BAJAZET
CINQUIÈME EMPEREUR DES TURCS
TRAGÉDIE NOUVELLE
DÉDIÉE A SON ALTESSE SERENISSÏME MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI.

M DCC XLI. Avec Approbation et Privilège du Roi.

Par Monsieur le Comte de S...

PRIVILÈGE DU ROI. §

LOUIS, par la Grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre : à nos amés et féaux Conseillers les Gens tenants nos Cours de Parlement, Maître des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils et autres nos Justiciers qu’il appartiendra ; SALUT. Notre bienamé PIERRE PRAULT , libraire et imprimeur de nos fermes et Droits à Paris, Nous ayant fait remontrer qu’il souhaiterait faire imprimer ou imprimer et donner au Public la Bibliothèque de Campagne, ou Recueil d’Aventures choisies, nouvelles. Histoires, Contes, Bons mots, et autres Pièces , tant en Prose qu’en VerS, pour servir de récréation à l’esprit, en six volumes : Le Livre des Enfants, et le Glaneur Français, s’il nous plaisait lui accorder nos Lettres de Privilèges sur ce nécessaires ; offrant pour cet effet de les faire imprimer ou imprimer en bon papier et beaux caractères y suivant la feuille imprimée et attachée pour modèle sous le contre-scel des présentes. À ces causes, voulant traiter favorablement ledit exposant, Nous lui avons permis et permettons par ces Présentes de faire imprimer ou imprimer lesdits Livres ci-dessus spécifiés en un ou plusieurs volumes, conjointement ou séparément, et autant de fois que bon lui semblera, sur papier et caractères conformes à ladite feuille imprimée et attachée sous notre dit contre-scel ; et de les vendre, faire vendre et débiter par tout notre Royaume, pendant le temps de six années consécutives, à compter du jour de la date desdites Présentes. Faisons défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance : comme aussi à tous Libraires, Imprimeurs et autres d’imprimer, faire imprimer, vendre et faire vendre, débiter ni contrefaire lesdits Livres ci-dessus exposés, en tout ni en partie, ni d’en faire aucuns Extraits, sous quelque prétexte que ce soit d’augmentation, changement de titre, même en feuilles séparées, ni d’impression étrangère ou autrement, sans la permission expresse et par écrit dudit exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de six mille livres d’amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris , l’autre tiers audit Exposant, et de tous dépens, dommages et intérêts. À la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la date d’icelles ; que l’impression de ces Livres fera faite dans notre Royaume et non ailleurs, et que l’Impétrant se conformera en tout aux Réglements de la Librairie, et notamment à celui du 10 Avril 1725 et qu’avant que de les exposer en vente, les Manuscrits ou Imprimés qui auront servi de Copie à l’mpression des dits Livres, seront remis dans le même état où les approbations y auront été données, ès mains de notre très-cher et féal Chevalier Garde des Sceaux de France, le Sieur Chauvelin, et qu’il en fera ensuite remis deux exemplaires dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, et un dans celle de notre très-cber et féal Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur Çhauvelin ; le tout à peine de nullité des Présentes. Du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir l’Exposant ou ses ayants cause pleinement et paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la Copie desdites Présentes, qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin desdits Livres, soit tenue pour dûment signifiée, et qu’aux copies collationnées par l’un de nos amés et féaux Conseillers et Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l’Original : Commandons au premier notre huissier ou sergent, de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis et nécessaires, sans demander autre permission, et nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande et Lettres à ce contraires. CAR tel est notre plaisir ; Donné à Versailles le seizième jour du mois de Mars, l’an de grâce mil sept cent trente-six , et de notre Règne le vingt-huitième. Par le Roy en son Conseil. Signé, SAINSON.

Registré sur le Registre IX de la Chambre Royale des Libraires et Imprimeurs de Paris, n° 264. Fol. 241. conformément aux anciens règlements, confirmés par celui du 28 Février 1723, Paris, ce 24 Mars 1736. Signé, G. MARTIN, Syndic.

APPROBATION. §

J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, Bajazet premier Tragédie nouvelle par M. le Comte de Sommerive, et je n’ai rien trouvé dans cette pièce qui doive en empêcher l’impression. À Paris, ce 23 Février 1741. Signé, DE MONCRIF.

À PARIS, Chez PRAULT père, Quai de Gêvres, au Paradis.
À SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI

MONSEIGNEUR, §

Quelle gloire pour l’illustre sang dont son sort VOTRE ALTESSE SERENISSIME, d’avoir peuplé l’Europe de héros ? Quand toute l’Asie, depuis Alexandre, en a produit peu d’autres, dignes de lui être présentés que Tamerlan et Bajazet. Heureux, si éclairés par les lumières de la vraie religion, ces Monarques aussi célèbres, que fameux conquérants, en eussent fait la base de leur héroïsme. Leur grandeur aurait été plus solide, et leur gloire digne de l’immortalité, s’ils avaient pu connaître ces vertus épurées qui ne tirent leur véritable source que du christianisme, et se modeler sur ces sentiments vraiment magnanimes, sur ces qualités plus qu’humaines qui ont toujours été et sont encore l’apanage des Bourbons, et que l’on voit, MONSEIGNEUR, se réunir dans VOTRE ALTESSE SERENISSIME. Ces vertus essentielles et seules dignes de nos hommages, étant par leur principe et par leurs effets, d’un bien autre prix que celles qui ont attiré tant d’admiration à ces princes infidèles, eux-mêmes, s’ils vivaient aujourd’hui, en feraient les admirateurs ; et dans le desir qu’ils avaient d’éterniser leur mémoire, ils auraient ambitionné un suffrage aussi glorieux que celui de VOTRE ALTESSE SERENISSIME. Je n’ose, MONSEIGNEUR, VOUS le demander pour eux ; mais du moins sous les auspices de ces deux héros, agréez le respect profond avec lequel je suis, MONSEIGNEUR, DE VOTRE ALTESSE SERENISSIME ,

Le très humble et très obéissant Serviteur LE COMTE DE SOMMERIVE, Commandeur de l’Ordre de Saint Lazare.

PRÉFACE. §

Les Historiens qui ont écrit de Tamerlan, conviennent tous qu’il fut un des plus illustres conconquérans de l’Asie ; mais on ne peut rien de plus opposé que les idées qu’ils en donnent d’ailleurs.

Dans les uns, il est peint comme un héros si accompli, que par le parallèle qu’ils en font avec Alexandre, ils le croyent au-dessus de lui. Les autres en ont fait un brigand et un scélérat heureux.

Ces Historiens ne sont pas plus d’accord sur sa naissance et sur sa véritable origine. Quelques-uns l’ont fait descendre du sang royal ; d’autres ne lui ont donné pour titre que celui de pastre.

Les Poètes dramatiques qu ont travaillé ce sujet semblent avoir adopté ce dernier sentiment, quoique d’ailleurs ils lui prodiguent l’héroïsme. À l’égard de ses passions particulières, ils l’ont fait tel qu’il leur convenait qu’il fut, jusqu’à le rendre passionnément amoureux de la fille de son ennemi et de son captif ; et en cela ils se sont visiblement écartés de la vérité, et même de la vraisemblance. Tamerlan âgé de 78 ans, lorsqu’il vainquit Bajazet, était, et au delà, dans cet âge où l’amour, quelque puissant qu’il soit, n’est plus maître de nous enflammer. D’ailleurs cet empereur usé par les fatigues de guerres continuelles, était boiteux et manchot. Des défauts si visibles et si rebutans lui permétaient-ils seulement l’espoir d’être écouté d’une jeune et belle princesse ? Cependant selon nos auteurs tragiques, il ne prétendait pas moins que de s’en faire promptement aimer ; mais cet altier et farouche conquérant méprisait trop un ennemi qu’il tenait dans les fers, pour s’abaisser à contracter une alliance sérieuse avec sa fille.

Il y a plus : Tamerlan, indépendamment d’une multitude de concubines, avait réellement deux femmes, toutes deux descendues des princes Chétéens. L’une nommée Tomane était la grande reine, comme la plus considérable et la plus accomplie, et qui lui survécut. L’autre, qui s’appellait Gelbane , n’était que sa seconde reine, quoique plus belle et plus agréable.

Dans cette circonstance, s’il avait été possible que Tamerlan eût eu quelque penchant pour Astérie, il y aurait tourt lieu de présumer que cela n’aurait pu être que dans sa vue d’augmenter le nombre de ses concubines ; mais nulle apparence qu’il ait eu cette faiblesse pour la fille de Bajazet, et encore moins le dessein de l’épouser ; c’est ce qui m’a fait croire, après plusieurs personnes éclairées, que l’amour passionné que Pradon avait donné à ce guerrier estropié et décrépit dans la tragédie qu’il en a faite , en avait été la pierre d’achopement, indépendamment de la catastrophe qui pêche contre le sentiment que j’établis à la fin de cette préface.

Je ne songeais point à traiter ce sujet, lorsque j’y fus excité par la découverte que je fis de l’histoire des quarante-neuf Califs, à la fuite de laquelle se trouve celles de Tamerlan intitulée : Mémorial des merveilles dans la vie et les actions du grand Tamerlan divisée en sept livres, contenant l’origine, la vie et la mort de ce fameux conquérant, composé par Achamed Arabe fils de Gérsspe. Cette seconde histoire est suivie d’un livre entier qui a pour titre : Portrait du grand Tamerlan par le même auteur, lequel après un récit fort étendu de ses vertus et, de ses vices, peint son véritable caractère, les qualités de son esprit, son naturel en général et ses inclinations particulières.

Dans son mémorial, le fils de Géraspe expose les divers discours qui se répandirent quelques années après la mort de Tamerlan sur la bassesse de son origine ; mais il les rejette tous comme n’étant appuyés d’aucune vraisemblance, et soutient que le plus vraisemblable était, que son père Targaï avait été un des plus grands de la cour du sultan, sur quoi Achamed poursuit en ces termes : J’ai vu à la fin d’une chronique Persane nommée la choisie, qui tient depuis le commencement du monde jusqu’à Tamerlan, c’est un fort bel ouvrage, j’ai vu, dis-je, à la fin de cette chronique une généalogie qui fait venir Tamerlan de Genghis-Knan par les femmes, quant à l’extraction. En effet, après qu’il se fut rendu maître des pays de delà la rivière et fait grand seigneur, il épousa les filles des princes, ce qui fit ajouter à ses qualités celle de Couracan, c’est-à-dire, en Mogol le gendre, parce qu’il était gendre des princes et perpétuellement dans leurs. maisons. Chézine alors sultan avoit quatre vizirs qui tous avaient des tribus, et c’est de Berlase l’un d’eux , dont sortit Tamerlan. Pour sa personne, il devint jeune homme d’esprit et de courage, généreux, prudent, actif, civil, qui sut gagner l’affection de ses pareils enfants des vizirs, et fit une ligue composée des principaux de la jeunesse ; et un jour qu’ils s’étaient assemblés, il leur dit : Une certaine femme du nombre de celles qui ont le don de deviner et prophétiser, a vu un certain songe qu’elle a examiné selon les règles de l’onirocritique, et trouvé par-là qu’elle verroit dans peu un enfant de la ligue dompter les nations et subjuguer les peuples, se rendant puissant seigneur, et réduisant sous son obéissance les rois du siécle, C’est moi qu’elle entend, poursuivit-il, et c’est bientôt que ceci doit arriver. Promettez moi donc fidélité, et m’assurez de m’accompagner, et de m’aider en mon entreprise constamment et vaillamment, sans m’abandonner jamais, et ils lui accordèrent tout ce qu’il demandait, etc.

En effet, ses premiers exploits furent une espèce de brigandage, ce qui aura sans doute donné lieu aux reproches méprisans que Bajazet lui en fit ; et c’est sur ces reproches que les Historiens se sont persuadés que Tamerlan n’avait été originairement qu’un vil pâtre, et par la fuite un brigand révolté, ce qu’il ne fut jamais selon notre auteur Arabe, d’autant plus croyable qu’il était chrétien Jacobite, fort considéré pour sa doctrine, ennemi et contemporain de Tamerlan, qu’il avait si particulièrement connu qu’il en dépeint jusqu’à la taille et la mine. Depuis sa mort Achamed avait conversé avec quantité d’honnêtes gens qui avoient passé la plus grande partie de leur vie au service de cet empereur, il en devait parler avec connaissance ; et l’histoire qu’il en a faite, n’ayant été publiée que trente-cinq ans après sa mort, il en pouvait parler librement, temps auquel, ainsi qu’il l’assure, les choses avaient bien changé de face.

J’ai donc été autorisé à adopter cet auteur préférablement à tous autres comme le mieux instruit, et c’est lui qui apprend que Tamerlan à l’âge de quatre-vingt quatre ans, avait encore le jugement sain et entier, l’esprit si ferme et si égal, que les bons et les mauvais succès ne faisaient sur lui aucune impression différente. Entreprenant et hardi, il n’était, pas moins, tranquille et prudent.

