ADAM ET EVE
TRAGÉDIE DEDIEE À L’ACADÉMIE FRANÇAISE.
NOUVELLE EDITION, Revue et corrigée par l’Auteur.

M. DCC. LII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

PRIVILÈGE DU ROI. §

Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenants nos cours de parlement, maîtres de requêtes ordinaires, de notre Hôtel, Grand conseil, prévôt de Paris, baillifs, sénéchaux, leurs lieutenants civils, et autres nos justiciers qu’il appartiendra, Salut. Notre Amé le sieur TANEVOT, Nous a fait exposer qu’il désirerait imprimer et donner au public un livre qui a pour titre, Adam et Eve, ou la Chute de l’Homme, tragédie, s’il nous plaisait lui accorder nos lettres de privilège pour ce nécessaires. À ces causes, voulant traiter favorablement l’exposant, Nous lui avons permis et permettons par ces présentes de faire réimprimer ledit Livre en un ou plusieurs volumes, et autant de fois que bon lui semblera, et de le faire vendre et débiter par tout notre Royaume pendant le temps de six années consécutives, à compter du jour de la date des présentes. Faisons défense à tous Imprimeurs, Libraires et autres personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance, comme aussi d’imprimer ou faire imprimer, vendre, débiter ni contrefaire ledit Livre, ni d’en faire aucuns extraits fous quelque prétexte que ce soit, d’augmentation, correction, changement, ou autres, sans la permission expresse et par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des exemplaires contrefaits, de trois mille livres d’amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, et l’autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, et de tous dépens, dommages et intérêts : À la charge que ces présentes seront enregistrées tout au long fur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, dans trois mois de la date d’icelles ; que la réimpression dudit Livre fera faite dans notre Royaume et non ailleurs, en bon papier et beaux caractères conformément à la feuille imprimée attachée pour modèle fous le contrescel des présentes ; que l’Impétrant fse conformera en tout aux Règlements de la Librairie, et notamment de celui du 10 Avril 1725 ; qu’avant de l’exposer en vente, l’imprimé qui aura servi de copie à la réimpression dudit Livre, fera remis dans le même état où l’approbation y aura été donnée, ès mains de notre très-cher et féal Chevalier Chancelier de France le sieur de Lamoignon, et qu’il en sera ensuite remis deux exemplaires dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notre dit très-cher et féal Chevalier Chancelier de France le sieur de Lamoignon, et un dans celle dé notre très cher et féal Chevalier Garde des Seaux de France teneur de Machault, Commandeur de nos Ordres : lé tout à peine de nullité des présentes : Du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir ledit Exposant et ses ayant cause pleinement et paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie des présentes, qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre, soit tenue pour dûment lignifiée, et qu’aux copies collationnées par l’un de nos amés et féaux Conseillers-Secrétaires, soi soit ajoutée comme à l’original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis et nécessaires, fans demander autre permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande et Lettres à ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le huitième jour du mois d’Octobre, l’an de grâce mil sept cent cinquante-un, et de notre Règne le trente-septième. Par le Roi en son Conseil.

Signé SAINSON.

Registré sur le Registre douze de la Chambre Royale et Syndicale des Libraires et Imprimeurs de Paris n°. 6 5 8 fol.,5,14. conformément au Règlement de iji^, qui fait défenses art, iv. à toutes personnes de quelque qualité qu’elles soient, autres que les Libraires et Imprimeurs, de vendre, débiter et faire afficher aucuns Livres pour les vendre en leurs noms, soit qu’ils s’en disent les Auteurs ou autrement, et à la charge de fournir à la susdite Chambre neuf exemplaires, prescrits par l’art. 108 du même Règlement, A Paris le 22 Octobre mil sept cent cinquante-un.

LE GRAS, Syndic.

APPROBATION. §

J’ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, la Tragédie d’Adam et d’Eve. J’ai cru que cette Pièce qui n’est pas faite pour la représentation ordinaire, était très digne de l’impression par la force des sentiments et la noblesse de la versification. De plus, elle est très édifiante pour ceux même qui seraient les plus grands ennemis du Théâtre. Fait à Paris ce 19 Août 1751.

FONTENELLE.

À PARIS, Chez Jean-Baptiste GARNIER, Imprimeur-Libraire ordinaire de la Reine, et de Madame la Dauphine, rue de la Harpe, au coin de la rue Poupée, à la Providence.
À MESSIEURS DE L’ACADÉMIE FRANÇaISE.
ARBITRES des talents, du goût et du génie,
Qui nous faites du Pinde entendre l’harmonie,
Et des savantes soeurs nous dispensez les lois,
Souffrez que jusqu’à vous j’ose élever ma voix.
Des feux que vous lancez, l’éclatante lumière
Vint, dès mes premiers ans, défiler ma paupière.
Votre aspect enflamma mon esprit et mon coeur,
Je feuilletai sans cesse, et lus avec ardeur,
Ces ouvrages vantés du midi jusqu’à l’ourse ;
J’y contemplai le vrai, je le vis dans sa source.
L’Astre brillant qui peint la verdure et les fleurs,
Porte en soi, des objets, les diverses couleurs :
Telles de vos écrits les clartés toujours vives,
Renferment des beautés les grâces primitives.
Vous fîtes sur l’esprit ce qu’il fait sur les sens ;
Et tout est redevable à vos traits ravissants.

* La Boussolle.

Avant qu’un phénomène, *âme de la fortune,
Eût fournis aux mortels l’empire de Neptune,
Leurs voiles se bornant à côtoyer ses bords,
Leur laissaient ignorer la source des trésors.
C’est ainsi qu’autrefois notre timide audace
Nous retenait captifs aux confins du Parnasse,
Lorsque, guidant nos pas vers le sacré vallon,
Vous nous fîtes voler au séjour d’Apollon :
Son temple est parmi nous, vous êtes ses oracles ;
Sa lyre dans vos mains enfante des miracles,
L’Univers les adore ; et moi, faible mortel,
J’ai souvent, en secret, encensé votre autel.
On veut qu’à plus de gloire aujourd’hui je prétende,
Que j’honore nos Dieux d’une publique offrande.
Ma muse d’un chef-d’oeuvre, osa prendre le ton.
Je remets sous vos yeux le célèbre Hilton,
L’aigle de l’Angleterre, à qui servant de guide,
Saint-Maur a fait encor prendre un vol plus rapide,
Si j’avais, dans mes vers, imité leurs acens,
Je pourrais vous offrir un légitime encens :
Je l’ai tenté du moins ; et l’ardeur de vous plaire
Peut faire quelquefois un heureux téméraire.
Mais non, d’un tel bonheur je ne puis me flatter.
J’ai suivi des conseils* que j’ai dû respecter.
Je voulais dans mon coeur renfermer mon hommage
Qui se laisse conduire, est toujours le plus sage,
Ce zèle vif et pur dont les Dieux sont épris,
Où les efforts sont vains, conserve encor son prix.
Ce que nous commençons, leur puissance l’achevé ;
Nous planons dans les airs, et leur main nous élevé.
Vous, qui leur ressemblez, à ces Dieux bienfaisants,
Rassurez d’un regard, mon esprit mes sens......
Déjà vous m’exaucez ; et sur mon sacrifice,
Je vois de l’Hélicon descendre un feu propice.
Si l’art ne m’échauffa que d’une faible ardeur,
Au défaut des talents, c’est le tribut du coeur.

TANEVOT.

* M. Destouches, de l’Académie française.

PRÉFACE. §

La Poésie tire son origine de la Religion : née dans son sein, elle y puisa ces transports et ces accents tout divins que par une juste reconnaissance elle lui a d’abord consacrés. Il aurait été bien à souhaiter que cette céleste fille eût toujours conservé la pureté de sa source, et qu’elle ne s’en fût pas écartée au point de devenir quelquefois la plus cruelle ennemie de son auguste mère : heureusement des génies sublimes ont en différens temps pris soin de les réconcilier. Esther, Athalie, les Odes sacrées, ont été entr’autres les fruits précieux de cette réunion ; et la Poësie a pu juger, par la solide gloire qu’elle en a recueillie, combien ses vrais intérêts doivent l’attacher à la Religion. On a essayé, dans la composition de ce poéme, de resserrer encore de si beaux noeuds, et de faire dans un genre ce que le célèbre Milton avait exécuté dans un autre : il est même l’Auteur de l’idée qu’on a suivie, son premier dessein avoit été de mettre en Tragédie le Paradis perdu. Un génie vaste, une imagination vive et féconde, l’ont emporté dans l’épique. Que de beautés ne devons-nous pas à ce noble essor ! Une savante traduction les a fait passer dans notre langue avec une économie peut-être plus sage que dans l’original. Il a semblé qu’un fonds si riche produirait toujours d’excellents fruits, quoique foiblement cultivé, et que ceux qu’on en serait éclore ne pouvaient manquer du moins de nourrir la piété, C’est pour nous toucher davantage et pénétrer plus avant dans notre âme, que la Religion emprunte quelquefois le langage de la poésie.

Cette Tragédie aurait pu avoir de grands avantages, si elle n’eût été remplie que des pensées du grand poète qui en a fourni la matière, mais le cadre était trop étroit pour pouvoir les contenir, et le talent trop borné pour les bien mettre en oeuvre. D’ailleurs la Tragédie, comme on le fait, marche autrement que l’épopée, elle a ses grâces et son style à part ; de sorte que la différente constitution des deux poèmes a rendu nécessairement ici l’imitation très libre : il a fallu souvent s’écarter du sentier battu, et chercher d’autres routes pour arriver à peu près au même terme.

Le sujet de cette Tragédie cause d’abord quelque surprise. On n’aperçoit pas du premier coup d’oeil les différentes pièces qu’il peut faire entrer dans la structure d’un poème dramatique. Le fond en paraît stérile, et l’on est en peine des personnages qui doivent le développer. On ne voit d’un côté que des anges ou des démons, de l’autre Adam et Eve : ceux-ci sont plus à notre portée, mais comment introduire des esprits sur la Scène ? Quels discours leur faire tenir ? Et quelle vraisemblance autorisera toute la conduite du poème ?

S’il est besoin de se prêter un peu à ce qu’un pareil sujet offre de singulier et d’extraordinaire, il faut convenir cependant qu’il ne présente que des idées dont la Religion nous a revêtus dès l’enfance. C’est un merveilleux consacré par les Livres Saints : les apparitions des Anges et des Démons y sont fréquentes ; l’histoire d’Abraham nous en fournit plusieurs. Dieu a même permis que l’Esprit de Ténèbres ait osé quelquefois lui parler : les persécutions de Job et la tentation de Notre-Seigneur en sont une preuve. On pourrait encore s’appuyer sur d’autres exemples d’Êtres spirituels ou métaphysiques mis en action et présentés aux yeux ; nos Théâtres en sont pleins : mais à Dieu ne plaise que dans un sujet tel que celui-ci, on puise ses autorités ailleurs que dans la source sacrée qui l’a produit. On peut donc, sans blesser la vraisemblance, faire converser entr’eux les esprits célestes ou infernaux ; on peut aussi leur donner une forme humaine. Par la même raison, rien n’empêche de les unir à une action, dès qu’il se trouvera un intérêt assez grand pour les faire agir : or en fut-il jamais un plus digne du ministère des saints anges, que la conservation de l’innocence d’Adam, ni qui touchât plus les démons, que de pouvoir l’en priver. L’intrigue naît donc de ces deux parts : tout est en mouvement dans le Ciel, sur la Terre, dans les Enfers. Quoi de plus susceptible d’une action dramatique ! Quel spectacle ! Et encore une fois, quel intérêt ! Eh ! Qui peut nous émouvoir davantage que l’histoire de notre origine, soit dans l’ordre de la nature, soit dans celui de la grâce ? Peu nous importent, au prix d’un si grand objet, le siège de Troie, la conquête de l’Asie, les batailles de Pharsale ou d’Actium.

Cette Pièce, publiée il y a quelques années sans l’aveu de l’auteur, fut reçue avec indulgence : il s’y était glissé beaucoup de fautes, on les a corrigées dans cette édition ; l’auteur l’a revue avec soin, y a fait plusieurs changements, et l’aurait rendue encore moins défectueuse, si des occupations fort étrangères à ce genre d’ouvrage, lui avaient laissé plus de loisir.

ACTEURS. §

  • RAPHAËL.
  • GABRIEL.
  • MICHEL.
  • URIEL.
  • ADAM.
  • EVE.
  • SATAN.
  • MOLOCH.
  • LA VOIX DE DIEU.

ACTE I §

SCÈNE PREMIÈRE. §

SATAN.

