprit se confond (v. 1112-1114).

C’est aussi une description de la beauté de l’héroïne qui, déguisée, garde le même charme que d’ordinaire qui amène les hommes à la regarder et à succomber à sa grâce, comme le dit Artésie :

On vous juge Guerrier, et vous les captivez ;
On n’offre à vos appas que ce que vous avez (v.1125-1126).

C’est qu’étant femme elle continue à envoûter les hommes, toute travestie qu’elle soit. C’est ici l’idée que l’on paraît ce que l’on est. Mais Artésie souligne également que les femmes sont captivées par la beauté de Rosilée :

Par tout où nous passons, des beautez innocentes,
Dans leurs tristes regards se font voir languissantes (v. 1127-1128).

C’est donc ici l’occasion d’une évocation douce et plaisante de la beauté de l’héroïne qui fait l’unanimité. Le déguisement est ainsi élevé au rang de révélateur de la beauté unique et rare de Rosilée.

L’autre déguisement apparent employé dans la pièce est celui du prince Lucidan. Le motif est ici encore la fuite. Le personnage veut se soustraire au danger que représente pour lui la révolte du peuple. Après le meurtre de Philidaspe et sa destitution prononcée par le héraut franc, le roi est obligé de partir, mais de partir déguisé, afin de ne pas être reconnu. C’est donc une cause nécessaire et non pas un simple divertissement. On ne nous précise pas quelle est la nature du déguisement du personnage, mais l’on sait que c’est suite à ce changement d’apparence et à la fuite que s’opère chez le roi déchu un retournement psychologique qui amène son repentir. Peut-être est-il alors déguisé en ermite comme le soulignent ces vers qui montrent qu’il s’est résolu à prendre une retraite :

Allons, allons nous perdre en cette solitude ;
Et faisons que la faim, par son pouvoir fatal,
Nous punisse en ces bois d’un appétit brutal (v. 1108-1110).

Mais cela apparaît assez invraisemblable dans la mesure où le personnage est encore pourvu de son épée à la scène IV,5 quand il sépare les amants qu’il n’a pas encore reconnus. Ce déguisement, quoiqu’il en soit, permet au personnage, par l’abandon de son identité, de se repentir et de prendre conscience de ses erreurs passées. Scudéry n’a pas pris soin de préciser quel était le type de ce déguisement car ce qui prévaut ici, c’est sa signification.

Ces trois changements d’apparence sont donc tous motivés par la fuite et permettent aux personnages d’échapper à un danger. Dans le cas de Rosilée et d’Artésie, cela permet l’amorce d’un duel qui intervient à la scène IV,4, et dans celui de Lucidan d’introduire le repentir qui provoque la réconciliation finale. Dans tous ces cas, le changement d’apparence permet encore une fois d’apporter un agrément supplémentaire à la représentation, en même temps qu’il prend sens dans l’action.

Il est cependant un autre cas de déguisement, mais celui-ci ne modifie en rien l’aspect extérieur du personnage. C’est l’apparence morale qui est changée. Le champ du déguisement couvre en effet toute la pièce et on le retrouve à la scène II,3 où le roi Androphile et son fils le prince Lucidan ont une conversation. L’attitude de Lucidan offre un exemple d’hypocrisie, car sous le couvert de pieuses intentions : les intérêts de Rosilée et la mémoire du duc Blandomire, le personnage ne cherche qu’à écarter son rival sans en avoir l’air. Après avoir développé des arguments qui étaient tous en défaveur de Théandre, Lucidan conclut en jurant à son père :

Sire, ne croyez pas, si cela vous aigrit,
Qu’un tel raisonnement naisse de mon esprit ;
Mille m’en ont parlé, que la crainte fait taire (v. 555-557).

Et c’est toujours aussi hypocritement qu’il tente de précipiter ses affaires en poussant le roi :

Si vostre Majesté m’en donne la licence,
Je m’oblige à le mettre en cette connoissance86
Et sans vous en parler mon discours suffira (v. 565-567).

Mais le roi ne se montre pas dupe et a su déceler chez son fils les marques de son hypocrisie :

Je suis fasché de voir deux choses en vostre ame [...]
L’autre, cét artifice où l’on voit revestus,
Les vices de l’esprit de l’habit des vertus,
Vostre amour se desguise, et fait l’indifferente,
Mais plus vous la cachez, plus elle est apparente (v. 569, 575-579).

Cette dissimulation ne concoure pas directement à développer la représentation mais participe à la thématique du déguisement que l’on retrouvera à partir de l’acte III. Elle n’est pas spectaculaire mais recouvre une réalité qui est l’hypocrisie du personnage, et dépend d’une action négative : la tentative de rendre le rival indigne aux yeux du roi.

Toutes ces formes de déguisements que l’on retrouve dans la pièce n’ont pas la même signification. Celles qui relèvent d’un changement d’apparence sont motivées par des actions positives, même dans le cas de Lucidan puisqu’il finit par abandonner son identité de roi, accepter le cours des événements, et se repentir. Tandis que celle qui relève d’une dissimulation morale est profondément motivée par une volonté de nuire à autrui et est teintée très négativement. Cette thématique du déguisement est un ressort dramatique riche en coups d’éclats.

La place qui a été accordée à la représentation n’est donc pas des moindres. L’auteur n’a laissé de côté aucun des éléments de mise en scène qui étaient à sa disposition. Les nombreux accessoires qui sont utilisés, les scènes spectaculaires d’amorce de duel, de cérémonie, de consultation populaire, le faste, la pompe, les déguisements, tout concoure à faire de la représentation du Vassal généreux un spectacle intense et divertissant pour le spectateur, « expressionniste » en quelque sorte puisque chaque sentiment qui bouleverse profondément chacun des personnages ne manque pas d’être accompagné par un élément de représentation qui donne à voir au spectateur. On peut dire qu’ainsi le théâtre remplit sa fonction double qui est d’être entendu et vu.

Le Vassal généreux est donc une tragi-comédie irrégulière dominée par le spectacle. Mais c’est aussi une tragi-comédie galante qui privilégie la poésie amoureuse. On pourrait penser que le seul centre d’intérêt de la pièce réside dans l’expression du sentiment amoureux. Néanmoins, on ne saurait ignorer la dimension politique de la pièce qui vient parfois occulter sa dimension poétique.

La question politique §

C’est peut-être déjà ici l’influence grandissante du Cardinal de Richelieu qui transparaît à travers l’importance que l’auteur a accordée à la réflexion politique87. En effet, l’originalité de l’intrigue politique du Vassal généreux qui nous présente la destitution d’un roi départ grandement du reste de la production des tragi-comédies qui mettent généralement en scène des lieux communs politiques et moraux comme le souligne Roger Guichemerre :

Parfois aussi (…) ces développements ne sont que des lieux communs destinés à « amplifier » le discours d’un personnage et plus ou moins « plaqués » sur l’intrigue88 ».

C’est dire si Scudéry accordait déjà une place importante à ces questions. L’intérêt de l’auteur pour la politique sera toujours conséquent dans son œuvre. D’ailleurs en 1647, il publiera son ouvrage majeur sur les Discours politiques des Rois dans lequel il a « donc choisi vingt ROIS dans l’Histoire universelle ; et dans les Regnes de ces Princes, vingt actions les plus remarquables des leurs89 ». On retrouve dans Le Vassal généreux l’esquisse des grands thèmes que Scudéry développera et approfondira par la suite. La pièce se présente comme une allégorie de la formation du prince, l’auteur y fait ensuite une apologie de la monarchie et enfin, il érige la générosité comme première vertu de tout homme qui doit toucher à la politique et au domaine public.

La formation du prince §

L’intérêt de l’auteur pour les questions politiques a toujours été manifeste, l’éducation du prince a d’ailleurs été l’une de ses grandes préoccupations. Il nous fait part de ce souci dans Au Lecteur des Discours politiques90 où il écrit que sa motivation principale pour la rédaction de cet ouvrage était « que les Rois qui refuseroient peut-estre l’instruction, si elle venoit de leurs inferieurs ; ne la refusent pas quand elle viendra de leurs egaux ». L’idée est qu’un bon roi est un roi bien éduqué, et c’est précisément ce qu’illustre la pièce.

On peut dire que c’est un véritable parcours initiatique que suit le prince Lucidan. En effet, il y a une véritable mise en scène du passage de la tyrannie à l’équité. Le début de la pièce nous présente un prince capricieux qui s’imagine que sa place d’héritier de la couronne lui donne le droit d’agir à sa guise. Lucidan confond alors pouvoir et accommodement personnel, et c’est précisément la définition de la tyrannie. Mais si ce roi agit si mal et de façon aussi indigne de sa personne et de son rang, c’est qu’il est mal entouré. Il a autour de lui deux conseillers parfaitement opposés et il choisit d’écouter et de prendre conseil du plus mauvais des deux, parce que ce dernier flatte ses mauvais penchants et son orgueil, qu’il lui donne l’illusion de la toute-puissance. Le spectateur est témoin, pendant les trois premiers actes, du développement d’un discours qui fait l’éloge de la tyrannie, celui-ci se retrouve à la fois dans les propos de Lucidan et dans ceux du perfide Philidaspe. On assiste à une véritable joute oratoire entre les deux conseillers qui défendent des positions radicalement opposées.

La grande tragédie de Théophile de Viau a certainement influencé l’expression de la tyrannie dans la pièce. Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé fut une pièce au rayonnement intense et qui provoqua l’admiration de la jeune génération. Certes, quand la pièce fut représentée en 1621, Scudéry n’avait pas encore quitté l’armée pour se consacrer pleinement à une activité littéraire, mais il fut un grand admirateur de la pièce et se souvint longtemps de la tragédie de Pyrame et Thisbé. Le lien entre la pièce et Scudéry est d’autant plus facile à établir quand on sait qu’il fit une édition des œuvres de Théophile de Viau en 1632, année de la création du Vassal généreux. Jean-Pierre Chauveau écrit à ce sujet qu’« il est d’usage de parler, à propos des Œuvres de Théophile de Viau, de l’édition de Scudéry de 1632, édition fondatrice91 ». Il n’est donc pas abusif de conclure que le roi de Pyrame et Thisbé a largement influencé le discours de la tyrannie que dispense le prince Lucidan, d’autant plus que cette pièce est certainement celle que Scudéry a le plus corrigée. En effet, Jean-Pierre Chauveau ajoute :

il apparaît, à la lumière des éditions critiques actuelles, que Scudéry, sauf peut-être pour le texte de Pyrame et Thisbé, où il apporte des corrections vraiment intéressantes, n’est pas intervenu de manière significative (…)92.

On retrouve, en effet, d’étranges similitudes entre le roi de Pyrame et Thisbé et Lucidan. Ce dernier définit ainsi la tyrannie :

L’or et les diamans, dont on fait la Couronne,
Ont de foibles appas ; le vray plaisir des Rois,
Consiste à pouvoir faire, et rompre aussi les Loix.
Ceux qui n’ont point de Maistre abhorrent la contrainte ;
Jamais un Souverain ne doit avoir de crainte ;
Le peuple se doit taire, et non pas murmurer (v. 690-695).

C’est donc une dérive de la monarchie, où le roi utilise les pouvoirs qui lui sont conférés afin d’agir à sa convenance et pour servir ses propres intérêts. Il se retranche derrière sa légitimité pour se garantir et justifier les débordements de violence dont il fait preuve. C’est exactement la même définition que l’on trouve dans Pyrame et Thisbé, quand le roi dit à son conseiller :

Tu sais que la justice est au-dessous du Roi ;
La raison défaillant, la violence est bonne
Pour qui sait bien user des droits d’une couronne93.

Nous sommes donc bien en face d’une doctrine « pragmatique » héritée du machiavélisme qui prône l’utilisation des pouvoirs du prince pour assouvir ses propres passions. Cette apologie de la tyrannie s’accompagne d’un discours hédoniste où la satisfaction des plaisirs vient justifier et légitimer son usage. C’est ainsi que Philidaspe fait l’éloge du désir :

Le veritable honneur est amy des desirs,
On l’acquiert dans le choix des solides plaisirs (v. 484-485),

et que plus loin il affirme :

Il faut dans les plaisirs se baigner chaque jour,
Et ne refuser rien à la flame d’amour (v. 495-496).

Ces vers illustrent un épicurisme perverti dont Philidaspe se sert afin de flatter le prince dans sa flamme illégitime.

À l’opposé de cette apologie de la tyrannie, le discours de Lindorante défend les valeurs traditionnelles de la monarchie. Le personnage prône l’équité et la raison. En effet, pour lui le prince n’a pas la toute-puissance, il est le représentant des dieux mais n’est pas au-dessus d’eux, et n’est donc pas exempt de châtiment. Lindorante tente donc de défaire le prince de sa passion pour Rosilée :

Mais puis que de ce Monstre on a la connoissance,
Il le faut estouffer en sa foible naissance (v. 465-466).

Il refuse également le recours à la violence comme moyen d’assouvir ses passions :

L’humaine impiété fit ces inventions,
Afin d’authoriser ses sales passions (v. 523-524).

Enfin Lindorante tente d’ouvrir les yeux du prince et de le dissuader d’entreprendre de violer l’héroïne :

Sire ce beau conseil, qui se dit si propice,
Est un ardent trompeur, qui meine au precipice ;
Ce feu que Philidaspe orne de tant d’appas,
Esbloüit la raison, et ne l’esclaire pas.
Songez quelle amitié le peuple a pour Théandre ;
Attaquant Rosilee, il voudra la deffendre (v. 737-742).

Quelques vers plus loin, ses propos ont une valeur proleptiques en annonçant la crise qui surgira quelques scènes plus loin94 :

Et si vous ne mettez un frain à cette envie,
Vous hasardez le Sceptre, et l’honneur, et la vie (v. 745-746).

Les deux conseillers s’opposent radicalement et leurs conceptions du pouvoir restent inconciliables. C’est donc logiquement que les deux personnages en viennent à s’affronter verbalement. Philidaspe n’hésite pas à renverser tous les arguments de Lindorante qui ont pour but de ramener le prince à la sagesse. C’est ainsi qu’il accuse Lindorante d’ignorance en ce qui concerne les droits des souverains :

Ignorans Medecins, stupides que nous sommes,
De mesurer les grands au vulgaire des hommes (v. 473-474) ;
Qu’appelles-tu l’honneur, un conte, une chimere,
Qu’afin de t’endormir te fis jadis ta mere ? (v. 481-482) ;
Dans l’histoire des dieux ton ame est ignorante (v. 525) ;
L’occasion l’a belle, et l’Amour tend les bras ;
Mais parce qu’il a peur, le lasche vous en donne (v. 748-749).

Devant les attaques et les provocations de Philidaspe, Lindorante n’oppose que la résistance de la raison, de la sagesse, et de la loyauté :

Sire, en voyant l’injure où sa voix s’abandonne,
Tout ce que je puis dire à vostre Majesté,
Est qu’elle me verra mourir à son costé (v. 750-752).

Devant la révolte du peuple, Lucidan prend conscience que Philidaspe est un traître et un flatteur. Le discours qui faisait l’éloge de la tyrannie disparaît donc à mesure que le prince se défait de l’influence néfaste de Philidaspe. Cette prise de conscience s’effectue en trois temps. À la scène III,3 Philidaspe fuit devant l’avancée du peuple nombreux : « Le nombre excusera ce peu de lascheté » (v. 799).

Lucidan, dans un premier temps, se rend compte de l’hypocrisie de Philidaspe. C’est ensuite, à la scène III, 8, une promesse de vengeance que fait le prince déchu :

Ha traistre Philidaspe, horreur de la Nature,
Seras-tu sans supplice, et moy dans la torture ?
Toy qui m’as fait pecher, seras-tu point puny ?
Ne dois-tu pas mourir, puis que je suis banny ? (v. 945-948).

À la scène suivante, il le tue, comme nous l’indique la didascalie95. Les désordres qui animent le royaume et la sanction infligée par le peuple, provoquent le repentir du prince qui finalement devient un roi exemplaire. Il finit par se reconnaître, mais avant que ne s’opère cette métamorphose, il reconnaît d’abord celui qui était le garant de la sagesse, le véritable conseiller du roi :

Gloire de mes guerriers, genereux Lindorante,
Que ton ame fut sage, et la mienne ignorante ! (v. 941-942).

C’est donc une reconnaissance a posteriori de la sagesse de Lindorante. Lucidan admet que seul Lindorante était digne d’être écouté. C’est bien ici l’idée que le prince pour être un bon prince doit être éduqué par de sages conseillers qui pourront le former aux vertus de l’équité et de la générosité. Il s’agit, en outre, d’une bonne illustration de la théorie de l’être et du paraître. Au XVIIe siècle, on paraît ce que l’on est. Or Lucidan est roi mais n’agit pas en roi. Il n’est donc pas vraisemblable. La reconnaissance finale est donc une adéquation entre l’être et le paraître, car Lucidan roi, agit désormais en roi et paraît ce qu’il est. Les gens qui l’entourent découvrent alors la réalité de son être, et c’est précisément ce que dit Rosilée à la toute dernière scène : « Reconnoissez le Roy, puis qu’il s’est reconnu » (v. 1456).

Le parcours initiatique s’achève donc sur une reconnaissance de soi-même. Il aura fallu au roi déchu accepter de tout perdre même la vie :

Que le destin cruel a de haine et d’envie,
De m’oster un Royaume, et me laisser la vie ! (v. 1091-1092).
Ciel, fortune, subjects, liguez-vous pour me nuire,
Car vous m’obligerez, en me venant destruire :
Si vous dessein d’advancer mon trespas,
Vous n’estes inhumains qu’en ne l’achevant pas (v. 1099-1102).

Le prince n’a atteint la sagesse qu’au prix d’un revers de fortune et d’une souffrance. C’est là, bien que cela n’apparaisse pas dans la pièce, une conception chrétienne du passage à la sagesse.

Androphile est l’image du roi idéal, et c’est ce modèle de vertu chevaleresque que Lucidan célèbre et auquel il jure de se référer. C’est ce qu’il promet aux princes gaulois lors de son retour sur le trône :

  « L’image de mon pere attachera mes yeux ;

  A me former sur luy, j’auray l’ame occupée ;

  Heritier de ses mœurs, comme de son Espée. » (v. 1488-1490).

Le parcours initiatique du prince se solde donc par un revirement total d’attitude.

Les étapes de l’éducation du prince épousent le mouvement de la pièce qui obéit à une dialectique de l’ordre et du désordre. La pièce débute avec la paix du royaume et l’adoubement spectaculaire de Théandre, puis la pièce sombre, à mesure que le prince multiplie les obstacles au bonheur des amants, dans le désordre qui s’installe réellement à l’acte III avec la montée du soulèvement populaire auquel il est fait de nombreuses allusions. C’est Philidaspe qui l’évoque le premier : « Le nombre excusera ce peu de lascheté » (v. 799).

C’est ensuite Lucidan qui fait référence à l’ampleur que prend la révolte : « Et la fureur du peuple augmentant par le nombre » (v. 885). Enfin il évoque la forme que prend le soulèvement populaire : « Ce Monstre appelé Peuple, une hydre à tant de têtes » (v. 906). Cette métaphore en symbolise la progression, et surtout la propagation.

Ce soulèvement populaire entraîne la destitution du roi. La crise survient alors : l’autorité royale n’est plus représentée, le prince est en fuite, l’héroïne déguisée a échappé au prince et est partie à la rencontre de son amant, le héros est à Reims et lié par la fidélité absolue qu’il voue à son suzerain. Ce n’est qu’avec le meurtre de Philidaspe que s’amorce le dénouement. À partir de là nous assistons au repentir, aux retrouvailles, au pardon des amants et au retour du prince sur son trône. L’ordre ne se retrouve vraiment qu’avec le rétablissement du prince de sang.

La dialectique de l’ordre et du désordre est un thème central dans l’imaginaire baroque. La fragilité des valeurs établies, l’instabilité des institutions humaines et le renversement du sens commun sont les manifestations les plus courantes de la thématique baroque. C’est ce que nous retrouvons dans la célèbre comedia de Calderòn La Vie est un songe, publiée en 1636. C’est en effet encore un soulèvement populaire qui ébranle les institutions et les valeurs communes, nous assistons aussi à l’éducation et la formation d’un prince.

Le Vassal généreux nous présente donc l’évolution d’un mauvais roi qui suit sans réfléchir les suggestions d’un mauvais conseiller qui flatte son orgueil et son « appetit brutal »96. Ce roi qui agit de façon tyrannique va devenir un roi exemplaire. Une partie de la pièce est donc centrée sur une dérive possible de la monarchie. Ce n’est pas ce régime qui est en cause, mais la personne du prince qui, mal éduqué, en arrive à agir de manière brutale et animale.

L’apologie de la monarchie §

Le régime monarchique n’est pas une seule fois mis en cause dans la pièce. Bien au contraire, l’auteur nous fait une véritable apologie de cet état. C’est à travers le discours de Théandre à la première scène du dernier acte que s’effectue l’éloge de la monarchie. La réflexion s’étend ensuite sur la question de la légitimité de l’exercice du pouvoir royal.