Aussi fin politique qu’intrépide guerrier, il ne laissait rien transpirer de ses desseins, il n’aimait que les gens de coeur ; il vouloit qu’ils lui parlassent avec franchise, et souffrait qu’on, lui dit la vérité, mais rarement dans la vue d’en faire usage. Son sentiment réglait seul ses desseins et ses résolutions. Subtil et intelligent dans ses réflexions, il était toujours sûr dans ses conjectures. C’était un esprit délié, adroit, qui savait le langage des yeux et des paupières. Une expérience infinie dans les entreprises, lui faisait connaître quelle en serait l’issue. Habile à pénétrer les intrigues les plus cachées , il en perçait les ruses les plus fines, et on ne pouvait pénétrer dans les siennes ; il avait de faux mouvements par lesquels il trompoit les plus clairvoyants. Dans les choses qu’il avait à contrecoeur, il paraissait ne demander pas mieux et ne feignait de n’en vouloir pas d’autres qu’il désirait ardemment. Quoique dévoré d’ambition, il affectait des sentiments de magnanimité que son coeur et les évènements démentaient ; et plus insatiable encore de conquêtes que de gloire, sous des motifs qu’il avait l’art de rendre les plus spécieux, il y facrifiait tout. Aussi sa clémence n’était-elle dûe qu’à sa politique. Sa justice découvrait son penchant pour la sévérité ; et pardonnant rarement, il la portait presque toujours jusqu’à la cruauté. Le même historien Arabe parle fort succintement de Bajazet. Il dit que Tamerlan avoit résolu de l’enfermer dans une cage de fer, et de le traîner à sa suite dans le voyage qu’il fit à Azare ou il mourut ; mais que le malheureux Ottoman s’empoisonna. Peut-être la résolution de Tamerlan avait-elle transpiré jusqu’à sa prison ; mais Achamed n’instruit point de quelle manière le poison était parvenu jusqu’à ce prince qui sut toujours très étroitement renfermé. Il est probable que quelques-uns des siens trouvèrent moyen de lui en faire donner pour épargner à Bajazet un traitement aussi humiliant que celui dont il était menacé, et dont l’affront aurait rejailli sur tout l’empire Ottoman. Cette conjecture est d’autant plus vraisemblable, que Michel Baudier dans son inventaire de l’histoire générale des Turcs, dit, que ceux qui étaient a la suite de Bajazet et parmi l’armée de Tamerlan, firent bien tout ce qu’ils purent pour mettre leur prince en liberté ; mais qu’ils ne furent pas moins malheureux en leurs desseins, qu’ils l’avaient été dans la guerre ; car ayant fait une mine pour aller au dessous de sa prison, ils sortirent trop tôt, et percèrent droit au lieu ou étaient les gardes, ce qui fut cause qu’il fut plus sûrement renfermé, et ajoute que selon quelques-uns, ce fut dans une cage de fer. En rapprochant ce récit de celui d’Achamed, on ne peut douter que ce fut cette tentative qui avait déterminé Tamerlan à traîner son captif avec lui d’une manière si barbare et si honteuse. Le même Baudier fait une histoire si détaillée de Bajazet, qu’en rassemblant ce qu’en rapporte cet auteur Français avec ce que l’auteur Arabe récite de Tamerlan, il est facile de connaître que l’un et l’autre, animés de la plus violente ambition, étaient également avides de gloire ; mais qu’ils y tendaient par des motifs qui n’étaient pas également purs. Bajazet l’aimait noblement, et n’employait pour l’acquérir que les voies que lui inspirait une valeur intrépide ; il ne consultait qu’elle dans ses entreprises ; et ne prenant d’autres mesures que celles que lui dictaient l’espoir et l’honneur de vaincre, il n’en attendait le succès que d’un courage si fougueux, qu’il le fit surnommer foudre de guerre. Tamerlan au contraire marquoit beaucoup plus d’ardeur à conquérir, qu’à mériter la gloire d’avoir conquis, qu’il faisait plus consister dans l’étendue et dans la difficulté des conquêtes, que dans l’honneur du triomphe. L’un concevait des projets plus nobles, l’autre en formait de plus vastes. Le Tartare assurait ses entreprises par de profondes et d’utiles réflexions ; et l’Ottoman les manquait faute de réfléchir, ce qui causa sa perte. Celui-là fit des conquêtes plus étendues et celui-ci en fit de plus rapides. Le premier obtint plus de victoires : l’autre, avant sa défaite, en avait obtenu de plus éclatantes. Si Tamerlan eut le bonheur de subjuguer quantité de nations, elles étaient presque toutes barbares, et ce fut par ses généraux ; et Bajazet eut l’honneur de vaincre en personne les Européens. Enfin, il ne lui était pas inférieur en valeur, et il lui fit tout au moins égal en gloire ; et s’il n’eût été vaincu par la trahison des Tartares, il auroit en tout surpassé son vainqueur, si l’on en juge par cette fermeté inflexible, et le courage inébranlable, avec lesquels il soutint également le malheur de sa défaite et les horreurs de sa captivité, et qui lui ont dû faire regagner toute la gloire que sa défaite lui avait enlevée.

C’est ici le lieu de répondre à quelques personnes qui ont crû que Bajazet aurait dû se tuer ou s’empoisonner dès l’instant qu il en a eu les moyens. Mais l’héroïsme consiste-t-il à se donner la mort aussitôt que l’on est malheureux ?

L’effet propre d’une vertu mâle ne consiste-t-il pas au contraire à lutter et à se raidír contre les plus grandes infortunes et les disgrâces les plus horribles, et si c’est, comme on en peu douter, cette fermeté inébranlable , et le courage infléxible avec lesquels on supporte les revers les plus accablants, qui constitue le véritable héroïsme, c’est donc une faiblesse de s’en laisser abattre, et une lâcheté d’y succomber, surtout au point de ne pouvoir y survivre.

Indépendamment de ces motifs de gloire, Bajazet en avait encore d’autres bien naturels pour ne pas se donner la mort dès qu’il en a été le maître. En le faisant, il laissait l’honneur , et peut-être la vie d’Astérie à la merci de deux ennemis également dangereux, l’un par sa haine, et l’autre par un amour aussi entreprenant qu’emporté, et que Bajazet du moins contenait par sa présence ; mais Bajazet mort, nul doute que Thémir aussi passionné, et aussi violent qu’il est dépeint, ne se fût livré aux derniers excès pour satisfaire une passion d’autant plus à craindre, qu’elle étoit irritée par les mépris d’Astérie et par l’opposition déclarée de Tamerlan ; de sorte que si Bajazet se fût tué ou empoisonné dès l’instant qu’il en a eu les moyens, il aurait agi en homme désespéré ce qui est bien éloigné de l’héroïsme ; il aurait même agi contre le sentiment naturel, et c’eût été précisément une action si déplacée, qu’elle aurait mérité une critique à laquelle il n’aurait pas été possible de répondre, Mais, dira-t-on, Bajazet ne s’empoisonne-t-il pas ? J’en conviens ; mais dans quel temps et dans quelles circonstances le fait-il ? Dans celles, où chez, les Orientaux, ainsi que parmi les Romains, il était non seulement en usage, mais même glorieux de se tuer, non pour se délivrer de ses malheurs, ce qui eût été un lâche désespoir ; mais pour s’arracher à l’infâmie lorsqu’elle y était attachée, ou pour se dérober à une mort infâme. Or tant que Bajazet ne se trouve point dans l’un ou l’autre de ces cas, quelque affreuse, à tous égards, que soit sa situation, il ne doit point se donner la mort, puisqu’au contraire sa vie touté infortunée qu’elle était , servoit à la conservation de l’honneur de sa fille ; mais dès que Bajazet, en refusant, avec dédain le tribut onéreux etc humiliant que Tamerlan exige de lui, se voit menacé d’une mort prochaine, il s’empoisonne, parce qu’alors la mort qu’il se donne de sa propre main lui est aussi glorieuse qu’elle lui aurait été honteuse de la main de son vainqueur ; et ce n’est même qu’après avoir pourvu à la sûreté de la vie et de l’honneur d’Astérie par le poignard qu’il lui donne, et par l’usage qu’il lui intime d’en faire, indépendamment des secours et de la défense qu’elle avait tout lieu d’attendre de l’amour d’Adanaxe pour elle, et qui était autorisé par Tamerlan. Sans ces motifs également fondés et pressans, et selon les notions non d’un héroïsme arbitraire, mais du Vrai Bajazet, n’aurait pas dû se donner la mort ; et s’il l’eût fait, il n’aurait pas laissé douter que le désespoir de sa défaite joint aux rigueurs de la captivité, ne lui eussent aliéné l’esprit, ainsi que nous en fournissent assez de tristes exemples ces coeurs lâches, dénués de tous sentiments de vertu ; et qui ne pouvant survivre à leur infortune, courent à la première disgrâce se pendre ou se noyer, mais dont assurément les noms ne sont pas inscrits dans le catalogue des héros.

C’en est assez pour faire sentir le faux du sentiment contraire au mien sur cet endroit, qui juíqu’à présent a été le seul attaqué. Je n’en crois pas pour cela cette pièce exempte d’autres défauts, loin de les défendre, je suis très disposé à les avouer à ces censeurs respectables par leurs sentiments encore plus que par leurs lumières, lorsqu’ils me feront l’honneur de me critiquer.

ACTEURS §

  • TAMERLAN, empereur des Tartares.
  • BAJAZET, empereur des Turcs.
  • THÉMIR, fils de Tamerlan
  • ASTÉRIE, fille de Bajazet.
  • ADANAXE, prince du sang de Tamerlan.
  • AXALLA, ministre et général des Tartares.
  • ODMAR, ministre et général des Parthes.
  • ZAÏRE, confidente d’Astérie.
  • USBEK, officier des gardes de Tamerlan.
  • MIRSAS, officier des gardes de Tamerlan.
  • CIARCAN, officier des gardes de Tamerlan..
  • GARDES de Tamerlan et de Bajazet.
La scène est à Samarcande, dans un vestibule entre le palais de Tamerlan, et la prison de Bajazet.

ACTE I §

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Zaïre. §

ZAÏRE.

Cessez de déplorer le pouvoir de vos charmes,
Quand ils peuvent tarir la source de vos larmes ;
Le fils de Tamerlan, esclave de vos yeux,
Vous offre, avec sa main, un sceptre glorieux ;
5 Madame, se peut-il, que cruelle à vous-même,
Vous dédaigniez toujours l’éclat du diadème ?

ASTÉRIE.

Conçois, par mes dédains, l’excès de mon malheur,
Puisqu’à mes yeux ce trône est un objet d’horreur.
Zaïre, ignores-tu combien mon coeur abhorre,
10 Et l’hommage, et la main du prince qui m’adore ?
Ô ciel ! N’ajoute rien au sort qui me poursuit,
L’illustre Bajazet dans les fers est réduit !
Ce héros malheureux, cet infortuné père,
Ne peut-il par ses maux apaiser ta colère ?
15 Hélas !

ZAÏRE.

N’accusez point le ciel d’être en courroux,
Quand dans Thémir, Madame, il vous offre un époux ?
Surmontant votre haine, un si grand hyménée
Changerait de vos jours l’affreuse destinée ;
De la honte des fers, du comble des malheurs,
20 Vous passeriez bientôt au faîte des grandeurs.

ASTÉRIE.

Du cruel Tamerlan que veux-tu que j’espère ?
Que peut l’amour du fils sur la haine du père ?
Ma liberté dépend d’un vainqueur inhumain,
Eh, l’obtiendrais-je même aux dépens de ma main ?
25 Tout triomphant qu’il est, ce vainqueur plein d’audace ;
Bajazet enchaîné l’épouvante et le glace ;
Le lâche en craint toujours le courage indompté :
Heureuse, si nos fers bornent sa lâcheté.
Eh, qui peut m’arracher à mon sort déplorable ?
30 À mes larmes, Thémir amant inexorable,
Loin de fléchir pour nous un barbare vainqueur,
Ose en justifier la constante rigueur :
Que dis-je ? Hélas ! En vain à fa flamme odieuse,
Je verrais succéder une ardeur généreuse ;
35 Quand même cette ardeur en magnanimité ,
Pourrait d’un fier tyran changer la cruauté,
À sa gloire, à son nom Bajazet trop sensible
Pour cet hymen honteux deviendrait inflexible ;
Et, de sa liberté dédaignant le bonheur,
40 Il ne la voudrait pas aux dépens de l’honneur :
Et toi, tu me verrais, à sa gloire fidèle,
Mourir, loin de former des noeuds indignes d’elle.

ZAÏRE.

Je vous plains ; mais hélas ! Un coeur si généreux
Avec moins de vertu serait moins malheureux.
45 La gloire par le sort ne peut être altérée ;
Celle de Bajazet, à jamais consacrée,
Lui permet de céder aux destins envieux ;
Il vous verrait un jour commander en ces lieux.
Ce trône effacerait la honte de sa chaîne...

ASTÉRIE.

50 Mais pourrait-il jamais étouffer notre haine ?
Non ; et pour Astérie il sera sans appas,
Quand la gloire et le coeur ne l’y conduiront pas.

ZAÏRE.

Que l’amour de Thémir doit alarmer votre âme !
Le refus de sa foi, le mépris de sa flamme,
55 Son barbare dépit, vos généreux dédains,
De la haine et du sang les droits trop inhumains,
Tamerlan irrité, Bajazet inflexible ,
Tout, jusqu’à vos vertus rend votre sort horrible ;
Il faut, Madame , il faut en détourner les coups,
60 Et finir vos malheurs.

ASTÉRIE.

Tu ne les fais pas tous.

ZAÏRE.

Je vois couler vos pleurs ! Que ne dois-je pas craindre ?
Plus longtemps avec moi cessez de vous contraindre.

ASTÉRIE.

Ah ! Zaïre !

ZAÏRE.

Princesse, à ma tendre amitié
Confiez vos douleurs par grâce, ou par pitié ;
65 Votre état malheureux, celui de votre père,
N’ont-ils pu des destins assouvir la colère ?

ASTÉRIE.

Lorsqu’ils veulent sur nous exercer leurs rigueurs,
Ils commencent toujours par attaquer nos coeurs.
Succombant aujourd’hui sous ma douleur mortelle,
70 Je ne puis la celer à ton âme fidèle,
Ce coeur, par ses ennuis sans cesse dévoré,
Zaïre, par l’amour est encor déchiré.

ZAÏRE.

Vous aimez ! Mais, madame, à l’aspect de vos charmes,
L’amour a-t-il osé vous coûter quelques larmes ?
75 Quels moyens a-t-il pris ? Captive dans ces lieux,
Vous n’avez pu charmer qu’un amant odieux.
Quel plus heureux mortel, Princesse, a pu vous plaire ?

ASTÉRIE.

Ma honte et ma vertu t’en ont fait un mystère ;
Mais un coeur tendre en vain cèle ses sentiments ,
80 Il ne peut pas toujours renfermer ses tourments ;
Il faut que tôt ou tard sa douleur se soulage.
De mes malheurs secrets voici la triste image.
Mon père, du Bulgare à peine était vainqueur ,
Qu’aussitôt dans l’Asie il porta la terreur
85 Ce prince, dès longtemps maîtrisant la victoire,
Consentit que je fusse un témoin de sa gloire.
Il prend Burse, et de là, des triomphes nouveaux
Jusques dans l’Arménie entraînent ce héros :
Pour n’y point hasarder mon sexe et ma jeunesse,
90 Il m’ordonne, à regret, de retourner en Grèce.
Mais, connaissant les Grecs jaloux de se grandeur,
Il voulut de mon rang leur cacher la splendeur ;
Et, déguisant partout mon nom et ma naissance,
Sous le nom de Néphis j’arrivai dans Byzance.
95 D’Arsane chez les Grecs on vantait la valeur ;
Quoi qu’étranger, ce prince était leur défenseur.
Les grâces, les vertus peintes sur son visage
Fixaient de tous les coeurs et l’amour et l’hommage.
Dans ce jeune héros, une douce fierté
100 Mêlait la modestie avec la majesté.
Par ses soins généreux, par sa magnificence,
Il avait ramené les plaisirs dans Byzance ;
Là, dans un doux repos mon coeur se complaisait
À voir l’empire Grec soumis à Bajazet :
105 Mais bientôt j’essuyai les plus vives alarmes ;
Dans le sein de la paix je vois Byzance en armes,
J’entends de toutes parts ces horribles clameurs...
Vengeons-nous, vengeons-nous de nos usurpateurs ;
Bravons des Ottomans la fureur vengeresse,
110 Et lavons dans leur sang la honte de la Grèce.
Juge, juge à ces cris, ce que souffrit Nephis ?
Exposée aux fureurs de cruels ennemis,
J’allais en être esclave, et peut-être victime,
Quand Arsane soudain, ce prince magnanime
115 Parût. Ah, me dit-il, fuyez loin de ces lieux
Que la haine des Grecs vous rend si périlleux.
Dans de plus doux climats allez vivre tranquille ;
Un vaisseau vous attend, choisissez un asile.
Pleine de joie alors, je voulais l’exhaler ;
120 Mais cent fois je soupire, et je ne puis parler.
D’un trait si généreux je sens mon âme émue ;
Tant de vertu m’inspire une ardeur inconnue.
Arsane, en ce moment, ce cher libérateur,
Me fait voir tout l’amour que peut sentir un coeur ;
125 Et le mien, entraîné par la reconnaissance,
Lui laisse voir celui dont je sens la puissance.
En vain je rappelai mon faible coeur à soi,
Lui-même, hélas ! M’apprit qu’il n’était plus à moi.
À l’aspect du vaisseau préparé pour ma fuite,
130 Arsane, m’écriai-je, il faut que je vous quitte...
De mutuels soupirs finissent nos adieux,
Notre vaisseau fend l’onde et m’enlève à ses yeux.
Inconnue, en secret j’aborde chez mon père ;
Mais à peine y goûtais-je une douceur si chère,
135 Que, malgré sa valeur, le plus grand des revers
Nous a précipités dans de rigoureux fers ;
Sans espoir d’en sortir je m’y vois condamnée.