Astre majestueux, flambeau de l’Univers,
Qui, sur un trône d’or, parais le Dieu des airs ;
Vainqueur des feux brillants que la nuit fait éclore ;
Toi qui ravis les coeurs, et que mon oeil abhorre,
5 Image du tyran qui m’enlève mes droits ;
Splendeur qui me confond, Soleil, entends ma voix.
Un temps fut que j’aurais obscurci ta lumière,
1
Lorsqu’assis dans l’Olympe, au-dessus de ta sphère,
Des purs adorateurs du souverain des Cieux,
10 J’étais le plus puissant et le plus radieux :
Je le serais encor, si mon orgueil funeste
N’eût armé contre moi la colère céleste.
J’osai braver un Dieu qui faisait mon appui,
Méconnaître ses dons, me liguer contre lui,
15 Le combattre, et porter cette fureur extrême
Jusqu’à lui disputer l’autorité suprême,
À ce Dieu, qui pour moi toujours plus libéral,
Me plaça dans un rang qui n’avait point d’égal :
Devait-il dans le sein de la Béatitude
20 S’attendre de ma part à tant d’ingratitude ?
Funeste souvenir ! Inutiles remords !
L’ai-je vu se lasser de m’ouvrir ses trésors,
De me communiquer sa grandeur ineffable ?
On eût dit qu’envers moi toujours inépuisable,
25 Ce grand Dieu ne régnait que pour me rendre heureux,
Qu’il n’était tout-puissant que pour combler mes voeux.
Trop fatale Bonté, tu causas ma disgrâce !
Moins d’élévation m’eût donné moins d’audace ;
Plus loin du Sanctuaire où règne l’Éternel,
30 Mon coeur n’eût point formé ce complot criminel ;
J’aurais su respecter une gloire immortelle,
Et moins grand en effet, j’eusse été plus fidèle.
Ô célestes Esprits, tout brillants de ses traits,
Qui n’avez point trempé dans mes lâches forfaits,
35 Vous l’aimerez toujours ! Eh ! Pour suivre vos traces,
Ai-je eu moins de faveurs, de liberté, de grâces ?
Ou plutôt, ne cessant de me combler de biens,
Il m’unissait à lui par les plus forts liens :
Seul, je les ai rompus ; et ce qui me dévore ;
40 C’est qu’il voulait, hélas ! les resserrer encore.
Mon trône existerait si je l’avais souffert.
L’abîme où je me vois, je me le suis ouvert.
Malheureux ! De ton maître implore la clémence ;
Cours par ton repentir arrêter sa vengeance...
45 Satan se repentir ! Satan s’humilier !
Le Prince des Esprits est-il fait pour plier ?
N’en parlons plus, cédons au destin qui m’accable,
Subissons sans regret un courroux implacable :
L’affreuse éternité m’engloutit tout entier ;
50 Et je n’ai plus d’espoir qu’en mon courage altier.
Oubliai-je déjà cette nombreuse armée,
Que sous mes étendards ma révolte a formée ?
Que diraient ces guerriers, si je pouvais fléchir ?
Du joug de l’Éternel je dois les affranchir ;
55 Ils m’ont donné sur eux un empire suprême ...
Gage de ma puissance, ô brûlant diadème,
Tu me fais payer cher cet honneur souverain !
L’Enfer me suit partout, je le porte en mon sein ;
Ah ! Si mes Légions ont couronné mon crime,
60 J’ai pour les commander un droit bien légitime ;
De plus cruels remords, un feu plus dévorant,
Beaucoup plus que leur choix ont décidé mon rang
Jouissons toutefois de ce nouvel empire :
Armons contre un tyran le courroux qui m’inspire ;
65 Je puis dans l’Univers devenir son égal ;
Qu’il soit le Dieu du Bien, et moi le Dieu du Mal ;
Que la Vertu l’encense, et le Crime m’adore :
Les habitants d’Eden auront un maître encore.
2
Mais Moloch vient à moi, c’est mon plus ferme appui,
70 Les Enfers n’offrent point de héros tels que lui.

SCÈNE II. Satan, Moloch. §

SATAN.

Voilà donc, cher Moloch, ces Cieux et cette Terre,
Où nous devons encor défier le Tonnerre,
De notre ambition inévitable écueil,
Et qui sans le détruire, a puni notre orgueil.
75 Implacable vengeur de sa gloire offensée,
Quoi ! De notre Ennemi quelle est donc la pensée ?
Il semble qu’à regret faisant des malheureux,
Il veut, pour compenser ces châtiments affreux,
3
Sur des êtres nouveaux répandre avec usure
80 Les faveurs que sur nous il versait sans mesure :
Si jusques à nos rangs il veut les élever,
S’il les comble de biens, c’est pour mieux nous braver.
Cependant que d’éclat, que de magnificence,
Étale dans ces lieux sa fatale puissance !
85 Le dirai-je, Moloch ? Tremblant à leur aspect,
J’ai frémi malgré moi de crainte et de respect ;
À ces vils sentiments ma fureur a fait place ;
J’ai senti tout-à-coup chanceler mon audace,
Et de notre Ennemi l’invincible pouvoir,
90 De mon âme troublée, a banni tout espoir :
Accablé sous le poids de sa colère extrême,
Étranger dans les lieux qu’il remplit de lui-même,
Ami, j’ai trop connu dans mon transport jaloux,
Que ces lieux fortunés ne sont plus faits pour nous.
95 Le nouvel attentat qu’aujourd’hui je médite,
J’oserai l’avouer, me tourmente, m’agite.
De l’Éternel sur moi je vois les châtiments,
Croître, et se mesurer sur ses ressentiments.

MOLOCH.

Qu’entends-je ? De Satan est-ce là le langage ?
100 Et qu’est donc devenu son superbe courage ?
Après tous les périls qu’il osa surmonter,
En trouve-t-il encor qui puissent l’arrêter ?
Songez à ces guerriers dont les armes funestes
Ont combattu pour vous dans les plaines célestes.
105 Et qui, d’un Dieu vengeur éprouvant le courroux,
Pour adoucir leur sort, n’ont plus d’espoir qu’en vous.
Il me souvient toujours de cette noble audace,
Peinte sur votre front, après notre disgrâce.
Rappelez-vous, Seigneur, ce vaste embrasement,
110 Ce lac où tant de jours, privé de sentiment,
Par des vagues de feu, jeté sur le rivage,
De vos sens presqu’éteints vous reprîtes l’usage.
Tout soumis, tout vaincu que vous étiez alors
Vous fûtes étouffer la crainte et les remords ;
115 Et l’on croyait vous voir, d’une main asssurée,
4
Du centre des Enfers, combattre l’Empirée.
Pour braver dans ses mains la foudre d’un rival,
Enfantons, disiez-vous, un tonnerre infernal :
Amis, notre tyran peut succomber encore :
120 Exhalons contre lui le feu qui nous dévore,
Et qu’il tremble en voyant son Palais obscurci
De ce livide feu, dont, il nous brûle ici.
Oui, se tracer vers lui quelque nouvelle route,
Escalader les Cieux.... Nous l’eussions fait sans doute,
125 Si d’un lâche repos honteusement jaloux,
Nos compagnons, hélas ! Moins courageux que nous,
Préférant l’esclavage où leur chute les livre,
N’eussent, dans ce combat, refusé de nous suivre.
Je crois les voir encor, ces Esprits terrassés,
130 Proposer tour-à-tour leurs avis insensés.
5
L’effréné Bélial, que l’avarice presse,
Se fait un faux bonheur, d’une vaine richesse ;
Et l’or qu’il a trouvé dans le fond des Enfers,
Lui fait presqu’oublier tout le poids de ses fers.
6
135 Mammone, de ses sens follement idolâtre,
Croit goûter des plaisirs sur ce brûlant théâtre.
Gardons ce que le Ciel ne nous a point ôté :
Existons, nous dit-il, voilà la volupté.
7
Belzebuth toutefois, sublime intelligence,
140 Ouvrit un sentiment digne de sa prudence :
Par les décrets des Cieux il est prédit qu’un jour,
Pour signaler encor sa gloire et son amour,
Dieu doit créer un Monde, habité par un Être
Fait à sa ressemblance, et né pour le connaître.
145 L’oracle doit avoir son accomplissement,
Et l’Homme et l’Univers sont sortis du néant.
Si vous voulez combattre à l’abri du tonnerre,
C’est-là, dit-il, c’est là qu’il faut porter la guerre.
Ennemis du Très-haut, bravons ce qu’il résout :
150 Que, las de nous poursuivre, il nous trouve partout,
Traversant ses desseins, fouillant ses créatures,
Et faisant succéder l’Enfer et ses tortures
À ces célestes dons, à ces félicités,
Que sur l’Homme naissant répandent ses bontés.
155 Au défaut de la force, employons l’artifice ;
De notre successeur, faisons notre complice :
Quel plaisir de l’armer contre son créateur,
De le rendre perfide envers son bienfaiteur !
Je le vois déjà prêt à punir cet outrage ;
160 Trop jaloux de sa gloire, il perdra son ouvrage,
Retirera la main qui faisait son appui,
Et son propre courroux nous vengera de lui.
Ce monde, ajouta-t-il, voisin de l’Empirée,
Pourrait peut-être un jour nous en rouvrir l’entrée.
165 C’est en sortant d’ici que nous romprons nos fers.
L’Espérance est partout, hormis dans les Enfers.

SATAN.

L’Espérance, Moloch, peut-elle dans notre âme
Joindre son feu céleste à l’infernale flamme ?
Quel lieu n’est pas pour nous un séjour plein d’horreur ?
170 Toutefois ton discours flatte encor ma fureur,
Poursuis.

MOLOCH.

Ce Chérubin parle, menace, tonne ;
Le Conseil applaudit, mais l’entreprise étonne ;
Comment l’exécuter ? Comment pouvoir sortir
De l’abîme où le Sort vient de nous engloutir ?
175 Des fleuves embrasés, circulant dans ces plaines,
Pour mieux nous captiver, forment autant de chaînes.
Des murailles de feu, de bitume et de poix,
8
De leur vaste circuit, nous entourent neuf fois,
Et d’un airain brûlant les portes sont formées,
180 Une invisible main les tient toujours fermées,
Qui pourra les ouvrir ? Moi, dites-vous alors.
Ah ! Que du moins ici tout cède à mes efforts !
Si le Ciel a son Roi, l’Enfer a son Monarque,
Et vous le connaîtrez à cette illustre marque.
185 Je fais tous les périls que je vais affronter,
Les obstacles divers qu’il faudra surmonter :
Je sais que, franchissant cet abîme de soufre,
L’Empire de la Nuit me reçoit dans son gouffre ;
Que de l’affreux Chaos les éléments confus,
190 Me préparent encor des dangers imprévus ;
Et que le noir sentier qui mène à la lumière,
Laisse entr’elle et ces lieux une immense carrière :
Mais je soutiendrais mal et la gloire, et l’honneur
D’un Sceptre revêtu de force et de splendeur,
195 Si, lorsqu’à le servir l’État me sollicite,
9
Le péril m’arrêtait sur les bords du Cocyte.
Qui porte une Couronne, en doit être l’appui,
Et les dangers du rang tombent d’abord sur lui.
Vous dites, nous partons. Grâce à votre courage,
200 Nous sommes arrivés sur cet heureux rivage.
Au moment de jouir du fruit de ses combats,
Satan pourrait-il bien retourner sur ses pas ?

SATAN.

Moi, Moloch me souiller d’une telle faiblesse !
De grâce, connais mieux ma fureur vengeresse.
205 Quels que soient tes transports, mon âme en ressent plus,
Par la félicité de ces nouveaux Élus,
Composé merveilleux d’esprit et de matière,
Et de sens épurés, et de vive lumière :
La Raison, la Sagesse éclairent leurs plaisirs,
210 Et l’amour du Très-haut enflamme leurs désirs.
Je les ai vus, ami, ces Rois de la Nature ;
Ah ! C’est de leur Auteur une vive peinture.
Quoique majestueux, leur regard est touchant ;
Je sens qu’à les aimer j’aurais quelque penchant.
215 Oui, du Ciel azuré les puissances bannies,
Retrouveraient en eux leurs grâces infinies :
Sur nos trônes, sans doute, ils régneraient un jour,
Si je ne leur fermais le céleste séjour.
10
Infortunés, hélas ! Dévolus au Tenare,
220 Vous ignorez les maux que ma main vous prépare ;
Des plaisirs de ces lieux hâtez-vous de jouir,
Leur terme sera court, ils vont s’évanouir.
Esclaves des Enfers, vous porterez mes chaînes,
À vos félicités j’égalerai vos peines.
225 La vertu vainement vous arme contre moi ;
Je saurai vous soustraire à la divine Loi.
C’en est fait, j’ai paru dans ce nouvel Empire ;
Que le Crime triomphe, et l’Innocence expire.
As-tu donc pu penser, qu’à souffrir condamné,
230 Et spectateur oisif d’un sort si fortuné,
Je visse ces Élus, sans conjurer leur perte ?
Par eux-mêmes, ami, la route m’est ouverte,
Ils ont de leur malheur jeté les fondements.
Tandis qu’ils conversaient sous ces berceaux charmants ?
235 Leurs discours m’ont appris que la Toute-Puissance,
Pour s’assurer ici de leur obéissance,
D’un arbre désigné leur interdit le fruit :
Ainsi, sans le vouloir, ils m’ont tous deux instruit
Du piège dangereux que je devais leur tendre ;
240 C’est en effet par-là que je veux les surprendre.
J’ai su, par le secours d’un songe captieux,
Semer dans l’esprit d’Eve un désir curieux :
De la tentation ce n’est là que le germe ;
Il produira son fruit, nous approchons du terme ;
245 Et tu verras bientôt, contre ses ennemis,
Satan exécuter tout ce qu’il a promis.
Mais on vient en ces lieux. C’est quelqu’Esprit céleste.
Évitons, cher Moloch, sa rencontre funeste.