Théandre érige la monarchie au rang du meilleur régime possible :

Dans les divers Estats de la chose publique :
Le plus parfait des trois est l’Estat Monarchique (v. 1269-1270).

Scudéry, à travers son personnage, exprime ses propres idées sur le gouvernement des peuples. La monarchie prévaut sur tout autre forme de régime. Traditionnellement, et depuis Platon, on considère que trois régimes sont possibles : l’oligarchie, la démocratie et la monarchie.

L’oligarchie est le premier des états auquel Théandre fait allusion. Dans ce régime, la souveraineté appartient à un petit nombre de personnes, à une classe restreinte. Un tel gouvernement comporte deux dangers : d’une part, le risque de générer plusieurs tyrans qui menacent la liberté et la paix ; d’autre part, sous l’apparence de liberté que donne un gouvernement de plusieurs hommes, c’est en fait l’asservissement qui menace le peuple, la souveraineté d’une caste qui a tous les droits. Théandre résume ainsi les travers d’un tel régime :

Celuy qui se divise en hommes differans,
Ostant le nom des Rois esleve cent Tyrans :
Les plus forts, les plus grands, y vivent d’esperance,
Et cette liberté n’en a que l’apparence :
Le peuple enfin connoist les maux qu’il a soufferts,
Et ce n’est qu’un Captif, qui ne voit pas ses fers (v. 1271-1276).

Le second état est celui de la démocratie. Scudéry semble être contre l’« Estat populaire », parce que selon lui la souveraineté du peuple, c’est-à-dire le droit de tous à gouverner, entraîne immanquablement le désordre. La multiplicité des avis, des opinions contracte les divergences qui amènent la confusion dans les institutions et dans le royaume, qui finalement ne trouve pas la paix intérieure :

Ceux qui mettent la force en la grandeur du nombre,
En fuyant le vray bien courent apres son ombre ;
Un Estat populaire où chacun a pouvoir,
Est un Monstre hideux qu’on ne devroit pas voir :
Le desordre confus en est inseparable (v. 1277-1281).

C’est donc logiquement que l’on aboutit à une apologie de la monarchie qui seule garantit l’ordre dans le royaume, puisque le pouvoir est dans les mains du seul souverain. La seule dérive possible est que le prince héritier, mal éduqué et mal conseillé, ne se transforme en tyran.

Le discours de Théandre qui fait l’éloge de la monarchie a pour motivation première le rétablissement du prince légitime, c’est donc tout naturellement que le personnage en vient à défendre la légitimité du souverain. Elle recouvre trois thèmes. C’est tout d’abord l’idée que la personne du roi est inviolable, puis que le prince est le représentant des puissances divines et enfin que c’est l’hérédité qui lui donne ce rang.

La personne du roi est en effet inviolable, c’est ce qui transparaît quand Théandre reproche aux princes d’avoir soulevé le peuple contre Lucidan :

Mais je blasme pourtant ceux qui dans la Province,
Ont fait manquer le peuple au respect de son Prince,
Qui s’osant souslever contre leur Souverain,
Ont pris injustement les armes à la main.
Ce crime est si grand, qu’il n’est pas pardonnable (v. 1405-1409).

Aussi tyrannique que soit l’attitude d’un prince, aucune atteinte à sa personne ne peut être légitimée. On ne destitue pas son roi, on ne se soulève pas contre lui. On ne conspire pas contre lui.

Ce qui donne cette puissance au roi, c’est que son pouvoir est divin. Il est en effet le représentant des dieux sur terre et auprès des hommes, sa personne est donc aussi intouchable que celle des dieux. C’est ce que Théandre exprime encore :

Les Dieux peres des Rois, lors qu’ils sont en danger,
Ont un foudre tout prest, afin de les vanger (v. 1411-1412).

On retrouve cette conception de la monarchie de droit divin dans la bouche de Lindorante. Le bon conseiller prend soin de nuancer le propos de Philidaspe qui confondait la représentation des dieux et la toute-puissance du monarque. Lindorante précise que si les rois sont les représentants des dieux, ils ne sont pas tout à fait leurs égaux et qu’ils ne sont donc pas exempts de châtiment si leur attitude n’est pas celle de l’équité : « Tes conseils luy rendront tous les Dieux ennemis » (v. 511). Théandre prône une obéissance absolue au roi légitimé par le droit divin.

L’autre légitimation du roi est l’hérédité. Le roi est fils de roi et cette filiation suffit à donner au nouveau souverain son statut. Nous retrouvons cette idée dans les paroles de la reine qui, pour achever de convaincre l’assemblée des princes gaulois, défend le droit de Lucidan à régner :

Qu’icy vostre prudence exerce son usage ;
Et que le souvenir d’un pere genereux,
Vous empesche de rendre un prince malheureux.
Androphile est-il mort avec toute sa gloire ?
Pour entrer au Tombeau, sort-il de la memoire ? (v. 1442-1446)
Vous aimast le pere, et vous chassez l’enfant ! (v. 1448).

Lucidan est fils de roi et cela lui donne droit à des égards, c’est surtout son statut de fils héritier de la couronne qui doit inspirer le respect aux autres seigneurs du royaume. Lucidan est né roi et doit donc le rester.

Le Vassal généreux est donc bien l’occasion pour l’auteur de développer une conception traditionnelle de la monarchie où l’exercice du pouvoir du souverain est légitimé par son hérédité et par le droit divin qui rendent sa personne inviolable. Scudéry fait l’éloge de ce régime seul capable, selon lui, de garantir la paix intérieure et d’affranchir le royaume des luttes de pouvoir des tyrans.

Scudery achève ses réflexions politiques sur la monarchie en dressant le portrait du prince idéal. C’est un ensemble de remarques disséminées dans toute la pièce qui constitue ce tableau.

Le roi doit être équitable et son jugement doit être juste. C’est ce qu’exprime Rosimar :

Puisse toujours avoir en soy,
Un cœur digne de sa fortune :
Et qu’il garde gravé dans son souvenir,
L’art de payer et de punir (v. 1239-1242).

Il doit également être ami du droit et ne pas se mettre dans une position illicite :

Et qu’Amour ce puissant vainqueur,
Luy forme des desirs sans crime (v. 1258).

Le bon souverain doit être aussi l’ennemi des passions :

Fais qu’une flame legitime,
Puisse brusler son cœur (v. 1255-1256).

C’est également ce que dit Lindorante :

Pour regner seurement, qu’ils regnent sur eux-mesmes ;
S’ils domptent les desirs, leurs forces sont extrêmes ;
Adorez de leurs peuples, et comblez de bon-heur,
Ils vivront dans la gloire, et mourront dans l’honneur (v. 477-480).

Un bon roi est donc ennemi des passions qui étouffent la raison. Il doit être plein de sagesse et de prudence.

Le roi doit œuvrer pour le bien public, c’est-à-dire pour le bien du royaume :

Fais que sa valeur indomptable,
Digne d’un Potentat
Se puisse faire un bel Estat
De toute la terre habitable (v. 1249-1252).

Il doit utiliser les pouvoirs dont il dispose afin de servir le royaume, et non pas ses propres intérêts :

Et fais que d’un esprit humain,
Il use bien de sa puissance (v. 1245-1246),

car c’est ainsi qu’il sera admiré, respecté et gravé dans la mémoire des siècles futurs. Un roi exemplaire doit donc forcer l’admiration des peuples.

Enfin le bon roi est magnanime. Théandre revendique cette qualité à la fin de la première scène du dernier acte quand il annonce aux princes que Lucidan reprend légitimement son trône :

Le Roy s’en souviendra comme l’on fait d’un songe ;
Et pourveu que la foy ne manque plus jamais,
Sa bonté vous accorde, un pardon, et la paix (v. 1434-1435).

Les qualités du bon prince sont donc celles de l’équité, de la sagesse et de la raison, de l’intérêt du royaume et de la magnanimité.

Androphile est l’image de cet idéal, et la plus sûre des preuves est l’hommage que lui rend Lucidan à la fin de la pièce lorsqu’il déclare :

Desormais pour regner justement en ces lieux,
L’image de mon pere attachera mes yeux ;
A me formre sur luy, j’auray l’ame occupée (v. 1487-1489).

Au contraire Lucidan véhicule, pendant les trois premiers actes, l’image du mauvais roi brutal, orgueilleux, et qui se laisse influencé par son mauvais conseiller parce qu’il ne réfléchit pas.

La portée politique de la pièce se présente donc comme un exposé des convictions de l’auteur. Nous les retrouverons vingt ans plus tard dans ses Discours politiques des Rois où, là aussi, Scudéry s’attachera à faire le portrait du prince idéal.

L’éloge de la générosité §

Nous l’avons vu, aussi parfait que soit le régime monarchique, il n’empêche pas un prince de monter sur le trône et d’agir en tyran. La seule chose qui puisse garantir l’état de cette dérive, est la formation d’un prince dont la vertu principale doit être la générosité. Un souverain ne peut être équitable, magnanime, sage et préoccupé par le bien du royaume que s’il est généreux. La pièce nous offre trois belles figures de personnages généreux : Théandre, Androphile et Lindorante. La générosité, telle qu’elle est illustrée à travers ces personnages, est de toujours préférer l’honneur à tout autre intérêt et de se rendre digne dans ses actions, et de sa lignée, et de son rang.

Le règne d’Androphile a été entièrement marqué par la générosité de ce roi qui fut un modèle de sagesse, et qui n’a cessé d’œuvrer pour la défense et la grandeur de son royaume. Son attitude est tout à fait digne de celle d’un roi. C’est pour cette raison qu’Androphile condamne si durement son fils. Il sait que ce dernier est destiné à régner et que sa vie dissolue ne laisse pas augurer un règne digne d’un prince généreux. C’est ainsi qu’il dit à Lucidan :

Avez-vous oubliez quelle est vostre personne ?
Et qu’un jour vostre front doit porter ma Couronne ? (v. 617-618)

C’est ici une allusion directe à la flamme illégitime du prince pour la fiancée d’un de ses vassaux. Androphile ne reconnaît en son fils aucune des qualités du roi généreux.

Les personnages de Théandre et de Lindorante sont, au contraire, des modèles de générosité. Le caractère qui les unit est une propension au sacrifice qu’ils ne cessent de manifester envers leur suzerain, motivée par une absolue fidélité. Chez ces deux personnages, l’honneur prime sur tout autre intérêt.

Le fidèle conseiller Lindorante, malgré le dédain de son prince, reste toujours loyal envers lui, jusqu’à la fin, et préfère mourir dans l’honneur, c’est-à-dire en servant le roi, plutôt que de vivre dans le déshonneur de l’avoir laissé exposé à la révolte populaire. C’est ainsi qu’il sacrifie sa vie :

Mais gagnez le Palais, car le peuple s’approche ;
Je finis à vos pieds, percé de part en part ;
Et je veux que mon corps vous serve de rempart. (v.806-808).

Cet acte de générosité ne sera reconnu par le prince qu’à posteriori, une fois la destitution prononcée. Lucidan prendra alors conscience de la sagesse et de la valeur exceptionnelle de son conseiller :

Gloire de mes guerriers, genereux Lindorante,
Que ton ame fut sage, et la mienne ignorante ! (v. 941-942).

Il n’en va pas de même pour le personnage de Théandre qui est reconnu de son vivant et dès le début de la pièce comme un vassal généreux. La reine Glacitide célèbre la vertu du héros :

Vostre bras genereux n’a point perdu sa peine ;
Le roy pour reconnoitre un service important,
Accorde à vostre amour ce qu’il desire tant (v. 381-384).

La générosité entre chez Théandre en conflit avec l’amour. Ce qui ressort à travers cette lutte, c’est le débat intérieur du personnage. On trouve ici l’esquisse du dilemme cornélien entre l’honneur et l’amour, entre la fidélité à l’autorité et à la fidélité à sa maîtresse. C’est exactement ce qui empêche Théandre de rejoindre Rosilée. En effet, la générosité le lie et l’oblige à servir son prince avant de servir ses propres intérêts. C’est ce qu’il dit à Périntor qui l’exhorte à rentrer sur Paris :

Ton conseil me rendroit (suivy pour l’amour d’elle)
Et fidelle amoureux, et subject infidelle (v. 1013-1014).

L’obéissance et la fidélité que le personnage voue à son suzerain sont, en effet, inconciliables avec les raisons d’amour. La tyrannie du prince n’autorise pas et ne légitime en rien la colère et la vengeance :

Un respect tyrannique empesche ma defense ;
Et lors que la colere exerce son pouvoir,
Un esclair de raison me monstre mon devoir (v. 970-972).

Théandre est donc entièrement lié à la personne de Lucidan par un respect infini :

Le respect me fait voir qu’il faut que je le serve ;
Et devant preferer son repos à mon bien,
Je respendray mon sang pour conserver le sien (v.786-788).

C’est ce même respect que Théandre réaffirme à Lucidan quand il lui promet qu’il lui rendra son trône :

Que vostre Majesté s’assure de me voir,
Tousjours dans un respect que prescrit mon devoir :
Si le sort vous menace, ou bien s’il vous accable,
J’en veux estre affligé, sans en estre coupable (v. 1193-1196).

Ce ne sont ici que les prémices du débat intérieur du héros. Théandre choisit relativement rapidement de servir son roi, alors que l’héroïne risque de se faire violenter par le prince. L’esquisse du dilemme annonce une tendance qui affleurera quelques années plus tard et qui tend à emmener les pièces de théâtre vers une étude psychologique des personnages. L’exemple le plus éclatant de conflit entre générosité et amour apparaîtra avec Le Cid.

Enfin, la générosité couvre aussi la fin de la pièce dans la mesure où le prince repenti est devenu sage et promet de se référer à son père dans ses actions. De cette façon, Lucidan se rend enfin digne de son rang et de sa lignée.

Cette thématique est encore présente dans les propos du roi Androphile lors de l’adoubement de Théandre. Le roi lui fait jurer une obéissance absolue aux principes de la chevalerie. L’action se déroule sous le règne des Francs et pourtant nous assistons à une énumération des qualités morales du chevalier qui ne datent que du XIIe siècle. Ces vertus chevaleresques sont celles de la protection des faibles : « De proteger celuy que la fortune opprime » (v. 298). Mais aussi la défense de l’honneur des dames : « De maintenir l’honneur des Dames en tous lieux » (v. 299). Et enfin de la fidélité au suzerain et de la bravoure : « De mourir pour l’Estat, pour le Roy, pour les Dieux ! » (v. 300)

La générosité est donc un thème central dans la pièce dont Scudéry fait l’éloge, parce qu’elle est la qualité principale du bon roi. Mais aussi parce qu’elle offre à l’auteur l’occasion de mettre en scène le débat intérieur d’un personnage pris entre sa fidélité à son suzerain et son amour pour l’héroïne, et qui choisit de servir son prince. Enfin, ce thème permet à l’auteur de mettre en scène des exemples remarquables d’abnégation.

Avec Le Vassal généreux, Scudéry a saisi l’occasion d’exposer ses thèses politiques, il signe avec lui un véritable manifeste. On y retrouve, en effet, l’ensemble de ses grandes préoccupations : éducation du prince, défense de la monarchie et générosité. La dimension politique de la pièce semble parfois occulter l’amour et la poésie, notamment lorsque le héros privilégie la générosité à ses sentiments pour Rosilée. Mais ces deux thématiques, loin de s’opposer, sont intimement mêlées et emportent la pièce dans un courant poétique. L’émotion du lecteur, dans Le Vassal généreux, ne naît pas de l’intérêt dramatique mais du charme qu’exerce sur lui la poésie du sentiment sous toutes ses formes.

Le texte de la présente édition §

L’édition du texte au XVIIe siècle §

Roméo Arbour ne répertorie qu’une seule édition du Vassal généreux au XVIIe siècle, celle de 1636, dont on recense quelques exemplaires.

Le Vassal genereux, Poème tragi-comique. Par M. de Scudéry. Paris, Augustin Courbé, 1636. In-8, VII f-119-I p.

[Achevé d’imprimer le 1er septembre 1635. Suivi de Autres œuvres, p. 121-144].

[B.N. : Yf 6888 et 6963, 8 Yth. 18772 ;

B.M. : 11737. ff. 35. (6.) et 163, d. 41 ;

Ars. : 8 BL 9083 (2), 9084 (3), Rf. 7209 (3) et 12672 (2) ;

Rouen B.M. : O. 2162].

Etablissement du texte §

Pour l’établissement du texte du Vassal généreux, nous avons utilisé l’exemplaire présent à la Bibliothèque Nationale sous la cote : 8 Yth. 18772.

Nous avons conservé l’orthographe et la ponctuation d’origine.

La pagination originelle est indiquée entre crochets – […] – à droite de chaque page.

Néanmoins, nous avons dû procéder à des modifications :

– nous avons distingué les voyelles i et u de j et v consonnes ;

– nous avons décomposé les voyelles nasales surmontées d’un tilde en voyelle + consonne ;

– nous avons changé, chaque fois que le manuscrit le présentait, la ligature & en et, afin de faciliter la lecture.

Nous avons en outre amendé quelques erreurs manifestes dans l’orthographe, la ponctuation et la pagination.

Rectifications §

Nous donnons ci-dessous la liste des erreurs et coquilles qui ont été corrigées dans le texte que nous proposons :

Dédicace à Mademoiselle de Rambouillet :

Lignes 14 de quila / 31 que vous estesune personne illustre

Le Vassal généreux :

Vers 13 estouffee / 130 I a / 332 armee / 375 ne l’a-t’il dit / 469 ceconseil / 588 qu’on en sçache rien / 603 genereux ; / 607 l’endurer ; / 758 metire / 824 a-t’il perdu / 855 Sice / 893 suivant, / 915 mutinees / 929 l’espoir l’eur est osté / 962 qu’elle a, me semble / 973 quela / 979 assidu ; / 1098 Qu survit / 1255 qu’en fin / 1267 inclinees / 1276 quel’apparance / 1306 C’ st

La pagination §

Nous avons corrigé une erreur dans la numérotation des pages : le décompte des pages passe de la page 72, à la page 93. Le texte se suit parfaitement, comme le montre le décompte des unités, ce sont les dizaines qui ne se suivent pas. Les exemplaires présents aux bibliothèques de la Sorbonne et de l’Arsenal comportent la même erreur.

Les vers §

Nous avons enfin supprimé deux vers présents après le vers 250, qui étaient la répétition des deux précédents (v. 249-250).

LE VASSAL
GENEREUX,
POEME
TRAGI-COMIQUE. §

À MADEMOISELLE
DE
RAMBOUILLET 97. §

MADEMOISELLE,

Depuis qu’un homme qui meritoit beaucoup, puisqu’il meritoit vostre estime; je veux dire mon cher et parfait Amy, feu Monsieur de Chandeuille (de qui je regrette sensiblement la perte, et cheris la memoire uniquement) m’eust donné l’honneur d’estre connu de vostre Maison, je fis vœu de ne mettre jamais rien au jour98, qui n’en fust premier99 jugé digne dans l’Hostel de Rambouillet : de tenir pour maximes indubitables toutes vos opinions, et pour arrests100 souverains tous les sentimens de ces excellentes personnes, qui firent un miracle en vous donnant l’estre101. Je pense m’estre acquité jusqu’icy fort religieusement de mon vœu. Et je m’asseure, MADEMOISELLE, que cette divine102 Angelique, qui vous aime et que vous aimez avec tant raison, ne me refusera pas la faveur de vous tesmoigner qu’elle m’a veu dans le dessein d’en user tousjours ainsi. Et certes à vray dire, il est bien doux d’avoir des juges aussi pleins de bonté que de connaissance, et de qui la censure et l’approbation se trouvent également utiles et glorieuses. Mon VASSAL GENEREUX, à qui vous avez fait l’honneur d’accorder la derniere103 apres avoir eu l’applaudissement du Theatre, va tascher d’obtenir sous vostre Nom celle des ruelles104 et des cabinets105 : ce seroit là qu’il entreprendroit vos loüanges, et qu’il diroit qu’on voit en vous;

O merveille des yeux, aimable autant qu’aimée,
La Vertu sous le voile, et Pallas desarmée.

Mais il sçait bien que la beauté de vostre portraict106 vous feroit rougir: que vous croyez que tous les miroirs vous flattent, et que vous apportez autant de soin à couvrir107 les rares108 qualitez qui sont en vous, que les autres en apportent à monstrer celles qu’ils pensent avoir. Mais comme l’esprit tient de la nature du feu, et qu’il a des lumieres aussi bien que luy, il n’est pas aisé de les cacher: ce sont des Soleils qui sçavent percer les nuées, et chacun les voit esclatter en vous à travers vostre modestie. Oüy, MADEMOISELLE, on les voit en tous vos discours; on les remarque en toutes vos actions, et le moindre de vos regards fait connoistre à tout le monde que vous estes une personne illutre qui possedez comme toutes les beautez du corps et de l’ame, toutes celles de l’esprit. Aussi recevez-vous une approbation tant universelle, que l’envie*109 mesme n’est point assez effrontée110 pour oser choquer un sentiment si general; et vous la forcez de faire tréves avec la Vertu, elle qui ne cherche qu’à la combattre111 : Apres cela, voyez si vous ne devez pas vous croire ce que tout le monde vous croit, et ce que veritablement vous estes; je veux dire l’ornement de nostre Cour et de nostre siecle. Et jugez si je ne dois pas me resjoüyr de vostre gloire, et la publier112 moy qui suis,

MADEMOISELLE,

Vostre tres-humble,et

tres-passionné serviteur,

DE SCUDERY.