ZAÏRE.

Hélas ! Fut-il jamais plus triste destinée !
L’amour, qui pouvait seul adoucir vos douleurs,
140 Par différents effets redouble vos malheurs.
Puisse du juste ciel la puissance équitable ,
Bientôt vous affranchir d’un sort si déplorable !

ASTÉRIE.

J’éprouve trop de maux pour oser l’espérer.
Mon père est dans les fers, qui peut le délivrer ?
145 Qui pourrait attendrir un vainqueur sanguinaire ?
Aux fureurs de Thémir qui pourra me soustraire ?
Mes regrets pour Arsane enfin sont superflus ;
En vain je l’aime ; hélas ! Je ne le verrai plus.

ZAÏRE.

On ouvre. C’est Thémir.

ASTÉRIE.

C’est l’objet de ma haine.

SCENE II. Astérie, Thémir, Zaïre. §

THÉMIR.

150 Un malheureux amour vers vous toujours m’entraîne.
En vain de vos mépris vous accablez mon coeur,
Il ne brûle pas moins de revoir son vainqueur.
De cet ardent amour, hélas ! Pourquoi vous plaindre ?
Ah ! Suis-je criminel de ne pouvoir l’éteindre ?
155 Et dans Thémir enfin pouvez-vous condamner
Le désir de vous plaire, et de vous couronner ?
Pardonnez à mes feux leur tendre violence ;
Permettez à l’hymen d’en effacer l’offense ;
Oubliez la, madame, et daignez accepter
160 Un trône, où mon amour vous invite à monter.
Vivrais-je sans l’espoir de vous voir attendrie ?

ASTÉRIE.

Ose-tu te flatter de fléchir Astérie ?
Quoi ! Tamerlan, ton fils deviendrait mon époux ?
Ah ! Mes malheurs ont mis trop de haine entre nous.
165 Connais en moi, connais une illustre ennemie,
Qui de ta main croirait le trône une infamie.
Va, ce coeur n’est pas fait pour l’ambitionner,
Quand le sang dont je sors est fait pour le donner.
Cesse donc d’abuser de mon triste esclavage,
170 Épargne à ma douleur un amour qui m’outrage.
Rends Tamerlan sensible à nos malheurs affreux,
Ou ma mort est le prix que je garde à tes feux.

THÉMIR.

Ah ! Je vais tout tenter... Mais que pourrAis-je faire ?
Objet de vos mépris, qu’espérer de mon père ?
175 Instruit de vos rigueurs et de votre courroux,
Pourrait-il se résoudre à s’adoucir pour vous ?
S’il vous trouvait sensible à ma constante flamme,
Sans doute il remplirait les désirs de votre âme.
Thémir, haï de vous, ne peut que l’irriter ;
180 Mais Thémir, plus heureux, en peut tout mériter.
Pour servir votre espoir, permettez que j’espère.
Oui, si je vous fléchis, j’obtiens tout de mon père.

ASTÉRIE.

Cruel, pour m’obtenir, fléchirais-tu le mien ?
Ah ! Bien loin d’étouffer sa haine pour le tien,
185 Tu verras ce héros préférer l’esclavage
À ce sceptre pompeux dont tu me fais hommage.
Ne crois pas l’ébranler. Tranquille sur son sort,
D’un même oeil il regarde et la vie et la mort.
Tu le verras toujours, de faiblesse incapable,
190 Affronter d’un tyran la vengeance implacable ;
Et de ses coups enfin, s’il ne peut se sauver,
Dans les bras de la mort il saura les braver,
Tu connaîtras alors que ce coeur magnanime
Est du courroux du ciel la plus noble victime ;
195 Et que vaincu, captif, dans l’outrage, enchaîné,
Bajazet est encor plus grand qu’infortuné.

THÉMIR.

C’en est donc fait, madame. A ce courroux terrible
Je reconnais en vous une haine inflexible.
Mais si de mon amour vous bravez le pouvoir,
200 Cruelle, ménagez du moins son désespoir,
Et craignez...

ASTÉRIE.

J’attends tout de l’âme d’un Tartare.
Joins à ce nom affreux la fureur d’un barbare ;
Mais souviens-toi, cruel, en osant m’outrager,
Qu’il est peut-être encor un bras pour me venger.

SCÈNE I.I. §

THÉMIR, seul.

205 Un bras pour la venger ! Quelle est donc cette audace ?
Quoi ! Captive, au mépris elle joint la menace !
De l’attendrir, mon coeur en vains était flatté,
Plus j’ai d’amour, et plus elle a de cruauté.
Que peut-elle ajouter à mon destin funeste ?
210 La cruelle, à mes yeux me brave, me déteste,
Mon malheur, par se bouche, enfin m’est confirmé ;
Je perds jusqu’à l’espoir d’être jamais aimé.
Ah ! C’est toi, Bajazet, dont l’implacable haine
Pour moi rend Astérie encor plus inhumaine,
215 C’est toi, dont la fureur l’anime à m’outrager ;
Mais il me reste au moins l’espoir de me venger.
Tu mourras... Ah ! Thémir, à ta barbare envie,
Vois, vois déjà frémir l’adorable Astérie !
Ciel ! Au seul souvenir de ses attraits vainqueurs,
220 Je sens croître mes feux et mourir mes fureurs.
Non, plus cet amour croît, et plus il les anime ;
À tant d’amour bravé je dois une victime.
Vains projets ! Lâche amant, peux-tu ce que tu dois ?

SCÈNE I.. Thémir, Mirsas. §

MIRSAS.

Qui peut causer, Seigneur, le trouble où je vous vois !
225 Une ingrate princesse aurait-elle...

THÉMIR.

À ma rage,
À mes fureurs, Mirsas, reconnais son ouvrage.

MIRSAS.

Je viens vous préparer à de nouveaux regrets ;
Tamerlan dans ces lieux l’éloigne pour jamais.

THÉMIR.

Ciel ! À cette rigueur qui peut forcer mon père ?

MIRSAS.

230 Sa politique encor nous en fait un mystère ;
En vain dans ses desseins on voudrait pénétrer,
Son coeur est un abîme où l’on ne peut entrer.

THÉMIR.

Je perdrais Astérie ? Ô rigoureuse absence !
Tout haï que je sois, je chéris se présence.
235 Oui, malgré son dépit, malgré sa cruauté,
Je dois fléchir pour elle un vainqueur irrité ;
Allons. De mon amour cette preuve éclatante,
Peut-être à me haïr la rendra moins constante.

MIRSAS.

Mais, seigneur, pourrez-vous, parlant en se faveur,
240 Cacher à Tamerlan l’état de votre coeur ?
Si ce coeur vous trahit, si le sien vous soupçonne,
Vous vous perdez !

THÉMIR.

Mirsas, j’aime, et rien ne m’étonne ;
Hâtons-nous ; quelque prix qu’il m’en coûte aujourd’hui,
Obtenons ce que j’aime, ou périssons pour lui.

ACTE II §

SCÈNE PREMIÈRE. Tamerlan, Axalla, Odmar, Gardes. §

TAMERLAN.

245 Adanaxe vainqueur de l’Égypte rebelle,
Ajoute à cet Empire une gloire nouvelle ;
Et rien n’arrêtant plus son bras victorieux,
Ce prince doit se rendre aujourd’hui dans ces lieux.

AXALLA.

Ce triomphe nouveau n’a rien qui nous étonne ;
250 Et la gloire, Seigneur, qui toujours vous couronne,
À l’univers en vous fait voir son conquérant.

TAMERLAN.

Devant moi tout fléchit, à mes lois tout se rend,
L’Asie est aujourd’hui sous mon obéissance.
Le coeur de Bajazet brave seul ma puissance ;
255 Mais ce coeur indompté me doit être soumis,
C’est un soin glorieux que le ciel m’a commis.
Je ne puis plus longtemps refuser qu’il périsse ;
Et la Grèce et l’Asie attendent son supplice.
À leurs ressentiments j’aurais dû l’accorder ;
260 Mais c’est sur vos conseils que j’en veux décider...
On vient. C’est Astérie, il faut encor l’entendre :
D’une lâche pitié songeons à nous défendre.

SCÈNE II. Tamerlan, Astérie , Axalla, Odmar, Gardes. §

ASTÉRIE.

Au trouble de mon âme, à de trop justes pleurs,
Seigneur, reconnaissez mes nouvelles douleurs.
265 Je ne vous peindrai point ma triste destinée,
Vous savez trop combien je suis infortunée.
Mon coeur n’ose espérer, qu’ému par mes sanglots, >
Vous consentiez jamais à terminer mes maux.
Ils sont grands ! Mais hélas ! Souffrez que j’en jouisse,
270 Ne les aigrissez point par un nouveau supplice ;
Et ne me privez pas de l’unique douceur
De gémir près d’un père, objet de ma douleur.
Du trône je le vois tomber dans l’esclavage,
Je partage ses fers, nous vivons dans l’outrage :
275 Il ne me reste plus d’autre espoir que la mort ;
Pouvez-vous augmenter la rigueur de mon sort ?

TAMERLAN.

De vos malheurs, Madame, accusez votre père.
Tout me force à punir un prince téméraire
Qui, sur la tyrannie ayant fondé ses droits ,
280 N’a que par des fureurs signalé ses exploit.
Qui par le fer, le feu, ravageant les provinces,
Accablait de tributs, ou détrônait leurs princes ;
Et qui, trop aveuglé de ses prospérités,
En abuse toujours par mille cruautés.

ASTÉRIE.

285 Non, il n’abuse point des droits de la victoire :
De tels crimes jamais ne ternirent sa gloire.
Le ciel, qui l’a réduit à gémir dans les fers,
Vous réserve peut-être un semblable revers.
Il ne fut point cruel ; son malheur fit son crime :
290 Permettez qu’à ses yeux seule j’en sois victime.
Que ne punissez-vous ce fléau des tyrans,
En le rendant témoin de mes regards mourants !
Mais si l’humanité pour vous a quelques charmes :
Ah ! Laissez-nous ensemble expirer dans les larmes.

TAMERLAN.

295 C’est le fier Bajazet qu’il vous faut accuser
Des pleurs, que son destin vous contraint de verser.
J’offrais à ses malheurs un parti salutaire,
S’il voulait consentir d’être mon tributaire ;
Faites-l’y donc résoudre ; et pour y parvenir,
300 Vous pouvez, j’y consens, encor l’entretenir.
Que son amour pour vous le fasse enfin souscrire
Au tribut qu’en vainqueur j’ai droit de lui prescrire.
Obtenez ce qu’exige un roi victorieux,
Madame, ou dès ce jour faites-lui vos adieux.

ASTÉRIE.

305 Ah ! S’il faut que sa gloire un moment soit flétrie,
Dès à présent, Seigneur, disposez d’Astérie.
À ce coup accablant je vais me préparer ;
Heureuse, si la mort pouvait m’en délivrer !

SCÈNE III. Tamerlan, Axalla, Odmar, Gardes. §

TAMERLAN.

Cet arrêt rigoureux a de quoi vous surprendre :
310 Apprenez le motif qui me force à le rendre.
On sait avec quel art, sondant les sentiments,
Je pénètre des coeurs les secrets mouvements.
Thémir me cache en vain le penchant de son âme,
J’ai découvert en lui la plus ardente flamme.
315 Pour Astérie, en vain affectant des mépris,
Il a crû m’abuser, le lâche en est épris.
Qu’elle ignore ses feux, ou qu’elle en soit instruite,
On l’aime ; un tel amour et m’outrage et m’irrite.
J’ai voulu prévenir par son éloignement
320 Les funestes effets de cet engagement.
L’amour, par des ressorts qu’ignore la prudence,
A souvent ébranlé la plus ferme puissance.
Thémir est violent, Thémir est amoureux ;
C’est Astérie enfin qui fait naître ses feux,
325 Fille de Bajazet, que n’en dois-je pas craindre ?
Mais pour m’en assurer avec eux je dois feindre :
Et leur taire l’affront... Thémir s’offre à mes yeux !
Pour lui faire avouer un amour odieux,
Dissimulons.

SCÈNE IV. Tamerlan, Thémir, Axalla, Odmar, Gardes. §

THÉMIR.

Thémir, sensible à votre gloire ,
330 Vient d’apprendre, Seigneur, ce qu’il ne saurait croire,
Qu’Astérie est livrée au sort le plus cruel ;
Qu’elle n’est à vos yeux qu’un objet criminel ;
Que par votre ordre, enfin on l’arrache à son père.

TAMERLAN.

Je suis juste à regret lorsque je suis sévère :
335 Mais le fier Ottoman, à lui-même inhumain
À mes justes désirs n’offre que le dédain.
Nous voyons sa fureur de plus en plus aigrie ;
Eh, qui peut l’irriter si ce n’est Astérie ?

THÉMIR.

Ah, Seigneur ! Par l’horreur de la captivité
340 Bajazet de lui-même est assez irrité :
Non, que je m’intéresse au coup qui le terrasse ;
Je chéris trop le bras qui punit son audace :
Mais Astérie, hélas ! Livrée à mille coups,
Aurait-elle intérêt d’aigrir votre courroux ?
345 Non, n’en accusez point cette triste princesse ;
À vous fléchir, Seigneur, tout l’engage et la presse ;
Et vous n’ignorez pas que ses voeux et ses pleurs
Ne tendent qu’à vous voir sensible à ses malheurs.
Ah ! Bien loin de servir à nourrir se colère,
350 Elle combat pour vous dans le coeur de son père.

TAMERLAN.

Vous le croyez, mon fils, je pensais autrement :
Mais je veux bien me rendre à votre sentiment.
Pour forcer Bajazet à m’accorder l’hommage
Que j’ai droit d’exiger, je ferais davantage,
355 Oui, je consentirais, qu’en formant un lien,
Ce sang que je hais tant, voulût s’unir au mien.

THÉMIR.

Que j’aime en vous, Seigneur, cet excès de clémence !
Hélas ! Se pourrait-il, qu’oubliant votre offense,
Vous unissiez ce sang à celui du vainqueur ?

TAMERLAN.

360 Je n’y vois qu’un obstacle.

THÉMIR.

Eh, quel est-il, Seigneur ?

TAMERLAN.

Pourriez-vous consentir d’épouser Astérie ?
Non : vous haïssez trop cette fière ennemie.

THÉMIR.

La recevant de vous, pourrais-je la haïr ?
Vous me voyez, Seigneur, prêt à vous obéir.

TAMERLAN.