SCÈNE III. Gabriel, Uriel, Les Anges Gardiens du Paradis Terrestre. §

URIEL.

Archange Gabriel, choisi par le Seigneur
250 Pour conserver ici la paix et le bonheur,
Je ne sais quel Esprit, trop suspect de mystère,
Du Soleil que j’habite, a traversé la sphère ?
Je l’ai surpris d’abord : quelque fût son desir,
La crainte à mon aspect a paru le saisir.
255 Il allait, m’a-t-il dit, reconnaître lui-même
Les ouvrages nouveaux du Créateur suprême,
La structure des Cieux, la Terre, l’Homme enfin,
L’Homme qui doit de l’Ange égaler le destin.
Il me quitte. À son air, à sa démarche leste,
260 Je l’ai cru, je l’avoue, un habitant Céleste ;
Mais j’ai porté sur lui des regards plus perçants,
Et les sens m’ont semblé farouches, menaçants ;
Des transports inconnus défiguraient son être,
Pour un esprit impur on peut le reconnaître,
265 Tout retraçait en lui la révolte, l’orgueil,
Et jusque sur ces bords l’ayant suivi de l’oeil,
J’ai craint que des Enfers la rage clandestine,
N’apportât dans Eden le trouble et la ruine :
Je l’ai craint, j’ai frémi, et ce cruel effroi,
270 Du séjour lumineux, m’a conduit jusqu’à toi.

GABRIEL.

11
Dans le globe brillant qui fait ta résidence,
Rien ne peut, Uriel, tromper ta vigilance.
Avec la même ardeur, ces zélés Chérubins
Veillent, ainsi que moi, sur ces sacrés jardins.
275 Ton abord en ces lieux a droit de nous surprendre.
Nous n’avons vu du Ciel aucun esprit descendre.
Si quelqu’un, des Enfers suivant les étendards,
A franchi toutefois nos terrestres remparts,
Quel que soit l’antre obscur où se cache le traître,
280 Sous quelque voile épais qu’il ose ici paraître,
Cette sainte cohorte, agissant de concert,
Avant la fin du jour me l’aura découvert.
Milice du Seigneur, redoublez votre zèle,
Sous ses divins drapeaux sa gloire vous rapelle :
285 Allez, répandez-vous comme des tourbillons,
Visitez tour à tour ces spacieux vallons.
Périsse l’ennemi; pour le réduire en poudre,
Notre Dieu, dans vos mains, a déposé sa foudre.
Environnez surtout le berceau favori,
290 Où repose à présent ce couple si chéri ;
Ces enfants du Très-haut, cette race promise,
Dont à vos tendres soins la garde fut commise.
Digne emploi ! Qui vous fait, dans ce charmant séjour,
Partager du Seigneur la puissance et l’amour.
295 Dormez, heureux époux ! Et plus heureux encore,
Si contents de ces biens qu’ici l’on voit éclore,
De leur possession vous connaissez le prix ;
Si de votre desin uniquement épris,
Vous y mettez le sceau, par votre obéissance,
300 Et conservez toujours votre aimable innocence.
12
Cet ennemi de Dieu, cet Archange apostat,
Dont la foudre a puni l’orgueilleux attentat,
Verra d’un oeil jaloux, du centre des tortures,
De ces Prédestinés les félicités pures ;
305 Il croit, fumant encor des célestes carreaux,
Que les communiquer, c’est adoucir ses maux ;
Et peut-être vient-il, dans ces lieux de délices,
De sa rébellion faire d’autres complices.
L’homme est ici le maître ; un seul commandement,
310 À s’abstenir d’un fruit l’oblige seulement.
Juste soumission, que sa reconnaissance
Doit aux biens qu’il reçoit de la Toute-Puissance :
Il fait qu’à ce décret, par Dieu même dicté,
Est attaché le cours de sa prospérité :
315 Il le fait, mais hélas ! Que n’a-t-il point à craindre ;
Si l’Esprit tentateur le portait à l’enfreindre ?
Ses ténèbres, Adam, ne t’obscurciront pas,
Le Soleil de Justice éclairera tes pas.
Vous, Ministre céleste, aussi zélé que sage,
320 Retournez, Uriel, dans la céleste plage,
Il est temps de me joindre aux saintes légions,
Qui visitent déjà ces belles régions ;
Et je vais, en suivant votre avis salutaire,
Chercher de la Vertu le perfide adversaire.

ACTE II §

SCÈNE PREMIÈRE. §

SATAN.

325 J’ai peine à te saisir, ô fortuné moment,
Qui dois faire éclater mon fier ressentiment !
Je visite ces lieux offerts à ma vengeance,
Je crains d’y rencontrer la céleste Puissance,
Et que par elle instruits, ses ministres jaloux,
330 Veillant sur ce séjour, ne repoussent mes coups.
Prévenons-les du moins. Mais Adam se présente,
Je frémis à l’aspect de cette âme innocente,
Bientôt de sa compagne il doit être suivi.
Ô couple trop heureux ! Tu vas m’être asservi
335 Ce jour éclairera ton opprobre et ma gloire :
Ma fureur me le dit, et je puis bien l’en croire,
Mais avant qu’à ses traits je donne un libre cours
De ces Epoux encore écoutons les discours ;
Ces bocages prochains m’offrent une retraite,
340 Ou je puis profiter de leur bouche indiscrète.

SCÈNE II. §

ADAM, seul.

Ma chère Eve est encor dans les bras du sommeil,
Messagers de l’aurore, annoncez son réveil,
Que vos tendres concerts, du sein de la Nature,
Répandent dans son coeur une allégresse pure ;
345 Et vous, charmans ruisseaux, sous ces ombrages frais,
Par votre doux murmure honorez ses attraits :
Célébrez tous ici ma précieuse chaîne,
Et l’épouse d’Adam, et votre auguste Reine.
Aimable et digne objet, que le divin Auteur
350 A formé de mon être, et placé dans mon coeur ;
Hélas ! J’ai vu tantôt, contemplant ton visage,
Sur l’éclat de ses lys, passer quelque nuage.
Dieu ! Quel trouble secret, sur son lit de pavots,
Aurait pu cette nuit altérer son repos ?
355 Allons voir si du jour la brillante Courrière
L’aura par ses rayons rendue à la lumière ;
Elle vient : que de fleurs éclosent sous ses pas.
Astre qui l’éclairez, vous ne l’égalez pas.

SCÈNE III. Adam, Eve. §

EVE.

Toi qui ne peux jamais sortir de ma mémoire,
360 Modèle de ma vie, et source de ma gloire,
Adam, que ta présence et ces vives clartés
Rendent un calme heureux à mes sens agités !
Cette nuit ( non, jamais, je n’en eus de pareille )
Une voix séduisante a frappé mon oreille.
365 C’est un songe, il est vrai, mais dont les traits menteurs
Ont noirci mon esprit des plus sombres vapeurs.
Cette voix, qui d’abord m’avait paru la tienne,
M’a proféré ces mots, que je redis à peine :
« Tu dors, Eve, tu dors, quand la plus belle nuit
370 T’invite à partager le calme qui la suit.
L’Arbre qui fait son cours dans ce vaste hémisphère,
Joint l’aimable fraicheur à sa tendre lumière.
Les yeux du firmament, par une douce loi,
S’ouvrent pour t’admirer, et s’enflamment pour toi :
375 De ces respects sacrés le silence est la base,
Et tu tiens devant toi l’Univers en extase.
Du feu de tes regards viens l’embellir encor ;
Hâtons-nous de jouir d’un si rare trésor ;
Car sans un spectateur, vainement la Nature
380 Dévoilerait ainsi sa superbe structure. »
À ces mots je me lève, et crois suivre ta voix,
Mais sans te rencontrer j’erre seule dans ces bois ;
Et te cherchant toujours dans l’ombre et le silence,
Je m’approche en tremblant de l’Arbre de Science...
385 Ciel ! Qu’il me parut beau ! Qu’il flattait mes esprits
Alors un habitant du céleste lambris,
(Je le crus tel du moins) vient s’offrir à ma vue
Il contemplait aussi l’espèce défendue.
Arbre divin, dit-il, arbre mystérieux,
390 Tu ravirais le goût comme tu plais aux yeux ;
Mais ce n’est pas encor ton plus grand avantage,
La Science, par toi, devient notre partage.
La Science ! Eh, pourquoi nous interdirait-on
Le flambeau de l’esprit, l’âme de la raison ?
395 Défende qui voudra, ce fruit incomparable,
Je saurai profiter d’un bien si désirable,
Et briser, s’il le faut, un tyrannique frein.
On prétend nous ravir cet arbre souverain,
Mais quoi ? Fut-il créé pour rester inutile ?
400 Non, le préjugé seul peut le rendre stérile.
Il dit ; et sur le champ, à mon oeil égaré,
D’une furtive main il prend le fruit sacré,
Le mange : je frémis, et demeure interdite ;
Dans mes esprits glacés coule une horreur subite,
405 À l’instant il s’écrie : Ô fruit délicieux !
Fruit, qui nous rends égal au Souverain des Cieux,
Serais-tu défendu si ta rare puissance
Ne nous associait à la suprême Essence ?
Divinité terrestre, Eve, dit-il alors,
410 Viens jouir avec moi des célestes transports :
Si ton bonheur est grand, il peut encor s’accroître
À l’aide de ce fruit, transforme aussi ton être.
Il m’en présente. Hélas ! J’ose à peine en goûter,
Que tout change à mes yeux, et paraît m’exalter.
415 Transportée à l’instant au-dessus de la nue,
Je vois sous moi la Terre, et sa vaste étendue.
Les Cieux s’ouvrent enfin, ce Monde est effacé :
Au sommet de l’Olympe un trône m’est dressé.
L’Ange qui me conduit m’inspire son audace,
420 Je vole sur ses pas où la gloire me place.
À peine je jouis d’une vive splendeur,
Mon guide disparaît. Chimérique grandeur !
Le trône fuit sous moi. Je m’élance, troublée
Et m’éveille, en tombant de la voûte étoilée.

ADAM.

425 Chaste fille du Ciel, compte sur sa bonté ;
Ce songe sert d’épreuve à ta fidélité.
Pour nous combler de biens, déployant sa puissance,
Dieu ne veut de tribut que notre obéissance.
De tant d’arbres divers que sa main a produits,
430 Dont les rameaux penchés nous présentent les fruits
Il nous en défend un : ce serait lui déplaire,
Que d’oser y porter une main téméraire ;
Et la mort exerçant son empire sur nous,
Du Seigneur offensé servirait le courroux.
435 Est-ce trop exiger, par cette loi facile,
D’Êtres, que sa puissance a composés d’argile ?
Et n’est-ce pas pour nous une félicité,
De connaître et pouvoir remplir sa volonté ?
Ne t’afflige donc point de la coupable atteinte
440 Qu’un songe peut porter à l’âme la plus sainte,
Et dont l’illusion ne nous blesse jamais,
Quand la Raison s’éveille et repousse ses traits ;
Éclaircis tes beaux yeux, et que j’y voie encore
Cette sérénité que n’offre point l’Aurore,
445 Lorsque versant ses pleurs sur la rose et le thym,
Elle ouvre dans les cieux les portes du matin.

EVE.