AU
LECTEUR. §

Bien que mes ouvrages soient assez intelligibles d’eux-mesmes, je t’advouë que je devrois donner à la Coustume113, ou plustost à ton impatience, les Argumens114 de toutes mes pieces : mais pour te les donner il les faudroit faire; et c’est à quoy je ne me puis resoudre. Excuse ma paresse, je t’en supplie; et te souvienne en ma faveur, que les Italiens appellent ce vice, celui des honnestes gens.

EXTRAIT DU PRIVILEGE DU ROY115 §

Nostre bien-aimé AUGUSTIN COURBE, Marchand Libraire en nostre bonne ville de Paris, nous a fait remonstrer qu’il a recouvré deux Tragi-Comedies nouvelles, composées par le Sieur SCUDERY, intitulées ; l’une, Le Vassal genereux ; et l’autre, Le Prince Déguisé, lesquelles il desireroit faire imprimer, s’il avoit sur ce nos Lettres necessaires ; lesquelles il nous a tres-humblement supplié de luy accorder. A CES CAUSES, Nous avons permis et permettons par ces présentes à l’exposant, d’imprimer et faire imprimer, vendre et debiter en tous les lieux de nostre obeyssance, lesdites deux Tragi-Comedies, conjoitement ou separément ; en telles marges, et tels caracteres, et autant de fois que bon luy semblera, durant l’espace de neufs ans entiers et accomplis, à compter du jour que chacune sera achevée d’imprimer pour la premiere fois. Faisans tres-expresses deffenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’imprimer, ny faire imprimer, vendre ou distribuer lesdites Tragi-Comedies en aucun lieu de ce Royaume durant ledit temps, sans le consentement de l’exposant ; sous pretexte d’augmentation, correction, ou autrement, en quelque sorte et maniere que ce soit ; ny mesme d’en extraire aucune chose, ou d’en contrefaire le titre. Mandons au premier Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’execution du contenu cy-dessus, tous exploicts necessaires, sans demander autre permission. CAR TEL EST nostre plaisir. Donné à paris le onziesme jour d’Aoust, l’an de grace mil six cens trente cinq. Et de nostre regne le vingt-sixiesme.

Par le Roy en son Conseil.

CONRART.

Achevé d’imprimé ce premier Septembre 1635.

Les Exemplaires ont esté fournis, ainsi qu’il est porté
par le Privilege.

ACTEURS §

  • THEANDRE, Seigneur Franc.
  • ROSILEE, Fille heritiere du Duc de Bretagne.
  • LUCIDAN, Prince des Francs.
  • POLICRANE, Page de Lucidan.
  • ANDROPHILE, Roy des Gaulois.
  • GLACITIDE, Reine des Gaules.
  • LINDORANTE, Confident du Prince.
  • PHILIDASPE, Confident du Prince.
  • PERINTOR, Escuyer de Theandre.
  • ARTESIE, Femme de Perintor.
  • ALCASTE, Domestique de Theandre.
  • PALINONDE, Heraut des Francs.
  • ROSIMAR, Prince Gaulois.
  • MENOCRITE, Prince Gaulois.
  • ORCHOMENE, Prince Gaulois.
  • LUCIDAME, Prince Gaulois.
  • ALBERIN, Tambour des Francs.
  • Chœur de peuple Gaulois.
  • Chœur de Trompettes.
[p. 1]

ACTE PREMIER. §

SCENE PREMIERE. §

THEANDRE, ROSILEE.

THEANDRE seul.

(Il est dans le Temple la nuict à la veille des armes dressées en trophée ; Ceremonie des chavaliers anciens.)

STANCES.

La porte du Soleil est close116,
Toute la Nature repose,
Cet Astre est loing de se lever: [p. 2]
Moy seul suis esveillé par des soucis funebres,
5 Qui dans le milieu des tenebres,
Trouvent des yeux pour me trouver.
La pasle image de la crainte,
En moy si vivement empreinte,
Me vient à tout propos:
10 J’ay peur de l’inconstance, et de la tirannie;
Et suy117 bien la ceremonie,
Qui me deffendoit le repos.
De deüil ma voix est estouffée:
Je ne sçaurois voir ce Trophée,
15 Sans craindre d’en servir118 un jour:
L’orgueil de mon Rival je n’oserois abatre;
Si bien qu’il n’a plus à combattre,
Qu’une fille, un enfant, Amour119.
O Dieux la foible resistance!
20 Et que pour vaincre la constance,
Un Sceptre120 a de puissans appas!
Ha belle Rosilée, en regnant souveraine,
Je veux bien vous nommer ma Reine,
Mais pourtant ne la soyez pas.
25 Que si vostre desir souspire, [p. 3]
Apres les grandeurs d’un Empire,
Vous aurez celuy de mon cœur:
C’est où vous regnerez en Princesse absoluë,
Aussi forte que bien vouluë,
30 Mes yeux adorant leur vainqueur121.
Mais à quoy me servent ces larmes?
Il vaut mieux endosser les Armes,
Que l’on nous prepare en ce lieu:
Et pour la122 satisfaire entreprenant la guerre,
35 Luy123 conquerir toute la terre,
Avec l’assistance d’un Dieu.
Non Non, sans prendre tant de peine,
Ma frayeur se trouvera vaine,
Ma belle fera son devoir.
40 Je me verray payer d’un fidele service;
Car si l’inconstance* est un vice,
Elle124 n’en peut jamais avoir.
Mais les Ombres s’evanoüissent125,
Tous les oiseaux se rejoüissent,
45 La nuict a son cours achevé; [p. 4]
Et de quelque incarnat, que le Ciel colore,
Ce que j’y voy n’est plus l’Aurore,
Puis que le Soleil126 est levé.
Il entend de sa maistresse.

ROSILEE.

De quoy s’entretenoit la moitié de mon ame?

THEANDRE.

50 Une telle demande a fait tort à ma flamme,
Et l’Amour s’en plaignant, vous respond en courrous*,
Que Theandre en tous lieux ne peut songer qu’à vous.
De vostre souvenir, dépend toute sa gloire;
Aussi bien que le cœur, vous tenez la memoire;
55 Et si vostre trespas doit un jour arriver,
L’oubly mesme en127 aura pour vous y128 conserver.

ROSILEE.

Ne jugerez- vous point ma faute sans exemple129,
De venir si matin130 vous trouver dans ce Temple?
Pardonnez ce peché qui ne vient que d’amour;
60 Je vous ay voulu voir aussi tost que le jour.
[p. 5]

THEANDRE.

Je prens comme je dois l’honneur de vos caresses131;
C’est dans ces lieux sacrez qu’on doit voir les Deesses,
C’est dans ces lieux icy132 qu’on les doit honorer;
Prenez place à l’Autel, je vous veux adorer;
65 Endurez que mon cœur vous rende cet office,
Il a tout ce qu’il faut pour un tel sacrifice133,
Car il s’offre luy-mesme en un si beau trespas,
Et le feu par vos yeux ne luy134 manquera pas.

ROSILEE.

Que ces flammes d’amour ne vous soyent point fatales;
70 Je veux bien vous brusler, mais d’un feu des Vestales135,
Qu’un juste soin136 conserve, et qui n’esteint137 jamais;
Servez-luy d’aliment aussi bien que je fais.

THEANDRE.

O Dieux! mon allegresse est bien tost accomplie,
Mais allez plus avant138, mon cœur, je vous supplie;
75 Et par les sentimens que donne la pitié,
Faites-moy descouvrir ceux de vostre amitié;
Car parmy ces plaisirs certain soubçon m’afflige; [p. 6]

ROSILEE.

J’aime Theandre, autant que son amour m’oblige:

THEANDRE.

Ha! ce n’est pas assez, il faut passer139 ce point;
80 Peut-estre mon amour ne vous oblige point,
Et de cette façon vous ne m’aimerez guere;
Mon brasier140 sans pareil n’en veut point un vulgaire,
Tout ou rien, tout ou rien, jusqu’aux derniers abois141:

ROSILEE.

J’aime encore Theandre autant que je le dois.

THEANDRE.

85 Vous aimez par devoir! non pas Jupiter mesme142.

ROSILEE.

J’aime Theandre enfin aussi bien comme il aime;
Et pour le contenter plainement aujourd’huy,
Je veux qu’il sçache encor que j’aime plus que luy.
[p. 7]

THEANDRE.

Ha trop heureux Amant! plaisir incomparable!
90 O bon-heur143 infiny, pourveu qu’il soit durable!
Mais........

ROSILEE.

Dieux que craignez- vous?

THEANDRE.

qu’un desir de grandeur
N’esteigne avec mes jours une si belle ardeur;
Le Prince Lucidan.....

ROSILEE.

N’en dis144 pas d’avantage:
Quand l’Empire du Ciel luy viendroit en partage,
95 Quand de la terre entiere il se rendroit vainqueur,
Il en perdroit le nom, en attaquant mon cœur:
Je me plais en mon sort, et plus haut je n’attente145;
Je m’estime assez grande estant assez contente146;
Et pourveu que Theandre aime jusqu’au trespas,
100 Je verrois sans le prendre un Sceptre sous mes pas:
Mais voulant que l’effect*147 aux paroles responde, [p. 8]
Cette Bague infinie en sa figure ronde,
Pour remettre vostre ame en sa tranquilité,
Vous promet une amour de mesme qualité:
105 Et ne me le rendez qu’à l’instant que148 la Parque149,
Nous aura fait parler150 dans une mesme Barque151;
Afin de me punir, afin de vous vanger,
Si Dieux, ny Rois, ny Temps, m’obligent à changer,

THEANDRE.

Avant que152 te placer153 il faut que je t’adore;
110 Bel enfant du Soleil, asseure mon Aurore,
Qu’il faudroit plus de jours à me desenflamer,
Il parle de l’or.
Que la chaleur du Ciel n’en mit à te former.
Puissant Roy des metaux, et des moins nobles ames
Dont le solide corps peut resister aux flames;
115 Proteste à ce bel œil qui me donne la loy,
Que je suis plus sensible, et moins changeant que toy.
C’est une verité qu’il faut que je vous signe:
Conservez ce mouchoir, bien qu’il n’en soit pas digne;
Aussi tost que la main je m’ouvrirois le flanc154;
120 Icy le traict d’Amour en des lestres de sang,
Escrivant en mon nom vous fait cette promesse: [p. 9]
Que je vous aimeray sans cesse;
Il se pique le doigt.
Que rien ne pourra m’arracher,
Le dard155 dont vostre œil fut l’Archer*156;
125 Qu’il n’est rien que je ne mesprise,
Pour cet Astre qui me maistrise;
Que j’auray pour luy plus d’amour,
Qu’il n’en peut avoir pour le jour;
Que ma fidelle obeïssance,
130 Ira plus loing que ma puissance;
Que si mesme au bord du Tombeau,
Je n’adore un objet si beau;
Si tout cela ne s’effectuë,
Que je veux qu’un foudre157 me tuë.
135 Ces Articles158 sont arrestez,
Aussi bien que mes volontez,
Devant ce Dieu qui m’a sceu prendre,
Tesmoings vos yeux, signé, Theandre.

ROSILEE.

Cét aimable present je ne puis refuser.

THEANDRE.

140 Sellez cette promesse avec un doux baiser;
Et ne me la rendez qu’en la seconde vie159. [p. 10]
Dieux! le Temps qui m’a veu court plus viste d’envie*160;
Allez, derobez-moy l’œil qui me tient charmé;
Car desja l’heure approche où je dois estre armé.

ROSILEE.

145 Je reviendray bien tost accompagner la Reine:

THEANDRE.

Moins vous demeurerez, et moins j’auray de peine161;
O cieux, au mesme instant que je perds ses appas,
Mon triste cœur me quitte, et la suit pas à pas.
[p. 11]

SCENE SECONDE. §

LUCIDAN, ROSILEE, POLICRANE.

LUCIDAN seul.

La fortune me rit, le sort m’est favorable;
150 Je suis autant heureux, que j’estois miserable;
Je triomphe sans peine, et comblé de bon-heur,
Je chasse mon Rival en luy faisant honneur.
Le plaisir qu’il reçoit, sert à me satisfaire;
Je le fais Chevalier, afin de m’en deffaire;
155 Bref tout nous reüssit, comme nous l’esperons,
Et je luy vay dans peu chausser les esperons.
Mais chausser de si pres, qu’il faudra qu’il me cede,
En ce qu’il possedoit l’object qui me possede:
Dieux! je flatte mon mal d’un espoir decevant;
160 Ce cœur fait de rocher, me le rendra de vent;
Et je mourrois content, si dans l’heure derniere,
Que mon ame en ce corps, doublement prisonniere,
Agira par les yeux, je voyois la pitié, [p. 12]
Seulement une fois vaincre l’inimitié;
165 Une fois seulement; helas! je te supplie,
Pour remplir mon esprit d’allegresse accomplie,
Fay comme les bourreaux, qui feignent regretter162
Ceux que par vn supplice ils doivent tourmenter.
Et si tu ne veux plus que le Soleil m’esclaire,
170 Dis au moins qu’en mourant, Lucidan te peut plaire;
Dy que sa fin t’oblige, en delivrant tes yeux,
Du moins aimable object qui soit163 dessous les Cieux,
Si dans le mesme instant je ne suy ton envie*,
Juge-moy si je vis, indigne de la vie.
175 Mais je forme un discours, qui se dissipe en l’air!
Elle n’est point presente, et je luy veux parler!
Voyez jusques où va ma fureur insensée?
Toutefois je la porte, et l’ay dans la pensée,
Amour dedans mon cœur a gravé tous ses traicts,
180 Et voicy dans ma main le plus beau des portraicts.
Adorable peinture, à qui je fais hommage,
Et dont l’original a juré mon dommage164,
Comme de cet object, vous avez la beauté,
Le165 ressemblerez-vous encor en cruauté?
185 Si vous deviez avoir l’humeur de ma maistresse,
Il ne falloit166 que peindre une fiere tygresse.
L’ouvrier167 auroit mieux fait, si les traicts de sa main, [p. 13]
Vous eussent peinte ainsi, non d’un visage humain;
On ne peut aussi bien imiter ma rebelle,
190 Puis qu’on void chaque jour qu’elle devient plus belle:
Ha! ce discours est faux, je le vois en effect,
Le moyen d’augmenter un ouvrage parfait?
Dieux, ayant derobé l’image de ma vie,
Je la voy ravissante aussi bien que ravie,
195 Et cét aimable object, qui me tient asservy,
Est en peinture encor digne d’estre ravy.
Luy presentant mon cœur suffoqué d’amertume,
Elle ne fuira plus, comme elle a de coustume,
Et le Peintre courtois qui flattoit mon tourment,
200 Afin de m’obliger la fit sans mouvement168:
Et mieux que la Nature il a formé ma Reine,
Car cette Belle est douce, et l’autre est inhumaine.
Agreable trompeur que j’ay cent fois baisé,
Parle, responds, dy-moy, si je suis abusé?
205 Es-tu labeur de l’art, ou celuy de Nature?
Te dois-je croire flame169, ou bien de la peinture?
Si peinture170, comment par ton esclat vainqueur,
Peux- tu si puissamment me brusler dans le cœur?
Si feu171, par quel moyen (l’un et l’autre en la flame) [p. 14]
210 Conserves-tu la carte, en consumant mon ame?
C’est là que mon esprit ne peut s’imaginer,
Que qui n’a point de feu nous en puisse donner,
Et je retombe encor à172 mon erreur premiere;
Ses beaux yeux sont trop clairs, pour manquer de lumiere,
215 Sa bouche va parler ce semble173 à chaque fois,
Comment le feroit-elle, et sans langue et sans voix?
Mais c’est pour d’autant mieux ressembler174 ma cruelle;
Voyez si sa figure est bien sourde comme elle;
Sçachant que son silence approche mon trespas,
220 J’ay beau la supplier, elle ne respond pas.
Ha! cache-toy portraict, tu vas rougir de honte175;
Voicy le seul object dont l’esclat te surmonte,
Mais ce n’est qu’en beautez, il te cede en douceur:
Reine de mon esprit vous avez une sœur176.

ROSILEE.

225 Vous estes (en portant une fauce nouvelle)
Aussi bien comme177 Amant, messager infidelle.

LUCIDAN.

[p. 15]
Et je vous feray voir aussi clair que le jour,
Incredule en nouvelle aussi bien qu’en amour:
Remarquez-la de pres; et bien, que vous en semble178?
230 Elle ne m’aime point, car elle vous ressemble.

ROSILEE.

Je deteste son crime, et je l’en veux punir;
Elle deschire le portraict.
Mais traittez-moy de mesme en vostre souvenir.

LUCIDAN.

Ingrate mille fois, Dieux qu’est-ce que vous faites?
Songez-vous qui je suis? sçavez-vous qui vous estes?
235 Et que je vous peindray le repentir au front,
Comme le mien est peint des couleurs d’un affront.

ROSILEE.

Je m’y voyois trop laide, et je n’ay pû le feindre:

LUCIDAN.

Il me falloit Appelle179, orgueilleuse, à vous peindre;
Les couleurs de l’Aurore en son premier aspect; [p. 16]
240 Tout ainsi que d’amour vous manquez de respect;
Mais considerez bien ce que vostre œil rejette;
Et qu’un vous obeït dont vous serez subjette.

ROSILEE.

Trop de lumiere offusque, et l’œil ne la peut voir;
Je la crains par foiblesse, et la fuis par devoir.

LUCIDAN.

245 Humilité superbe, et dont je hay l’usage;
La Couronne sied bien dessus un beau visage.

ROSILEE.

Mon cœur n’est point avare, il est plustost guerrier;
Je la mesprise d’or, et la veux de laurier.

LUCIDAN.

[p. 17]
Vous en aurez besoin, pour vous sauvez du foudre;

ROSILEE.

250 À souffrir les malheurs je sçauray me resoudre:

LUCIDAN.

Et bien, souvenez-vous, en m’osant desdaigner,
Que je suis Lucidan, et que je dois regner.

ROSILEE.

Vous me pardonnerez, la Reine me demande180:

LUCIDAN

Dis plustost que le Roy de mon cœur te commande;
255 Dis plustost qu’un Tiran, qui nous donne la Loy,
T’approche d’un Rival, et t’esloigne de moy;
Dis que tu le cheris, et que je t’importune:
Tu fuis en me fuyant, de la bonne fortune;
Et vous sacré debris, mon unique soucy,
260 Pour la bien ressembler me fuirez-vous aussi?
Miracle deschiré, merveille mesprisée,
Las servez à mes pleurs, et non à sa risée,
Mon cœur pour reparer l’outrage de ses doits, [p. 18]
Au lieu d’une, aujourd’huy vous adore deux fois:
265 Et mesprisant l’orgueil qui me fait resistance,
Il tient les pièces du portraict.
J’aime en diverses parts; mais c’est sans inconstance181.
Belle bouche, beaux yeux, trouvez bon, endurez,
Que je separe un cœur, vous voyant separez;

POLICRANE.

Monseigneur, le Roy sort,

LUCIDAN.

Et j’entre en une peine,
270 Et la moins supportable, et la plus inhumaine.
[p. 19]

SCENE TROISIESME. §

THEANDRE, CHŒUR DE TROMPETTES,
ANDROPHILE, GLACITIDE, LUCIDAN,
ROSILEE, MENOCRITE, ORCHOMENE,
LUCIDAME, ROSIMAR, PALINONDE.

THEANDRE seul.

Pensers, craintes, soubçons, mes plus fiers ennemis,
Le Temple s’ouvre.
Qui me faites doubter de ce qu’on m’a promis,
Et troublant le repos, que ma Belle me donne,
Venez m’assassiner dés qu’elle m’abandonne;
275 Si je suy desormais vos sentimens jaloux,
Je me rends criminel aussi bien comme vous:
Douter de sa parole est chose ridicule;
Un cœur remply de foy n’est jamais incredule;
Tout ce que vos discours imaginent de mieux,
280 Reçoit un démenty de la main et des yeux,
Soubçons, craintes, pensers, qui provoquez mes larmes, [p. 20]
Voicy pour les tarir, un Anneau plain de charmes182:
De tant de passions qui chocquoient mon plaisir,
Je n’en ay plus que deux, l’espoir et le desir;
285 L’un s’attache à mon ame, et l’autre la fait suivre;
Si l’un me fait mourir, l’autre me fait revivre;
Et son œil m’estant doux, et le sort rigoureux,
Je me dois appeller un miserable heureux:
Mais le Roy n’est pas loing des trompettes qui sonnent,183
290 Le Temple retentit, ses voûtes en raisonnent;
Toute la Cour paroist, je commence à le voir,
Il se met à genoux.
Ce quarreau184 preparé m’enseigne mon devoir.