365 Si vous ne l’aimiez pas, vous seriez trop à plaindre ;
Votre père à ce point ne veut pas vous contraindre.
Je ne pourrais , mon fils, vous voir former des noeuds,
Qui, formés sans l’amour, vous rendraient malheureux.

THÉMIR.

Puisqu’au sort de mon coeur votre âme s’intéresse,
370 J’ose donc à mon père avouer ma tendresse.
Il est vrai qu’Astérie a su m’en inspirer ;
Hélas ! Peut-on l’avoir, et ne pas l’adorer ?

TAMERLAN.

Quoi, mon fils, vous l’aimiez, et m’en faisiez mystère ?

THÉMIR.

Mon amour méprisé m’a contraint à me taire.
375 Malgré toute l’ardeur dont je suis enflammé,
Seigneur, je suis haï sans espoir d’être aimé.

TAMERLAN.

Cette haine me venge, au gré de ma colère,
De la honte du fils et de l’affront du père.
Il n’est donc que trop vrai, mon fils, mon seul appui,
380 D’une esclave ennemie est esclave aujourd’hui ?
Loin qu’un père t’unisse à ce sang qu’il déteste,
Lâche ! Loin d’approuver un penchant si funeste,
Sur ce sang odieux, ardent à l’outrager,
De l’amour qu’il t’inspire, il saura se venger.

THÉMIR.

385 À ces traits menaçants, mon père, est-ce vous-même ?
Dont l’aveu me comblait...

TAMERLAN.

De mon courroux extrême
Redoute les transports.

THÉMIR, à part.

Malheureux ! Qu’ai-je fait ?
Haut.
En condamnant mes feux, épargnez-en l’objet:
Que son rigoureux sort borne votre colère ;
390 Seigneur, n’augmentez point le poids de sa misère.

TAMERLAN.

Pour elle ne crains rien. Mais, lâche ! Crains pour toi.
Crains le ressentiment et d’un père et d’un Roi.
Si tu veux de mon coeur effacer cette injure,
Sans dépit, sens regret, sans le moindre murmure,
395 Tu verras Astérie abandonner ces lieux,
Et son coupable père expirer à tes yeux.
En attendant l’effet de ma juste vengeance,
Thémir, je te défens leur vue et ma présence.

THÉMIR.

J’obéirai, Seigneur; mais vous pouvez prévoir
400 Ce que peut un amour réduit au désespoir.

SCÈNE V. Tamerlan, Axalla, Odmar, Gardes. §

TAMERLAN.

Ce discours insolent me trouble et m’inquiète ;
Il me fait entrevoir quelque trame secrète.
De Bajazet toujours je crains quelque attentat :
Ne dois-je pas sa mort au repos de l’État ?
405 Vous, qui de mes secrets êtes dépositaires,
Compagnons de ma gloire, à vos avis sincères
Du sort de ce captif je veux me rapporter ;
C’est la dernière fois qu’il faut vous écouter.
Pour ma gloire, Axalia, tu dois ne me rien taire ;
410 J’exige de ton coeur sa franchise ordinaire.

AXALLA.

La gloire, des mortels ne fait que des héros ;
Mais la vertu, Seigneur , aux Dieux les rend égaux.
Bajazet est vaincu ; toute l’Asie en armes
Ne doit qu’à votre bras la fin de ses alarmes.
415 L’Ottoman, accablé par de si rudes coups,
N’a plus pour s’en venger qu’un impuissant courroux.
Son Sultan dans les fers lui ravit l’espérance
De signaler sur nous sa rage et sa vengeance.
Jamais triomphe enfin ne fut plus glorieux ;
420 Vous étés adoré, quoique victorieux.
Cependant une gloire, effet seul du courage,
Pourra laisser douter qu’elle fût votre ouvrage.
Que d’exploits éclatants par elle exécutés,
Aux coups de la fortune ont été rapportés !
425 Mais, Seigneur, la clémence est notre ouvrage même ;
Rien ne peut dégrader cette vertu suprême ;
Et le coeur vertueux, pouvant seul la former,
Seul a droit de forcer l’envie à l’estimer.
Laissez à Bajazet une importune vie,
430 Qui par ses propres maux lui doit être ravie.
Son trépas ne pourrait qu’en diffamer l’auteur ;
Et sa vie au contraire illustrer son vainqueur.
Ce captif, en mourant, vous dérobe une gloire,
Dont ses malheureux jours consacrent la mémoire :
435 Chaque plainte qu’il forme apprend à l’univers,
Que Tamerlan vainqueur tient Bajazet aux fers.

TAMERLAN.

Axalla, c’est assez. Un conseil salutaire
Dans ta bouche à ton roi n’a jamais pu déplaire.
Toi, dont l’âme toujours fut sans déguisement,
440 Je te l’ordonne, Odmar. Parle, mais librement.

ODMAR.

Votre courage seul a guidé la victoire,
Et votre bras, Seigneur, en a toute la gloire;
Par vos exploits fameux on peut compter vos jours.
Tamerlan est vainqueur, le sera-t-il toujours ?
445 La fortune aux héros n’est pas toujours propice ;
Bajazet dans les fers prouve assez son caprice :
Et si vous n’immolez un si grand ennemi,
Vous n’en aurez, Seigneur, triomphé qu’à demi.
La ruse dans ces lieux, malgré la vigilance,
450 N’a-t-elle pas déjà tenté sa délivrance ?
Tous ces gardes en vain veillent à sa prison,
La force ne peut rien contre la trahison.
Bajazet, sûr des siens, s’attend à voir leur haine,
Laver dans votre sang la honte de se chaîne,
455 Et vous verrez s’armer mille ennemis jaloux,
Moins par pitié pour lui, que par haine pour vous.
De vos nouveaux exploits la Syrie en alarmes,
Pour venger l’Ottaman déjà reprend les armes :
Et votre nom partout porte en vain la terreur :
460 Bajazet respirant peut trouver un vengeur.
Seigneur, tant qu’il vivra, l’on prendra sa défense ;
Bajazet mort peut seul étouffer la vengeance.
Vous saurez par ce coup, nécessaire à l’État,
Désarmer mille bras et vaincre sans combat.
465 Devez-vous, sans jouir des fruits de la victoire,
À de nouveaux dangers exposer votre gloire ?
Que lui sert Bajazet murmurant dans les fers,
S’il n’accorde un tribut que vous doit l’Univers ;
De son coeur inhumain la fière résistance
470 Doit contraindre le vôtre à bannir la clémence ;
Et de sa cruauté les coupables transports
Vous exemptent, Seigneur, du moindre des remords.

TAMERLAN.

Amis, je suis content de votre zèle extrême :
Allez. Laissez-moi seul.

SCÈNE VI. §

TAMERLAN, seul.

Qu’une gloire suprême,
475 Juste ciel, après elle entraîne de soucis !
Sur le trône avec nous ils sont toujours assis.
Le sang de Bajazet peut seul me satisfaire.
Tout d’un tel ennemi rend la mort nécessaire,
Je la dois à l’Asie, à ma tranquillité :
480 Par un trouble secret pourquoi suis je arrêté ?
Eh ! C’est-là votre sort, conquérants formidables !
La gloire aux Immortels vous rend presque semblables ;
Et, jamais satisfaits d’un triomphe si doux,
Vous voyez les vaincus moins à plaindre que vous.
485 Victorieux, tout manque encore à ma victoire.
Glorieux, je me vois comptable de ma gloire.
Tamerlan n’a rien vu qui fût égal à lui ;
Et du sort d’un captif il dépend aujourd’hui.
Ah ! C’est trop être en proie à tant d’incertitude ;
490 Par sa perte sortons de cette servitude.
Je me verrai plus craint, si j’en suis moins aimé ;
Ce n’est que des vaincus qu’un vainqueur est blâmé.
On vient. C’est Adanaxe.

SCÈNE VII. Tamerlan, Adanaxe. §

TAMERLAN.

À mon impatience,
Prince, depuis longtemps tu devais ta présence.
495 Je te revois enfin.

ADANAXE.

Mon retour en ces lieux
Confirme à Tamerlan ses succès glorieux.
Et soumise à vos lois, l’Égypte désarmée,
Seigneur, n’a plus besoin ni de moi, ni d’armée.

TAMERLAN.

Prince, lorsque je dois l’Égypte à ta valeur,
500 Je ne puis allez tôt en revoir le vainqueur.
Je sais tous les périls que brava ton courage
Pour remporter l’honneur d’un si grand avantage :
Je ne puis mieux payer le prix de si hauts faits,
Prince, qu’en te laissant le choix de mes bienfaits.
505 Dans cet embrassement quelle serait ma joie,
Si mon âme aux chagrins d’ailleurs n’était en proie ?
Apprends que Bajazet persiste à m’outrager ;
Et que c’est par son sang que je vais m’en venger.

ADANAXE.

À part.
L’ai-je bien entendu ?
Haut.
Seigneur, pourrais-je croire...

TAMERLAN.

510 Par ce juste trépas j’assure ma victoire,
Je l’immole à l’Asie ; et malgré ses lauriers,
Il servira d’exemple aux barbares guerriers.
Qui cause en vous ce trouble, et pourquoi ce silence ?

ADANAXE.

Pour me taire, Seigneur, je me fais violence ;
515 Mais mon coeur, trop pressé de tout ce qu’il ressent,
Fait, pour vous le celer, un effort impuissant.
Estimé d’un vainqueur que tout craint, que tout aime,,
Jaloux d’en affermir la puissance suprême,
Pénétré des vertus qui le font adorer,
520 Pour Bajazet, Seigneur, j’ose les implorer.

TAMERLAN.

Qu’osez-vous, Adanaxe ! Une pitié blâmable
Vous séduit en faveur d’un captif intraitable,
D’un lâche usurpateur ennemi de la paix,
Et dont les cruautés ont fait tous les succès ;
525 Sa fierté, ses mépris, sa constante arrogance ,
Ses refus, tout enfin m’ordonne la vengeance.
Ah ! S’il avait sur moi les droits que j’ai sur lui,
Prince, vous pleureriez Tamerlan aujourd’hui.
Assez et trop longtemps je souffre qu’il m’outrage.
530 Plus d’un motif enfin à sa perte m’engage.

ADANAXE.

S’il est quelque motif qui doive en décider,
Combien en avez-vous, Seigneur, pour m’accorder...

TAMERLAN.

Quoi ?

ADANAXE.

Sa grâce. Oui, seigneur, et tout vous la demande.
Votre intérêt le veut, l’honneur vous le commande :
535 Il fut votre ennemi , vous êtes son vainqueur :
Il vous brave : des fers il éprouve l’horreur.
C’est toujours Bajazet ; mais il n’a plus d’Empire.
Il vit : mais votre esclave ; il ne peut plus vous nuire.
Du plus illustre sang c’est un prince fameux :
540 S’il est coupable, hélas ! N’est-il pas malheureux ?

TAMERLAN.

Vous m’offensez. Son sort le rend-il excusable ?
Peut-il justifier un ennemi coupable ?

ADANAXE.

Vous l’avez condamné, Seigneur ; dès à présent
Il ne saurait jamais me paraître innocent.
545 Je sais à quel excès se porta son audace ;
Et Bajazet vaincu mérite sa disgrâce :
Mais épargnez un sang dont le sort rigoureux
Vous donne moyen d’être un vainqueur généreux.
Vous le fûtes toujours, et tout veut que j’espère
550 Que vous étoufferez un dessein sanguinaire.
Que vois-je ! Vos regards trahissent mon espoir.
Et bien, puisqu’il le faut, vous allez tout savoir.
Des jours de Bajazet, Seigneur, dépend ma vie.

TAMERLAN.

Comment ! Quel intérêt ?

ADANAXE.

J’aime...

TAMERLAN.

Eh bien ?

ADANAXE.

Astérie.

TAMERLAN.

555 Qu’entends-je ! Vous l’aimez ? Quel temps a pris l’amour ?
Pendant plus de trois ans sans paraître à ma cour,
Pour des desseins secrets vous restâtes en Grèce...

ADANAXE.

Ce fut-là que l’amour m’offrit cette princesse ;
C’est elle que j’aimai sous le nom de Néphis.

TAMERLAN.

560 Aurais-je cru vous voir le rival de mon fils ?

ADANAXE.

Le rival de Thémir ! Ô fortune cruelle !
Quel prix réserviez-vous à ma flamme fidèle ?
Je dois donc l’étouffer ; et le fils de mon roi,
Devenu mon rival, m’en impose la loi.

TAMERLAN.

565 Non, l’on ne verra point l’héritier de l’Empire
S’unir au sang cruel qui le voulait détruire.

ADANAXE.

Ah ! Puisque de Thémir vous condamnez l’ardeur,
Consentez que l’espoir renaisse dans mon coeur.
Ce bras de votre nom vient d’étendre la gloire ;
570 Si je puis espérer un prix à ma victoire,
Souffrez qu’un doux hymen, autorisant mes feux,
Conserve Bajazet, et remplisse mes voeux.

TAMERLAN, à part.

C’est par un tel hymen qu’il faut d’un fils perfide
Punir le lâche amour.

ADANAXE, à part.

Ô ciel. Fais qu’il décide...

TAMERLAN, à part.

575 Si Bajazet se rend, j’y veux bien consentir.
Haut.
Eh bien, qu’il vive encor.

ADANAXE.

Je ne puis trop sentir...

TAMERLAN.

Fléchissez son orgueil, changez son coeur barbare ;
Qu’à se soumettre enfin votre amour le prépare.
Faites-lui sur sa fille approuver vos desseins ;
580 Je consens que l’hymen unisse vos destins.
Vous voyez à quel point va ma reconnaissance :
Votre amour cependant, malgré ma complaisance,
Prince, de trop d’espoir ne doit point se nourrir ;
Bajazet doit enfin se soumettre, ou périr.

ACTE III §

SCÈNE PREMIÈRE. Adanaxe, Axalla. §

ADANAXE.

585 Juge après tant de maux, si ma joie est extrême
De me trouver vainqueur, et près de ce que j’aime.

AXALLA.

Prince, dans les transports qu’il vous doit inspirer,
À voir ce cher objet pouvez-vous différer ?

ADANAXE.

Oui, mon cher Axalla, mon coeur doit se contraindre ;
590 Tout heureux qu’il paraît, il doit encor tout craindre.
Thémir est mon rival, son amour est pressant ;
On le hait. Mais qu’un trône est un attrait puissant.
Un autre obstacle encor alarme ma tendresse,
Tu sais, que pour servir nos desseins sur la Grèce,
595 Tamerlan ne voulut se confier qu’à moi ;
Et, que pour mieux remplir ce délicat emploi,
Je me dis chez les Grecs prince de Corasane ;
Que je n’en fus connu que sous le nom d’Arsane,
Sous ce nom, Astérie ayant souffert mes feux,
600 Ignore qu’Adanaxe est ArsanE amoureux.
Puis-je donc m’avouer de ce sang redoutable
Que des fers si honteux lui rendent si coupable ?
Apprendrait-elle, hélas ! Sans en frémir d’horreur,’
Que ce sang de si près m’unit à son vainqueur ?
605 Je dois, pour prévenir cette horreur légitime,
Ne paraître à ses yeux que sûr de son estime.
Bajazet, par moi seul garanti du trépas,
Disposera son coeur à ne me haïr pas.
Que dis-je ? De ce coeur si cher à ma pensée,
610 La tendresse d’Arsane est peut-être effacée ?
Et, n’osant me flatter que de son souvenir,
L’absence et ses malheurs n’auront pu me bannir,
Je ne veux avouer le secret qu’elle ignore,
Qu’assuré si pour moi l’amour l’inspire encore.
615 Près de son père enfin je dois la mériter.