Ta voix et tes discours, comme des traits de flamme,
Pénètrent, cher Adam, jusqu’au fond de mon âme ;
Tu dissipes mon trouble ; et l’astre qui nous luit,
450 Ne triomphe pas plus des ombres de la nuit,
J’ai senti près de toi renaître mon courage ;
Ma gloire, mon bonheur sont toujours ton ouvrage.
Oui, nous devons à Dieu, par un juste retour.
Des coeurs reconnoissants, un éternel amour ;
455 Rendons grâce sans-cesse à sa main libérale :
Ah ! Surtout envers moi sa bonté se signale.
Le favori des Cieux est mon chef et mon roi.
Que de biens en un seul elle répand sur moi !
Il me souvient du jour que la douce lumière
460 Pour la première fois éclairant ma paupière,
De mes yeux étonnés vint ôter le bandeau.
Ce bocage charmant me servait de berceau.
Je me trouvai d’abord sur un lit de verdure
Non loin, entre des fleurs, coulait une onde pure
465 Je m’en approche, ô Ciel ! qu’est-ce que j’aperçois ?
Du fond de ce canal un objet s’offre à moi ;
Je recule, il me suit ; je reviens, il se montre,
Mes regards ne sauraient éviter sa rencontre :
Je ne sais quel attrait nous flattant tour à tour,
470 Semblait nous prévenir d’un mutuel amour.
Un souris gracieux, un air de modestie,
Serraient encor les noeuds de cette sympathie.
J’admirais, je l’avoue, un objet si charmant.
Une voix me tira de mon ravissement.
475 Ce que tu vois, dit-elle, est ta propre figure,
L’onde te rend tes traits, ton geste, ta posture.
Mais quitte une ombre vaine, et viens en d’autres lieux
Un Estre plus réel doit attirer tes yeux,
C’est celui dont le Ciel va faire ton partage,
480 Et qui dans ta personne a tracé son image :
Ses désirs empressés t’offrent un doux lien,
Il fera ton bonheur, il comblera le sien.
Destinés l’un à l’autre, unis de corps et d’âme,
Les transports qui naîtront d’une si belle flamme,
485 De ta fécondité sont des gages certains,
Et tu vas devenir la mère des humains.
À ces mots, qui pour toi rendaient mon coeur sensible
Je sens l’impression d’une main invisible,
Qui dirige mes pas vers ce même sentier.
490 Bientôt je t’aperçois à l’ombre d’un palmier.
Un léger tremblement me fait fuir à ta vue ;
Mais riant en secret de ma peur ingénue,
Tu m’appelles, me suis. Arrête, objet charmant,
Ne te refuse pas à mon empressement.
495 Chère Eve, que crains-tu ? C’est un autre toi-même,
Tu me dois l’être, ainsi qu’à la Bonté suprême :
Du sein de ma substance elle te mit au jour,
Et nous unit tous deux d’un éternel amour.
Avec tendresse alors ta main saisit la mienne,
500 Et fixa pour jamais ma démarche incertaine.

ADAM.

Je te rends grâce, ô Ciel, de m’avoir accordé
Le seul de tes bienfaits que je t’ai demandé.
Oui, chère Eve, mes voeux ont hâté ta naissance,
Et mon ardeur pour toi prévint ton existence.
505 Après que le Seigneur m’eut lui-même conduit
Dans ces lieux où partout sa providence luit,
Quoique sur l’Univers, sur tout ce qui respire,
J’eusse reçu de lui le souverain empire :
Je sentais, au milieu de ma prospérité,
510 Qu’un bien manquait encore à ma félicité,
J’osai, devant celui dont je tiens la lumière,
Exposant mes desirs, former cette prière.
Que tes trésors, lui dis-je, ouverts en ma faveur,
Achèvent de remplir le vide de mon coeur.
515 Dans ce séjour divin, grâce à tes mains propices,
Coule, pour m’abreuver, un torrent de délices.
Je suis du monde entier le monarque, après toi,
Tout suit ma volonté, tout reconnaît ma loi;
Mille animaux fournis couvrent cette campagne,
520 Mais l’homme est isolé, s’il n’a point de compagne.
Environné de tout, je suis seul en ces lieux,
Seul peut-être sensible à tes biens précieux.
Daigne m’associer un être raisonnable,
Qui célèbre avec moi ta grandeur ineffable.
525 Il écouta mes voeux : ses dons m’étaient acquis.
Un sommeil me survint. Dieu veillait, tu naquis :
Les grâces avec toi prirent aussi naissance ;
Dans tes regards brillait la modeste innocence.
Je te vis. Le Soleil étonna moins mes yeux,
530 Lorsque je les ouvris à la clarté des Cieux.
Tu m’apprends chaque jour qu’une divine flâme,
De plus beaux traits encore avait orné ton âme,
Et que le Créateur surpassant mes souhaits,
Sur sa deule bonté mesura ses bienfaits.
535 Ô toi ! Dont nous portons le sacré caractère,
Sois toujours ici bas notre Dieu, notre Père ;
Que jamais tes enfants n’allument ton courroux,
Jette du haut des Cieux quelques regards sur nous
Tu les formas ces Cieux qui racontent ta gloire,
540 Et qui sur le Néant signalent ta victoire.
C’est toi qui fis l’Aurore, et l’Astre qui la suit,
Les feux du firmament, les flambeaux de la nuit,
L’onde, les animaux, cet asile champêtre,
Et nous, que de son sein la poussière a vu naître.
545 Mais tu nous fis un don bien plus cher que le jour
Tu mis dans notre coeur ta crainte et ton amour.
Reçois-en le tribut : que l’Aube matinale,
T’offre comme un parfum notre foi conjugale.
Tu nous promets encor de nombreux descendants,
550 De ce vaste Univers fortunés habitants.
Qu’ils apprennent, Seigneur, en marchant sur nos traces,
À t’aimer, te bénir, à publier tes grâces,
Et te rendre à jamais l’hommage solennel,
Dont il faut révérer ton empire éternel.
555 Reprenons, il est temps, l’agréable culture
Des plantes que produit l’Auteur de la Nature;
Doux labeur, qu’il impose à notre heureux loisir,
Et qui loin de la peine enfante le plaisir !
Retranchons les rameaux des tiges trop peuplées,
560 Et moissonnons les fleurs qui couvrent ces allées.
13
La vigne sans appui soupire après l’ormeau,
Entrelassons leurs bras, formons, un noeud si beau ;
L’une, au gré de ses voeux, deviendra plus fertile,
L’autre ornera de fruits son feuillage stérile.
565 Ces gazons, ces bosquets, dont nous sommes épris,
A nos travaux encore offrent un digne prix.
Allons, chère Eve, allons tous deux d’intelligence.
Accroître les beautés de notre résidence.

EVE.

Commande, cher époux, je ne fais qu’obéir;
570 Ce qui te plaît, ton Eve eût voulu le choisir.
Le Seigneur est ta loi, je reconnois la tienne :
Mais quoique de plaisirs tout ici m’entretienne,
14
Les affres, dont la Nuit a composé sa cour,
Du céleste flambeau le triomphant retour,
575 Les fleurs dont à nos yeux la terre se décore,
Le parfum qu’elle exhale, au lever de l’aurore,
Des hôtes de ces bois le ramage enchanteur,
Sans toi, sans ton amour, flatteraient peu mon coeur,

SCÈNE IV. §

SATAN.

Aux yeux de Gabriel je ne puis me soustraire,
580 Il vole sur mes pas, bravons cet adversaire.

SCÈNE V. Gabriel, Satan. §

GABRIEL.

Traître, te voilà donc ! Eh comment oses-tu
Paraître dans des lieux qu’habite la Vertu ?
Téméraire ! Pourquoi viens-tu, par ta présence,
Troubler notre repos, et souiller l’innocence ?
585 Sous ce voile imposteur où tu t’es retranché,
Je découvre aisément les traces du péché.
Crois-tu m’en imposer par l’horrible mélange,
D’un regard ténébreux avec l’éclat d’un Ange ?
Qu’es-tu, pour t’affranchir de ta noire prison ?
590 Parle, dans les Enfers, quel est ton rang, ton nom ?

SATAN.

Mon rang ne l’a cédé qu’à celui de ton Maître :
Mon éclat, près du tien, le faisait disparaître.
Nous différons toujours : je commande, tu sers ;
Tu rampes dans les cieux, et je régne aux enfers.
595 Reconnais donc Satan, ce terrible adversaire,
Qui fit trembler ton Dieu jusqu’en son sanctuaire.

GABRIEL.

Quoi ! Le foudre brûlant qui te perça le sein,
À ton impiété n’a donc point mis de frein ?
Tu blasphèmes un Dieu redoutable, invincible,
600 Aux traits d’un apostat toujours inaccessible ;
Un Dieu que, sans se perdre on ne peut offenser,
Tout-puissant à punir comme à récompenser.
Ta gloire et ton opprobre ont bien dû te l’apprendre.
Sois ton maitre à présent... Ciel ! Qui pourrait comprendre
605 Le feu désespérant qui t’embrase en ce lieu,
Le tourment plus cruel, d’avoir perdu ton Dieu ?

SATAN.

Ainsi parle un esclave à son joug insensible ;
Lâche, qui par faiblesse est soumis et paisible,
Dont les fers sont forgés par la timidité,
610 Et qui s’arme toujours contre la liberté ;
Esprit souple et rampant, né pour la servitude,
De fêtes, de concerts faisant sa seule étude ;
Aux ordres du Tyran toujours prompt à marcher,
Environnant son trône et n’osant l’approcher.
615 Mais tous n’ont pas plié sous ce dur esclavage.
J’ai trouvé dans le ciel des Dieux pleins de courage,
Des Dieux qui peu touchés d’un languissant bonheur,
Et plus jaloux cent fois du véritable honneur,
Ont voulu puisqu’enfin chacun fut créé libre,
620 Entre eux et ton Monarque établir l’équilibre.
J’ai soutenu longtemps un combat glorieux ;
Mon bras eût décidé la querelle des Cieux.
Une force imprévue a trompé mon attente :
Dieu nous couvrit des feux de sa foudre éclatante.
625 Sans en être troublé je vis notre malheur :
Ces redoutables traits honoraient ma valeur ;
Mais pour toi, tu n’as pas le superbe avantage
D’avoir, dans ce combat, surpassé mon courage.
Ton Auteur, à qui seul un tel effort est dû,
630 Triomphe ; et toutefois Satan n’est pas vaincu.
Je suis, je vis encore, ainsi que mon armée ;
Sans doute, de ton Dieu la haine est consommée.
Ajouter à nos maux ! Sa main ne le pourrait.
Un supplice plus grand nous anéantirait ;
635 Nous devons exister. Je n’ai plus rien à craindre ;
Et qui peut se venger n’est pas encore à plaindre.

GABRIEL.

Te venger, malheureux ! De qui ? De l’Éternel !
Eh, que peux-tu, dis-moi, contre ce Roi du Ciel ?
Oui, tu peux il est vrai multipliant tes crimes,
640 Te plonger, chaque jour, d’abîmes en abîmes,
Et forcer, malgré lui, ton Juge rigoureux,
D’allumer dans ton gouffre encor de nouveaux feux.
Tu viens deshonorer, par le nom d’esclavage,
Ces respects assidus, et ce profond hommage,
645 Que nous rendons sans cesse au souverain Seigneur,
Qui fait couler en nous et l’être et le bonheur.
Tu blâmes envers lui notre reconnaissance,
Et ta révolte insulte à notre obéissance.
Ah ! Puissai-je me voir honoré de son choix
650 Quand il voudra dicter ses adorables lois !
Puissai-je, tout brûlant d’un zèle salutaire,
Et prosterné toujours devant son sanctuaire,
Mériter que ce Dieu, qu’on ne peut trop aimer,
D’une nouvelle ardeur se plaise à m’enflammer !
655 Mais toi, qu’aveugle ici l’affreuse ingratitude,
Sais-tu, traître, sais-tu, quelle est la servitude ?
C’est, dans ses noirs complots, de suivre un insensé ;
C’est d’un infâme orgueil mortellement blessé,
De sa rébellion devenir les complices,
660 Et mériter ainsi les plus cruels supplices.
Tel est le sort des tiens dans le fond des enfers ;
Esclaves d’un esclave ils partagent tes fers :
Tu leur as fait changer, pour être despotique,
Les liens de l’amour en un joug tyrannique,
665 Tandis que nous goûtons, pleins de félicité,
Des enfants du Très-haut la sainte liberté.
Jouis de ton empire, aucun ne te l’envie ;
Ta couronne jamais ne peut t’être ravie.
Jamais tu ne verras, au mépris de ta loi,
670 Tes fidèles sujets s’élever contre toi.
Règne, tu l’as voulu, ton sceptre est ton ouvrage ;
Le Ténare est ton bien, le ciel est mon partage ;
J’y servirai sans fin cet Arbitre des temps,
Qui n’a pû mériter tes voeux ni ton encens.
675 Cependant, de ces lieux, fuis, songe à disparaître;
Ils ne sauraient souffrir la présence d’un traître.
Réserve pour les tiens ton poison suborneur,
Garde-toi d’approcher des élus du Seigneur :
Par ses ordres, ici, je défends cette place ;
680 Et mon bras serait prompt à punir ton audace.
Songe que pour borner le cours de tes desseins,
Cette trempe divine est un foudre en mes mains.

SATAN.

Que dis-tu ? Pour Satan tes menaces sont vaines.
Attends, pour me braver, que je porte tes chaînes,
685 Ange présomptueux ! Crois-tu m’épouvanter ?
Qui n’a pas craint ton Dieu peut-il te redouter ?

GABRIEL.

Ah ! C’est trop blasphémer la céleste Puissance.
Je vais ... Mais quel Esprit s’oppose à ma vengeance.

SCÈNE VI. Raphaël, Gabriel, Satan. §

RAPHAËL.