ANDROPHILE.

L’esperance est le bien qui devance les autres;
Serment de l’Ordre de Chevalerie.
N’estant point de vertus qui ne paroissent aux vostres;
295 J’ose tenir certain que vous serez un jour,
La gloire de mon Ordre, ainsi que de ma Cour:
Ne promettez-vous pas d’estre ennemy du crime?
De proteger celuy que la fortune opprime?
De maintenir l’honneur des Dames en tous lieux?
300 De mourir pour l’Estat, pour le Roy, pour les Dieux!
Et de ne faire rien où l’envie* ait à mordre, [p. 21]
Rien indigne de vous, non plus que de mon Ordre?

THEANDRE.

Mes volontez d’accord, avecque mon devoir,
Ne manqueront jamais, si ce n’est de pouvoir.

ANDROPHILE.

305 Il suffit, Lucidan, pour faveur signalée,
Chaussez-luy l’esperon, donnez-luy l’accollée:
Ceremonies antiques etmots essentiels.

THEANDRE.

L’Univers m’entendra ce bien fait publier*:

LUCIDAN.

Theandre, approchez-vous je vous fais Chevalier.

ROSILEE.

Je ne suis plus à moy, le Prince tient mon ame.

ANDROPHILE.

310 Pour vous ceindre l’espée, eslisez une Dame:
Autreceremonie.

THEANDRE.

[p. 22]
Amour en fait le choix,

LUCIDAN.

Un aveugle185 choisir?

THEANDRE.

Ouy Seigneur, un aveugle a trouvé mon desir:
Et c’est une beauté de tant d’attraits pourveuë,
Qu’il n’eust pû mieux eschoir186, s’il eust eu bonne veuë.
315 Mais à quoy perdre temps à me faire escouter!
C’est à vous que je parle, aucun n’en peut douter:
Il se met à genoux devant Rosilée.
Que vostre belle main souffre d’estre occupée,
À me faire avoir d’elle, et l’honneur, et l’espée.

ROSILEE.

De la Reine despend ce que vous demandez:

LUCIDAN.

320 Mais de moy despendra ce que vous pretendez.
Il parle bas.

GLACITIDE.

[p. 23]
Ouy, je vous le permets, Theandre le merite:

ROSILEE.

Puisse pour vos exploits, la terre estre petite,
Elle luy ceind l’espée.
Puissiez-vous succomber sous le faix des lauriers,
Et vous rendre fameux entre tous les guerriers:

LUCIDAN.

325 Que ses vœux ont d’amour, et moy d’inquietudes!
Il dit ce vers tout bas.
Tirrannique respect, que tes Loix me sont rudes!

THEANDRE.

L’honneur que j’ay receu m’oblige desormais,
À chercher un renom qui ne meure jamais.

ANDROPHILE.

La guerre des Danois contre nous allumée,
330 Vous offre ce renom sans partir de l’armée.

LUCIDAN.

Seray-je retenu, le voyant retenir?
Il parle bas.

THEANDRE.

Là mon honneur doit naistre, ou ma course finir:
Il faut que la fortune à mes vœux favorable, [p. 24]
M’y donne la victoire, ou la mort honorable;
335 Il faut qu’on me rapporte en gloire ou bien en deuïl,
Sur un Char de triomphe, ou dedans un Cercueuïl;

LUCIDAN.

Le dernier t’est certain, si ton feu continuë,
Il dit ce vers bas.

THEANDRE.

Puis que ma passion vous est assez connuë,
Il se tourne vers Rosilée.
Trouvez bon que je porte (en volant jusqu’aux Cieux)
340 De vostre Chevalier le titre glorieux.

ROSILEE.

Ma gloire se rencontre avec vostre demande;
Mais pour vous obeïr, il faut qu’on me commande;
Pour sçavoir mes desirs, au lieu de m’en presser,
À celle qui les guide, il se faut adresser.

THEANDRE.

345 Madame, c’est de vous, que despend mon envie*;
Il parle à la Reine.
C’est de vous que j’attends, ou la mort, ou la vie;
Prononcez un arrest, qui rende un Amoureux, [p. 25]
Ou du tout187 miserable, ou tout à fait heureux.

LUCIDAN.

La vanité sied bien, quand elle est moderée,
350 Et qu’un Zephir188 la souffle, et non pas un Borée189;
Mais icy vostre orgueil se veut trop eslever;
Vous commencez la course où l’on doit l’achever;
De grace, apprenez-moy quelle loy vous dispense,
Du service qu’on doit, pour tirer recompense?
355 Theandre reglez mieux vostre temerité,
Et ne demandez rien sans l’avoir merité.

THEANDRE.

Pour meriter l’honneur où mon desir aspire,
Il faudroit quelque chose au delà d’un Empire.

LUCIDAN.

Pourquoy donc le vouloir?

THEANDRE.

Je le veux seulement;
360 Afin de vous servir apres plus dignement;
Car dessous ce beau nom mon courage invincible, [p. 26]
Pourra tout entreprendre, et trouver tout possible.

LUCIDAN.

Ce penser est injuste; et ce superbe rang,
Ne se peut acquerir qu’en la perte du sang.

THEANDRE.

365 Mon sang pour ce subjet190 est tout prest à respandre191;
Mais Seigneur, qu’a bien fait le mal-heureux Theandre?
O Dieux, que l’apparence est un miroir flateur;
Je trouve un ennemy, que j’ay creu protecteur.

LUCIDAN.

Une folle......

ANDROPHILE.

Tout beau: vostre ame bien reglée*192,
370 Faisant ce jugement ne s’est point aveuglée;
Lucidan vous estime, et consent à vos vœux;
Il le doit faire ainsi, parce que je le veux:
Aussi ne l’a-t-il dit que pour vous mettre en peine:
Ma priere obtiendra la vostre de la Reine;
375 Et cet aimable object, dont vostre œil est dompté, [p. 27]
Nous monstre dans les siens, quelle est sa volonté:
Ceste ceremonie enfin estant bornée*193,
Le festin et le bal finiront la journée:

THEANDRE.

Il baise la main du Prince.
En cét excez d’honneur je ne me puis regler*194,

LUCIDAN.

380 Il faut que je l’embrasse, au lieu de l’estrangler.
Il dit cecy tout bas.
[p. 28]

ACTE SECOND. §

SCENE PREMIERE. §

GLACITIDE, THEANDRE, ROSILEE.

GLACITIDE.

Vous n’avez pas semé sur l’infertile arene195;
Vostre bras genereux n’a point perdu sa peine;
Le Roy pour reconoistre un service important,
Accorde à vostre amour ce qu’il desire tant.
385 La fille, et les Estats du Prince Blandomire;
Cette jeune beauté que tout le monde admire;
Et de qui les attraicts vous font tant de Rivaux; [p. 29]
Se voit en despit d’eux le prix de vos travaux,
Et sa fidelité, qu’on doit nommer unique,
390 Vous va rendre Seigneur de la Gaule Armorique.
Aucun ne peut blasmer l’object de son desir,
Si son Pere vivoit il n’eust pû mieux choisir;
De la seule raison son amour prend naissance;
Elle vous aime bien, mais c’est par connoissance;
395 Ce que les autres font par un aveuglement;
Elle au contraire icy le fait par jugement.
Vous estes sans pareil comme elle est sans pareille;
Vous estes un miracle, elle est une merveille;
Puissiez-vous chers Amans jusques au dernier jour,
400 Aussi bien qu’en vertus, estre esgaux en amour.

THEANDRE.

Quand l’effort de mon bras auroit fait à mon Prince,
Du Globe universel une seule Province;
Quand j’aurois entrepris la conqueste des Cieux;
Quand je l’aurois placé dans le Throsne des Dieux;
405 Quand j’aurois fait mon nom et sa gloire immortelle;
Donnant à mes exploits la recompense telle;
Accordant à mes vœux un thresor tant exquis, [p. 30]
Il m’auroit donné plus que je n’aurois conquis.

ROSILEE.

Ouy, si l’affection peut passer pour merite;
410 Comme l’un seroit grand, l’autre n’est pas petite;
Et pourveu que mes soings* vous puissent obliger;
Aucun pour vous servir je n’en veux negliger.

GLACITIDE.

Que vous estes heureux bruslant de mesme flames!
Le vray plaisir consiste en l’union des ames;
415 Plaisir si plein d’appas, si charmant, et si cher,
Qu’apres qu’on le possede, il n’en faut plus chercher.

THEANDRE.

Madame il est certain, ces douceurs sont divines;
Mais en cueïllant ces fleurs j’y trouve des espines:

GLACITIDE.

Quel subjet avez-vous de craindre le malheur?

ROSILEE.

420 Le subjet vient de vous, qui causez sa douleur;

GLACITIDE.

[p. 31]
De moy, comment cela? Dieux, que suis troublée!

THEANDRE.

Le Prince Lucidan adore Rosilée,
Jugez si je dois craindre en voyant ce Rival:

GLACITIDE.

N’ayez non plus de peur que vous aurez de mal.
425 M’apprenant le subjet de sa melancholie*196,
La prudence du Roy domptera sa folie;
Je m’en vay de ce pas la luy faire sçavoir,
Afin qu’il le remette aux termes du devoir.

THEANDRE.

Puissent les immortels reconnoistre les peines,
430 Que prend pour ses subjets la meilleure des Reines.
[p. 32]

SCENE SECONDE. §

LINDORANTE, LUCIDAN, PHILIDASPE.

LINDORANTE.

Le respect vous oblige, et la raison aussi,
D’esteindre, ou de couvrir ce feu qui brusle ainsi.

LUCIDAN.

Ha! bons Dieux Lindorante, il ne m’est pas possible;
Je suis fort patient, mais non pas insensible;
435 Ce mal me tient au cœur qu’on ne peut secourir197;
Souviens-toy qu’y toucher c’est me faire mourir.
Quelque credit chez moy que ton discours obtienne,
Cette raison d’Estat est contraire à la mienne:
Je ne la puis souffrir, elle me fait horreur,
440 Cette infame raison qui choque mon erreur.
Je ne sçaurois cacher que mon ame est bruslée;
Je ne sçaurois nier que j’aime Rosilée;
Car c’est dedans mon cœur que les moins clairs voyans, [p. 33]
Remarquent les effects de ses yeux foudroyans:
445 C’est là qu’on voit fumer la place maitrisée,
Comme le reste affreux d’une ville embrasée;
Où mille bastimens, pesle-mesle entassez,
Font voir avec horreur les desordres passez.
Icy languit l’espoir, sous l’orgueil qui la tuë;
450 Là paroist malgré moy ma constance abatuë;
Et parmy ce debris marche tousjours vainqueur,
Le superbe Tiran qui regne dans mon cœur.

LINDORANTE.

Nous voulons estre attaints quand cét Archer* nous blesse;
Sa force ne luy vient que de nostre foiblesse;
455 Et quand il nous surprend, c’est par la trahison,
Que quelqu’un198 de nos sens a fait à la raison:
L’ame pour ce Tiran est tousjours assez forte,
Si nostre volonté n’en veut ouvrir la porte:
Mais lors que le desir trahit le jugement,
460 Il boule-verse tout par son aveuglement:
Ses feux ont consommé des villes, des Provinces; [p. 34]
Il brise dans leur main les Sceptres des grands Princes;
Et superbe qu’il est, les traisnant enchaisnez,
Il contraint à servir ces Captifs couronnez.
465 Mais puis que de ce monstre on a la connoissance,
Il le faut estouffer en sa foible naissance:
Seigneur, dans ce conseil que l’amitié produit,
N’y voyant point de fleurs, vous trouverez du fruit:
Il a fondé le mal jusques en ces racines;
470 Il a, comme le goust, l’effect des medecines;
Si vous le recevez comme il est presenté,
J’en auray de la joye, et vous de la santé.

PHILIDASPE.

Ignorans Medecins, stupides que nous sommes,
De mesurer les grands au vulgaire des hommes;
475 Et par ces beaux conseils qu’ils peuvent desdaigner,
Vouloir faire obeïr ceux qui doivent regner.

LINDORANTE.

Pour regner seurement, qu’ils regnent sur eux-mesmes;
S’ils domptent les desirs, leurs forces sont extrêmes;
Adorez de leurs peuples, et comblez de bon-heur, [p. 35]
480 Ils vivront dans la gloire, et mourront dans l’honneur.

PHILIDASPE.

Qu’appelles-tu l’honneur, un conte, une chimere,
Qu’afin de t’endormir te fit jadis ta Mere?
Le veritable honneur est amy des desirs,
On l’acquiert dans le choix des solides plaisirs;
485 Mais cét autre reglé*199 dont l’effect* incommode,
Est un honneur si vieux, qu’il n’est plus à la mode,
Et qui fut inventé par de tristes resveurs,
A qui l’amour plus gay refuse ses faveurs:
Impertinens vieillards, dont les esprits coupables,
490 Blasment des passe-temps dont ils sont incapables.
Mais nous à qui la force, et la jeunesse encor,
Loing du plomb de Saturne est dans un âge d’or,
Nous ne devons ny voir, ny souffrir asservie,
Aux Loix de leur chagrin celle de nostre vie:
495 Il faut dans les plaisirs se baigner chaque jour,
Et ne refuser rien à la flame d’amour.
Car bien que les Amans, pour flater leur manie*200,
Jurent qu’ils finiront, sans qu’elle soit finie,
Ils ne connoissent plus, au cercueil enfermez, [p. 36]
500 Ny ceux qui les aimoient, ny ceux qu’ils ont aimez.
Là tous les sentimens ont perdu leur usage;
Et les ombres sans corps n’ayant point de visage,
Ne se peuvent connoistre, et dans l’obscurité,
La laideur est esgale avecque la beauté.

LUCIDAN.

505 Mais mon contentement n’est pas en ma puissance,
J’ay tasché vainement de l’avoir par constance.

PHILIDASPE.

Quand on refuse un bien, desja trop acheté,
Sçachez que l’inconstance* est une lascheté:
Cette difficulté vous doit servir d’amorce;
510 Où la constance est foible, il faut joindre la force,

LINDORANTE.

Tes conseils luy rendront tous les Dieux ennemis.

PHILIDASPE.

Aux Princes comme luy, ce qui plaist est permis.
Tous les grands sont des Dieux, qui sont exempts de crime; [p. 37]
Leur pouvoir les absout, et rend tout legitime:
515 Il faut baisser la veuë, et ne pas raisonner;
C’est à nous d’obeïr, comme aux Rois d’ordonner.
Et les Dieux que tu dis, et leurs sacrez mysteres,
Ne sont connus de nous que par leurs adulteres;
Le plus grand de leur troupe201 en possedant sa sœur,
520 Joint à ses qualitez celle de ravisseur:
Cependant on l’encense, on luy bastit des Temples;
Peut-on estre blasmé de suivre ses exemples?

LINDORANTE.

L’humaine impieté fit ces inventions,
Afin d’authoriser ses sales passions:

PHILIDASPE.

525 Dans l’histoire des Dieux ton ame est ignorante:

LUCIDAN.

Allez, retirez-vous, trop sage Lindorante,
Amour est un enfant qui cherit ses pareils:
Philidaspe, va-t’en, je suivray tes conseils;
Voicy venir le Roy, qu’il faut que j’entretienne, [p. 38]
530 Dans l’ordre que ta ruse a prescrit à la mienne.

SCENE TROISIESME. §

GLACITIDE, ANDROPHILE, LUCIDAN.

GLACITIDE.

Taschez de luy tirer cette espine du cœur,
Mais ne le traictez pas avec trop de rigueur,
Car au lieu d’y servir elle nous pourroit nuire:

ANDROPHILE.

Laissez-moy seulement, je sçauray m’y conduire.

LUCIDAN.

535 Sire, je viens d’apprendre avec estonnement,
Que Theandre amoureux n’a plus de jugement;
Et que l’ambition dont son ame est voilée,
Luy veut faire espouser la jeune Rosilée:
On dit mesme tout haut que vous y consentez, [p. 39]
540 Et que vostre faveur enfle ses vanitez.
Ce que j’ay l’honneur d’estre, et mon devoir m’obligent;
À vous dire pourquoy les Princes s’en affligent;
De peur que vostre esprit remply de grands projects,
Ne soit pas descendu sur de si bas objects;
545 Et qu’ainsi pour payer un fidele service,
La liberalité202 devienne en vous un vice.
Theandre a merité recompense aujourd’huy;
Mais donnez-la du vostre, et non du bien d’autuy;
Blandomire à sa mort ne laissa point sa fille,
550 L’appui de ses vieux ans, l’honneur de sa famille,
Afin que son Estat par vous luy fust ravy,
Pour payer les travaux d’un qui vous a servy;
Et la joindre elle-mesme au joug d’un Himenée,
Indigne de ce grade où l’on sçait qu’elle est née.
555 Sire, ne croyez pas, si cela vous aigrit,
Qu’un tel raisonnement naisse de mon esprit;
Mille m’en ont parlé, que la crainte fait taire,
Mille n’en disent mot, de peur de vous desplaire;
Mais ils ne laissent pas de voir que cét accort,
560 Offence vostre gloire et luy peut faire tort:
Et je crois que Theandre en son amour extréme, [p. 40]
S’il considère bien se blasmera luy-méme;
Et tenant vostre honneur plus cher que ses plaisirs,
Afin de le sauver perdra tous ses desirs.
565 Si vostre Majesté m’en donne la licence*203,
Je m’oblige à le mettre en cette connoissance;
Et sans vous en parler mon discours suffira,
Pour luy faire observer tout ce qu’il vous plaira.

ANDROPHILE.

Je suis fasché de voir deux choses en vostre ame,
570 Fort indignes d’un Prince, et bien dignes de blâme,
Et qui vous porteront un jour dans le malheur,
Si vous ne vous forcez de n’avoir rien du leur:
L’une, cette molesse où buttent vos envies,
Molesse qui ternit l’esclat des belles vies;
575 L’autre, cét artifice où l’on voit revestus,
Les vices de l’esprit de l’habit des vertus.
Vostre amour se desguise, et fait l’indifferente,
Mais plus vous la cachez, plus elle est apparente;
Pensez-vous Lucidan, que je ne sçache pas,
580 Que me voulant surprendre, on me jette un appas?
Et que ce bel advis sans doute ne procede,
Que d’un desir brutal qui vostre ame possede?
Pensez-vous que le temps m’ait pû faire oublier, [p. 41]
Le jour que cet Amant fut armé Chevalier?
585 Si ma discretion s’ordonna le silence,
Elle ne laissa pas de voir vostre insolence.
Croyez-vous qu’un Portraict soit un si petit bien,
Qu’il puisse estre rompu, sans qu’on n’en sçache rien?
Non, ne vous flattez point de chimeres cornuës204;
590 Vos folles passions me sont assez connuës;
Mais je n’en disois mot, croyant que la raison,
Romproit bien d’elle mesme une infame prison205;
Et que voyant apres vostre erreur toute claire,
Vous banniriez de vous ce qui me peut desplaire;
595 Et qu’ainsi vostre crime estant un peu caché,
Vous pourriez soustenir de n’avoir point peché.
Mais je vois bien qu’au Ciel vostre perte est escrite:
Vous osez m’aborder sous un front hypocrite;
Vous parlez des devoirs d’un juste Potentat206;
600 Et venez faire icy le grand homme d’Estat!
Vous me representez que j’offence ma gloire;
Que le Duc Blandomire est hors de ma memoire;
Que je fais tort au sang d’un Prince genereux,
Sacrifiant sa fille au feu d’un Amoureux,
605 Que n’estant point à moy, donnant un bien si rare,
Je suis moins liberal que je ne suis avare;
Et qu’enfin mes subjets ne pouvant l’endurer, [p. 42]
En s’adressant à vous en207 osent murmurer.
Mais ne pouvant souffrir que ma voix la promette,
610 Trouveront-ils meilleur que je vous la remette?
Et que par un dessein à son honneur fatal,
Vous saouliez208 devant moy vostre appetit brutal?
Et que laschant la bride au desir qui vous meine,
Vous la deshonoriez dans les bras de la Reine?
615 Que me respondrez-vous qui vous puisse excuser?
Que direz-vous encor? voulez-vous l’espouser?
Avez-vous oublié quelle est vostre personne?
Et qu’un jour vostre front doit porter ma Couronne?
Mais si vous ne changez de si honteux desseins,
620 Le Sceptre que je tiens vous tombera des mains;
Et vous verrez trop tard que vous serez à pleindre,
Pour avoir trop aimé ce que vous deviez craindre.
Confessez Lucidan, confessez à genoux,
Que c’est l’amour qui parle, et que ce n’est pas vous;
625 Amour, qui vous perdra, si la fureur209 luy dure:
Mais en prenant pitié du tourment que j’endure,
Vous voyant esloigné des pas de la vertu;
R’entrez dans un chemin que je vous ay battu:
Deffaites vostre esprit de ce lasche artifice,
630 Qui souz l’ombre du bien le porte dans le vice:
Autrement soyez seur que vous verrez en moy, [p. 43]
L’authorité d’un Pere, et le pouvoir d’un Roy.
Mais Dieux! quelle douleur me prend à l’impourveuë210?
La foiblesse me gagne, et la jambe, et la veuë;
635 Je sens en tout mon corps la chaleur s’amortir211,
Et semble que mon cœur ait des desseins de sortir.