AXALLA.

Votre coeur généreux au moins doit s’en flatter.
Mais quel destin propice à votre tendre envie,
Vous a fait dans Néphis reconnaître Astérie?
Achevez un récit où je prends tant de part.

ADANAXE.

620 Tu sais déjà quel fut son funeste départ :
Longtemps je succombai sous ce coup effroyable :
Ranimé cependant par le trait qui m’accable,
Pendant plus de trois ans je fis chercher Néphis :
Ce fut en vain, partout mes soins furent trahis.
625 Mon amour augmentait l’horreur de son absence,
De la revoir jamais je perdais l’espérance.
J’étais prêt d’expirer de douleur, de regret,
Quand je trouvai dans Burse un fils de Bajazet.
Ce prince infortuné, nonobstant sa misère,
630 Partageait en héros les malheurs de son père ;
Et, du sort de son sang me peignant la rigueur,
Je sus, qu’aimant Néphis, je brûlais pour sa soeur.
Juge combien alors mon âme fut saisie,
De retrouver Néphis dans l’illustre Astérie ?
635 À l’instant, pour revoir de si charmants appas ,
Mon coeur me sollicite et devance mes pas.
Pour me rendre en ces lieux, j’allais quitter la Grèce,
Lorsqu’un ordre fatal que Tamerlan m’adresse,
Me transporte en Égypte. Ardent à mon devoir,
640 Je pars, j’arrive au Caire avec le désespoir,
Animé par l’amour, secondé par la gloire,
Des mains de l’ennemi j’arrache la victoire ;
Mais tu dois, Axalla, juger par mon retour,
Qu’un triomphe si prompt n’est dû qu’à tant d’amour.

AXALLA.

645 Prince, un si tendre amour, commencé par les larmes,
A dû vous préparer aux plus tristes alarmes.
Un coeur, en se donnant, se livre au déplaisir ;
Et le premier tourment naît du premier soupir.

ADANAXE.

Je l’éprouve, Axalla ; mais j’implore ton zèle,
650 Adanaxe attend tout d’un ami si fidèle.
D’un vainqueur irrité désarme la rigueur,
Il doit tout à ton bras, tu peux tout sur son coeur.

AXALLA.

Tout me porte à servir un prince magnanime,
Dont j’ai su mériter la faveur et l’estime.
655 Faîtes tous vos efforts pour toucher l’Ottoman ;
Et comptez sur les miens pour fléchir Tamerlan.

ADANAXE.

Ah ! Du fier Bajazet que je crains la présence !
Ciel ! Que vais-je exiger de se reconnaissance ?

AXALLA.

Tamerlan lui permet ici votre entretien,
660 S’il trahit votre espoir, ne lui déguisez rien,
Montrez-lui, pour fléchir cette âme si barbare ,
Le coup qu’à ses refus un fier vainqueur prépare.
On ouvre ... Je le vois. Hélas, quel est son sort !

SCÈNE II. Bajazet enchaîné, Adanaxe, Axalla, Gardes de Bajazet. §

BAJAZET.

Me conduit-on ici pour m’annoncer la mort ?

ADANAXE.

665 Ne me soupçonnez pas d’un coup que je déteste ;
C’est à moi plus qu’à vous qu’il eût été funeste.
On vous en menaçait, Seigneur, de justes voeux
Ont su vous garantir d’un dessein si honteux.

BAJAZET.

Dès longtemps au trépas j’accoutume ma vue ;
670 Mon âme à son aspect ne serait point émue.
Pourrait-il m’étonner ? Maître de l’éprouver,
Bajazet vit encore ; et pour le mieux braver,
Il supporte une vie à lui-même importune ;
Mais, Prince, qui partage ici mon infortune ?
675 Est-ce vous?

ADANAXE.

Oui, Seigneur. De vos illustres jours
J’ai la gloire aujourd’hui de prolonger le cours.
À mes plus chers désirs Tamerlan favorable,
A révoqué pour moi cet arrêt redoutable ;
Et dussai-je encourir tout son ressentiment,
680 Je défendrai vos jours jusqu’au dernier moment.

BAJAZET.

Ta générosité ne sert point mon envie ;
C’est aigrir mes douleurs que conserver ma vie :
Dans les divers transports dont je suis combattu,
Je ne puis cependant qu’admirer la vertu.
685 Se peut-il que frappé du coup le plus terrible,
Je trouve à mes malheurs un Tartare sensible !
Je ne rougirais plus d’un sort tel que le mien,
S’ils avaient tous un coeur aussi grand que le tien.
Contre eux brûlant de haine, enflammé de vengeance,
690 Je ne puis te haïr. Quoi, tu prends ma défense !
Qui t’intéresse au sort dont j’éprouve les coups ?

ADANAXE.

Eh ! C’est ce même sort qui m’attendrit pour vous.
Je vous plaignais, Seigneur ; mais quel supplice extrême,
Que de voir à ses yeux souffrir la vertu même !
695 Oui, tout m’attache à vous par de secrets liens ;
Vos ennuis, vos affronts, vos malheurs sont les miens.

BAJAZET.

Ô générosité que Bajazet admire !
Pour moi, cher ennemi, quel motif te l’inspire ?

ADANAXE.

Ce sont, Seigneur, ce sont vos illustres vertus ;
700 C’est Bajazet lui-même, enfin, c’est encor plus.
C’est... À mon trouble, hélas ! Ne pouvez-vous connaître
Les désirs de mon coeur, et ce qui les fait naître ?
Seigneur, j’ose aspirer au bonheur le plus doux,
Et ce parfait bonheur ne dépend que de vous.

BAJAZET.

705 Dans l’état où je suis que pourrais-je entreprendre ?
Mais s’il me reste encor des faveurs à répandre,
D’un coeur reconnaissant tu peux tout espérer.

ADANAXE.

Un espoir si flatteur ne peut me rassurer.
Souffrez qu’à vos genoux un prince téméraire
710 Obtienne le pardon d’un crime involontaire.

BAJAZET.

Un tel aveu de vous a de quoi m’étonner !
Quel est donc ce forfait que je puis pardonner ?

ADANAXE.

Mon âme audacieuse, à l’amour asservie,
Ose vous demander....

BAJAZET.

Quoi ?

ADANAXE.

La main d’Astérie.

BAJAZET.

715 Ma fille ! Ô ciel ! Ah prince, en quel étonnement...

ADANAXE.

Je respecte, Seigneur, votre ressentiment.
Je vous laisse ; Astérie en ce lieu va se rendre ;
Je troublerais, sans doute, un entretien si tendre :
Songez que Bajazet est maître de mon sort ;
720 Que ma vie en dépend, et peut-être sa mort.

SCÈNE III. Bajazet, Axalla. §

BAJAZET.

Malheureux Bajazet, quelle est ta destinée ?
De quels affronts ta gloire est-elle environnée !

AXALLA.

Faites céder la gloire à la nécessité.,
Seigneur, etTamerlan vous rend la liberté.

BAJAZET.

725 Que ce cruel plutôt assouvisse se rage.

AXALLA.

Cessez de l’accuser du sort qui vous outrage.

BAJAZET.

Non ; je ne daigne pas de mon destin cruel
Accuser mon vainqueur ; j’en accuse le ciel.
Puissant, craint, révéré, vainqueur, comblé d’hommages ;
730 Que pouvaient les mortels contre tant d’avantages,
Si dans tous ses décrets le ciel déterminé,
À périr malheureux ne m’avait condamné ?

AXALLA.

Trop avide de gloire, on estime équitables
Des projets, que le ciel souvent juge coupables.

BAJAZET.

735 Si de nobles désirs nous rendent criminels,
Ô Destin ! Je le fus plus que tous les mortels ;
Et je sens, en bravant les coups dont tu m’opprimes,
Que l’amour de la gloire est le plus doux des crimes.

SCÈNE IV. Bajazet, Astérie, Axalla, Gardes. §

ASTÉRIE.

Se peut-il qu’un cruel, suspendant son courroux,
740 Seigneur, me laisse encore embrasser vos genoux ?

BAJAZET.

Ma fille, embrasse-moi. Ce n’est pas sa clémence
Qui me laisse jouir de ta chère présence ;
Pour nous toujours barbare, il n’avait projeté
De n’offrir à tes yeux qu’un père ensanglanté.

ASTÉRIE.

745 Ciel ! Vous deviez mourir ?

BAJAZET.

Oui, ma fille, la vie
Sans les soins d’Adanaxe allait m’être ravie.

ASTÉRIE.

Eh ! Quel sang a formé ce mortel généreux ?

BAJAZET.

Le sang de Tamerlan.

ASTÉRIE.

Hé ! Quel sang plus affreux !
Mais enfin il vous sauve, il prend votre défense,
750 Et ma haine fait place à la reconnaissance.

BAJAZET.

Mais sais-tu par quel prix il veut se l’assurer ?
Par toi-même. À ta main ce prince ose aspirer.

ASTÉRIE.

À ma main ? Juste ciel !

AXALLA.

N’en soyez point surprise,
Madame, dans ce choix Tamerlan l’autorise.

BAJAZET.

755 Quoi ! Ce tyran prétend disposer de son coeur ?

AXALLA.

Ah, Seigneur, ce n’est point un trait de sa rigueur.
Ce prince à cet hymen devenu favorable,
Paraît se dépouiller d’un courroux redoutable ;
Et bientôt, rappelant sa générosité,
760 Elle peut de tous deux sceller la liberté :
Mais si, malgré l’espoir de sortir d’esclavage,
Vous rebutez un choix qui devient son ouvrage ;
Pour punir des refus qui pourraient l’outrager,
Peut-être faudrait-il du sang pour le venger.

ASTÉRIE.

765 Ciel ! Je frémis.

AXALLA.

Seigneur, pardonnez mon audace ;
Mais je tremble pour vous du sort qui vous menace.
Axalla sort avec les Gardes.

SCÈNE V. Bajazet, Astérie. §

BAJAZET.

Tamerlan sur ma fille étendrait sa fureur ?
Non ; je lis dans le fond de son perfide coeur.
Ce cruel avec moi ne veut point d’alliance :
770 Il veut par mes refus colorer sa vengeance ;
Mais ne nous plaignons point de ce lâche transport,
Puisqu’en le dédaignant il assure ma mort ;
Ma fille, à la souffrir mon âme est préparée.

ASTÉRIE.

Hélas ! De quels tourments la mienne est déchirée !
775 Je vous perdrais, Seigneur ? Après ce coup affreux,
Peut-être que la mort serait sourde à mes voeux ;
Et mes fers à Thémir présentant sa victime,
Que sais-je, si ma mort serait son plus grand crime ?
Ah ! Si votre vainqueur devient votre bourreau,
780 Donnez-moi les moyens de vous suivre au tombeau ;
Non ; au tyran plutôt opposez Astérie,
Seigneur, ma main, mon sang, éteindront sa furie.

BAJAZET.

Tu veux donc qu’Adanaxe enfin soit ton époux ?

ASTÉRIE.

Je veux que vous viviez, ou mourir avec vous.

BAJAZET.

785 À l’excès des malheurs où le destin nous livre,
N’ajoutons pas encor le supplice de vivre.
Comme un présent du Ciel acceptons notre mort ;
Préparons-nous ensemble à cet illustre effort.
Reçois dans ce poignard tout le bien qui me reste ;
790 Je t’offre, en frémissant, un secours si funeste.
J’acquis de tels secours, quand mon fils en secret
Tenta, mais vainement, de sauver Bajazet.
Du vainqueur à présent brave la tyrannie ;
Et réponds par ta mort à l’honneur de ma vie.

ASTÉRIE.

795 Je ne trahirai point ce que vous doit mon coeur :
Mais daignez quelque temps consulter ma douleur.

BAJAZET.

Non ; à la vie en vain la pitié me rappelle.
Quand la gloire a parlé je dois n’écouter qu’elle.
Je mourrai ; de ma mort je chérirai les coups ;
800 Sans la tienne, ma fille, ils me seraient trop doux.

ASTÉRIE.

Plutôt que d’arracher, puisque je vous suis chère,
Bajazet à sa fille, Astérie à son père ;
Oui, plutôt qu’un tyran de vous soit l’assassin,
Laissez-moi lui plonger ce poignard dans le sein.

BAJAZET.

805 Non, ma fille, et ma gloire...

ASTÉRIE.

En vain elle s’offense
D’un dessein qui peut seul remplir notre vengeance ;
Il mourra, le cruel. Dois-je donc, pour mourir,
Attendre qu’à mes yeux il vous ait fait périr ?

BAJAZET.

Ah ! Loin de m’attendrir, cache-moi ta tendresse ;
810 Épargne à Bajazet sa première faiblesse.
Adieu. N’attente rien ; calme ton désespoir,
Puisqu’il nous est encor permis de nous revoir.

SCÈNE VI. §

ASTÉRIE, le poignard à la main.

Juste ciel ! Quand je puis terminer ma misère,
Pourquoi suis-je liée au destin de mon père ?
Elle serre son poignard.
815 Quel spectacle pour moi que son front glorieux,
Tout couvert des affronts d’un vainqueur furieux !
Faut-il voir ce héros en proie à l’infamie ?
Sa grandeur profanée, et sa gloire avilie ?
Ses bras, cent fois vainqueurs, retenus par des fers ;
820 Enfin sa vie en butte aux plus honteux revers ?
Est-ce là Bajazet ? À cette affreuse image
Connaîtrais-je mon père, hélas ! Sans son courage ?
Mais dans quel désespoir vient me précipiter
Un amour inconnu que je dois détester ?
825 Ah ! Dois-je t’en punir, ô généreux Tartare ?
Que dis-je, généreux ? Non, tu n’es qu’un barbare ;
Vainement Tamerlan s’explique en ta faveur,
Un tyran qui peut tout ne peut rien sur un coeur.
On ouvre... Je frémis ! Que mon âme est émue !
830 C’est sens doute Adanaxe ? Ah ! Pour moi quelle vue !

SCÈNE VII. Adanaxe, Astérie. §

ADANAXE.

Je le vois cet objet si longtemps désiré !

ASTÉRIE, à part.

Quel son me frappe ?

ADANAXE.

Objet digne d’être adoré.
Hélas !

ASTÉRIE.

Ciel ! Quels accents ici se font entendre ?

ADANAXE.

Se peut-il que mon coeur craigne un moment si tendre ?
835 Paraissons.

ASTÉRIE.

Quels transports m’inspire cette voix ?
Se pourrait-il...

ADANAXE.

Princesse,

ASTÉRIE.

Ah ! Qu’est-ce que je vois ?

ADANAXE.

Après toute l’horreur d’une absence cruelle,
Souffrez qu’à vos genoux l’amant le plus fidèle
Plein d’amour, de respect.