15
Gabriel, arrêtez ; le Seigneur ne veut pas
690 De ce rebelle encor punir les attentats :
Du Dieu que nous servons la sagesse profonde,
Lui permet quelque temps de parcourir ce monde.
Mais toi, tremble, Satan, au nom de Raphaël,
Ou plutôt tremble, ingrat, au nom de l’Éternel.
Satan sort.
695 Le Seigneur vers Adam aujourd’hui me députe,
Pour éclairer son âme et prévenir sa chute ;
16
L’instruire des desseins de l’Ange séducteur,
Et le rendre fidèle aux lois du Créateur.
Allons exécuter mon sacré ministère,
700 Allons ; et de Satan perçons l’affreux mystère.

ACTE III §

SCÈNE PREMIÈRE. Raphaël, Adam. §

RAPHAËL.

Laissons Eve un moment, viens, Adam, et reçois
Les avis du Très-haut qui parle par ma voix.
Ouvrage de ses mains, objet de sa tendresse,
Tu sais combien pour toi sa bonté s’intéresse.
705 Il connaît tes besoins, il prévient tes désirs,
Et sème sous tes pas la joie et les plaisirs.
Tant de félicités, et surtout l’avantage
D’avoir reçu du Ciel l’innocence en partage,
Soulèvent contre toi, contre ta pureté,
710 Un ennemi jaloux de ta prospérité.

ADAM.

Interprète divin, que venez-vous m’apprendre ?
Quel est cet ennemi dont je dois me défendre ?
Sous ces sacrés remparts qu’ai-je à craindre de lui ?
Le Dieu qui m’a créé n’est-il pas mon appui ?

RAPHAËL.

715 Un Ange révolté contre l’Être suprême,
Voudrait t’associer à son malheur extrême,
Te souiller de son crime, et par un sort égal,
T’entraîner avec lui dans le gouffre infernal.
Non que pour attaquer, Adam, ton innocence,
720 Il puisse, furieux, armer la violence :
Dieu qui veille sur toi, ne le permettrait pas.
Mais l’Esprit séducteur doit te tendre un appas,
Plus dangereux encor, que si loin de la feinte,
Ses traits à découvert te portaient une atteinte.
725 Tu connais le danger, modère ton effroi,
Combats ; et si tu veux, la victoire est à toi.
Le Ciel, n’en doute pas, aidera ton courage ;
L’avis que je te donne en est un témoignage.
Mais il ne veut jamais blesser ta liberté ?
730 Son secours doit laisser agir ta volonté,
Loin des pas de l’erreur sa vérité te guide,
Il éclaire ton choix, et ton âme décide.
Balancer toute chose et se résoudre enfin,
C’est de l’humanité l’appanage divin.
735 La raison pour agir a besoin d’équilibre.
Tu cesserais d’être homme en cessant d’être libre.
De ton être, par-là, connais la dignité ;
Connais avec ton Dieu cette conformité ;
Et qu’un si grand bienfait imprimé dans ton âme,
740 De l’amour du Seigneur te pénètre et t’enflamme.

ADAM.

D’un don si précieux je connais tout le prix.
Que votre saint aspect enchante mes esprits !
Vos paroles de feu, votre voix douce et vive,
Charment, ravissent plus mon oreille attentive,
745 Que lorsque sur ces monts les choeurs des Chérubins
Font de leurs saints concerts retentir ces jardins.
Le Ciel m’a créé libre, et sa toute-puissance
Donne ainsi du mérite à mon obéissance :
Je le sais, je conçois cette insigne faveur,
750 Et ma liberté même augmente ma ferveur.
Oui, j’aimerai toujours le Dieu qui m’a fait naître ;
Toujours j’observerai la loi d’un si bon Maître.
Hélas ! Qu’avec transport je repasse en mon coeur
Les présents que m’a faits la main du Créateur !
755 Ils croissent chaque jour ; et, sans parler du reste,
D’où me vient ce bonheur, qu’un ministre céleste,
Ornement de l’Olympe et fait pour l’habiter,
S’abaisse jusqu’à moi, daigne me visiter,
Et verse dans mon coeur sa divine lumière ?
760 Zélé pour notre Dieu, son oeuvre vous est chère,
Remplirez jusqu’au bout ma curiosité.
Vous me parlez, je crois, d’un Ange révolté.
Juste Ciel ! Se peut-il qu’une essence si pure,
Qui voit dans son éclat l’Auteur de la nature,
765 Qui vit de son amour, repose dans son sein,
De lui désobéir ait formé le dessein ?

RAPHAËL.

Sur le sort de cet Ange il faut te satisfaire ;
Plus cet exemple est grand, plus il est salutaire.
Écoute ; puisse-t-il, dans le jour du combat,
770 Te servir à parer les coups d’un apostat !
Au surplus, les secrets que je te dois apprendre
Par l’humaine raison ne sauraient se comprendre.
Les célestes objets dérobés à tes sens,
Clairs dans l’éternité, sont voilés pour le temps ;
775 Mais pour te peindre au moins les choses invisibles,
Je vais te les montrer sous des signes sensibles.

ADAM.

Votre prudence ainsi pourvoit à mes besoins.
Que ne devrai-je pas, sage Archange, à vos soins !

RAPHAËL.

Le Monde, cher Adam, n’existait pas encore,
780 Quand cet Être infini ; que l’univers adore,
Appela ses guerriers pour leur donner ses lois ;
Son innombrable armée accourut à sa voix.
Sous ses chefs radieux cette milice sainte
Formait, pleine d’ardeur, une brillante enceinte :
785 Les enseignes flottaient dans le vague des airs,
Et de nos légions marquaient les rangs divers.
Alors le Dieu du Ciel, aussi puissant que juste,
Entre ses bras sacrés tenant son fils auguste,
À travers sa splendeur fit entendre ces mots :
790 Vous, que j’ai réunis sous mes divins drapeaux,
Chérubins enflammés, pures Intelligences,
Anges, Principautés, Trônes, Vertus, Puissances
Écoutez mes décrets. Vous voyez dans mon sein,
Mon Verbe, mon égal, mon fils unique enfin....
17
795 Qui dira de ce fils l’origine sacrée ?
18
Je l’engendre en ce jour d’éternelle durée.
Rendez-lui désormais l’hommage qui m’est dû :
De mon autorité ma main l’a revêtu.
Que les Cieux soient soumis à son pouvoir suprême.
800 Je l’ai fait votre Roi ; j’ai juré par moi-même,
Que des êtres créés chacun l’adorerait.
Qu’à jamais devant lui tout genou fléchirait,
Étroitement unis sous son sceptre immuable,
Vous jouirez sans fin d’un bonheur ineffable.
805 S’il osait s’élever quelques séditieux,
Un exil éternel les bannirait des Cieux ;
Et pour les engloutir dans ses flammes fécondes,
Le Chaos ouvrirait ses cavernes profondes.
Dieu dit, tout fut soumis ; ou du moins ce grand jour
810 Adam semblait n’offrir que respect et qu’amour.
Mais bientôt dans l’Olympe un Archange rebelle,
Satan, dis-je, aujourd’hui c’est ainsi qu’on l’appelle ;
Le nom qu’il eut aux Cieux ne se prononce plus :
Satan donc, autrefois le premier des élus,
815 Au fils de l’Éternel refusa son hommage.
Nous forge-t-on, dit-il, un nouvel esclavage ?
À notre liberté quels sont ces attentats ?
Pourquoi ce nouveau maître ? Un ne suffit-il pas ?
Il a reçu le sceptre et l’onction sacrée ;
820 Quoi ! Ne sommes nous plus les Rois de l’Empirée ?
Nos trônes sont-ils faits pour tomber à ses pieds,
Et les enfants des Cieux pour être humiliés ?
Si nous sommes exempts des atteintes du crime,
A-t-on de nous régir quelque droit légitime ?
825 Non, non, l’indépendance est l’attribut des Dieux ;
Le joug dégraderait un rang si glorieux.
Satan prépare ainsi sa révolte funeste
Se fait des partisans dans l’empire céleste,
19
Divise enfin l’armée, et vers les Aquilon,
830 Pour s’égaler à Dieu, dresse ses pavillons.

ADAM.

Je frémis. Ô Satan ! Quelle fureur t’agite ?
Quel orgueil à te perdre, hélas ! te sollicite?
Au Fils de l’Éternel refuser ton encens !
Que feront contre lui tes efforts impuissants ?
835 N’est-il donc pas ton Chef, ton Roi, ton Dieu lui-même ?
Et qu’es-tu, malheureux, près de l’Être suprême ?

RAPHAËL.

Aux yeux du Tout puissant rien ne peut échapper ;
Il vit cette tempête, et sut la dissiper.
Mais toujours sa bonté précède sa vengeance.
840 Qui n’a pas, s’il le veut, des droits sur sa clémence ?
Il retient ses carreaux, déjà prêts à partir ;
Et pour donner encor le temps au repentir,
Son ordre souverain, sur de rapides ailes,
Nous envoie avant lui combattre les rebelles.
845 Dans les champs azurés on voit de toute part
Flotter entre nos mains le céleste étendart.
Chef de nos légions, Michel à notre tête,
Du mont de l’Alliance atteint déjà le faîte :
Précédé par la Gloire et l’Immortalité,
850 Il paraît le vengeur de la Divinité.
Aux déserteurs des Cieux la guerre est déclarée.
Déjà sonne à grand bruit la trompette sacrée.
Les révoltés alors s’offrent à nos regards,
Partout nous découvrons leurs bataillons épars.
855 Satan qui les conduit, Satan qui les gouverne,
Brille encor des clartés que son rang lui décerne.
Faut-il qu’un coeur ingrat, de révolte souillé,
Par l’image de Dieu se trouve ainsi voilé ?
À la tête des siens le rebelle se place ;
860 Tout ne respire en lui que l’orgueil et l’audace ;
Le blasphème à la bouche est son cri factieux.
Nos accens sont toujours : Gloire au Maître des Cieux.
On s’approche, on se mêle, une valeur égale,
Entre les deux partis aussitôt se signale.
865 Te dirai-je les coups, les efforts, la fureur
Qu’on vit naître à la fois dans ce jour plein d’horreur
Le sifflement des dards ; le bruit épouvantable
Qui fait frémir des Saints la milice indomptable ?
Les pôles de l’Olympe en ressentent l’assaut ;
870 Tout s’ébranle, excepté le trône du Très-haut.
Sur nous la troupe impie incessamment s’élance.
Mais la victoire enfin, trop longtemps en balance,
Se déclare, et bientôt triomphe la vertu.
Par les coups de Michel, Satan est abattu ;
875 On l’emporte brisé sous sa pesante armure ;
Sa défaite répand un horrible murmure :
Tout se trouble, tout fuit ; et la voûte des Cieux
Retentit mille fois, de chants victorieux.
Mais de Satan bientôt la force est rétablie.
880 Les Anges ont en eux la source de la vie ;
Celui qui du néant voulut bien les tirer,
Le Créateur peut seul les y faire rentrer.
Cependant, toujours prêts à braver le tonnerre,
Les rebelles encor vont rallumer la guerre.
885 Insensés ! Ils croyaient, par un nouvel effort,
De l’empire du Ciel pouvoir changer le fort.
Alors, d’un front serein, le Dieu de l’Empirée
Fait entendre à son Fils sa parole sacrée.
Ô toi, dont la sagesse accomplit mes desseins,
890 Héritier de mon trône, et splendeur de mes Saints
Armé de mes carreaux, revêtu de ma gloire,
Vas sur tes ennemis consommer ta victoire.
Puisqu’ils n’ont pas voulu, rebelles à ma loi,
Reconnaître en mon fils leur légitime Roi,
895 Victimes désormais d’une rigueur extrême,
Ils le reconnaîtront pour leur Juge suprême.
Le Messie incliné sur le sceptre divin,
De son Père à ces mots abandonne le sein :
Il monte sur son char, la Vengeance l’attelle ;
900 À ses côtés paraît la Justice immortelle.
Il part ; un tourbillon de foudres et d’éclairs,
Trace en sillons de feux sa route dans les airs :
Le char vole, porté sur l’aîle de la Gloire,
Il s’arrête en ces lieux où règne la Victoire.
905 Les Anges, à l’aspect du Fils de l’Éternel,
Chantent, pleins d’allégresse, un hymne solemnel.
Le camp des Apostats que sa présence outrage,
Semble encor redoubler de fureur et de rage.
On les voit défiler loin de leurs pavillons ;
910 Ils reprennent leurs rangs, forment leurs bataillons :
Leur impiété veut disputer en personne,
Au Fils du Tout-puissant, le sceptre et la couronne.
Le Monarque divin se rit de leur fureur,
Prend ses traits enflammés des mains de la Terreur ;
915 Puis jetant sur ses Saints un regard ineffable :
Fidèles Légions, votre troupe innombrable.
N’a pas besoin dit-il, d’agir dans ce grand jour :
Invincibles guerriers du céleste séjour,
Vous avez dignement soutenu sa défense ;
920 Demeurez, c’est à Dieu qu’appartient la vengeance.
Il dit : tu l’aurais vu, rempli de majesté
Et de l’Astre des Cieux effaçant la clarté,
Lancer du haut des airs, d’une main formidable,
Contre ses ennemis sa foudre inévitable.
925 Les rebelles tremblants cherchent de toutes parts
Un abri qui les cache au feu de ses regards.
Montagnes, disent-ils, qu’ébranlent ces tempêtes,
Montagnes, rompez-vous, et tombez sur nos têtes.
Mais, rien ne les dérobe à son juste courroux ;
930 Atteints de tous côtés des plus terribles coups,
Leurs rangs tumultueux l’un l’autre se renversent ;
En éclats redoublés mille feux les traversent ;
Et par le desespoir encor plus poursuivis,
Ils touchent aux confins du céleste Parvis.
935 Les Cieux s’ouvrant alors, repliés sur eux-mêmes,
Laissent voir aux vaincus les vengeances suprêmes.
Placés entre le gouffre et les carreaux brûlants,
Une subite horreur les retient chancelants ;
Là, de l’Olympe en feu les armes foudroyantes ;
940 Ici, du noir Chaos les flammes dévorantes.
Mais ils tombent enfin dans la nuit abîmés ;
L’Enfer les engloutit ; les Cieux sont refermés.
L’Enfer ! Séjour d’horreur, de peines et d’alarmes ;
Du tardif repentir, d’infructueuses larmes,
945 Qu’habitent la douleur et les gémissements,
Qui d’un gouffre sans fond vomit tous les tourments,
Et qui tient à jamais d’une rage assouvie,
Dans les bras de la mort, les Enfants de la vie.