LUCIDAN.

Un lict seroit pour vous meilleur que cette place:

ANDROPHILE.

N’approchant point tes feux d’un tronc qui n’est que glace,
Grave en ton souvenir, que par ton fol amour,
640 Tu ravis la lumière à qui te mis au jour212.

LUCIDAN.

O Ciel, faut-il souffrir le mespris qui me brave?
Quoy que je sois son fils, il me traicte en esclave:
Et ne suis-je pas Prince aussi bien comme luy?
Mais je vois les subjets* qui causent mon ennuy*213.
[p. 44]

SCENE QUATRIEME. §

LUCIDAN, THEANDRE, ROSILEE.

LUCIDAN.

645 Ha traistre il faut mourir,

THEANDRE.

Seigneur,

LUCIDAN.

la resistance
Au lieu de te sauver irrite ma vangeance:

THEANDRE.

Je ne fais que parer le coup de mon trespas;

ROSILEE.

Dieux! que voulez-vous faire? il ne se deffend pas.

LUCIDAN.

[p. 45]
Il est vray, sa valeur est ailleurs occupée;
650 Venez le secourir, et prenez mon espée;
Vostre orgueil, non le sien, peut estre mon vainqueur;
Vous seule avez pouvoir de me blesser le cœur:
Une seconde fois effacez vostre image;
Mais ne le faites pas, car ce seroit dommage;
655 Choisissez à vos coups le gosier ou le flanc;
Vous verrez mon amour nâger dedans mon sang;
Si vostre belle main ne fait ce sacrifice,
Commandez que la mienne à l’instant l’accomplisse;
Vous verrez obeïr un Prince malheureux;
660 Prince aussi mal-traicté comme il est amoureux;
Mais qui mourra content, si vostre ame farouche214
Endure qu’un souspir eschape à vostre bouche.

THEANDRE.

Ha Ciel! il la vaincra, sa constance* va choir215;
Il la faut soustenir, la Bague,

ROSILEE.

Ils se monstrent leurs gages.
le Mouchoir.
[p. 46]

LUCIDAN.

665 Indiscret,

ROSILEE.

le Mouchoir,

THEANDRE.

la Bague,

LUCIDAN.

O Dieux, perfides,
Vous cachez sous ces mots vos trames216 homicides:
La Bague, et le Mouchoir, quels signes sont-ce icy?
Tu l’entens217 Lucidan, n’en sois plus en soucy:
La Bague desloyale enfin donc est donnée?
670 Et tu passes pour fille apres cette Himenée218?
Le Mouchoir, insolent, ne te peut garantir219,
Si tu ne t’en servois aux pleurs du repentir:
La Bague deviendra fatale à qui la porte;
Le Mouchoir sentira combien ma flame est forte;
675 Et si l’enfer ne s’ouvre, afin de vous cacher,
La Bague, et le Mouchoir, vous cousteront bien cher.

THEANDRE.

[p. 47]
Le Mouchoir, et la Bague, en dépit de l’envie*,
Feront durer mes feux plus long-temps que ma vie:

ROSILEE.

La Bague, et le Mouchoir, seront tousjours tesmoins,
680 Que ce que j’ay promis ne durera pas moins.
[p. 48]

ACTE TROISIESME. §

SCENE PREMIERE. §

LUCIDAN, PHILIDASPE, LINDORANTE.

LUCIDAN.

Je regne Lindorante, et tousjours dans la flame,
Toute la Cour est en dueil.
Mon dueil n’est qu’en l’habit, j’ay l’allegresse en l’ame:
Mon pere m’a fait place, et le sort inhumain,
Touché de mes douleurs, m’a mis le Sceptre en main.
685 Je me moque des pleurs, je ris de la constance*; [p. 49]
Et ne veux faire agir que ma seule puissance:
J’auray cette cruelle220; et je la veux devoir,
Non pas à sa pitié, mais à mon pouvoir221.
L’esclat, la Majesté, qui le Throsne environne222,
690 L’or et les diamans, dont on fait la Couronne,
Ont de foibles appas; le vray plaisir des Rois,
Consiste à pouvoir faire, et rompre aussi des Loix.
Ceux qui n’ont point de Maistre abhorrent223 la contrainte;
Jamais un Souverain ne doit avoir de crainte;
695 Le peuple se doit taire, et non pas murmurer;
Et quel que soit un Prince il le doit adorer.
Je mesprise le mal dont ta voix me menace;
Je me plais en l’orage autant qu’en la bonace224;
Je suis tousjours moy-mesme, et m’esgalant aux Dieux,
700 Je porte pour ce Monstre225 un foudre* dans les yeux.
Un seul de mes regards peut reduire en fumée,
Les superbes projects d’une ville animée;
Mon ardeur leur mettra la glace dans le sein;
Un coup d’œil seulement dissipe leur dessein;
705 Et trouvant un chemin qui meine à leur pensée,
La crainte en chassera leur audace insensée.
Ainsi par ma valeur rien ne m’estant suspect, [p. 50]
L’insolence pour moy n’aura que du respect,
Et si mes actions ne leur semblent point belles,
710 Je n’ignore pas l’art de punir les rebelles;
Un exemple effroyable adoucit les mutins,
Et fait voir que mon bras se moque des destins.

PHILIDASPE.

Poursuivez, brave Prince, une loüable envie*;
Vous seul devez regler* vostre forme de vie;
715 Rosilee est aveugle aupres de son bon-heur;
Servir à vos plaisirs est encor trop d’honneur;
Et son mespris la rend indigne de la gloire,
D’entrer en vostre lict, comme en vostre memoire;
Mais puis que vostre esprit en a le souvenir,
720 Il la faut posseder, afin de la punir:
Vous la quitterez lors, et se voyant quittée,
Son orgeuil souffrira la peine meritée;
Un riche qui vient226 pauvre, est bien plus affligé,
Que celuy que fortune a tousjours negligé;
725 La douleur s’apprivoise, et se tourne en coustume227;
Mais le mal qui surprend, a bien plus d’amertume:
Et si vous desirez chastier228 ses appas, [p. 51]
Donnez-luy de l’amour, et n’en conservez pas.
Ne perdez point le temps; faites qu’un peu de force,
730 Luy serve de pretexte ainsi qu’à vous d’amorce229;
Le plaisir le plus beau desire estre caché;
Celle qu’on ne voit pas, croit n’avoir point péché;
Donnez-luy le moyen de dire dans sa plainte,
Je faillis, il est vray, mais ce fut par contrainte;
735 L’apparence du bien, sert autant que l’effect*,
Elle sera contente, et vous fort satisfait.

LINDORANTE.

Sire ce beau conseil, qui se dit si propice,
Est un ardent trompeur, qui meine au precipice;
Ce feu que Philidaspe orne de tant d’appas,
740 Esbloüit la raison, et ne l’esclaire pas.
Songez quelle amitié le peuple a pour Theandre;
Attaquant Rosilee, il voudra la deffendre;
Je connois sa fureur; et sçais asseurement,
Qu’il perdra le respect avec le jugement;
745 Et si vous ne mettez un frain à cette envie*,
Vous hasardez*230 le Sceptre, et l’honneur, et la vie.

LUCIDAN.

[p. 52]
Je sçauray bien ranger231 ces courages ingrats:

PHILIDASPE.

L’occasion l’a belle, et l’Amour tend les bras;
Mais parce qu’il a peur, le lasche vous en donne:

LINDORANTE.

750 Sire, en voyant l’injure232 où sa voix s’abandonne,
Tout ce que je puis dire à vostre Majesté,
Est qu’elle me verra mourir à son costé.

LUCIDAN.

Je me puis garantir233 sans que tu te hasardes:
Faites-moy suivre là par trente de mes Gardes;
755 Ce nombre suffira pour ce peuple insolent;
Si contre mon dessein le leur est violent.
[p. 53]

SCENE SECONDE. §

GLACITIDE, THEANDRE.

GLACITIDE.

Je ne puis m’esloigner, quoy que je le desire;
La Reine est dans un Chasteau.
Quelque chose en arriere incessament me tire;
Et bien que dans les champs234 je ne me plaise pas,
760 Je ne sçay quel Demon retient icy mes pas.
Un certain sentiment me dit bas à l’oreille,
Que je ne parte point, puis qu’il me le conseille;
Je juge que le Ciel s’enflame de courroux,
Et que bien tost mon fils aura besoin de vous.
765 Je connois son amour, et sçay son impuissance:
Le dessein qui m’esloigne a causé vostre absence;
Il retient Rosilee, et son œil n’a pû voir,
Qu’en me suivant à Rheims elle fit son devoir:
Il l’a mise chez vous, mais cette courtesie235,
770 Me demeure suspecte, et tient en fantesie236,
Ce traistre Philidaspe en son aveuglement,
Perdra ce jeune Prince indubitablement:
Et le peuple irrité voyant l’heure opportune, [p. 54]
Cherchera son repos dedans son infortune;
775 Bref, si vostre bonté ne daigne l’assister,
Je tient que sa grandeur ne sçauroit subsister.

THEANDRE.

Que vostre Majesté, s’il luy plaist se souvienne,
Comme sa volonté ne fut jamais la mienne:
Je n’approuvay jamais vos petits differents;
780 Les Rois ont des subjects, et non pas des parents;
Celuy qui Souverain un Empire commande,
Ne peut souffrir l’aigreur237 d’aucune reprimande;
Philidaspe vous fut sans raison odieux;
Les favoris des Rois le sont aussi des Dieux:
785 Pour moy, quelque malheur que le Ciel me reserve,
Le respect me fait voir qu’il faut que je le serve;
Et devant preferer son repos à mon bien,
Je respandray mon sang pour conserver le sien.

GLACITIDE.

Rare fidelité qui n’eut jamais d’exemple;
790 Digne que les mortels vous erigent un Temple!
Sauvez donc à238 ce Prince, et le Sceptre, et l’honneur; [p. 55]
Le Ciel vous comblera de gloire et de bon-heur;
Et sans doute qu’un jour sa juste repentance,
Payera ce service avec vostre constance*239.

THEANDRE.

795 Selon ses volontez, qu’il dispose de moy;
Je suis tousjours vassal, il est tousjours mon Roy.

SCENE TROISIESME. §

PHILIDASPE, LUCIDAN, LINDORANTE.

PHILIDASPE.

L’ame dans le peril se doit monstrer discrette;
Il se fait un grand bruit derriere le Theatre.
Je trouve qu’il est temps de sonner la retraicte;
Le nombre excusera ce peu de lascheté;

LUCIDAN.

800 Tu fuis un precipice, où seul tu m’as jetté:
Lasche, infame, poltron, je voy ta perfidie; [p. 56]
Ha traistre, tu n’as rien que la langue hardie240.

LINDORANTE.

Sire, soyez tesmoin que je meurs aujourd’huy,
Beaucoup moins temeraire, mais plus vaillant que luy:
805 D’un conseil mesprisé je vous fait le reproche;
Mais gagnez le Palais, car ce peuple s’approche;
Je finis à vos pieds, percé de part en part;
Et je veux que mon corps vous serve de rempart.

LUCIDAN.

Je parts, mais à dessein d’avoir cette allegeance241,
810 D’immoler de ma main, ce traistre à ma vangeance;
Il faut que son trespas* instruise les flatteurs;
Du desordre des grands detestables autheurs.
[p. 57]

SCENE QUATRIESME. §

ROSIMAR, CHŒUR DE PEUPLE.

ROSIMAR.

Comment? peuple Gaulois, la valeur indomptée,
De vos braves Ayeuls, est-elle surmontée?
815 Quoy! degenerez242-vous de ce genereux sang?
Avez-vous oublié qu’on vous appelle franc?
Pouvez-vous endurer qu’un pouvoir tyrannique,
Estouffe injustement la liberté publique?
Estes-vous resolus de souffrir qu’en ces lieux,
820 On force une Princesse, en vos bras, à vos yeux?
Ne vous souvient-il plus de ce qu’est Rosilée?
Theandre a-t-il perdu sa valeur signalée?
Les merveilleux exploits qu’il voulut achever,
Ne meritent-ils point de la luy conserver?
825 Verrez-vous sans l’esteindre une illicite243 flame?
Voulez-vous que le Ciel, et la terre vous blasme244?
Et que l’Histoire apprenne à la Posterité, [p. 58]
Que vous fustes noircis de cette lascheté?
Si l’honneur ne resveille une humeur endormie;
830 Si vous n’apprehendez une telle infamie;
Faites que l’interest excite le courrous*;
Et voyez chez autruy ce qu’on fera chez vous.
Aux armes Citoyens, veüillez vous reconnestre;
Qui ne vit point en Roy, n’est pas digne de l’estre;
835 Que dans tous les quartiers chacun aille disant,
Liberté, liberté, ce joug245 est trop pesant.

UN CITOYEN.

Sans vouloir rechercher le conseil d’aucun autre,
Que vostre volonté dispose de la nostre.

ROSIMAR.

Allons, allons soldats, chassez cét Ennemy,
840 Achevant un labeur desja fait à demy.
[p. 59]

SCENE CINQUIESME. §

ROSILEE, ARTESIE.

ROSILEE.

Me loger chez Theandre, et mesme en son absence!
Ce procedé nouveau chocque la bien-seance;
Quelque mauvais dessein est dans l’esprit du Roy;
Tu le peux Artesie, aussi bien voir que moy;
845 Ne me permettre pas d’accompagner la Reine!
Y commander Theandre, et me laisser en peine!
Tout cela m’est suspect, et crois qu’avec raison,
J’auray quitté la sienne, et pris cette Maison.

ARTESIE.

Mon logis escarté trompera sa poursuite;
850 Icy rien ne sçauroit empescher nostre fuite;
Theandre et mon Mary ne peuvent estre loing;
J’ay deux de ses habits, dont nous aurons besoing;
Si ce Prince n’esteint sa fureur indiscrette, [p. 60]
Souz l’ombre de la nuict nous ferons la retraicte246;
855 Et sortant de Paris comme des Estrangers,
En Chevaliers errans247 nous courrons les dangers.

ROSILEE.

Ouy, deussay-je souffrir mille morts au lieu d’une,
Je feray que l’Amour domptera la fortune,
Et s’il poursuit encor ses infames projects,
860 Il connoistra qu’un Dieu n’est pas de ses subjects.
Alcaste vient à nous, ha que je suis surprise:
[p. 61]

SCENE SIXIESME. §

ALCASTE, ROSILEE, ARTESIE.

ALCASTE.

Madame sauvez-vous, de crainte d’estre prise;
Le logis de mon Maistre attaqué par le Roy,
N’a pas un serviteur qui ne tremble d’effroy;
865 Et ce Prince voyant son attente trompée,
A porté sa colere au bout de son espée;
Mais le peuple irrité ne pouvant l’endurer,
Les armes à la main l’en a fait retirer;
C’est à vous de choisir, quel conseil*248 on doit prendre:

ROSILEE.

870 Mon conseil et mes pas s’adressent vers249 Theandre:
Allons chere Artesie, allons-y promptement250;
Cachons un amour vray d’un feint habillement;
Toy, retourne au logis; fay que ta bouche ouverte, [p. 62]
Descouvrant mon départ251, ne conspire ta perte,
875 Ce secret important n’est pas à publier*:

ARTESIE.

Il faut que je vous fasse aujourd’huy Chevalier.

SCENE SEPTIESME. §

LUCIDAN.

Cesse facheux Amour, cesse de me poursuivre,
Il est sur le pont de son Palais.
Donne-moy le moyen de mourir ou de vivre;
Mon Astre disparu ne luit plus en ces lieux;
880 Aussi bien qu’à mon cœur, fais-le voir à mes yeux;
Ou si tu prends pitié de mon ame insensée252,
Oste-le comme aux yeux à ma triste pensée.
Amour, espoir, flatteurs, que vous m’avez deçeu*!
Le malheur m’a surpris avant qu’estre apperçeu;
885 Et la fureur du peuple augmentant par le nombre, [p. 63]
A retranché ma fuite, à celle de mon ombre;
La lascheté des miens m’a mis dessus le front,
La honteuse couleur dont nous marque un affront:
En vain ce bras a mis sa valeur en usage;
890 La fortune avec eux m’a tourné le visage;
Et je crois qu’un Tyran, qui regne dans mon sein,
Apres l’avoir tramé*, descouvrit mon dessein:
Et le traistre253 suivant celle254 qui m’abandonne,
Aussi bien qu’à mon cœur, en veut à ma Couronne;
895 Il sousleve mon peuple, et guide son orgueïl;
Et souz un pan de mur, me destine un Cercueïl:
Mais je vois un Heraut, ô Dieux quelle bravade!
Quoy, ce Tambour s’appreste à faire une Chamade255!
[p. 64]

SCENE HUICTIEME. §

PALINONDE, ALBERIN, LUCIDAN.

PALINONDE.

Les Princes, le Senat, et le peuple Gaulois,
900 Ne pouvant plus souffrir le desordre des Loix,
Declarent Lucidan indigne de l’Empire;
Ordonnant qu’il s’en aille, à peine d’avoir pire256.

LUCIDAN.

Je despité257 le Ciel de me faire endurer;
Voicy le dernier traict qui luy reste à tirer:
905 Il arme contre moy la plus fiere des bestes;
Ce Monstre appellé Peuple, une Hydre258 à tant de testes;
Qui secondé du Sort, qui m’a voulu trahir,
Ose me commander, au lieu de m’obeir,
Mais Dieux, vous vous perdez, en souffrant mon dommage*; [p. 65]
910 Qui s’attaque à des Rois, en veut à vostre image;
Ce mespris insolent va jusqu’aux immortels;
Et qui renverse un Throsne, abat bien des Autels.
Et quoy, souffrirons-nous sa rage mutinée?
Il m’oste la grandeur, qu’il ne m’a pas donnée;
915 Mon Sceptre hereditaire, et non pas electif,
Me fit naistre son Maistre, et non pas son Captif.
Il faut que dans ton sang cette faute tu laves:
C’est à moy de punir l’orgueil de mes Esclaves;
Quand tu joindrois ta force à celle des Enfers,
920 C’est à moy de te mettre259, et non d’entrer aux fers.
Debout, debout, soldats, aux armes Capitaines,
Vous aurez souz mon bras les victoires certaines;
Aussi viste qu’un foudre* on me verra passer;
Il ne faut pas combattre, il ne faut que chasser;
925 A nostre seul abord leur troupe espouvantée,
Esprouvera qu’Hercule260 est plus vaillant qu’Anthée261;
Ainsi que le respect, l’espoir leur est osté;
La justice combat, et marche à mon costé;
Et si ce fier n’a plus l’obstacle des murailles,
930 Il me rend immortel dedans leurs funerailles:
La victoire et la Parque attendent icy prés; [p. 66]
Chargeons-nous de Lauriers262, couvrons-les de Cyprés263;
Et faisons advoüer à leur troupe brutale,
Que la rebellion n’est jamais que264 fatale;
935 Et que le repentir fuit les mauvais projects,
Que le discord allume en l’ame des subjects.
Mais aucun ne respond, d’où provient ce silence?
Ha! je voy que mon crime a fait leur insolence;
Ouy, ouy, je le confesse, et commence à sentir,
940 Moy qui leur en parlois, un triste repentir;
Gloire de mes guerriers, genereux Lindorante,
Que ton ame fut sage, et la mienne ignorante!
Pour ne vouloir pas croire un conseil en saison265,
J’ay perdu mon Royaume avecque ma raison;
945 Ha traistre Philidaspe, horreur de la Nature,
Seras-tu sans supplice, et moy dans la torture?
Toy qui m’as fait pecher, seras-tu point puny?
Ne dois tu pas mourir, puis que je suis banny?
Mais ne le voyant point, dequoy sert ce reproche?
950 O Dieux! comme à propos le perfide s’approche!
[p. 67]

SCENE NEUFIESME. §

PHILIDASPE, LUCIDAN.

PHILIDASPE.

Sire consolez vous;
Il le tuë.

LUCIDAN.

Traistre, tu sentiras,
Qu’en m’arrachant le Sceptre, on m’a laissé le bras:
La nuict moins noire encor, que l’humeur qui me dompte,
S’offre à cacher ma fuite, aussi bien que ma honte;
955 Acceptons ce secours en estant despourveus,
Et puis qu’il faut ceder, fuyons sans estre veus.
[p. 68]

ACTE QUATRIESME. §

SCENE PREMIERE. §

THEANDRE, PERINTOR.