ASTÉRIE.

À mon saisissement,
840 Hélas ! Je doute encor d’un aspect si charmant.
Le croirai-je ? Est-ce vous, prince de Corazane ?
Oui, mon coeur me le dit, et c’est vous cher Arsane.

ADANAXE.

Il vous revoit enfin, cet Arsane amoureux,
Cet Arsane constant, autant que malheureux.
845 Je vous quittai saisie de troubles et d’alarmes :
Séparé, loin de vous, je vivais dans les larmes,
Lorsque j’appris, plaignant le sort de Bajazet,
Que sa fille avec lui dans les fers gémissait,
Et qu’elle était Néphis. Fut-il douleur plus vive ?
850 Je vous avais sauvée, et vous étiez captive.
Depuis ce jour fatal, victime du devoir,
Je n’ai pu me livrer au bonheur de vous voir ;
Mais sûre de ce coeur que vous deviez connaître,
Pourquoi m’avoir caché le sang qui vous fit naître ?
855 Puisqu’en aimant Néphis, c’était vous adorer,
D’un sort si glorieux deviez-vous me frustrer ?
Partout suivant vos pas aux dépens de ma vie,
J’aurais su mériter ce sort digne d’envie :
Chère princesse, hélas ! Quand je puis en jouir,
860 Peut-être qu’en ce jour vous allez me haïr.

ASTÉRIE.

Moi, je vous haïrais ! Et qui vous le fait craindre ?
En aimant Astérie, êtes-vous plus à plaindre ?

ADANAXE.

Pardonnez à l’amour qui m’anime pour vous :
Plus il comble de gloire, et plus il rend jaloux.
865 Hélas ! Thémir vous aime...

ASTÉRIE.

Et moi je le déteste ;
Son amour rend encor mon état plus funeste.
N’accablez point un coeur de chagrins consumé,
Qui sans vous, je le sens, n’aurait jamais aimé.
Hélas ! Vous ignorez mes alarmes présentes
870 Qui sont, en vous voyant, mille fois plus pressantes.
Victime des fureurs d’un vainqueur offensé,
Du plus horrible sort mon père est menacé ;
Et ce jour va peut-être éclairer son supplice:

ADANAXE.

Non, non, ne craignez point que ce sort s’accomplisse.
875 De Bajazet, de vous, je sais tous les malheurs ;
Ce jour, s’il y consent, va finir vos douleurs.
Il n’est rien que pour lui je ne puisse entreprendre ;
De mon amour encor vous devez tout attendre.

ASTÉRIE.

Arsane, dans ces lieux, quel est votre pouvoir ?
880 Vous me flattez en vain d’un si charmant espoir.
La fureur du tyran contre moi s’est tournée ;
Et voulant maîtriser jusqu’à ma destinée,
Le dirai-je ? Il prétend, ce vainqueur inhumain,
D’un prince de son sang que j’accepte la main,
885 Adanaxe est l’époux...

ADANAXE.

Vous verrais-je livrée...

ASTÉRIE.

Vous me verrez mourir, et j’y suis préparée.
Prince, à votre rival mon père doit ses jours ;
Mais, cher Arsane, hélas ! Que ces jours seront courts !

ADANAXE, à part.

Ciel ! Qu’entends-je ?

ASTÉRIE.

Mon coeur tremble encor pour sa vie.
890 Tamerlan veut son sang, s’il n’accorde Astérie.
Bajazet, j’en frémis, a décidé mon sort...

ADANAXE.

Il vous accorde ?

ASTÉRIE.

Non, il se voue à la mort.

ADANAXE, à part.

Où suis-je ? Quel revers ? Mais je ne puis plus feindre.
Haut.
D’Adanaxe du moins vous n’avez rien à craindre,
895 Princesse, vous voyez ce prince audacieux.

ASTÉRIE.

Je le vois, dites-vous ?

ADANAXE.

Il est devant vos yeux.
C’est moi.

ASTÉRIE.

Vous, Adanaxe ? Ô Ciel ! Dans quelle vue
M’envier si longtemps cette joie imprévue ?

ADANAXE.

Pour m’avouer d’un sang si funeste pour vous,
900 D’un sang trop digne, hélas, de tout votre courroux,
De ce sang ennemi que votre coeur abhorre :
J’aurais trop hasardé de l’irriter encore.
Pouvais-je vous offrir un Adanaxe en moi ?
Sans avoir mérité d’être vu sans effroi?

ASTÉRIE.

905 Vous, mon ennemi ! Non, il n’est pas de puissance
Qui ne cède à l’amour plein de reconnaissance.

ADANAXE.

Pourrais-je me flatter, hélas, que mon bonheur
M’eût, malgré nos destins, conservé votre coeur !
Ah ! Faut-il, qu’assuré de cette gloire extrême,
910 Dans la honte des fers je trouve ce que j’aime !
Mais c’est assez les voir, et c’est trop les souffrir,
Je vais, aimé de vous, les briser ou mourir.

ASTÉRIE.

Ménagez une vie à la mienne si chère ;
Mais ne ménagez rien pour conserver mon père.
915 Votre coeur généreux l’a tiré d’un danger ;
Et votre amour pour moi vient de l’y replonger.

ADANAXE.

Je saurai l’en tirer. Rassurez-vous, Princesse,
Puisque vous confiez ses jours à ma tendresse,
Heureux ! Si de la main, qui l’arrache au trépas,
920 Vous devenez le prix.

ASTÉRIE.

Ne nous en flattons pas.
Bajazet sur le trône, ou dans l’ignominie,
Ne consentira point que je vous sois unie.
Jugez de mon état par mes tourments divers,
S’il me refuse, il meurt ; et s’il vit, je vous perds.

ADANAXE.

925 Le ciel à ses vertus prêtera sa défense ;
Oui, princesse, il vivra ; goûtez-en l’espérance.
Mon amour, étouffant la haine du vainqueur,
Peut rendre à Bajazet sa première grandeur :
Alors jusqu’à son trône, assuré de vous plaire,
930 J’irai de mon amour réclamer le salaire ;
Mais pour fléchir son coeur, qu’il apprenne aujourd’hui,
Ce que j’ai fait pour vous, ce que je fais pour lui.

ASTÉRIE.

Prince, comptez sur moi. Si quelque espoir nous flatte,
Les moments nous sont chers, que votre zèle éclate.
935 Sauvez mon père enfin, forcez par-là son coeur
À couronner l’amour de son libérateur.

ACTE IV §

SCÈNE PREMIÈRE. Tamerlan, Adanaxe, Axalla, Odmar, Cciarcan, Gardes. §

TAMERLAN.

Quelle extrémité réduisez-vous mon âme ?
Quand je sacrifierai ma gloire à votre flamme ,
Prince, flattez-vous que le fier Ottoman
940 Consente à s’unir au sang de Tamerlan ?

ADANAXE.

Oui, si votre clémence achève son ouvrage,
Je puis de Bajazet obtenir le suffrage.
Mon sort dépend de vous ; et vous pouvez, Seigneur,
Sans blesser votre gloire, assurer mon bonheur.

TAMERLAN, en s’asseyant.

945 Cet orgueilleux Sultan en ces lieux va se rendre ;
C’est en votre faveur que je veux bien l’entendre.
Quoi ! Je puis consentir d’essuyer sa fierté !
Mais je veux bien encor par ce trait de bonté,
Essayer à confondre une âme si hautaine.

SCÈNE II. Tamerlan assis, Bajazet enchaîné, Adanaxe, Odmar, Ciarcan, Gardes de Tamerlan et de Bajazet. §

BAJAZET.

950 Sur mon affreux destin que t’a dicté ta haine ?
Une seconde fois résout-elle ma mort ?

TAMERLAN.

Bajazet est toujours le maître de son sort.
De vainqueur, qui te hait, ton coeur me qualifie ;
Mais ma haine est trop juste, et tout la justifie.
955 Ta barbare valeur, prompte à se signaler,
À ton ambition se fit tout immoler.
Ces princes vertueux que le fond de l’Asie
Semblait devoir soustraire aux coups de ta furie,
Técis, le brave AEtin, Sarcan , Mendesias ,
960 Par elle se sont vu chassés de leurs États.
Une ambassade en vain t’en demanda justice ;
Tu préparas pour moi le même précipice.
Blessé de ton orgueil, lassé de ta fureur,
Le ciel en Tamerlan a choisi son vengeur.
965 Du sang que tu versas l’Asie encor fumante
Me demande le tien.

BAJAZET.

Satisfais son attente.
Qui peut te retenir ?

TAMERLAN.

Ma générosité.

BAJAZET.

Tamerlan, dis plutôt que c’est ta cruauté.
Pour prolonger mes maux tu diffères ma perte.

TAMERLAN.

970 Eh ! Soumets-toi ; ta grâce à ce prix t’est offerte.
Rends à mes alliés les États et le rang,
Que tu sus usurper aux dépens de leur sang.
Je t’ai vaincu : je veux un prix à ma victoire ;
Je prétends qu’un tribut éternise ma gloire ;
975 Que l’hymen proposé scelle notre traité ;
Tu ne peux qu’à ce prix avoir ta liberté.

BAJAZET.

Que me proposes-tu ? T’ai-je pu laisser croire
Que je l’achèterais aux dépens de ma gloire ?
Quoi ! D’un tribut honteux je subirais la loi,
980 Quand la Grèce et l’Asie ont vu leur maître en moi ?

TAMERLAN.

Tu le fus par la force, et non par la justice ;
Le ciel, à tes projets cessant d’être propice,
T’apprend qu’il fait punir par des revers honteux
Les rois enorgueillis de leurs crimes heureux.

BAJAZET.

985 Les tyrans devraient seuls en être les victimes ;
Et tu ne vivrais plus, s’ils punissaient les crimes.
Crois-tu par tes exploits devoir juger des miens ?
Qui t’armait, réponds-moi, contre les Lybiens ?
Et de quel droit toi-même, ensanglantant l’Asie,
990 Accablais-tu de fers l’Égypte et l’Amasie ?
Mes coups par l’équité furent autorisés,
Et Bajazet vaincu me justifie assez.

BAJAZET.

Tes triomphes (cruel) te font croire équitable,
Et les miens, près de toi, seuls m’ont rendu coupable.
995 À régner dans ces lieux ton sang n’eut point de droits,
Et le mien en naissant leur a donné des lois.
Enfin, si l’univers devait avoir un maître,
C’est moi, c’est Bajazet, qui seul eut droit de l’être.
Si l’éclat de ma gloire avait su t’outrager,
1000 Sur la sultane, hélas ! Devais-tu t’en venger ?
Cette princesse, en proie à ta rage insolente,
A pour s’en arracher, trouvé sa mort trop lente ;
Son trépas n’a pu même assouvir, ta fureur :
Chaque jour Astérie en éprouve l’horreur.
1005 Tu veux m’en séparer ; et menaçant ma vie,
Tu crois être un héros né pour venger l’Asie ;
Tu te dis son vengeur ; mais tu n’es que le tien.

TAMERLAN.

Comment, quand Tamerlan t’accorde un entretien,
Par l’insulte déjà ta fierté le commence ?...
1010 Ton orgueil, Bajazet, se fie à ma clémence.

BAJAZET.

Il fallait, pour prouver ta générosité,
Ne pas à prix d’affronts m’offrir la liberté,
Me rendre à mes sujets : libre alors, sans contrainte,
Bajazet aurait pu satisfaire à ta plainte ;
1015 Mais dans l’horreur des fers, et privé de ses droits,
Ne crois pas le forcer à recevoir tes lois,
Mes braves Ottomans, aux dépens de leurs têtes,
Sauront te disputer, et garder mes conquêtes ;
Et si par un tribut ils pouvaient m’obtenir,
1020 D’un zèle si honteux je saurais les punir.
Seul, je pouvais frustrer ta fureur inhumaine
Du spectacle cruel dont se repaît ta haine ;
Mais j’ai voulu braver un tyran tel que toi ;
Et si je dois périr, périr digne de moi.

TAMERLAN.

1025 Quoi ! Devant ton vainqueur, et toi dans l’esclavage,
À d’injustes refus tu joins encor l’outrage ?

BAJAZET.

Tamerlan en vainqueur peut tout ma demander ;
Mais Bajazet captif ne sait rien accorder.

TAMERLAN.

C’en est trop, Bajazet ; tu lasses ma clémence :
1030 Et tu veux, malgré moi, mériter ma vengeance.
Quoi ! Lorsqu’un sentiment, sans doute trop humain,,
À d’équitables coups veut dérober ton sein,
Tu m’offenses, barbare ! Et ton coeur tyrannique
Se fait de me braver un devoir héroïque.
1035 La gloire dès longtemps nous a rendu rivaux,
Hé bien, ta mort saura démêler le héros.

BAJAZET, en se retirant.

Je l’attends.

ADANAXE, à Bajazet.

Arrêtez. Quelle barbare envie
Vous force à prodiguer la plus illustre vie !
Maître de vivre, hélas ! Quel coupable transport,
1040 Seigneur, vous fait courir au devant de la mort ?
Astérie à ce coup pourra-t-elle survivre ?

BAJAZET, en se retirant.

Non, si Bajazet meurt, elle saura le suivre.

ADANAXE.

Quoi ! Vous sacrifierez votre sang et le sien ?
Ah ! Laissez-vous toucher...

BAJAZET, en sortant.

Je n’écoute plus rien.

SCÈNE III. Tamerlan, Adanaxe, Axalla, Odmar, Gardes de Tamerlan. §

TAMERLAN.

1045 Hé bien, prince ?

ADANAXE.

Ah, seigneur ! Le rang de la victime,
La pitié, mon triomphe, et l’amour qui m’anime,
Rien ne peut-il encor de votre illustre coeur
Obtenir un pardon glorieux au vainqueur ?

TAMERLAN.

Qu’osez-vous exiger de mon âme offensée ?

ADANAXE.

1050 Des plaintes d’un captif peut-elle être blessée ?
S’il faut qu’une victime apaise son courroux,
Il se jette aux genoux de Tamerlan.
Seigneur, je vous la livre, elle est à vos genoux.

TAMERLAN.

L’amour à cet excès a-t-il pu vous séduire ?
Et vous faire oublier ce que la gloire inspire.

ADANAXE.

1055 L’un et l’autre, Seigneur, ont mêmes attributs ;
L’amour comme la gloire inspire des vertus.
Comme elle, il fait braver les dangers, les alarmes,
Ses captifs de ses mains lui font tomber les armes.
Il nous rend généreux. Maître de son courroux,
1060 Il aime à pardonner. Que ne l’éprouvez-vous ?

TAMERLAN.

Le coeur de Tamerlan n’est fait que pour la gloire ;
Je prétends profiter des droits de ma victoire.
Si je dois quelque prix à vos heureux exploits,
Ce ne sera jamais aux dépens de mes droits.
1065 Prince, sur Bajazet vous pouvez tout prétendre ;
Mais vos efforts de moi ne doivent rien attendre.

SCÈNE IV. §

ADANAXE, seul.