ADAM.

Les Enfants de la Vie ! Ô Ciel ! Qu’ai-je entendu ?
950 Terrible châtiment, tu leur étais bien dû.
Oui, quel que soit, Seigneur, l’excès de ta vengeance ;
Leur supplice est encor moins grand que leur offense.

RAPHAËL.

Tel est, n’en doute point, le redoutable écueil,
Où viendront échouer la révolte et l’orgueil.
955 Telle fut, cher Adam, la victoire sacrée
Qui rétablit la paix dans le vaste Empirée.
Le vainqueur y répand un air doux et serein ;
Ses saintes légions, les palmes à la main,
Le proclament encor l’héritier de l’Empire,
960 Par qui tout est conçu, tout naît, et tout respire.
Il s’avance à leur tête, et rentre glorieux
Dans l’auguste palais du Souverain des Cieux ;
Il reprend près de lui sa place légitime ;
Assis à ses côtés sur le trône sublime,
965 Il dépose à ses pieds les traits de son courroux
Rend hommage à son Père, et le reçoit de tous.

ADAM.

Qu’il règne dans le Ciel, et surtout dans mon âme
Ce Roi de l’Univers, ce Dieu que je réclame !
Que ne peut mon ardeur réparer en ce jour,
970 Tout ce qu’il a perdu de respect et d’amour !
De perfides sujets éprouvent sa justice :
Il ne me verra point devenir leur complice,
Non ; par tant de bienfaits il a trop cimenté
Et ma reconnoissance, et ma fidélité.

RAPHAËL.

975 Les Anges, ces Esprits que l’Amour même anime,
Pouvaient se soutenir dans leur sphère sublime.
Tu vois qu’ils sont tombés, Adam, veille, sur toi,
Qu’à tes yeux soient présents le Seigneur et sa loi.
Si jamais à ton Dieu tu faisais une offense,
980 Garde-toi d’accuser sa sainte providence ;
Que n’a-t-elle point fait, déployant sa bonté,
Pour te mettre à l’abri de l’infidélité ?
Fallait-il que toujours, sans combat, sans victoire
Ton oisive vertu prétendît à la gloire ;
985 Et qu’unique soutien d’une indolente foi,
Dieu, se chargeant de tout, n’exigeât rien de toi ?
Ou plutôt fallait-il que d’erreur incapable,
Et libre, sans pouvoir faire un choix condamnable,
Permanent dans le bien, inaccessible au mal,
990 Dieu, cet Être parfait, te créât son égal ?
Quelle preuve aurait-il de ton obéissance,
Si tu la lui rendais sans nulle préférence,
Si ton coeur entraîné se soumettait sans choix,
Ainsi que sans mérite, à ses suprêmes lois ?
995 Ne dis point que contraire à la Bonté céleste,
La liberté pour toi fut un présent funeste ;
Ni qu’un être qui peut déplaire à son auteur,
Ne devait point sortir des mains du Créateur.
Quoiqu’étranger au mal, tu puisses le commettre,
1000 Dieu qui te faisant libre a semblé le permettre,
Ne créant que le bien, en te mettant au jour,
Te devait à sa gloire ainsi qu’à son amour,
Un attribut divin t’a rendu son image ;
Que cette auguste empreinte anime ton courage.
1005 L’épreuve fait les Saints ; l’Immutabilité
Est la palme promise à la fidélité.
Eve s’avance à nous, je te laisse avec elle ;
Allume dans son âme une ferveur nouvelle,
Je vais m’entretenir avec les Chérubins
1010 Qui président ici sur tes heureux destins ;
Et je te rejoindrai sous ce berceau fertile,
Dont tu fais en ces lieux ton principal asile.

SCÈNE II. Adam, Eve. §

EVE.

Cher Époux, que ta gloire a de charmes pour moi !
Le Ciel par ses agents s’entretient avec toi.

ADAM.

1015 Il est vrai, la bonté prend soin de me conduire :
S’il daigne me parler, ce n’est que pour m’instruire.
Par le Ministre saint qui me quitte à l’instant,
Il nous donne, chère Eve, un avis important.

EVE.

Quel est donc cet avis ?

ADAM.

Notre Dieu, me révèle
1020 Le crime et les malheurs d’un Archange rebelle :
Sa bonté m’avertit des complots ténébreux,
Que forme contre nous cet esprit dangereux ;
Il prétend nous ravir, avec notre innocence,
Les biens que nous donna la céleste Puissance.

EVE.

1025 Eh ! Pouvons-nous, Adam, sous les yeux du Seigneur,
Recevant tout de lui, perdre notre bonheur ?

ADAM.

Oui, si nous révoltant, à l’exemple d’un traître,
Nous cessions d’obéir à notre divin Maître.
De ta soumission il n’est pas moins jaloux.
1030 Ce qu’a pu faire un Ange est à craindre pour nous.
Avons nous plus, dis-moi, de force et de prudence,
Que n’en reçut au Ciel une si noble Essence ?

EVE.

Qui détournera donc cette calamité ?

ADAM.

L’usage pur et saint de notre liberté.
1035 Mais viens, Eve, suis-moi. Raphaël doit encore
Visiter ce berceau que sa présence honore ;
Et là, je vais d’instruire, attendant son retour,
Des secrets importants de la céleste Cour.

ACTE IV §

SCÈNE PREMIERE. Satan, Moloch. §

SATAN.

Eve, sans son époux, dans ces lieux va se rendre ;
1040 C’est de leur bouche encor que je viens de l’apprendre :
L’Archange Raphaël remonte dans les Cieux.
Adam, toujours pressé d’un soin laborieux,
Va reprendre plus loin ses champêtres ouvrages ;
Sa Compagne a choisi les siens dans ces bocages.
1045 Le sort de ces Élus me révolte toujours,
Invisible à leurs yeux, j’écoute leurs discours,
Mais que dis-je ? Témoin du feu qui les enflamme,
Que leurs chastes plaisirs ont déchiré mon âme !
Ce sont des Dieux, Moloch ; et je doute, entre nous
1050 Qu’il soit dans l’Empirée un bonheur aussi doux,
Détruisons-les ces Dieux, détruisons leur domaine ;
Que leur rébellion soit le fruit de ma haine.
Le péché dans ces lieux introduira la mort :
La Nature et ses Rois auront le même sort.

MOLOCH.

1055 Ô généreux dépit, haine victorieuse,
Bien dignes en effet d’une âme glorieuse,
Que vous flattez mes voeux ! Et que j’aime à vous voir,
Dans le coeur de Satan, répondre à mon espoir !
Monarque redouté des Puissances proscrites,
1060 Courez de votre Empire étendre les limites ;
Celui du Tout-puissant en sera plus borné :
Ici, du moins ici, vous l’aurez détrôné.

SATAN.

Ah ! Ne crois pas non plus, Moloch, que rien m’arrête.
Je dévore en esprit ma future conquête :
1065 Pour l’entreprendre, ami, j’ai fait choix du serpent ;
Du coup que je médite il sera l’instrument.
De tous les animaux c’est la plus digne espèce,
Celui qui réunit plus d’art et de finesse.
Je prétends qu’avec Eve il ait un entretien ;
1070 Mon esprit tout entier passera dans le sien :
Sur l’arbre que tu vois je l’ai conduit moi-même
Et tout va féconder mon heureux stratagême.

MOLOCH.

Je sais (qui mieux que moi connaît votre pouvoir ?)
Je sais qu’instruit de tout, vous pouvez tout prévoir ;
1075 Et que dans votre main, toujours si formidable,
Le plus faible instrument est le plus redoutable.
Mais du don précieux d’articuler des mots,
Le Ciel, vous le savez, exclut les animaux.
Le serpent va parler : dans ce nouveau prodige,
1080 Eve peut à bon droit soupçonner du prestige,
Et devoir son salut à sa timidité.

SATAN.

Ne comptes-tu pour rien sa curiosité ?
Cesse de te livrer à de vaines alarmes ;
Eve, pour la dompter me prêtera des armes :
1085 Je l’aperçois, allons Moloch, retire-toi ;
Tu peux de mon projet te reposer sur moi.

SCÈNE II. Eve, Satan, ou le serpent. §

EVE.

Que ces lieux sont charmants ! Que j’ai d’impatience
D’en embellir encor la superbe ordonnance !
Le soleil semble ici tempérer ses ardeurs.
1090 Autour de ces berceaux entrelassons ces fleurs.
À m’offrir son éclat la rose est toujours prête ;
Cet astre des jardins va briller sur ma tête :
Aux yeux de mon époux j’en aurai plus d’attraits ;
Hâtez vous, chaste fleur, de vous joindre à mes traits.

SATAN, ou le Serpent.

1095 Hôtesse de ces lieux, divine créature,
Votre beauté suffit et fait votre parure.

EVE.

Qu’entends-je ? Mon époux serait-il de retour ?
Est-ce quelqu’habitant de la céleste Cour ?
D’où provient cette voix ?

SATAN, ou le Serpent.

D’un objet qui contemple
1100 Du Créateur en vous, et l’image, et le temple ;
Qui toujours ébloui de l’éclat de vos yeux,
Belle Eve, près de vous, croit être dans les Cieux.

EVE.

Je ne vois qu’un serpent agiter ce feuillage.
Quel prodige ! De l’homme aurait-il le langage ?

SATAN, ou le Serpent.

1105 Reine de l’Univers, ne vous offensez pas
De ce nouvel encens qu’allument vos appas.
Vos regards, dont le charme en secret nous attire ;
De l’aimable douceur nous annoncent l’empire ;
Pourriez-vous aujourd’hui, les armant contre moi,
1110 Répandre dans mon coeur, et la crainte, et l’effroi ?
J’ai regret de ne voir sur vos pas adorables,
Qu’une stérile cour d’animaux incapables
De pouvoir discerner, par leurs sens obscurcis
De vos perfections l’inestimable prix.
1115 Un homme, un homme seul en connaît l’avantage :
Mais serez-vous bornée à son unique hommage ?
Qu’il me tarde plutôt de voir les Immortels,
Vous élever, Déesse, un trône et des autels,
Vous offrir un tribut de voeux et de louanges.
1120 Ne méritez-vous pas de commander aux Anges ?

EVE.

Mon esprit se confond. Que vois-je ! Le serpent
Doué de la parole et du raisonnement !
J’avais cru jusqu’ici, que privés de langage,
Les animaux n’avaient que l’instinct en partage
1125 Tu jouis tout entier du privilège humain !
Dis-moi par qui, comment il entra dans ton sein ?
Qui te prévient pour moi ; par quelle connaissance
Tu suis partout mes pas, tu chéris ma présence :
Je n’ose en croire ici mon esprit et mes sens ;
1130 Ta nouvelle raison tient la mienne en suspens.
Aux effets du miracle ajoute l’origine.
Quelle source a produit cette flamme divine ?

SATAN, ou le Serpent.