THEANDRE.

Fidele Perintor, que j’ay l’esprit en peine;
Je songe incessament au discours de la Reine;
Je l’ay redit cent fois; mais plus je l’ay sondé,
960 Plus le soubçon qu’elle a, me semble bien fondé.
Desja mille vautours deschirent ma pensée;
Je crois voir ma Maistresse, inconstante, ou forcée;
Tout ce que j’imagine est suivy de l’effroy;
Car que ne peut un homme, un amoureux, un Roy!
965 Et supposons encor, que ma belle persiste, [p. 69]
Son amour attaqué n’a plus rien qui l’assiste:
Il me semble l’entendre implorer mon secours;
Mais nous sommes trop loing, et mes bras sont trop courts.
Il faut sans murmurer que j’endure une offence;
970 Un respect tyrannique empesche ma deffence;
Et lors que la colere exerce son pouvoir,
Un esclair de raison me monstre mon devoir:
Et de quelques fureurs que mon cœur s’entretienne,
La qualité de Roy m’apprend quelle est la mienne;
975 Je me voy temeraire, aussi bien que jalous;
Et la crainte sçait mettre un frain à mon courrous*.

PERINTOR.

Monsieur, soyez certain, que jamais Artesie,
Puis que pour s’en servir266 Madame l’a choisie,
Ne manquera de rendre un devoir assidu,
980 La faisant souvenir267 de ce qui vous est deu.
Mais si vous prevoyez qu’on la puisse contraindre,
La plainte est inutile, et vous rendroit à pleindre;
Retournons à Paris, empescher ce malheur;
Amour demande là, vostre insigne268 valeur;
985 De quelque espoir flatteur qu’un Monarque se pipe269, [p. 70]
Il n’est point de project que ce bras ne dissipe:
La belle à qui le Sceptre est offert en present,
N’osera vous trahir, si vous estes present:
La vertu d’une fille est tousjours chancellante:
990 Et l’attaque d’un Roy n’est que trop violente:
Le Sceptre a des douceurs dont on voudroit joüir;
L’or est nommé Soleil, il nous peut esbloüir.
Une vaine grandeur dans l’esclat de sa pompe,
Jette un appas charmant, par qui l’ame se trompe;
995 Et si vous me croyez, sans la270 plus hazarder*,
Puis qu’elle est un Thresor, nous irons le garder.

THEANDRE.

Laisseray-je la Reine en ce lieu solitaire?

PERINTOR.

Lors que je dois parler, je ne sçaurois me taire:
Quoy! pour un vain respect qui vous tient enchaisné,
1000 Laisserez vous ravir ce qu’on vous a donné?
Où le danger est grand, la gloire sollicite271;
Mesme quand on y meurt, elle nous ressuscite;
Ne venant point à bout d’un dessein proposé,
S’il est beau, c’est assez que de l’avoir osé,
1005 L’entreprise est de nous272, voyant l’heure opportune; [p. 71]
Mais pour l’evenement il est à la fortune;
Les accidents humains, avant qu’estre advenus
Sont des secrets du Ciel qui nous sont inconnus:
Il suffit que le droict se joigne à nostre espée;
1010 L’ame qui ne craint rien, ne peut estre trompée;
Commençons tousjours bien, sans regarder la fin;
Car l’un depend de nous, et l’autre du Destin.

THEANDRE.

Ton conseil me rendroit (suivy pour l’amour d’elle)
Et fidelle amoureux, et subject infidelle:
1015 La loy de mon devoir est escrite en airain;
Je n’ay ny cœur, ny bras contre mon Souverain;
Ce n’est qu’en le priant que je le veux combattre:
Ceux qui m’ont eslevé peuvent aussi m’abatre:
L’injustice du Roy, qui cause mon ennuy273,
1020 Ne m’authorise pas d’en avoir comme luy.
Il faut que la raison regle* mieux mon courage;
La valeur sans conduite est plustost une rage;
Je ne veux point tremper dans la rebellion;
On doit craindre en dormant la force d’un lion;
1025 Ces conseils revoltez sont pillules sucrées274;
Les personnes des Rois sont personnes sacrées;
Non, non, n’en parlons point une seconde fois; [p. 72]
Allons nous divertir en visitant ces bois;
Et laissons au Destin le soin de nous conduire;
1030 Si le Ciel est pour nous, la Terre ne peut nuire.

SCENE SECONDE. §

LUCIDAN. 275

STANCES.

Vaines grandeurs, esclat trompeur;
Songe, fumée, ombre, vapeur,
Il est déguisé
Qu’en vous on a peu d’asseurance!
En vain le pilote276 est sçavant;
1035 Il fait naufrage bien souvent,
Lors qu’il n’y voit point d’apparence;
Et trouve que son esperance,
Est moins forte qu’un coup de vent.
Tout change dans cét Univers:
1040 Et la fortune a des revers,
Par qui l’œil du bon-heur se ferme: [p. 93]
Un Roy se voit bouleversé,
Avec son dessein traversé;
Tous les Empires ont leur terme:
1045 Et jamais Throsne n’est si ferme,
Qu’il ne puisse estre renversé.
L’inconstance à qui les mortels,
Dressent dans leurs cœurs des Autels,
Tient les Couronnes, et s’en joüe:
1050 Elle mesme preste la main,
Et fait monter l’orgueil humain:
Mais tel est au haut de sa roüe,277
Qui se trouve parmy la boüe,
Aujourd’huy Prince, et rien demain.
1055 Les Rocs, les Monts audacieux,
Comme les plus voisins des Cieux,
Sont les plus subjects à la foudre:
Elle n’en veut qu’à leur orgueil;
Et ce Sceptre qui porte un œil
Hieroglifique de Dieu selon les Egyptiens.
1060 Brise tous les autres en poudre;
Et qui regne, doit se resoudre,
A faire d’un Throsne un cercueil.
Grands Rois, Monarques, venez voir, [p. 94]
En moy, quel est vostre pouvoir;
1065 Bien que vous gouverniez la Terre:
Vous appercevrez clairement,
Que tout change eternellement;
Tantost en paix, tantost en guerre;
Et que qui bastit sur du verre,
1070 Perit avec ce fondement.
Borne* Prince affligé cette plainte importune278;
Tu n’as point de subject* d’accuser la fortune;
Car l’on ne t’a chassé de ta propre maison,
Qu’apres avoir banny toy-mesme la raison.
1075 La fureur* de ce peuple est assez legitime,
Le peché que tu fis authorise son crime;
Et de quelque malheur que tu sois assailly,
En punissant ta faute, elle n’a point failly.
Mais bien que ton esprit soit deffait de ses charmes,
1080 Sois honteux que le jour te reproche des larmes;
Quoy que dise le mal, c’est une lascheté:
Cachons-les dans ce bois, qui n’a point de clarté.
Je la hay, je la fuis, je la tiens ennemie;
Elle peut faire voir quelle est mon infamie ;
1085 Et dans le triste estat où le sort m’a reduit, [p. 95]
Je voudrois que l’Enfer nous fist part de sa nuit.
Tous les objects du jour me paroissent funebres;
Mon humeur sympathise avecque les tenebres;
Je rougis en souffrant tant de malheurs divers,
1090 Et voudrois les cacher à l’œil de l’Univers.
Que le destin cruel a de haine et d’envie*,
De m’oster un Royaume, et me laisser la vie!
Celuy que la fortune attaque avec ardeur,
Se doit ensevelir avecque sa grandeur:
1095 A l’instant qu’il la perd, sa perte la doit suivre:
Qui survit à l’honneur; est indigne de vivre,
Et lors que les malheurs du Ciel nous sont jettez,
Qui les peut endurer les a bien meritez,
Ciel, fortune, subjects, liguez-vous pour me nuire,
1100 Car vous m’obligerez, en me venant destruire:
Si vous avez dessein d’advancer mon trespas*,
Vous n’estes inhumains qu’en ne l’achevant pas.
Mais vos ames, subjects, me sont bien plus cruelles:
Ce seroit m’obeir et vous m’estes rebelles.
1105 Mais sans perdre le temps avecque le discours,
Je ne dois qu’en moy seul chercher quelque secours;
Laissons-nous emporter à nostre inquietude;
Allons, allons nous perdre en cette solitude;
Et faisons que la faim, par son pouvoir fatal, [p. 96]
1110 Nous punisse en ces bois d’un appetit brutal.

SCENE TROISIESME. §

ROSILEE, ARTESIE.

ROSILEE.

Ta langue veut trahir le secret de mon ame:
Elles sont en habit d’homme.

ARTESIE.

Je m’embarasse aux noms, de Monsieur, et Madame;
Une habitude prise à dire le second,
Fait qu’entre tous les deux mon esprit se confond.
1115 Quand je parle de vous, malgré nostre finesse,
Je dis parfois mon Maistre, et souvent ma Maistresse:
Et je vay descouvrant, sans dessein de pecher,
Tout ce que cét habit tasche en vain de cacher.
Mais ce que nous faisons a si peu d’apparence*279, [p. 97]
1120 Qu’on m’escoute parler sans voir mon ignorance;
Chacun juge à part soy280 qu’aujourd’huy les Amans,
Ne s’habillent ainsi que dedans les Romans:
Aussi vostre avanture est si fort281 pitoyable,
Que trop d’accidents282 vrais la rendent incroyable:
1125 On vous juge Guerrier, et vous les captivez283;
On n’offre à vos appas que ce que vous avez;
Par tout où nous passons, des beautez innocentes,
Dans leurs tristes regards se font voir languissantes;
Leurs cœurs suivent vos yeux, si charmants et si doux;
1130 Helas que sans subject*, vous faites des jaloux.

ROSILEE.

Malgré mon desplaisir je ris de ta folie:

ARTESIE.

Je tasche de bannir vostre melancolie*:
[p. 98]

ROSILEE.

D’un remede plus fort ma douleur a besoin:

ARTESIE.

Madame,

ROSILEE.

dis Monsieur,

ARTESIE.

il ne peut estre loin.
1135 Nous reverrons bientost, et la Reine, et Theandre;
Ils sont encor icy, vous avez pû l’entendre;
Et je juge en ces lieux, par des signes exprés284,
Que le Chasteau d’Argail ne peut estre que prés.
Et si parmy ces bois où je vous ay conduite,
1140 Je pouvois le trouver escarté de sa suite,
Y deussiez-vous mourir, aussi bien que brusler,
Je meure si pour vous je n’irois l’appeller,
Sur le pretexte faux d’une injure receüe;

ROSILEE.

Ha! folle, sans combattre, il m’a desja vaincüe;
1145 En me gagnant le cœur par son doux entretien: [p. 99]

ARTESIE.

S’il a gagné le vostre, il a perdu le sien.
Voyez comme à propos le hazard nous l’ameine285;
Dieux! que je m’en vay286 rire, en le mettant en peine;
Theandre, un Cavalier287, que vous voyez là bas,
1150 Ennemy du discours, amoureux des combats,
Pour reparer l’honneur d’une Dame trompée,
Desire avecque vous mesurer son espée.

SCENE QUATRIESME. §

THEANDRE, ROSILEE, ARTESIE, PERINTOR.

THEANDRE.

Va, dis luy de ma part qu’il soit le bien venu:
Voyons ce fanfaron288, Chevalier inconnu;
1155 Car je veux que ce fer luy donne connoissance,
Et de la folle erreur, et de mon innocence289.

ARTESIE.

[p. 100]
A vous deux le debat290: nous autres pour le moins,
Soyons de la partie, aussi bien que tesmoins,
Et si vous approuvez le desir qui me presse,
1160 Faisons trois coups d’espée, au nom de la Maistresse291.

PERINTOR.

Si ton bras est debile292, autant comme293 ta vois,
En mourant du premier294, tu n’en feras point trois.

ARTESIE.

Ils s’avancent tous quatre l’espée à la main
Entrez au champ de Mars, la barriere295 est ouverte:
[p. 101]

SCENE CINQUIESME. §

LUCIDAN, THEANDRE, ROSILEE, PERINTOR, ARTESIE.

LUCIDAN.

O Ciel! quatre Guerriers travaillent à leur perte;
1165 Mais parmy tant de maux que nous296 avons commis,
Il met l’espée à la main pour les separer.
Faisons au moins un bien en les rendant amis,
Le sort m’ameine icy pour divertir l’orage;
La volonté suffit, et fait voir le courage;
Lors qu’on est empesché d’en venir aux effects*;
1170 Et les plus offencez s’en tiennent satisfaicts.
Mais quelque enchantement297 trouble ma fantaisie;
Ils se reconnoissent, et les espées leur tombent des mains à tous cinq.
Theandre, Perintor, Rosilee, Artesie!
O justice des Dieux, vous m’avez fait venir,
Où ceux que j’ay faschez ont droict de me punir,
1175 Theandre, vangez-vous de ce malheureux Prince;
Mettez vous en repos avecque la Province298;
Et trouvez dans ma perte un Estat affermy: [p. 102]
Non, je ne suis plus Roy, je suis vostre ennemy:
Vous pouvez librement vous prendre299 à ma personne;
1180 On vous estimera si l’on vous en soubçonne;
Et si vous le voulez j’escrieray de ma main,
Que le coup de la vostre est juste autant qu’humain.
La mort la plus subite est la moins effroyable;
Icy vostre pitié seroit impitoyable;
1185 Et si vous avez peine à me vouloir servir,
Voyez ce qu’un tyran vous a voulu ravir;
Faites que ce Soleil à dessein de me plaire,
En luisant dans vostre ame, allume la colere;
Ostez-vous un obstacle, au lieu d’apprehender;
1190 Si je suis vostre Roy, je vous puis commander.

THEANDRE.

Sire, vous commandez une chose illicite;
En vain contre mon Roy sa voix me sollicite;
Que vostre Majesté s’assure de me voir,
Tousjours dans un respect que prescrit mon devoir:
1195 Si le sort vous menace, ou bien s’il vous accable,
J’en veux estre affligé, sans en estre coupable:
Et dans les desplaisirs que mon ame ressent, [p. 103]
Que tout soit criminel, je veux vivre innocent.
La libertine humeur ne fut jamais mon vice;
1200 Je ne porte ce fer que pour vostre service;
Et si le peuple a fait quelque legereté,
Je sçauray le submettre à vostre Majesté.

ROSILEE.

Si le Ciel en vostre ame a fait mourir l’envie*,
Qui chocquant mon honneur s’attaquoit à ma vie,
1205 Sire, soyez certain qu’un jour le mesme Ciel,
Se fera voir pour vous, et sans haine, et sans fiel300.

LUCIDAN.

J’ay perdu ma fureur, en perdant mon Empire;
Pour avoir souspiré, maintenant je souspire;
Et jamais Prince juste en ses heureux desseins,
1210 N’eut dans un cœur tout pur des sentimens plus seins.
Mais cette repentance est un peu bien tardive;
Le Ciel veut que je meure, et non pas que je vive;
Tout espoir m’est osté, je me suis veu bannir;
Triste condition, fascheux ressouvenir;
1215 Celuy qui possedoit un florissant Royaume,
Pour se mettre à couvert, n’a pas un toict de chaume;
Heureux, si de sa terre, au milieu de son deuïl, [p. 104]
Il luy reste six pieds pour se faire un Cercueïl.

THEANDRE.

Que vostre Majesté, s’il luy plaist se console;
1220 Car de la restablir, j’engage ma parole;
Retournons à Paris, remettre vostre Cour,
Je vous feray regner, ou je perdray le jour:
Allons de ce Chasteau, faire partir la Reine;
Car sans la diligence301, une entreprise est vaine.

LUCIDAN.

1225 Allons brave Theandre, et disposez de moy;
Vous me serez subject, en me refaisant Roy.

THEANDRE.

Passez mon Ennemy, car mon ame trompée,
Redoute plus les coups, des yeux que de l’espée302.

PERINTOR.

Je vous attaqueray dans une autre saison*;

ARTESIE.

1230 Je seray tousjours prest à vous faire raison303.
[p. 105]

ACTE CINQUIESME. §

SCENE PREMIERE. §

THEANDRE, ROSIMAR, MENOCRITE,
ORCHOMENE, LUCIDAME, PERINTOR,
PALINONDE, CHŒUR DE PEUPLE,
CHŒUR DE TROMPETTES.

THEANDRE.

Le Temple Se tire où paroist un Throsne, et les ornements Royaux sont sur l’Autel.
Toy dont la prudence eternelle
Ne peut jamais errer,
Fais qu’elle nous veuïlle esclairer
En cette action solennelle,
1235 Afin qu’un juste choix puisse estre fait par nous, [p. 106]
Je viens t’en prier à genous.

ROSIMAR.

Que celuy que la voix commune,
Doit faire nostre Roy,
Puisse tousjours avoir en soy,
1240 Un cœur digne de sa fortune:
Et qu’il garde gravé dedans son souvenir,
L’art de payer et de punir.

MENOCRITE.

Illumine sa connoissance,
Ayant le Sceptre en main:
1245 Et fais que d’un esprit humain,
Il use bien de sa puissance:
Qu’il esloigne ses pas de ce mauvais sentier,
Où s’est perdu son devancier.

ORCHOMENE.

Fais que sa valeur indomptable,
1250 Digne d’un Potentat*
Se puisse faire un bel Estat
De toute la terre habitable;
Et qu’en fin le Soleil à dix ans aujourd’huy, [p. 107]
Se leve et se couche chez luy.

LUCIDAME.

1255 Fais qu’une flame legitime,
Puisse brusler son cœur,
Et qu’Amour ce puissant vainqueur,
Luy forme des desirs sans crime:
Afin que sa main laisse à sa posterité,
1260 Un Sceptre qu’elle a merité.

THEANDRE.

Il suffit; levons nous, car j’ay dans la pensée,
Qu’une priere juste au Ciel est exaucée;
Le sentiment des Dieux est au nostre pareil;
Chacun prenne304 son rang, et tenons le conseil.

ROSIMAR.

1265 Toutes nos volontez vers un seul inclinées,
S’en vont tomber d’accord avec les destinées;
Et je prevoy desja le regne bien heureux,
D’un Prince autant aimé comme il est genereux.

THEANDRE.

[p. 108]
Dans les divers Estats de la chose publique:
1270 Le plus parfait des trois305 est l’Estat Monarchique:
Celuy qui se divise en hommes differans,
Ostant le nom des Rois esleve cent Tyrans:
Les plus forts, les plus grands, y vivent d’esperance,
Et cette liberté n’en a que l’apparance:
1275 Le peuple enfin connoist les maux qu’il a soufferts,
Et ce n’est qu’un Captif, qui ne voit point ses fers.
Ceux qui mettent la force en la grandeur du nombre,
En fuyant le vray bien courent apres son ombre;
Un Estat populaire où chacun a pouvoir,
1280 Est un Monstre hideux qu’on ne devroit pas voir:
Le desordre confus en est inseparable;
Et bref, la Royauté n’a rien de comparable:
C’est un Estat parfait qui se pratique aux Cieux;
Les hommes l’ont formé sur l’exemple des Dieux.
1285 Mais choisir un Atlas306 dont les fortes espaules,
Puissent porter le faix de l’Empire des Gaules,
C’est là que la raison nous doit accompagner:
Tel sçait bien obeïr, qui ne sçait pas regner.
Braves Princes des Francs, ayez en la memoire,
1290 Que la puissance aveugle, en l’excez de sa gloire;
Faites que vostre voix franche* de passion, [p. 109]
Esleve la vertu par son election;
Songez y meurement307; l’affaire est importante;
Donnons une Anchre ferme à nostre Nef flotante308;
1295 Opinez là-dessus, l’heure nous presse fort;
Je garderay ma voix pour vous mettre d’accord,
Si les vostres du moins se trouvent partagées,
Sur differents subjects qui les ont engagées.

ROSIMAR.

Je lis dedans les yeux de tous les assistans,
1300 Que leur cœur a pour but, le mesme où je pretens;
Toutes nos volontez paroissent fort unies,
Au dessein de payer vos vertus infinies:
Nul ne peut justement l’emporter dessus vous;
C’est une verité que nous confessons tous.
1305 Le Païs obligé d’une valeur insigne*,
De regner dessus luy, vous reconnoist seul digne;
Le Sceptre est un loyer*309 qu’on doit à vos exploits;
Et sans plus de discours je vous donne ma voix.

MENOCRITE.

Rosimar a dict vray, j’ay parlé par sa bouche;
1310 Il n’a de sentiment que celuy qui me touche;
Vous seul devez regner; vous seul devez avoir [p. 110]
Dessus le peuple Franc un absolu pouvoir.
Desja dedans nos cœurs vous aviez un Empire;
Apres un tel honneur des long-temps on souspire;
1315 Vos rares* qualitez vous ont desja soubmis,
L’Estat qu’à vos vertus la fortune a promis;
Et puis qu’en me taisant il faut que je m’explique,
La voix que je vous donne, est une voix publique.

ORCHOMENE.