Tout espérance, ô ciel ! est ravie à mon coeur ;
Le vaincu veut sa mort autant que le vainqueur.
Conquérants glorieux , après votre victoire,
1070 Le sang que vous versez accroît-il votre gloire ?
Un vain honneur doit-il ensanglanter vos mains ?
Devient-on des héros en cessant d’être humains ?
Ah ! D’une fausse gloire esclaves et victimes,
Dans tous autres que vous vous puniriez vos crimes.
1075 Enfin, puisque la haine et des transports vengeurs
Contre un sang qui m’est cher unissent leurs fureurs,
Prodiguons tout le mien pour sauver une vie
D’où dépend le bonheur de la triste Astérie.
Sacrifions pour elle ambition, grandeur,
1080 Perdons de Tamerlan l’estime et la faveur ;
Encourons, s’il le faut, sa haine et se disgrâce ;
Mais sauvons Bajazet du sort qui le menace.
Qu’aperçois-je ? Thémir ! Quel contre-temps fatal !

SCÈNE V. Thémir, Adanaxe. §

THÉMIR.

Il est donc vrai qu’en toi Thémir trouve un rival ?
1085 Quoi ! Le juste respect, qu’exige ma naissance.
N’a donc pu condamner ton amour au silence ?
Ton coeur audacieux, aspirant à mon choix,
Ose-t-il violer tout ce que tu me dois ?

ADANAXE.

Seigneur, si vous aimez, vous avez dû connaître
1090 Qu’un amour, tel qu’il soit, ne connaît point de maître.
Mon coeur avant le vôtre éprouva son pouvoir ;
Ai-je dû pour aimer consulter mon devoir ?

THÉMIR.

Instruit par mes malheurs que j’aimais la princesse,
Tu devais dans ton coeur renfermer ta tendresse ;
1095 Mais en osant l’aimer, tu te flattes en vain,
Au mépris de mes feux, de m’arracher sa main ;
Quelqu’espoir dont l’amour puisse enflammer ton âme,
Tes jours me répondront du succès de ma flamme.

ADANAXE.

Prince, n’insultez point à mon sort rigoureux !
1100 Tout aimé que je suis, en suis-je plus heureux ?

THÉMIR.

Ciel ! Tout aimé qu’il est ? Quoi, c’est donc toi qu’on aime ?
Cet aveu met le comble à mon malheur extrême.
Je cède à la fureur de mes ressentiments.
Ton bonheur est pour moi le plus grand des tourments.
1105 Oui, mon amour trahi, tout le courroux d’un père,
Moins qu’Adanaxe heureux, excitent ma colère :
J’aime Astérie enfin ; tu dois me la céder ;
Ou redoute...

ADANAXE.

Est-ce à moi qu’il faut la demander ?
Prince, elle peut toujours disposer d’elle-même ;
1110 À force de vertus, faites qu’elle vous aime ;
Et souffrez que mon coeur, prompt à vous imiter,
À force de vertus ose la disputer.

THÉMIR.

Du destin de nos feux ton âme trop instruite
En commet à présent le succès au mérite ;
1115 Mais Thémir, qui se voit la victime des siens,
En commet le succès à de plus prompts moyens.

ADANAXE.

Quel injuste courroux ! Quel transport vous anime !
Aux cruautés d’un père allez-vous joindre un crime ?
Ah ! Plutôt opposez votre amour à ses coups,
1120 Bajazet va périr, Seigneur, l’ignorez-vous ?

THÉMIR.

Qu’entends-je ? Il va périr.

ADANAXE.

Oui, sauvons-lui la vie.
Songez qu’en le perdant, nous perdons Astérie ;
Et montrons, en servant d’infortunés vaincus,
Qu’un véritable amour est l’âme des vertus.

THÉMIR.

1125 Sais-tu, qu’en les sauvant, tu deviendrais un traître ?

ADANAXE.

En sauvant Astérie, hélas ! Pourrais-je l’être ?
Mais joignons-nous, Seigneur ; et pour la conserver,
Allons...

THÉMIR.

Sans ton secours je saurai la sauver...
Ciel ! Je la vois ! Mes sens se glacent à sa vue.

ADANAXE.

1130 De ses malheurs au moins cachons lui l’étendue.

SCÈNE VI. Astérie, Thémir, Adanaxe. §

ASTÉRIE, sans les apercevoir.

Vainqueur barbare, auteur de mon cruel tourment...
C’est vous ! Princes, hélas ! À mon égarement
Connaissez ma douleur. D’un infortuné père
J’ignore le destin. Que faut-il que j’espère ?
1135 Mon coeur saisi d’effroi craint de l’interroger ;
Et de l’état du sien que dois-je présager ?
Son silence me livre à des terreurs extrêmes...
Mais qu’aperçois-je ? Hélas ! Vous vous troublez vous-mêmes ?
Dans vos tristes regards je ne lis que l’effroi ;
1140 C’en est fait. Je le sens ; tout est perdu pour moi.

THÉMIR.

Haï de vous, Madame, et proscrit de mon père,
J’ai perdu le pouvoir de fléchir sa colère ;
Quand mon amour pour vous aurait pu la calmer,
Votre haine pour moi saurait la rallumer ;
1145 Vos cruautés enfin l’irriteraient encore :
Je m’en plains à regret, puisque je vous adore ;
Je vais vous le prouver, Madame, ou je mourrai.
Il sort.

ASTÉRIE.

Va, plus tu m’aimeras, plus je le haïrai.

ADANAXE.

Quelques moments encor faîtes trêve à vos larmes ;
1150 Princesse, mes desseins finiront vos alarmes ;
Vous allez dès ce jour les voir exécutés,
Calmez donc vos frayeurs.

ASTÉRIE.

Ah ! Vous les augmentez.
Cher prince, tirez-moi de ma peine cruelle.

ADANAXE.

À ces desseins pressants votre intérêt m’appelle.
1155 Je vais...

ASTÉRIE.

Où courez-vous ! Ô mortelles douleurs !

ADANAXE, en sortant.

Je vais périr, Princesse, ou finir vos malheurs.

SCÈNE VII. §

ASTÉRIE, seule.

Ils me quittent tous deux ! Quel sinistre présage !
Ô ciel! Secourez-moi, soutenez mon courage.
Mais quels sont leurs desseins ? Pourquoi me les celer ?
1160 Quelle horreur me saisit ? Quel coup doit m’accabler ?
Triste, inquiet, confus, chacun d’eux me proteste,
Et que m’assurent-ils ? Quel discours plus funeste !
On va finir (dit-on) mes malheurs, ou mourir.
Ah ! Je n’en puis douter, mon père va périr.
1165 L’honneur, le sang, l’amour, la vengeance et le crime
N’offrent à mon espoir qu’un effroyable abîme.
Ô père infortuné ! Que ton fort est cruel !
Tes vertus ont rendu ton vainqueur criminel ;
Mais c’est trop exhaler une inutile plainte ;
1170 Allons ... Mais en quels lieux ? Tout redouble ma crainte.
Tout frappe mon esprit d’un spectacle sanglant ;
Je vois mon père atteint du glaive étincelant...
Zaïre vient ? Ô ciel ! Ma crainte est confirmée.
Barbare Tamerlan !

SCÈNE VIII. Astérie, Zaïre. §

ZAÏRE.

Cessez d’être alarmée.
1175 Bajazet s’adoucit et demande à le voir.

ASTÉRIE.

Pour Astérie, Hélas ? Serait-il quelqu’espoir ?
Il veut voir Tamerlan ! Le croirai-je, Zaïre ?

ZAÏRE.

Rien n’est plus vrai, Madame, et même il lui fait dire
Que de leur entrevue ils seront satisfaits.

ASTÉRIE.

1180 Quoi ! Son coeur du tyran pardonne les forfaits ?
Et pour moi Bajazet étouffe sa colère ?
Allons ; et dans ma joie, adorant un tel père,
Fortifions en lui le généreux effort
D’où dépendent ses jours, mon bonheur, ou ma mort.

ACTE V §

SCÈNE PREMIÈRE. Tamerlan, Axalla, Odmar, Gardes. §

TAMERLAN.

1185 Bajazet veut me voir ! Que prétend cet esclave ?
Dois-je encore écouter un captif qui me brave ?

AXALLA.

Seigneur, ce prince assure, et j’en crois ses serments,
Que ce jour finira tous vos ressentiments.

TAMERLAN.

De cet audacieux que crois-tu que j’obtienne ?

SCÈNE II. Tamerlan, , Axalla, Odmar, Ciarcan, Gardes. §

CIARCAN.

1190 Un avis important, Seigneur, ici m’amène;
D’un complot inconnu Thémir est soupçonné.
De ses amis armés il est environné.
Mirsas prête son bras au dessein qu’il médite,
Des soldats qu’il commande il rassemble l’élite.
1195 Quelques mots échappés « de poignard dans le sein » ,
Nous font craindre, seigneur, un coupable dessein.

TAMERLAN.

Pour dérober Thémir à ma juste vengeance,
Prévenons, s’il se peut, l’effet de son offense ;
Et pour approfondir ce qu’il ose attenter,
1200 Va, je te charge, Odmar, du soin de l’arrêter.
Odmar sort avec les Gardes.

SCÈNE III. Tamerlan, Axalla. §

TAMERLAN.

Quoi, mon fils aveuglé d’une flamme odieuse
Ne sent, ne suit donc plus qu’une ardeur furieuse !
Qu’ose-t-il méditer ? Peut-être dans mon fils
Vais-je voir le plus grand de tous mes ennemis.
1205 Je ne le connais plus ! Nourri dans les alarmes,
La gloire semblait seule avoir pour lui des charmes ;
Associé qu’il était à mes travaux guerriers,
Son bras avec le mien partageait mes lauriers.
L’avenir m’assurait par d’heureuses prémices,
1210 Qu’après moi de l’Empire il ferait les délices ;
Et le lâche, aujourd’hui, sacrifie à l’amour
Les fruits que la vertu lui promettait un jour.
Contre un tendre penchant, ardent à nous surprendre,
La vertu quelquefois à peine à nous défendre ;
1215 Et vous savez, Seigneur, qu’un héros amoureux
Ne compte point trouver d’obstacles à ses feux.
Thémir, de son amour, ne reçoit pour salaire,
Que rigueurs, que mépris, que haine et que colère.
Tout trahit son espoir ; et cet état affreux...

TAMERLAN.

1220 Ne fait point oublier que l’on est vertueux.
Un héros à l’amour disputé la victoire,
Tant qu’il le reconnaît indigne de sa gloire ;
Si l’amour malgré lui dans son coeur ose entrer,
Les vertus à l’envi l’y doivent illustrer.
1225 Un coeur doit être grand jusques dans se faiblesse ;
Et rien ne justifie une indigne tendresse.
Hélas ! Si Bajazet se plaint d’être outragé,
Par l’amour de Thémir il n’est que trop vengé.
Axalla, que ce jour est pour moi déplorable,
1230 Qui dans un fils si cher m’offre un fils si coupable !

AXALLA.

Je ne croirai jamais que le coeur de Thémir,
Seigneur, jusqu’à ce point ait pu se démentir.

TAMERLAN.

Tu me flattes en vain ; le rapport est fidèle ;
Oui, mon fils est un lâche, un perfide, un rebelle ;
1235 Et peut-être, Axalla, si j’en crois mon effroi,
Pour sauver Bajazet il trame contre moi.
Si de ce noir complot je le trouve complice,
Convaincu de son crime, il est sûr du supplice.
Conçois-tu quel sera l’excès de ma douleur,
1240 S’il faut que dans son sang j’éteigne sa fureur !

AXALLA.

Étouffez un soupçon, Seigneur, qui vous irrite,

TAMERLAN.

Ah ! Dans ce jour fatal, plus d’un transport m’agite.
Prêt de voir un captif que je ne puis dompter,
Tout vainqueur que je suis, je crains de l’écouter.

AXALLA.

1245 Que craignez-vous, Seigneur ? Un cruel esclavage
Ébranle tôt ou tard le plus ferme courage ;
La honte d’y mourir, encor plus que la mort,
Force ce prince altier à céder à son sort.

TAMERLAN.

Et c’est ce que je crains.

AXALLA.

Ah ! Que viens-je d’entendre ?
1250 Quoi ! Seigneur !

TAMERLAN.

Axalla, je ne puis m’en défendre,
Digne de mes secrets, je veux m’ouvrir à toi.
Croirais-tu Bajazet moins malheureux que moi ?
Je vais voir ce captif ; il va, je le veux croire,
M’accorder tous les droits qu’exige ma victoire ;
1255 Mais je le vois en vain soumis à son vainqueur,
Je sens qu’il n’en pourra jamais fléchir le coeur.

AXALLA.

Quoi ! Bajazet soumis, et votre tributaire,
Ne pourrait vous résoudre à la paix qu’il espère ?
Tamerlan avec lui ne veut-il point d’accord ?
1260 Pour être satisfait, que veut-il donc ?

TAMERLAN.

Sa mort.

AXALLA.

Ô ciel !

TAMERLAN.

Quand tout permet la haine et la vengeance,
Plus on est grand, et moins on pardonne l’offense.

AXALLA.

De ces transports, Seigneur, il faut se défier.

TAMERLAN.

Écoute-moi, je vais te les justifier.
1265 Rendant à Bajazet sa première puissance,
Tiendrait-il un traité dicté par ma clémence ?
Par une douceur feinte il veut sa liberté :
Mais libre, il reprendra toute sa cruauté.
Ce prince sur le trône, en proie à sa furie,
1270 D’une nouvelle guerre embrasera l’Asie.
Honteux qu’à des tributs l’Ottoman soit soumis.
Tout, pour s’en affranchir, lui semblera permis.
Déjà, je crois le voir, la rage au fond de l’âme.
Reporter sur l’Euphrate et le fer, et la flamme.
1275 À répandre le sang je le vois s’efforcer,
Et regretter celui qu’il n’aura pu verser :
Ces princes, déplorant ma faiblesse et leur honte,
Des coups de Bajazet me demanderont compte.
Quoi ! Tamerlan pardonne à notre destructeur ?
1280 Est-ce ainsi, diront-ils, qu’il est notre vengeur ?
Des lois des Ottomans nous allons donc dépendre.
À ce juste reproche, ardent à les défendre.
J’irai les secourir ; et par de sûrs exploits,
Je saurai les venger une seconde fois ;
1285 Mais de tous leurs malheurs je serai responsable.
De tout le sang versé je me verrai coupable.
Ainsi, pour prévenir tant de sanglants combats,
Parle. Est-ce injustement que je veux son trépas?

AXALLA.

Pour vous déterminer, consultez votre gloire,
1290 Ce n’est qu’elle, Seigneur, que vous en devez croire.
Tamerlan tout couvert des vertus des héros
Pourrait-il consentir d’en avoir les défauts?
Craignez que votre nom, Seigneur ; ne se flétrisse
Par un trait de rigueur masqué par la justice.
1295 Les motifs apparents de la nécessité
Nous poussent quelquefois à l’inhumanité.
Par la haine séduits, la vengeance nous flatte ;
Mais dans les vrais héros jamais elle n’éclate.
Étouffez un transport dont gémit votre coeur ;
1300 Laissez à Bajazet la haine et la fureur.
Le vainqueur se connaît aux traits de la clémence ;
Il ne sied qu’aux vaincus de chérir la vengeance.
Vous avez assez fait pour nos rois outragés ;
Les fers de Bajazet les ont assez vengés.
1305 Que vous sert un tribut, s’il se rend tributaire ?
D’un vainqueur tel que vous la gloire est le salaire.
Dédaignez sa fureur, sa haine et ses guerriers,
Ils ne pourront, Seigneur, qu’augmenter vos lauriers.
S’il ose du traité trahir la foi jurée,
1310 Par sa prise, ma main fut assez illustrée ;
Je vous le livre encore, et pour lors vengez-vous ;
Mais jusques-là, souffrez que j’arrête vos coups.
Vainqueur de l’univers votre gloire est extrême ;
Pour l’immortaliser, soyez-le de vous-même.
1315 Ne versez point de sang.