Prompt à vous obéir, je vais vous contenter ;
Heureux, que sur mon sort vous daignez m’écouter !
1135 Au rang des animaux m’a placé la nature ;
L’herbe vile et rampante était ma nourriture :
Attaché bassement aux terrestres objets,
Je suivais de l’instinct les sentimens abjects ;
Et ne connaissant rien que le desir de paître
1140 Tous mes soins se bornaient à conserver mon être.
Un jour, dans ces jardins, errant de toutes parts,
Sur un arbre élevé je porte mes regards ;
J’y vois un fruit vermeil, d’une forme charmante,
Qui joint au coloris une odeur ravissante :
1145 Jamais un tel parfum ne s’était épanché.
Mon oeil est sur ce fruit quelque temps attaché.
Son éclat fait juger de sa délicatesse :
Saisi d’un prompt desir, j’use de ma souplesse ;
J’entoure l’arbre entier des replis de mon corps ;
1150 Je me glisse, m’élève au gré de ses ressorts,
Et touche heureusement à ce fruit désirable,
À sa rare beauté son goût était semblable :
Mais combien céde-t-il à ses divins effets !
Belle Eve, du Seigneur adorons les bienfaits.
1155 Je mange, et tout-à-coup il se fait en moi-même,
Dans mes organes vils, un changement extrême ;
Ma tête, jusqu’alors fermée à la Raison,
Vit naître de ses feux le premier horizon ;
De l’Instinct ténébreux disparut le nuage,
1160 La Parole aussitôt devint mon apanage
De mon Esprit naissant le vol précipité ;
L’éleva jusqu’au sein de la Divinité ;
Je connus mon Auteur. La Raison nous révèle,
Au moment qu’elle luit, la Sagesse éternelle.
1165 J’ouvris, j’ouvris les yeux sur ce vaste Univers ;
Entr’eux je comparai tous les objets divers.
Mais longtemps devant moi la Nature en spectacle,
Me cacha son trésor et son plus grand miracle.
Enfin je l’aperçus ce chef-d’oeuvre des Cieux ;
1170 Tout céda sur le champ à l’éclat de ses yeux.
Je vis l’Être parfait, je vis la Beauté même,
L’ouvrage favori du Créateur suprême ;
Déesse, je vous vis. Voilà de mes respects
Les principes sacrés ; vous seraient-ils suspects ?
1175 Parlez. Si ma présence, hélas ! vous importune,
Je fuis, et vais ailleurs pleurer mon infortune.

EVE.

Ton discours est sensé, mais un peu trop flatteur,
Serpent ; je douterais que cet arbre enchanteur,
Ainsi que tu le dis, pût donner la sagesse.
1180 Aucun à me louer, comme toi, ne s’empresse.
C’est assez. Mais enfin, quel est l’arbre fameux
Qui produisit en toi ce changement heureux ?

SATAN, ou le Serpent.

C’est celui dont la cime est si fort étendue,
Et qui, près de ces lieux, doit frapper votre vue.

EVE.

1185 Je le vois ; mais en vain tu me l’auras montré.
Garde, garde pour toi cet arbre révéré ;
Il n’est pas fait pour nous : c’est le seul sur la terre
Que nous ait défendu le Maître du Tonnerre ;
Nous jouissons en paix des ses autres présents :
1190 La Raison nous conduit, et commande à nos sens.

SATAN, ou le Serpent.

Que dites-vous ? Ô Ciel ! pourquoi cette défense ?

EVE.

Elle émane, il suffit, de la Toute-puissance.
Ce Fruit pernicieux changerait notre sort,
Et, parlant dans nos mains, nous donnerait la mort.

SATAN, ou le Serpent.

1195 Vous, mourir ? Quelle erreur ! Ô germe tutélaire !
C’est à présent surtout que ta vertu m’éclaire :
Je découvre par toi les temps non révélés,
Et des décrets divins les mystères voilés.
Cessez, Fille du Ciel, de nourrir dans votre âme
1200 Un scrupule stérile, et que la raison blâme.
Qui vous ferait mourir ? Serait-ce un fruit si doux ?
Principe de la vie, il la produit en nous.
Serait-ce le Seigneur ? Eh ! Qui l’oserait dire ?
Jettez les yeux sur moi. J’ai mangé, je respire.
1205 Mais non, ce n’est plus moi ; cet aliment divin
Eve, m’a fait de l’Homme atteindre le destin.
Si la Brute à ce fruit avait droit de prétendre,
Pensez vous qu’à ses Rois on ait pu le défendre ?
Mais Dieu vous l’interdit... Ah ! S’il en est jaloux,
1210 C’est qu’il fait les effets qu’il produrait en vous :
Il sait que sa vertu féconde et libérale,
De vous à lui bientôt franchirait l’intervalle.
Peut- être a-t-il voulu, plus généreux encor,
À l’humaine raison laisser prendre l’essor ;
1215 Voir si, bravant la peur, vous aurez le courage
D’acquérir par vous-même un plus digne héritage,
Et de vous élever à ce rang glorieux,
Où la Terre, le Ciel, tout se dévoile aux yeux.
Eh ! Qui n’applaudirait à cette noble envie?
1220 Quel terme répond mieux à votre auguste vie ?
Considérez votre être ; il est trop distingué,
Pour rester dans ces lieux à jamais relégué :
Dans votre noble coeur le Ciel a mis lui même
L’heureux pressentiment d’une gloire suprême.
1225 D’ailleurs, peut-on vous faire un crime capital,
D’aspirer à connaître et le bien, et le mal ?
S’il existe, ce mal, et qu’il puisse vous nuire,
Votre premier devoir est de vous en instruire.
Un devoir plus pressant, un intérêt plus doux,
1230 Est de saisir le bien, s’il se présente à vous :
Dieu vous en ouvre ici la source intarissable.
Brûlez, Eve, bûlez d’une soif ineffable ;
Méritez d’obtenir, par cette vive ardeur,
La science infinie et le parfait bonheur.
1235 Si vous flottez encor dans quelque défiance,
Cet arbre vous instruit par mon expérience ;
Son Fruit, dont la vertu garde un juste milieu,
Doit, m’égalant à vous, vous égaler à Dieu.

EVE.

Plus j’ose l’écouter, plus mon trouble s’augmente :
1240 Ce qu’il dit, tour-à-tour, me plaît et me tourmente.
Divin fruit ! Toutefois mon esprit combattu,
Ne saurait à présent douter de ta vertu.
Une loi te proscrit ; mais cette loi sévère
Pourrait bien en effet couvrir quelque mystère.
1245 Tu nous instruis du bien, tu nous instruis du mal ;
Ton céleste flambeau peut-il être fatal ?
Ton prix manifesté nous invite sans cesse :
Qui fait te rechercher court après la sagesse.
Ah ! Si te fuir, c’était en détourner nos pas,
1250 Le Serpent a raison, la loi n’oblige pas.
Mais quoi ! Si la lumière allait m’être ravie
Au moment... Quelle erreur ! A-t-il perdu la vie ?
Son instinct a fait place à l’esprit de clarté ;
Et ce qu’il a perdu, c’est sa stupidité.
1255 Je vois, de notre mort, que la sienne est l’image.
Ce trépas prétendu ne sera qu’un passage
De notre intelligence à la raison des Dieux,
Et d’un règne terrestre à l’empire des Cieux.
Je ne fais cependant quelle peine secrète
1260 Se fait sentir encore à mon âme inquiète...
Longtemps accoutumée au joug de cette loi,
Puis-je m’en délivrer sans trouble et sans effroi ?
Mais c’est s’unir à Dieu que de l’oser enfreindre ;
Et l’exemple m’apprend que je n’ai rien à craindre.
1265 Cueillons le fruit garant de l’Immortalité ;
Dieu ! Quelle impression fait sur moi sa beauté !
Goûtons.... quelle saveur ! Que ce plaisir me touche !
Quel suc délicieux a parfumé ma bouche !
Ah ! Pourquoi si longtemps nous laisser ignorer
1270 Le plus parfait des biens que l’on put désirer ?
L’esprit, comme le corps, a part à tes délices,
Arbre, de ta vertu je reçois les prémices ;
La sagesse des Dieux m’est transmise par toi.
La Terre désormais n’est plus digne de moi ;
1275 De ses productions la stérile abondance,
Ne saurait, hors ton fruit, remplir mon espérance.
Je perds l’humanité ; semblable au Dieu des Cieux,
Je sais tout par moi-même, et vois tout par mes yeux.
Dans mon être, sans doute, un changement sensible,
1280 Aux yeux des animaux m’a rendue invisible :
Je l’éprouve ; et déjà ne m’apercevant plus,
Le Serpent a quitté ces bocages touffus,
Il a fui quoiqu’il fût l’artisan de ma gloire,
Et qu’il dût avec moi célébrer sa victoire.
1285 Comment à mon époux m’offrirai-je d’abord ?
Dois-je dès aujourd’hui lui déclarer mon sort,
Et, le coeur tout rempli de mon amour extrême,
Sur son front glorieux poser mon diadème ?
Ou plus sage en effet, ne ferais-je pas mieux
1290 De garder pour moi seule un don si précieux ?
Adam respecterait mon divin caractère ;
Plus parfaite à ses yeux, je lui serais plus chère ;
Et je pourrais sur lui, comme je le prévois,
Reprendre l’ascendant qu’il eut toujours sur moi.
1295 Que dis-je ? Hélas ! Si Dieu, que peut-être j’offense,
De sa loi violée allait prendre vengeance,
Je mourrais, et bientôt sa main prodigue à tous,
Offrirait une autre Eve aux voeux de mon époux.
Ciel ! D’un si grand malheur serais-je menacée ?
1300 Je n’en puis seulement soutenir la pensée.
Une autre Eve !... Non, non, je ne souffrirai pas
Qu’Adam puisse jamais chérir d’autres appas :
Il faut qu’un même sort aujourd’hui nous unifie,
Je l’attends de ce fruit, ou funeste, ou propice.
1305 Puisse plutôt l’Enfer nous rassembler tous deux,
Que de voir mon époux former de nouveaux noeuds !
Quel nuage s’élève au milieu de ma course !
La vie est dans mes mains, je puise dans sa source ;
Et mon esprit troublé d’un péril qui n’est pas,
1310 Se noircit à plaisir des horreurs du trépas.
D’un plus rapide vol entrons dans la carrière,
Ouvrons, il en est temps, les yeux à la lumière.
Je vais trouver Adam, et veux que de mes mains
Il reçoive et ce fruit, et les honneurs divins.

ACTE V §

SCÈNE PREMIÈRE. Satan, Moloch. §

SATAN.

1315 Ami, prépare-moi des palmes immortelles,
Le Monde m’est soumis, nos époux sont rebelles ;
Le Précepte est enfreint, l’Arbre saint profané,
La Terre criminelle, et le Ciel consterné.
Eve a su m’épargner la moitié de l’ouvrage ;
1320 Séduite, elle a d’Adam assuré le naufrage :
Elle a fait, près de lui, l’office du serpent ;
Il l’écoute, il combat, il hésite, il se rend.
J’ai vu manger le fruit et par l’un et par l’autre,
Je l’ai vu ; quel triomphe est plus grand que le nôtre ?

MOLOCH.

1325 Rien ne peut s’égaler à mon ravissement.
Que le Ciel en effet soit dans l’étonnement :
Malgré ses légions nos conquêtes s’achèvent.
Couverts de ses carreaux les vaincus se relèvent ;
Du Monarque des Dieux, régnez, digne rival ;
1330 Faites valoir vos droits et marchez son égal.
Regrette qui voudra le céleste héritage ;
Un Empire conquis me touche davantage.
J’aime mieux (ainsi pense un Esprit immortel)
Commander ici-bas, que d’obéir au Ciel ;

SATAN.

1335 Entre ce Monde et nous il n’est plus de barrière.
J’ouvre à nos Chérubins une immense carrière.
Qu’ils sortent desormais de leurs gouffres profonds,
Et viennent moissonner dans des champs plus féconds.
J’attire sur Adam la colère céleste,
1340 À sa postérité ce coup sera funeste :
Il va peupler l’Enfer de nouveaux habitants.
Nos trônes dans les Cieux demeureront vacants.
Nous pourrons, cher Moloch, voir les races futures,
Loin de nous succéder, partager nos tortures.
1345 Doux espoir, qui d’abord a charmé mes esprits,
Et dont un crime heureux devient le digne prix.

MOLOCH.

Le Péché règne donc : déjà d’un vol sinistre,
S’étend, de nos fureurs, ce fidèle ministre,
Que la mort avec lui parcourant l’Univers,
1350 De son souffle funeste empoisonne les airs ;
Et que sur vos autels, encensés par les crimes,
Elle immole toujours de nouvelles victimes.
Sans doute, contre Adam l’arrêt est prononcé...

SATAN.

Arrête. Hélas ! Quel Dieu, Moloch, ai-je offensé !
1355 Je triomphe, il est vrai ; mais sa Toute-puissance
Vient m’alarmer encore au sein de la Vengeance.
Je ne sais, malgré moi, quel noir pressentiment
Semble me présager un nouveau châtiment.
Oui, l’Éternel me trouble ; eh ! que sert-il de feindre ?
1360 Je ne saurais l’aimer, ni cesser de le craindre.
Faible tribut, hommage et stérile et forcé,
Que je rends à ce Dieu terrible et courroucé.

MOLOCH.