Quand cét Estre infiny qui commande aux humains
1320 Le Sceptre universel auroit mis en vos mains,
Il vous auroit donné moins que vostre merite:
Certes pour la grandeur la terre est trop petite;
Et l’Empire François s’estime fortuné310,
De recevoir la Loy d’un Prince si bien nay;
1325 Prince jeune, vaillant, sage, clement, et juste;
Qui fera de son regne un Empire d’Auguste311;
Desja de vos vertus les peuples sont ravis;
Et vous estes leur Roy, si l’on suit mon advis.

LUCIDAME.

Qui pourroit s’opposer à ce chois legitime312?
1330 Ne vouloir pas un Roy que l’Univers estime!
Qui fait taire l’envie*, et qu’on ne peut haïr! [p. 111]
Je tiens que c’est regner, que de vous obeïr.
Vous avez une teste à porter la Couronne;
On ne peut vous l’oster, car le Ciel vous la donne;
1335 Elle est fort espineuse, et le Sceptre est pesant;
Mais de313 le soustenir ce bras est suffisant:
Prenez donc la puissance, ayez la souveraine;
Et puis qu’on vous fait Roy, faites nous une Reine:

THEANDRE.

Je vous l’ay desja dict, sans vous parler de moy,
1340 Que tel est bon subject, qui seroit mauvais Roy.
Une extreme puissance est voisine du vice;
C’est un degré de verre, où le plus ferme glisse;
Je sçay qu’un Prince est homme, et le peuple inconstant*;
On chasse Lucidan, on m’en peut faire autant;
1345 Vostre amour est un feu qui se reduit en cendre;
Je ne veux point monter, de crainte de descendre:
Dans l’apprehension qu’on ne m’ostast un bien
Que l’on m’auroit donné; j’aime mieux n’avoir rien.
Braves Princes Gaulois, pardonnez à ma crainte;
1350 Mon ame ne sçauroit endurer de contrainte;
Je parle librement; l’exemple me fait peur. [p. 112]

ROSIMAR.

Dissipez ce soubçon qui n’est qu’une vapeur314;
Vostre rare* vertu, vostre extréme courage,
Vous mettent pour toujours à l’abry de l’orage;
1355 Vous suivrez la raison, et vous gouvernerez;
Vous aurez le repos que vous nous donnerez;
Et vostre regne heureux, en despit de l’envie*,
N’aura jamais de fin que celle de la vie;
Vous irez au sepulcre avec vostre bon-heur:

THEANDRE.

1360 Puis que vous desirez me donner cét honneur,
Avant que l’accepter, avant que je commande,
Desirant obtenir tout ce que je demande,
Jurez moy par les dieux tous justes et clements,
D’obeïr au premier de mes commandements.

ROSIMAR.

1365 Ouy, nous vous le jurons adorable Theandre.

THEANDRE.

Mon desir cede au vostre, et ne peut se deffendre,

ROSIMAR.

[p. 113]
Or puis qu’il est esleu par la commune voix,
Ceremonie antique du Couronne- ment des Rois de France.
Soldats, eslevez-le dessus vostre pavois315.
Ce nom est aussi vieux que la ceremonie;
1370 Jamais l’antiquité ne doit estre bannie;
Que la Trompette sonne; et qu’on crie apres moy,
Vive le Roy, vive le Roy.

MENOCRITE.

Que ce Manteau Royal couvre vostre personne;
Reçevez de bon cœur la France qui le donne,
1375 Faisant voir à vos pieds les vices abatus,
Il luy met le manteau Royal.
Ternissez son esclat, par celuy des vertus.

ROSIMAR.

Sire nous souhaitons que jamais la tempeste,
Il luy met la Couronne sur la teste.
Que jamais le danger n’approche vostre teste;
Et que cette Couronne y soit ferme tousjours;
1380 Deust l’âge de Nestor316 le ceder à vos jours.

ORCHOMENE.

Que vostre Majesté pour marque de puissance,
Prenne le Sceptre d’or dont on regit317 la France;
Il luy met le Sceptre en main.
Que par luy puissiez-vous escarter le malheur, [p. 114]
Et le faire adorer comme vostre valeur.

LUCIDAME.

1385 Cette main dans la vostre en faisant son office318,
On luy don- ne la main de Justice.
Doit tenir la balance esgale à la Justice;
Que le foible, et le fort, le petit et le grand,
Soient pesez sans faveur dedans leur differend.

ROSIMAR.

Sire, montez au Throsne où la vertu vous monte;
On le con- duit au Thrône.
1390 Si la priere y va, tenez en tousjours conte319;
Oyez-la doucement, ne la meprisez pas;
Les Dieux qui sont plus haut, jettent les yeux en bas.

THEANDRE.

Genereuse Noblesse en vertus sans pareille,
Prestez-moy vostre cœur, avecque vostre oreille;
1395 Qu’on me donne silence, et qu’on m’aille escoutant;
Car ce que je vay dire est assez important.
Le Ciel me soit tesmoing que mon desir n’aspire,
Qu’à changer en repos le trouble de l’Empire,
Et que ma volonté ne visant qu’à ce poinct,
1400 Pres de vostre interest, le mien ne paroist point.
Je voudrois que mon ame à vos yeux fust ouverte; [p. 115]
Je voudrois de mon sang empescher vostre perte;
Et si je ne dis vray, puisse en ces mesmes lieux,
M’accabler devant vous la colere des Dieux.
1405 Mais je blasme pourtant ceux qui dans la Province,
Ont fait manquer le peuple au respect de son Prince,
Qui s’osant souslever contre leur Souverain,
Ont pris injustement les armes à la main.
Ce crime est bien si grand, qu’il n’est pas pardonnable;
1410 Quel qu’en soit le pretexte, il n’est point raisonnable320:
Les Dieux peres des Rois, lors qu’ils sont en danger,
Ont un foudre* tout prest, afin de les vanger;
Et le vostre offencé, qu’on bannit de sa terre,
Attirera sur vous les pointes du tonnerre;
1415 La Justice du Ciel vous fera souvenir,
Qu’elle a souffert ce crime afin de le punir:
Et vous maudirez lors l’insolente pensée,
Qui mit dans vostre sein la colere insensée;
Vous tremblerez tousjours; tout vous sera suspect;
1420 Vous n’aurez de repos, non plus que de respect:
Et le triste remords s’emparant de vostre ame,
Vous chargera de peine, aussi bien que de blâme;
Et ce Prince chassé redevenant vainqueur,
Vous logera sans fin un bourreau dans le cœur.
1425 Vostre remede gist321 en sa seule clemence: [p. 116]
Mon regne va finir; et le sien recommence:
En un mot, je commande (en ayant le pouvoir)
D’obeïr à ce Prince, et de le recevoir.
Que l’estonnement cesse avec la resverie*322:
1430 Gardes haussez un peu cette Tapisserie.
Le Roy et la Reine paroissent avec Rosilee; et leurs gens.
Il me323 faut obeïr, vous me l’avez juré:
Ainsi nostre repos sera bien asseuré:
Sur le crime commis on passera l’esponge;
Le Roy s’en souviendra, comme l’on fait d’un songe;
1435 Et pourveu que la foy ne manque plus jamais,
Sa bonté vous accorde, un pardon, et la paix.
Mais tandis que ce peuple a le cœur tout de glace,
Venez Sire, venez reprendre vostre place;
Que vostre voix l’asseure, et d’un langage doux,
Il descend du Thrône.
1440 Monstrant n’en point avoir, desarmez son courroux*.

ROSIMAR.

Quelle confusion me couvre le visage!
[p. 117]

SCENE SECONDE. §

GLATICIDE, ROSILEE, THEANDRE,
LUCIDAN, ROSIMAR, MENOCRITE,
ORCHOMENE, LUCIDAME, PERINTOR,
ARTESIE, PALINONDE,
CHŒUR DE PEUPLE, CHŒUR DE TROMPETTES.

GLACITIDE.

Qu’icy vostre prudence exerce son usage;
Et que le souvenir d’un pere genereux,
Vous empesche de rendre un Prince malheureux.
1445 Androphile est-il mort avec toute sa gloire?
Pour324 entrer au Tombeau, sort-il de la memoire?
Ne vous souvient-il325 plus comme il fut triomphant?
Vous aimastes le pere, et vous chassez l’enfant!
Quittez au nom des Dieux, quittez cette manie*:
1450 Son regne sera franc* de toute tyrannie;
Et soyez asseurez qu’on vous verra benir,
Le fidele Vassal qui l’a fait revenir.
[p. 118]

ROSILEE.

Seigneur, mon326 interest vous fit prendre les armes;
Pour le mesme aujourd’huy donnez-les à mes larmes;
1455 Sur la foy de Theandre il est icy venu;
Reconnoissez le Roy, puis qu’il s’est reconnu.

ROSIMAR.

On ne peut s’opposer aux loix des destinées:
Nos ames sans raison paroistroient obstinées;
Theandre et vous, estant nostre unique souci*,
1460 Si vous estes contents, nous le sommes aussi.

THEANDRE.

Sire prenez le rang où seul vous devez estre;
Nous sommes nais subjects, et vous estes nay Maistre.
Apres l’a- voir reves- tu des habits Royaux il le remet au Thrône.
C’est à vous à327 regner, c’est à nous d’obeïr;
Veuïllez aimer ce peuple, au lieu de le haïr;
1465 Il proteste à genoux, que sa faute le fasche;
Sa valeur se veut mal328, d’avoir esté si lasche;
Et sa foy vous promet avec du repentir,
En ne manquant jamais, de n’en jamais sentir.

LUCIDAN.

[p. 119]
Que vostre estonnement me semble legitime!
1470 Songeant à vostre erreur, vous pensez à mon crime:
Mais peuple, mon remords vous en a bien vangé:
Vous voyez Lucidan, mais Lucidan changé.
Dans les nouveaux desseins que la vertu me donne,
Princes, excusez moy, comme je vous pardonne.
1475 Et cachant le passé, loing de les publier,
Oubliez mes erreurs, pour me faire oublier.
Ne me refusez point ce que je vous demande,
En entendant prier celuy qui vous commande.
Prenez dans mes conseils un aussi grand pouvoir,
1480 Que vostre qualité vous en doit faire avoir:
Que vostre volonté soit à la mienne unie,
Et formons dans l’Estat une bonne harmonie.
Que le haut, et le bas, le Prince, et le subject,
Prennent en cét accord la vertu pour object;
1485 Afin que despoüillez, et de vice, et de haine,
Nous goustions les douceurs que la concorde ameine:
Desormais pour regner justement en ces lieux,
L’image de mon pere attachera mes yeux;
A me former sur luy, j’auray l’ame occupée;
1490 Heritier de ses mœurs, comme de son Espée.
Et vous parfaits Amants, à qui mal à propos, [p. 120]
L’excez de ma fureur déroba le repos;
Noyez dans le plaisir tant de peines diverses;
Ayez-le sans meslange; et le bien sans traverses;
1495 Disposez d’un Estat329 que vous m’avez donné;
Vostre los*330 se couronne en m’ayant couronné;
Puisse eternellement l’equitable memoire,
Conserver apres nous cet acte plein de gloire;
Et que de vostre Nom, les Siècles amoureux,
1500 Consacrent un Autel au VASSAL GENEREUX331.

Lexique §

Apparence
Vraisemblance
V. 1119
Archer
Symbolise l’être aimé qui blesse de la flèche d’amour (par référence au petit Dieu Amour) celui qui aime
V. 124, 453
Borner
Achever
V. 377, 1071
Conseil
Décision, résolution
V. 869
Constance/constant
Résolution, fermeté
V. 663, 685, 794
Courrous
Colère
V. 51, 763, 831, 976, 1440
Decevoir
Tromper
V. 883
Dommage
Perte, ruine, malheur
V. 909
Effect
Réalisation
V. 101, 485, 735, 1169
Ennuy
Souffrance
V. 644
Envie
Jalousie
Dédicace, v. 142, 301, 677, 1091, 1203, 1331, 1357
Désir violent
V. 173, 345, 713, 745
Franc
Libéré
Foudre
Colère divine
V. 700, 923, 1412
Fureur
Grands emportements provoqués par les passions
V. 1075
Hasarder
Mettre au hasard de perdre, risquer
V. 746, 995
Inconstant
Qui manque de résolution, de fermeté
V. 41, 508, 1343
Insigne
Remarquable, que l’on distingue des autres
V. 1305
Licence
Permission
V. 565
Los
Situation personnelle
V. 1496
Loyer
Récompense
V. 1307
Manie
Passion
V. 497, 1449
Melancolie
C’est l’une des quatre humeurs qui sont dans le corps. Elle est la plus pesante et la plus incommode, elle cause la tristesse et le chagrin. La mélancolie noire peut quelques fois entraîner la folie.
V. 425, 1132
Potentat
Personne qui a une puissance souveraine et fort étendue. Le roi est le plus redouté des Potentats d’Europe.
V. 1250
Publier
Rendre une chose publique
V. 307, 875
Rare
Exceptionnel
Regler
Modérer, se montrer raisonnable
V. 369, 379, 485, 714, 1021
Resverie
Stupeur
V. 1429
Soing
Dans le langage amoureux, c’est l’ensemble des attentions que l’on apporte à l’être aimé
V. 411
Subjet
Raison, motif
Tramer
Comploter
V. 892
Trespas
Mort
V. 811, 1101
Saison
Le bon moment, ou le moment propice
V. 1229
Soucy
Chagrin, inquiétude d’esprit
V. 1459

Annexe 1 : Préface d’Arminius ou Les Frères ennemis §

Enfin me voicy au bout d’une longue et penible carriere, que j’ay passée avec assez de bonheur : peu (sans vanité) en ont eu plus que moy, en cette espece d’ouvrage ; et s’il est capable (comme je n’en doute point) de donner une veritable gloire, je pense avoir quelque raison d’y pretendre. De Saize Poëmes Dramatiques, que j’ay exposez au jugement du public, aucun n’a presque manqué d’obtenir son aprobation : et si les aplaudissements, et les aclamations universelles, sont des marques infaillibles, de la bonté de ces Poëmes, j’ay droit de croire, que les miens ne sont pas mauvais. LIGDAMON, que je fis en sortant du Regiment des Gardes, et dans ma premiere jeunesse, eut un succez qui surpassa mes esperances, aussi bien que son merite : toute la Cour le vit trois fois de suite dans Fontainebleau ; et soit qu’elle excusast les fautes d’un Soldat, soit qu’elle mist ces fautes au nombres des pechez agreables ; il est certain que ces pointes toucheront cent illustres Cœurs ; et que chacun loüa beaucoup, une chose qui estoit peu digne de l’estre. Or comme les premières temeritez quand elle sont heureuses, engagent aisément aux Secondes ; je fis apres LE TROMPEUR PUNY : et comme les bonheurs sont enchaînez, aussi bien que les infortunes, ce second Ouvrage, eut le mesme succez du premier. LE VASSAL GENEREUX vint en suite, qui marchant sur les mesmes traces, arriva encor à la mesme fin. Mais comme le Poëtte doit estre un Prothée 332 , capable de toutes formes ; et que les tons les plus bas de la Musique, ne sont pas moins harmonieux que les plus hauts   du Poëme grave, je passé au Poëme Comique ; de la Lire à la Musette, de la Majesté des vers, à la simplicité de la Prose ; et pour parler en termes de l’Art, du Cothurne 333 , à la Soque 334 . Ce fut en LA COMEDIE DES COMEDIENS, que l’on me vit faire ce changement : neantmoins, pour avoir changé mon Mode, je ne changé pas de destin ; cette Piece (qu’on peut appeler un agreable Caprice 335 ) ne desplut point en sa nouveauté ; et le grand Monde qui la suivit, en fut une preuve infaillible. Mais comme je sçay qu’il est des inventions particulieres, comme de la Chromatique 336 , de laquelle il ne faut guere user, si l’on veut qu’ele semble bonne, je repris le ton ordinaire dans mon ORANTE : et par elle, je tiray cent et cent fois les larmes des yeux du Peuple, mais des plus beaux yeux du monde. LE FILS SUPPOSE vint en suite, qui par ses frequentes Representations, fit voir qu’il avoit part à la gloire, aussi bien que les Poëmes qui l’avoient devancé. Insensiblement nous voicy arrivez à ce bien heureux PRINCE DEGUISE, qui fut si long-temps la passion, et les delices de toute la Cour : jamais ouvrage de cette sorte n’eut plus de bruit ; et jamais chose plus violente n’eut plus de durée, tous les hommes suivoient cette Piece, par tout où elle se representoit ; toutes les Dames en sçavoient les Stances par cœur ; et il se trouve mesme encor aujourd’huy mille honnestes gens, qui soûtiennent que je n’ay rien fait de plus beau ; tant ce faux Enchanteur charma veritablement le monde. Le succez de cette Tragi-Comedie fut si extraordinaire, que je n’osé la faire suivre par une autre de mesme nature : et je creus que pour la surpasser, il falloit monter la Lire sur un ton plus haut. Je fis donc LA MORT DE CESAR, qui fut ma premiere Tragedie : et si la Voix Publique ne me flatta point, toutes les parties de cet Ouvrage, ne furent pas indignes de la Majesté de l’ancienne Rome, et de la grandeur de son Sujet. Je continué apres encor, dans le mesme genre de Poëme ; et fis ma seconde et derniere Tragedie DIDON. Mais comme je ne desguise jamais la verité, j’advoüe icy ingenuëment, que par des raisons qui ne me regardoient point, cette Piece n’eut pas le mesme bonheur des autres. Les aclamations y furent un peu plus froides ; et les representations un peu moins frequentes : toutefois l’impression fit apres, ce que j’avois esperé du Theatre : et certainement quiconque connoistra le Grand Virgille, advoüera sans doute, en lisant ma traduction, que peu de plumes, l’ont imité plus fidellement que la mienne. Or comme les mauvaises Constelations, ne sont pas si tost passées, L’AMANT LIBERAL qui vint en suite de cette belle Reine de Carthage, se sentit encor un peu de son malheur : et quelque divertissante que fust cette Tragi-Comedie ; et quelque beau que fust son Sujet ; que je tiens le premier des Nouvelles de Cervantes ; elle ne fut que mediocrement loüée. Il est vray que L’AMOUR TIRANNIQUE qui la suivit, me consola bien pleinement, de cette petite disgrace : car toute la Cour, et en suite toute la France, dirent des choses de cet Ouvrage, que je n’oserois redire, tant elles me sont glorieuses. EUDOXE qui parut apres, eut encor le mesme bonheur : et ANDROMIRE qui les suivit, devança l’un et l’autre de bien loing. Pour L’ILLUSTRE BASSA, il avoit esté trop heureux en Roman, pour ne l’estre pas en Comedie : aussi l’a t’il esté de telle sorte, que si l’acteur qui en faisoit le premier Personnage ne fust point mort, il auroit peut-estre effacé au Theatre, tout ce que j’avois fait jusques alors. Pour AXIANE, qui n’a pas encor esté representée, je ne sçaurois vous assurer, de quelle façon elle reissira : toutefois quoy que la Prose n’ait pas la dignité du Vers, j’espere que le monde en sera assez satisfait, pour faire que j’aurois tort de ne l’estre pas. Enfin Lecteur, il ne me reste plus à nommer, que LE GRAND ARMINIUS que je vous presente ; et par lequel je pretens finir, un si long et si laborieux travail. C’est mon Chef-d’œuvre que je vous offre en cette Piece ; et l’Ouvrage le plus achevé, qui soit jamais parti de ma plume : car soit pour la Fable, pour les Mœurs, pour les Sentimens, ou pour la Versification ; il est certain que je ne fis jamais rien de plus juste, de plus grand, ny de plus beau ; et qui si mes labeurs avoient pu meriter une Couronne, je ne l’attendrois que de ce dernier. C’est donc par ce Poëme que j’acheve ceux de cette espece, et desormais vous n’en verrez plus de moy, si les Puissances Souveraines ne m’y onligent. Il est temps que je me repose ; et que du bout de la Carriere, dont j’ay parlé au commencement de ce discours ; je regarde ceux qui la passeront en fuite ; que je batte des mains pour les exciter à la gloire ; et que je leur monstre le Prix qui les y attend.

Annexe 2 : l’œuvre et la source §

Tableau 1 : les personnages §


TYPES DE PERSONNAGES LE VASSAL GENEREUX L’HISTOIRE DE CHILDERIC, DE SILVIANE ET D’ANDRIMARTE
LE ROI ANDROPHILE MEROVEE
LA REINE GLACITIDE METHINE
LE PRINCE LUCIDAN CHILDERIC
L’AMANT THEANDRE ANDRIMARTE
L’AMANTE ROSILEE SILVIANE
LE MAUVAIS CONSEILLER PHILIDASPE « LES FLATTEURS »
LE BON CONSEILLER LINDORANTE GUYEMANTS
CLIDAMAN
LINDORANTE
LES PRINCES LES 4 PRINCES GAULOIS :
-ROSIMAR
-MENOCRITE
-ORCHOMENE
-LUCIDAME
« LES GRANDS DE L’ETAT »
L’ECUYER DU HEROS PERINTOR ANDRENIC
LA FEMME DE L’ECUYER ARTESIE « LA FEMME D’ANDRENIC »
LE VALET DU HEROS ALCASTE « LE VALET DE PIED »

Tableau 2 : tableau synoptique §

Les numéros des pages renvoient à l’édition de L’Astrée présentée par M. Hugues Vaganay :

– Histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte, tome III, Partie III, Livre Douzième, p. 649 à 707 ;

– Suite de l’histoire de Childéric, de Silviane et d’Andrimarte, tome V, Partie V, Livre Troisième, p. 124 à 147.