TAMERLAN.

Je goûte tes avis ;
Mais qu’il m’en doit coûter, s’il faut qu’ils soient suivis.
Odmar vient sans mon fils ! Ô ciel...

SCÈNE IV. Tamerlan, Axalla, Odmar. §

ODMAR.

Ma voix tremblante
Vous annonce à regret, l’entreprise sanglante...

TAMERLAN.

De Thémir ?

ODMAR.

Oui, Seigneur. En sortant de ces lieux,
1320 Par Usbeck aussitôt, j’ai su que furieux,
Ce prince, accompagné d’une troupe choisie,
Tentait, la force en main, d’enlever Astérie.
J’y cours : déjà son bras avait percé le sein
Des soldats opposés à ce hardi dessein ;
1325 Les autres dans l’effroi que son rang leur imprime
Respectent, en fuyant, la fureur qui l’anime :
À l’aspect d’Adanaxe il frémit de courroux.
Viens-tu, lui criait-il, t’opposer à mes coups ?
Ou calmer des transports que ta présence augmente ?
1330 Non, tu me viens braver aux yeux de ton amante ;
Sa présence en ce lieu t’a sans doute appelé
Hé bien, traître, à ses yeux tu vas être immolé,
Ne me respecte plus, et combats ma vengeance.
À ces mots, contre lui, plein de rage il s’avance ;
1335 Je me hâtais alors de remplir mon devoir,
Quand par un coup fatal que nous n’avons pu voir,
Un dard lancé l’atteint.

TAMERLAN.

Ciel !

ODMAR.

Il tombe, il s’écrie :
Ah coup infortuné ! Faut-il perdre Astérie ?

TAMERLAN.

Ô douleur ! Ô récit qui me glace d’effroi !
1340 Qu’on m’amène ce fils, ce rebelle à son roi...
Ciel ! Je le vois...

SCÈNE V. Tamerlan, Thémir, Axalla, Odmar, Gardes. §

THÉMIR.

Seigneur, vous détournez la vue,
Que de pitié du moins votre âme soit émue.
Ce n’est plus, il est vrai, ce fils digne de vous ;
C’est un fils criminel percé d’indignes coups.
1345 Mais, Seigneur, dans mon sang je lave assez mon crime,
Par un noble pardon consolez la victime.

TAMERLAN.

Et, c’est ce sang versé, fils cruel, fils ingrat,
Qui rend plus criminel un si lâche attentat.
Quel indigne transport te l’a fait entreprendre ?

THÉMIR.

1350 Il faut avoir aimé pour le pouvoir comprendre.
En vain contre l’amour j’ai longtemps combattu ;
Un amour malheureux surmonte la vertu.
Dans les bras d’un rival je voyais ce que j’aime
Le combler d’un bonheur applaudi par vous-même ;
1355 Et goûter à l’envi la cruelle douceur
De me rendre témoin de leur commun bonheur,
Je les voyais heureux et j’étais misérable.
J’étais haï, proscrit, désespéré, coupable.
Mes désirs sans espoir se trouvaient confondus,
1360 Que ne risque-t-on pas, lorsqu’on n’espère plus !

TAMERLAN.

Faut-il que ta tendresse en fureur convertie,
T’ait fait trahir un père au péril de ta vie ?
Puissai-je au moins te voir, après ce crime affreux,
Vivre pour l’effacer, et mourir vertueux !

THÉMIR.

1365 Pour mourir vertueux et digne de mon père,
Que ne ferais-je pas ? Mais que pourrais-je faire ?

TAMERLAN.

Oublier Astérie, et rougir d’une ardeur
Qui me couvre de honte et fait tout ton malheur.

THÉMIR.

Pourrais-je l’étouffer ? Ce feu qui me dévore,
1370 Ce sang que vous voyez pour elle brûle encore,
Seigneur, quand je pourrais réparer mes forfaits,
Un feu si violent ne s’éteindrait jamais.
Que mon sang répandu vous touche, vous désarme.

TAMERLAN.

Ah Thémir ! Ah mon fils !

SCÈNE VI. Tamerlan, Thémir, Adanaxe, Astérie, Zaïre, Axalla, Odmar, Gardes. §

ASTÉRIE.

D’une mortelle alarme
1375 Seigneur... Que vois-je ? Ô ciel !

THÉMIR.

Voyez quel est mon sort ?
Je vous cherchais, princesse, et j’ai trouvé la mort.
Thémir, de son amour, n’a point été le maître ;
Et si par ses fureurs il vous l’a fait connaître,
Vous n’en devez plus craindre un outrage nouveau ;
1380 Mon amour avec moi va descendre au tombeau.

TAMERLAN.

Que dit-il ?

THÉMIR, à Tamerlan.

C’en est fait... Si j’ai su vous déplaire,
Ne me regrettez point ; mais plaignez moi, mon père,
Laissez-moi me flatter, mourant à vos genoux,
Que mes derniers regards vous verront sans courroux...
1385 Vous vous taisez ? Seigneur.

TAMERLAN.

Mon fils, par mon silence
Connais mon désespoir.

THÉMIR.

Ô chère violence !
Je vous vois attendri, je péris sans regret.
Princesse, plaignez-moi, je mourrai satisfait.
Honorez d’un soupir... une vie ... abrégée...
1390 Je meurs.
On l’emporte.

TAMERLAN, en s’asseyant.

Ciel ! Il expire.

ASTÉRIE.

Ah ! Je suis trop vengée.

TAMERLAN.

Oui, vous l’êtes, Madame, et je ne le suis pas.
Mais je vais l’être.

ASTÉRIE.

Ô ciel!

TAMERLAN.

Vos dangereux appas,
Vos yeux sont les auteurs du malheur qui m’opprime.
Je vais les en punir, et voici la victime.
Apercevant Bajazet.

SCÈNE DERNIÈRE. Bajazet, Tamerlan, Astérie, Adanaxe, Axalla, Odmar, Gardes de Tamerlan et de Bajazet. §

BAJAZET.

1395 Il est donc expiré ce prince audacieux ?
Dont le ciel a puni les projets odieux.

TAMERLAN.

Prêt à mourir toi-même, oses-tu téméraire,
Insultant à ma peine, irriter ma colère ?
Lorsque je perds mon fils, tu braves son vengeur ?
1400 Songes-tu que ta mort est due à ma douleur ?
Mais en vainqueur clément, méprisant ton injure,
Je veux bien dans mon coeur étouffer la nature.
Tu mérites d’ailleurs d’être sacrifié ;
Je veux, en t’immolant, me voir justifié,
1405 Je veux que l’univers instruit de ton supplice,
En publiant ma gloire, approuve ma justice.
Songe à subir des lois d’où dépendent tes jours.

BAJAZET.

Tamerlan, le ciel seul en doit régler le cours.
Résolu que je suis à sortir d’esclavage,
1410 Je ne dois plus souffrir d’en essuyer l’outrage,
En empereur enfin, aujourd’hui traites-moi ;
Je ne te parlerai qu’assis auprès de toi.
Tamerlan fait signe qu’on lui donne un siège, et Bajazet s’assied.
Ne crois pas que, frappé d’une servile crainte,
J’honore Tamerlan de la plus faible plainte ;
1415 Je trahirais l’honneur que j’acquiers aujourd’hui
D’avoir vécu captif plus généreux que lui.
Cependant de mon sort la rigueur me surmonte ;
Mais cédant aux destins, je leur cède sans honte.
Assez j’ai su braver leurs coups injurieux ;
1420 Je me rends à l’attrait de mourir glorieux.
Contre moi dévoré d’une jalouse rage,
Tu crois que par la mort tu vaincra mon courage ?
Non. J’en ai craint l’affront : j’en méprise l’horreur ;
La craindrais-je captif ? Je la bravai vainqueur.
1425 C’est au ciel à juger de nos droits sur l’Asie,
Tu n’en jouirais pas en m’arrachant la vie ;
Mais enfin j’ai voulu t’épargner ce forfait ;
Je t’accorde un tribut digne de Bajazet.

TAMERLAN.

Il ne lui suffit pas d’être mon tributaire ?
1430 Ne te reste-t-il pas l’Asie à satisfaire ?
Auteur cruel des maux ou tu sus la plonger,
Tu dois les réparer, ou je dois les venger.
Il est temps de finir ou d’augmenter tes peines.
Parle ; tu vas régner, ou périr dans tes chaînes,
1435 Dois-je épargner un sang si cruel que le tien ?
Que tout jusqu’à l’amour rend si fatal au mien.

ADANAXE.

Ah ! Seigneur...

ASTÉRIE.

À Adanaxe.
Laissez-moi le soin de me défendre.
À Tamerlan.
Pour la dernière fois, Seigneur, daignez m’entendre,
Vous venez d’éprouver par de sanglants effets
1440 Ce que le juste ciel réserve à des forfaits.
L’honneur, la gloire, tout vous porte à la clémence ;
Lui préférerez-vous une injuste vengeance ?
Que l’exemple du moins ait droit de vous toucher ;
Apprenez ce qu’ici je ne dois plus cacher.
1445 Je voulais votre mort ; dans ce coup affermie,
Ma main devait sur vous venger notre infamie :
Mon père généreux, ce même Bajazet,
Qui de votre fureur est à présent l’objet,
Ce héros plein de gloire, au milieu de ses chaînes,
1450 Plein de clémence enfin, malgré nos justes haines,
Bajazet en un mot a retenu mes coups,
Quand les vôtres sur lui se réunissaient tous.
D’un trait si généreux serait-il la victime ?
Oseriez-vous frapper un coeur si magnanime ?
1455 Je le crains ; mais songez, avant que de l’oser,
Cruel, que c’est le mien qu’il vous faudra percer.

TAMERLAN.

Quoi ! Bajazet vivrait ! Ce tyran, de l’Asie !
Et ta mort, cher Thémir, resterait impunie ?

ASTÉRIE.

Ah ! vengez-la sur moi. Bien plus que mes appas,
1460 Mes mépris, j’en fais gloire, ont causé son trépas,
Moi seule ai mérité toute votre colère.
Ne me ménagez point ; mais épargnez mon père ;
Et s’il vous faut du sang, et que ce soit du sien,
Frappez, je vous en offre, et versez tout le mien.
1465 Soyez-en satisfait ; le sang seul d’Astérie
Vaut assez pour venger Tamerlan et l’Asie,
Accordez-moi la mort, prononcez-en l’arrêt ;
Et pour l’exécuter, cruel, ce fer est prêt.
Elle tire son poignard.

TAMERLAN, en se levant.

Ciel ! Que vois-je ?

ADANAXE, arrachant le poignard d’Astérie.

Arrêtez, trop cruelle princesse...

ASTÉRIE.

1470 Dieux ! Quelle est donc la main... Quoi, ta lâche tendresse
Perfide, a-t-elle osé m’enlever le secours
Qui pouvait terminer les plus malheureux jours ?
Digne des sentiments qu’un noble amour inspire,
Loin d’arrêter mes coups, tu devais les conduire.

BAJAZET.

1475 Le ciel, en trahissant ton généreux transport ;
Se déclare, ma fille, il ne veut point ta mort.
Prince, dont la tendresse a trompé son envie,
À Adanaxe.
Prends le soin de sa gloire ainsi que de sa vie.
Partage ses ennuis, ses malheurs, son destin ;
1480 Pour t’en faire un devoir, je t’accorde sa main.

TAMERLAN.

Par ces noeuds Bajazet arrête la vengeance
Que je devais, Madame, à votre violence ;
Il ne fallait pas moins que cet illustre époux
Pour vous mettre à l’abri de mon juste courroux.
À Bajazet.
1485 Pour l’Asie à présent remplis ma juste attente ;
Et de ta liberté ma parole est garante.

ASTÉRIE, à Bajazet.

Enfin, Seigneur, après tant d’outrages soufferts,
Parlez, consentez donc que l’on brise vos fers.
Rendez à vos sujets leur père dans leur maître ;
1490 Montrez-leur un héros...

BAJAZET.

Sans régner on peut l’être.
Mais, ma fille, bientôt tout l’empire Ottoman
Va reconnaître, en moi, son plus digne Sultan ;
Puisque dans ce grand jour, délivré de ma chaîne,
Je vais remplir...

ASTÉRIE.

Seigneur ; étouffez votre haine.

BAJAZET.

1495 Oui, je vais l’étouffer : ma fille, approche-toi.
Viens, viens que je t’embrasse. Ô sang digne de moi !
J’ai mis tes tristes jours à l’abri de l’outrage ;
Tu vas y voir les miens, rappelle ton courage.
Ma mort est le tribut que je t’ai destiné.
1500 Tamerlan, de ma main, je meurs empoisonné.

ASTÉRIE.

Qu’entends-je ? Ô ciel !

BAJAZET.

J’expire... Ô ma chère Astérie.
On l’emporte.

ASTÉRIE.

À Tamerlan.
Tyran, voilà l’effet de votre barbarie !
Ô mon père ! Faut-il que par vos propres coups,
Je perde la douceur de mourir avant vous ;
1505 Et que j’éprouve encore l’horreur de vous survivre :
À Adanaxe.
En vain tu m’as privé du bonheur de le suivre,
Ma mort va t’arracher tous tes droits sur mon coeur ;
Pour mourir, il suffit du poids de ma douleur.
Ô mort ! Viens, hâte toi, viens finir ma misère...
1510 Zaïre, allons l’attendre au tombeau de mon père.
Elle sort.

ADANAXE.

Si vous ne l’arrachez à l’horreur de son sort,
Seigneur, venez nous voir réunis par la mort.-
Il sort.

TAMERLAN.

Odmar, veillez sur lui ; secourez la princesse.
Odmar sort.
Mais moi-même, Axalla, quelle douleur me presse ?
1515 Victime des transports d’un amour furieux,
Je vois mon propre fils expirer à mes yeux.
Voilà des passions la suite déplorable,
On s’y livre innocent, et l’on périt coupable.
Étouffons, s’il se peut, des regrets superflus,
1520 Mon fils meurt ; mais enfin Bajazet ne vit plus.
Malgré le désespoir dont mon âme est atteinte ;
Je sens, par son trépas que ma haine est éteinte :
À sa perte Astérie immolerait ses jours,
Qu’une digne pitié m’entraîne à son secours.
1525 À force de bontés désarmons sa colère ;
Qu’une illustre ennemie en moi retrouve un père ;
Le sort nous fait gémir sous les mêmes malheurs ;
À ses justes regrets allons mêler nos pleurs.