LE VASSAL GENEREUX L’HISTOIRE DE CHILDERIC, DE SILVIANE ET D’ANDRIMARTE
P. 649 à 652 : Adamas donne un aperçu général de l’histoire : le règne de Mérovée a duré 12 ans, récit de ses conquêtes. A sa mort, son fils Childéric monte sur le trône. L’état bascule alors dans la tyrannie et le libertinage. Mécontentement général.
Acte I Scène 1 : déclaration de Rosilée dans les mêmes termes que Silviane. P. 652 à 661 : Histoire des amours des héros. Andrimarte avait 13 ou 14 ans et Silviane 10 ou 11 quand ils se sont connus.
Episode du bois : Andrimarte découvre sa flamme.
Déclaration de Silviane (elle a alors 13 ou 14 ans et Andrimarte 16 ou 17).
Acte I Scène 1 : Théandre craint que Rosilée ne cède aux avances du prince Lucidan ; les amants en viennent à s’échanger des gages.
P. 661 à 663 : Le prince Childéric remarque la jeune femme.
Dans une entrevue, Andrimarte dit à Silviane qu’il craint qu’elle ne cède au prince ; échange de gages : la bague et le mouchoir.
Acte I Scène 2 : Lucidan montre à Rosilée le portrait qu’il a fait faire d’elle en cachette. Elle le déchire et se justifie en disant qu’elle s’y trouvait trop laide. P. 663 à 667 : Childéric a fait faire un portrait de Silviane en cachette, il le lui montre. Elle le jette dans le feu et tente de se justifier en disant qu’elle s’y trouvait trop laide.
2 sonnets du prince.
Acte I Scène 2 : Childéric dit dans son monologue du début de la scène qu’il accepte d’adouber Théandre afin de pouvoir approcher Rosilée. P. 667 : Andrimarte demande Silviane à la reine et propose d’entrer dans les armées du roi Mérovée. Childéric accepte, pensant l’éloigner de Silviane et obtenir ainsi la jeune femme.
Acte I Scène 3 : Adoubement de Théandre qui demande à Rosilée d’être sa dame. Lucidan s’en prend en public à son vassal et c’est le roi qui coupe court à l’intervention du prince. P. 668 à 670 : Adoubement d’Andrimarte. Il choisit Silviane comme dame et Childéric, jaloux, perd patience. Le roi intervient et clôt la cérémonie.
P. 671 à 672 : Récit des exploits d’Andrimarte dans les armées du roi pendant 6 ans.
Acte II Scène 1 : entrevue de la reine et des amants où elle apparaît ravie de les voir amoureux. P. 672 à 673 : Andrimarte obtient un congé et demande Silviane en grâce à la reine.
La reine ravie va voir le roi qui, à son tour, va voir Semnon, le grand-père de Silviane.
Acte II Scène 3 : le roi Androphile vient voir Lucidan qui tente d’annuler la décision du roi d’unir les amants. Réquisitoire très ferme du roi qui n’est pas dupe. Androphile est atteint d’une crise. P. 673 à 679 : Childéric va trouver son père et tente de le dissuader d’accepter d’unir les amants ; réquisitoire très ferme du roi contre son fils.
Mérovée choisit donc de précipiter le mariage.
Acte II Scène 3 : on apprend que Rosilée est orpheline et que le duc Blandomire, ami d’Androphile, est mort en lui laissant la garde de sa petite fille. P. 679 à 685 : Semnon accepte de donner Silviane à Andrimarte et convie le héros.
Stances d’Andrimarte : « Sur un départ ».
Il est proclamé seigneur de la gaule Armorique après Semnon.
Childéric parle à Silviane et tente de dévaloriser Andrimarte. Silviane, offensée, réagit brusquement.
Après avoir retenu Andrimarte quelques mois, Semnon accepte le mariage non sans lui faire promettre qu’ils reviendront ensuite vivre sur ses terres.
Acte II Scène 3 : le roi est atteint d’une crise.
Entre les actes II et III : le roi est mort.
P. 685 à 686 : célébration du mariage.
7 ou 8 jours après, Mérovée tombe malade.
Le roi meurt.
Puis Semnon meurt.
Le peuple en vient vite à se plaindre de la vie dissolue du nouveau roi.
Acte V Scène 1 : les princes gaulois élisent Théandre roi après avoir destitué Lucidan à l’acte III. P. 686 à 687 : assemblée des « grands de l’Etat » qui destituent Childéric et élisent Gilon.
Acte II Scène 2 ; Acte III Scène 1 : Lucidan est sous l’influence du perfide Philidaspe, contre lequel le bon Lindorante ne peut rien comme on le voit dans ces deux scènes de confrontation des conseillers. P. 687 : Childéric est sous l’influence des « flatteurs ».
Acte III Scène 2 : Théandre est auprès de la reine près de Reims dans un château.
On apprend que Lucidan l’y a mandé.
La reine le met en garde contre ce qu’elle croit être une ruse du roi pour obtenir l’héroïne.
Théandre, entre amour et générosité, choisit de rester et de servir son roi.
P. 687 à 690 : La reine est à Reims, Childéric envoit Andrimarte auprès d’elle sous un faux prétexte.
Andrimarte, entre amour et honneur, choisit de partir et de servir son roi.
Silviane le supplie de rester et le met en garde, mais il part.
Acte III Scène 5 : Rosilée a fui chez Périntor où sa femme Artésie, lui propose de se travestir et de se sauver.
Acte III Scène 6 : Alcaste, le domestique de Théandre, les rejoint. Rosilée lui commande de retourner chez Théandre.
P. 690 à 694 : Silviane, restée seule à Paris et pressentant une machination du roi, se réfugie dans la maison d’Andrénic.
La femme de ce dernier lui propose de se travestir et de fuir.
Longue scène des habillages avec l’aide du valet de pied d’Andrimarte.
Ils s’en vont par le chemin du Mont de Mars.
Le valet est commandé d’aller aux nouvelles en ville.
Acte III Scène 4 : le prince gaulois Rosimar fait une belle harangue devant le peuple qu’il exhorte à se soulever contre la tyrannie de Lucidan et à se rallier aux amants persécutés par le roi.
Acte III Scène 6 : Lindorante offre sa vie pour que le roi puisse se réfugier dans son palais et échapper à la fureur du peuple.
Il jure, en mourant, qu’il reste fidèle et loyal envers son roi et ne lui reproche que d’avoir suivi les perfides conseils de Philidaspe.
Acte III Scène 7 : Lucidan devient lucide et commence à se repentir.
Acte III Scène 8 : Palinonde, héraut franc, déclare Lucidan indigne d’être roi et proclame sa destitution.
Acte IV Scène 5 : Théandre et Rosilée pardonnent le roi. Théandre promet de lui rendre son trône.
P. 695 à 707 : le valet rapporte les nouvelles :
-il a fait une harangue contre Childéric et en faveur des amants.
-Andrénic a échappé à l’assaut donné sur sa maison par le roi, grâce à l’intervention de Clidaman et de Lindamor.
-ces derniers ont défendus le roi contre la révolte du peuple et ont été gravement blessés.
-Clidaman a succombé à ses blessures et est mort en jurant fidélité et obéissance à son roi.
-Guyemants conseille au roi de fuir.
-Trompettes : Chidéric est déclaré tyran et Gilon est proclamé roi.
-Guyemants promet au roi d’œuvrer pour son rétablissement sur le trône.
-Galathée demande à Adamas d’aller chercher Lindamor et de le ramener auprès d’elle.

Tableau synoptique (suite) §


LE VASSAL GENEREUX SUITE DE L’HISTOIRE DE CHILDERIC, DE SILVIANE ET D’ANDRIMARTE
P. 124 à 125 : Lindamor a rejoint Galathée. Il reprend le récit.
Andrimarte s’est plaint à la reine Méthine et a visité Lindamor à qui il a tout raconté.
Acte III Scène 9 : Lucidan s’enfuit après avoir tué le perfide Philidaspe.
Acte IV Scène 1 : Théandre et son fidèle Périntor vont se promener dans le bois près du château de la reine.
Acte IV Scène 2 : Lucidan en fuite part dans les bois près du château de la reine. Il est déguisé.
P. 125 à 128 : Childéric s’enfuit déguisé après avoir partagé une pièce d’or avec Guyemants.
Childéric demande à Lindamor de l’accompagner chez Bassin, le duc de Thuringe.
Avant de partir, il rend visite à sa mère dans son château près de Reims. La reine écrit une lettre à Bassin.
Départ de Childéric.
P. 128 à 130 : arrivée à Thuringe.
Le duc accepte de protéger Childéric.
Lindamor a gardé la lettre. Lecture de la lettre à Galathée.
Acte IV Scène 3 : Rosilée et Artésie sont en fuite.
Elles sont dans le bois qui se trouve près du château de la reine.
Rosilée se languit de Théandre.
P. 130 à 134 : Silviane, la femme d’Andrénic et le valet sont en fuite.
Ils croisent une troupe de chevaliers, Silviane craint qu’ils ne soient envoyés par Childéric.
Ils viennent les voir puis repartent et poursuivent leur chemin.
Silviane se languit d’Andrimarte.
Acte IV Scène 4 : Rosilée et Artésie reconnaissent Théandre qui approche.
Artésie propose de faire une farce à Théandre et de lui faire croire que Rosilée est un chevalier qui défend l’honneur d’une dame que Théandre aurait sali.
P. 134 à 145 : Ils croisent une autre troupe et reconnaissent Andrimarte.
La femme propose de faire une farce à Andrimarte.
Le valet va se cacher.
Episode de la farce : Silviane fait croire à Andrimarte qu’elle s’est suicidée après que Childéric l’a obtenue de force.
Désespoir du héros qui veut se tuer, mais ses compagnons qui le croient en danger accourent pour le défendre. Silviane est menacée mais le valet sort de sa cachette.
Retrouvailles des amants.
Andrimarte intervient pour séparer deux hommes qui se battent. L’un est tué. Le coupable s’enfuit. Andrimarte est accusé à tort.
Ils sont enfermés dans une tour.
Le coupable va trouver la reine et lui raconte la vérité sur le mort, Cléosidor, qui était une crapule.
Elle fait libérer les innocents et reconnaît Andrimarte qui n’était pas déguisé.
Acte IV Scène 5 : tous les protagonistes se retrouvent dans le bois. Les amants pardonnent à Lucidan repentant et Théandre lui promet de lui rendre son trône. P. 145 à 147 : pleurs de la reine, Andrimarte ému accepte de pardonner le roi malgré son ressentiment.
Silviane se découvre. Reconnaissance.
Les amants s’en vont sur leurs nouvelles terres.
Acte V Scènes 1 et 2 : après avoir été élu roi par les princes gaulois, Théandre rend son trône à Lucidan désormais digne de régner.

Tableau 3 : les emprunts textuels §


LE VASSAL GENEREUX L’HISTOIRE DE CHILDERIC, DE SILVIANE ET D’ANDRIMARTE
Scène I,1 :
ROSILEE :
« J’aime Théandre autant que son amour m’oblige »
« J’aime encor Théandre autant que je le dois »
« J’aime Théandre aussi bien comme il aime »
« Je veux qu’il sçache encor que j’aime plus que luy »
P. 661 :
SILVIANE :
« J’ayme Andrimarte autant que son amitié m’y oblige »
« J’ayme, (...), Andrimarte autant que je dois »
« J’ayme Andrimarte autant qu’il m’ayme »
« J’ayme Andriamarte plus qu’il ne m’ayme »
Scène I,2 :
LUCIDAN :
« Reine de mon esprit vous avez une sœur »
P. 663 :
CHILDERIC :
« Belle Silviane, je vous apporte une nouvelle que peut-estre vous ne savez pas : c’est que vous pensez estre seule fille de vostre mere, et toutesfois vous avez une sœur »
Scène II,3 :
LUCIDAN :
« Mais donnez-la du vostre, et non du bien d’autrui ;
Blandomire à sa mort ne laissa point sa fille,
L’appui de ses vieux ans, l’honneur de sa famille,
Afin que son Estat par vous luy fust ravy,
Pour payer les travaux d’un qui vous a servy ;
Et la joindre elle-mesme au joug d’un himénée,
Indigne de ce grade où l’on sait qu’elle est née. »
ANDROPHILE :
« Je suis fasché de voir deux choses en vostre ame,
Fort indignes d’un Prince, et bien dignes de blâme,
Et qui vous porteront un jour dans le malheur,
Si vous ne vous forcé de n’avoir rien du leur »« L’une cette molesse où buttent vos envies,
Molesse qui ternit l’esclat des belles vies ; »
« L’autre, cét artifice où l’on voit revestus,
Les vices de l’esprit de l’habit des vertus. »
« Et venez faire icy le grand homme d’Estat !
Vous me representez que j’offense ma gloire ;
Que le Duc Blandomire est hors de ma memoire,
Que je fais tort au sang d’un Prince genereux
Sacrifiant sa fille aux feux d’un amoureux »
« Deffaites vostre esprit de ce lasche artifice,
Qui souz l’ombre du bien le porte dans le vice :
Autrement soyez seur que vous verrez en moy,
L’authorité d’un Pere, et le pouvoir d’un Roy. »
P. 674-678 :
CHILDERIC :
« Est-il maintenant raisonnable que s’il vous a confié cette fille qui doit estre le support, et le soulagement de sa vieillesse, vous en deviez disposer sans son contentement ? ou seulement est-il bien à propos que vous lui proposiez un parti tant inesgal, et que chacun jugera si desadvantageux ? »
MEROVEE :
« Je suis très marry de reconnoistre en vous les choses que je voudrais le moins y estre, et particulièrement deux, qui seront la cause de vostre perte si avec prudence vous ne vous en despouillez bien tost »
« La première cette humeur effeminée qui vous emporte à une vie dissolue, et à la recherche des delices et de l’amour »
« Mais l’autre condition que je blasme grandement en vous, c’est d’employer vostre esprit à vouloir couvrir vostre vice sous le voile de la vertu »
« Vous faictes le grand homme d’estat et me venez presenter ce que je dois à l’amitié de Semnon, et aux bons offices qu’ils m’a rendus ; et envers lequel de tous mes voisins, et de tous mes alliez m’avez-vous vu manquer en ce que je leur dois, et d’amitié et de bien- vueillance ? »
« vous quitterez [...] cet artifice duquel vous essayez de couvrir vos dessein effeminez sous le visage desguisé de la vertu. Autrement, Childéric soyez asseuré que si de nom je suis vostre pere, je ne le seray point d’affection, et qu’au contraire je feray paroistre et à vous, et à chacun, que je ne contribue ny consens en rien à la honteuse et mesprisable vie que vous faictes. »
Scène III,5 :
ARTESIE :
« En sortant de Paris comme des Etrangers,
En Chevaliers errans nous courrons les dangers »
P. 131 :
LA FEMME D’ANDRENIC :
« je suis d’advis que nous fassions les chevaliers errans et que vous diputiez contre tout le monde le prix de ma beauté »

Bibliographie §

Pour l’établissement des notes §

Pour les recherches de vocabulaire §

Le Dictionnaire Universel d’Antoine Furetière, Paris, Le Robert, 1984.
Trésor de la Langue Française, dir. Paul Ims, Paris, Éditions du CNRS, 1971.
Le Dictionnaire de la Langue Française d’Emile Littré, Chicago, Encyclopaedia Britannica, Inc., 1994.
Le Dictionnaire de l’Académie Française, 7e éd. 1878, Genève, Slatkine reprints, 1994, t. I.

Pour les recherches de syntaxe §

HAASE Albert, Syntaxe française du XVIIe siècle, éd. M. Obert, Paris, Delagrave, 1935.
SANCIER-CHATEAU Anne, Introduction à la langue du XVIIe siècle, Paris, Nathan, coll. 128, 1993.

Pour les recherches concernant les personnes §

DUTERTRE Eveline, Scudéry dramaturge, Genève, Droz, 1983.
BLUCHE François, Dictionnaire du Grand Siècle, Paris, Fayard, 1990.

Pour les recherches mythologiques §

Dictionnaire des mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique, dir. Yves Bonnefoy, publié avec le concours du Centre national des lettres, Paris, Flammarion, 1994
LAVEDAN Pierre, Dictionnaire illustré de la mythologie et des antiquités grecques et romaines, 3e éd., Paris, Hachette, 1952.
GRIMAL Pierre, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1990.

Études générales sur le XVIIe siècle §

ARBOUR Roméo, L’Ère baroque en France : répertoire chronologique des éditions de textes littéraires, Genève, Droz, 1980, 3e partie, et 1985, 4e partie : Supplément.
BABY-LITOT Hélène, Esthétique de la tragi-comédie en France de 1628 à 1642, thèse de l’Université de la Sorbonne Nouvelle Paris III, 1993.
FORESTIER Georges, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680). Le déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.
FORESTIER Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques. Éléments de rhétorique et de poétique du XVIIe siècle, Paris, Nathan, coll. 128, 1996.
GENETTE Gérard, L’Or tombe sous le Fer, in Figures I, Paris, Seuil, 1976.
GUICHEMERRE Roger, La Tragi-comédie, Paris, PUF, 1981.
LANCASTER H. C., A History of French Dramatic Literature in the XVIIth Century, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1929-1942, part II.
LANCASTER H. C., Le Mémoire de Mahelot, Laurent et d’autres décorateurs de l’Hôtel de Bourgogne et de la Comédie-Française au XVIIe siècle, Paris, Champion, 1920.
LIVET Charles-Louis, Précieuses et précieux, Paris, H. Welter, 1895.
NADAL Octave, Le Sentiment de l’amour dans l’œuvre de Pierre Corneille, Paris, Gallimard, 1948.
PELOUS Jean-Michel, Amour précieux, amour galant, Paris, Klincksieck, 1980.
SCHERER Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 1994.

Sur Le Vassal généreux §

La source §

URFE Honoré d’, L’Astrée, éd. Hugues Vaganay, Genève, Slatkine reprints, 1966, 3e partie, t. III, p. 649-707, et 5e partie, t. V, p. 124-147.
URFE Honoré d’, L’Astrée, éd. Jean Lafond, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, p. 301-376.

Études critiques §

BATEREAU A., Georges de Scudéry als dramatiker, Leipzig-Plagwitz, Emil Stephan, 1902, p. 54-62.
DUTERTRE Eveline, Scudéry dramaturge, Genève, Droz, 1983.

Autres textes §

CALDERON de la BARCA Pedro, La Vie est un songe, éd. Bernard Sesé, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Bilingue, 1992.
CORNEILLE Pierre, Le Cid, éd. Georges Forestier, Paris, Klincksieck, 1992.
SCUDERY Georges de, Le Prince déguisé, éd. Eveline Dutertre, Paris, Klincksieck, 1992.
SCUDERY Georges de, Arminius ou Les frères ennemis, Paris, Courbé, 1644.
SCUDERY Georges de, Poesies diverses. Dediées à MONSEIGEUR le Duc de RICHELIEU, Paris, Courbé, 1639.
SCUDERY Georges de, Discours politiques des Rois. Dediez à MONSEIGNEUR le Cardinal MAZARIN, Paris, Courbé, 1647.
VIAU Théophile de, Les Amours Tragiques de Pyrame et Thisbé, éd. Georges Forestier, Cahors, Cicero.

Articles §

Sur Scudéry et son œuvre dramatique §

CHAUVEAU Jean-Pierre, Scudéry et Théophile de Viau, in Les Trois Scudéry, Actes du colloque du havre (1-5 octobre 1991), dir. Alain Niderst, publiés avec le concours de l’Université de Rouen, Paris, Klincksieck, 1993.
DUTERTRE Eveline, L’Art de l’adaptation dans le théâtre de Scudéry, in L’Art du théâtre, Mélanges en l’honneur de Robert Garapon, Paris, PUF, 1992.
DUTERTRE Eveline, Le Roi et la royauté dans le théâtre de Scudéry, in Mélanges en l’honneur de Jacques Truchet, Paris, PUF, 1992.
GUICHEMERRE Roger, Les Tragi-comédies de Scudéry et L’Astrée, in Les Trois Scudéry, Actes du colloque du Havre (1-5 octobre 1991, Paris, Klincksieck, 1993.

Sur Théophile de Viau §

MOREL Jacques, « Pyrame et Thisbé », Papers on French Seventeenth Century Literature, n° 65 Actes du colloque CMR 17 offerts en hommage à Guido Saba, 1991.