Que pourrait sa colère imaginer encore,
Qui surpassât l’excès du feu qui nous dévore ?
1365 Nos maux ont leur mesure ; et leur éternité
Nous assure du moins de l’immortalité.
Ainsi j’oppose à tout une invincible audace.
S’il est encor, Seigneur, un trait qui nous menace,
Sans remords, sans effroi, je puis l’envisager,
1370 Dès que je puis toujours haïr et me venger.

SATAN.

De tous nos Chérubins, ô le plus magnanime !
Soutien de mes États, que ton ardeur m’anime !
De ton courage, ami, l’inflexibilité
Rend à ton Souverain fort intrépidité.
1375 Mes exploits sont le fruit de ta rare prudence ;
Reçois-en, dès ce jour, la juste récompense,
Partage mon pouvoir, impose ici la loi,
Règne, sur ma conquête, et triomphe avec moi.

MOLOCH.

Lancez, Seigneur, lancez sur ce nouveau domaine
1380 Les fléaux qu’a forgés votre main souveraine ;
Les Troubles, les Forfaits nés de l’Ambition,
Le Carnage suivi de l’Usurpation,
L’Adultère, le Vol, l’Inceste, l’Homicide;
La noire Calomnie, et l’Intérêt avide ;
1385 Et pour être de l’Homme enfin le destructeur;
Versez, versez sur lui l’oubli du Créateur.
À ces Tyrans divers les routes sont tracées,
Et voilà ce qui doit occuper vos pensées.
Hâtons-nous donc, Seigneur, d’annoncer aux Enfers
1390 Votre Empire immortel sur ce vaste Univers.

SATAN.

Allons, Moloch, allons délivrer mon armée
De l’affreuse prison qui la tient renfermée.
Adam vient dans ces lieux déplorer ses malheurs ;
Qu’il n’ouvre plus les yeux que pour verser des pleurs.

SCÈNE II. §

ADAM, seul.

1395 Malheureux, qu’ai-je fait ! Cruelle complaisance,
Qui causé envers mon Dieu ma desobéissance,
Me justifieras-tu, quand déjà tout en moi
Porte le châtiment d’avoir enfreint sa loi ?
Je ne me connAis plus, tout me trouble, m’agite ;
1400 Le Crime suit mes pas, l’Innocence me quitte.
Quelle horrible tempête a soulevé mes sens ?
Le Calme se refuse à mes voeux impuissants :
La Révolte, l’Effroi le couvrant de nuages,
Exercent dans mon coeur les plus tristes ravages ;
1405 Et mon esprit tremblant du coup qui l’a frappé,
D’un voile plus épais se trouve enveloppé.
Dangereux artifice ! Ô trop fatale épouse !
De ta sience acquise es-tu toujours jalouse ?
Il ne t’a pas trompé, ton oracle infernal ;
1410 Tu connAis à présent, et le bien, et le mal.
Oui, ce bien qui t’échappe, et qu’en vain tu réclames
Oui, ce mal que l’Enfer vomit avec ses flammes.
C’en est fait. Tout espoir est banni de mon coeur.
Que vais-je devenir ? Où fuir un Dieu vengeur ?
1415 Ou porter mes regards ? Ils offensent la terre ;
Et, tournés vers le Ciel, allument le tonnerre.
Cherchons pour me cacher l’antre le plus profond.
Tout me décele ici, m’accuse, me confond:
Et saisi tout à coup d’une honte imprévue,
1420 Je n’ose sur moi-même, hélas ! porter la vue.
Présage trop certain, funeste avant-coureur
Des vengeances du Ciel dans sa juste fureur.
Mais que me veut encore l’épouse infortunée,
Dont le fatal orgueil change ma destinée ?

SCÈNE III. Adam, Eve. §

EVE.

1425 Vous me fuyez, Adam, ô comble de malheur !
Pouvez-vous me livrer à toute ma douleur ?
Errante dans ces lieux, affligée et craintive,
Si j’ai causé vos maux, ma peine en est plus vive ?
Peut-être plus que vous je les ressens ici.
1430 Quand j’ai perdu mon Dieu, dois-je vous perdre aussi ?

ADAM.

Me perdre ! Eh ! Vois l’état, vois l’affreuse misère ;
Où nous réduit du Ciel l’équitable colère.
D’où sont partis ces traits qui nous frappent soudain ?
D’où naissent nos malheurs, si ce n’est de ta main ?
1435 Dénués de vertu, de force, de courage,
Déchus de notre rang, reconnais ton ouvrage.
Pouvais-tu d’un reptile écouter les discours,
Manquer d’obéissance à l’auteur de tes jours ?...
Combien pour me séduire employas-tu d’adresse !
1440 Que tu sus bien, cruelle, alarmer ma tendresse !
N’accuse point ce fruit ; lorsque tu me l’offrais,
Je le contemplais moins que tes charmans attraits.
Mon amour avait peine à te trouver coupable,
Ton danger à mes yeux te rendait plus aimable,
1445 Et trop tyrannisé par ma confiante foi,
J’ai mieux aimé périr que me sauver sans toi.
Ma faiblesse, à tes voeux, ainsi m’a fait souscrire.
Un triomphe si beau ne peut-il te suffire ?

EVE.

Au nom de cet amour, au nom de cette foi,
1450 Ne m’abandonnez pas à mon mortel effroi.
Oui, votre Eve est coupable, et gémit de son crime.
Le Ciel, c’est mon espoir, me prendra pour victime.
Mais jusqu’à ce moment ne vous dérobez pas,
Aux pleurs, aux pleurs amers dont j’arrose vos pas...

ADAM.

1455 Où suis-je ? Quel éclat, quelle vive lumière ;
Frappe subitement ma débile paupière ?
J’entens du bruit, fuyons sous ce feuillage épais :
Dieu s’apprête sans doute à punir nos forfaits.

SCÈNE VI. La Vvois de Dieu, Adam, Eve. §

LA VOIX DE DIEU.

Adam, où donc es-tu ? Qui te cache à ton Maître ?
1460 Pourquoi, devant ton Dieu, différer de paraître ?

ADAM.

Puis-je m’offrir à vous ? Le son de votre voix,
Même avant votre aspect, m’a fait fuir dans ce bois.

LA VOIX DE DIEU.

Ma voix n’a pas toujours, sur ton âme troublée,
Produit cette terreur dont elle est accablée.
1465 Tout succède, sans doute, à notre heureux rival.
Voilà l’homme, en effet, devenu notre égal.
Empêchons que brûlé d’une pareille envie,
Il ne porte sa main jusqu’à l’arbre de vie,
Et d’exister toujours ne conserve l’espoir.
1470 Tu te connais, Adam, tu rougis de te voir.
Dis-moi ; de ton état, qui te pouvait instruire,
Si, respectant la loi que je sus te prescrire,
Tu n’avais pas osé, perfide à mon amour,
Sur le fruit interdit attenter en ce jour ?

ADAM.

1475 Je déplore, Seigneur, ma vie infortunée.
Cette compagne, hélas ! Que vous m’aviez donnée,
Qui devait être ici ma joie et mon bonheur,
Cette même compagne a fait tout mon malheur.

LA VOIX DE DIEU.

Dans son égarement pourquoi l’as-tu suivie ?
1480 Était-elle ton Dieu ? Lui devais-tu la vie,
Pour lui céder ton rang, ton empire, tes droits,
Et lui facrifier tout ce que tu me dois ?
Tu sais, au prix du sien, quel fut ton appanage ;
Les grâces, la beauté furent tout son partage.
1485 C’est pour te plaire, Adam, qu’elle reçut le jour.
Mais la formant pour toi, pour ton fidèle amour,
Je n’ai pas prétendu qu’une si douce chaîne,
Dût sur ta volonté, la rendre souveraine,
Qu’elle parle, il est temps. Ô femme ! Qu’as-tu fait ?

EVE.

1490 Le Serpent m’a trompée ; il causa mon forfait.

LA VOIX DE DIEU, au serpent.

Organe séducteur, fléau de l’Innocence,
C’est sur toi que d’abord tombera ma vengeance.
Puisque ton artifice et ta subtilité
Ont séduit un esprit plein de crédulité,
1495 Sois maudit désormais, rampe dans la pouSsière,
N’ose plus vers le Ciel lever ta tête altière ;
La race de la femme un jour l’écrasera ;
Tes pièges cesseront, et ton Vainqueur naîtra.
À Eve.
Toi, qui prêtas l’oreille à cet esprit immonde,
1500 Au sein de la douleur tu deviendras féconde ;
Ton époux absolu dominera sur toi ;
Sa seule volonté te servira de loi.
À Adam.
Et toi, rebelle Adam, de qui la complaisance,
À ta femme sur moi donna la préférence,
1505 Écoute ton arrêt, et vois dans l’avenir,
Les peines et les maux dont je veux te punir.
Ton crime se répand sur toute la Nature.
La Terre qui devait, sans soins et sans culture,
Sous l’aspect tempéré d’une unique saison,
1510 Offrir à tes besoins sa fertile moisson,
N’est plus qu’un champ proscrit, où la ronce et l’épine
Sembleront tour à tour conjurer ta ruine.
Ses flancs ne s’ouvriront qu’aux pénibles travaux ;
Tes jours seront marqués par cent labeurs nouveaux ;
1515 Et cette Terre, Adam, ses coteaux et ses plaines,
Ne payeront qu’à regret le tribut de tes peines,
Jusqu’au moment fatal que né pour expirer.
Sorti de la poussière, on t’y verra rentrer.
Le Chef des légions de l’Empire céleste,
1520 De mes décrets bientôt va t’apprendre le reste ;
Et tu sauras de lui, tout ce qu’a resolu,
Sur ton crime, et pour toi, mon pouvoir absolu.

SCÈNE V. Adam, Eve. §

Adam sort tout-à-fait du bois où il s’était retiré. Eve plus timide y reste encore quelque temps, et s’avance par degré.

ADAM.

Quel coup de foudre, ô ciel ! Quel horrible naufrage !
Le travail et la mort ! Voilà donc mon partage !
1525 La mort ! Eh ! Quel sera le terme de mes jours ?
Quelle sera plutôt cette mort où je cours ?
Sous ses traits redoutés, quel gouffre, quel abîme,
Sera prêt d’engloutir sa coupable victime !
À des malheurs sans fin serai-je condamné ?
1530 N’est-ce point au néant que je suis destiné ?
L’argile de mon corps, cette vile matière,
Peut-bien dans le tombeau descendre toute entière,
Et, poursuivant ses droits ; la terre avec raison,
Pour se le réunir réclamer son limon :
1535 Mais ce souffle divin, cette noble substance,
Qui délibère en moi, qui connaît et qui pense
Attribut qu’à coup sûr la matière n’a pas,
Ne peut être asservie à la loi du trépas.
Je mourrai toutefois, ô sentence cruelle !
1540 C’est sans doute une mort de souffrance éternelle.
Compagnon de ton crime, il paraît juste enfin,
Satan, que je le sois de ton affreux destin.
Hélas ! Disparaissez plaisir pur, allégresse,
Qui dans ce beau séjour me préveniez sans cesse :
1545 À l’homme juste et saint vous étiez réservés ;
À l’homme criminel vous êtes enlevés.
Ô cent fois malheureux le jour qui m’a vu naître
Pourquoi ta main, Seigneur, m’a-t-elle donné l’être
Te l’ai-je demandé ? Si j’ai pu te trahir,
1550 Pourquoi me créas-tu pour te désobéir ?
Insensé ! Si mon fils, trompant mon espérance,
Révolté contre moi, m’avait fait une offense,
Et que ce fils ingrat, l’objet de mon amour,
Me demandât pourquoi je l’aurais mis au jour
1555 Qu’il m’osât reprocher un bien dont il abuse,
Voudrais-je recevoir cette orgueilleuse excuse ?
Tes jugements, Seigneur, me remplissent d’effroi ;
Devraient-ils, ô douleur ! s’exercer après moi ?
Triste postérité, quel affreux héritage
1560 Votre père va-t-il vous laisser en partage !
De mon crime transmis quel sera le progrès !
Enfants infortunés, j’entends tous vos regrets,
Voyez mon repentir.... Mais faut-il que ma race,
Du Ciel que je courrouce, éprouve la disgrâce ?
1565 Le genre humain coupable et proscrit en naissant,
Du crime de son chef n’est il pas innocent ?
Que dis-tu, malheureux ! Ah ! D’une source impure,
Peut-il sortir qu’une onde empreinte de souillure ?
La semence est conforme au germe originel ;
1570 Et l’innocent ne peut naître du criminel.
Je le suis ; et de moi tombe cette influence,
Qui de mes descendants infecte la naissance.
En apercevant Eve.
Dangereuse compagne, auteur de tous mes maux,
Laisse Adam, loin de toi, chercher quelque repos !

SCÈNE VI. Eve, Adam. §

EVE.

1575 Toujours me fuir, cruel ! Hélas ! Pour votre femme,
Avez-vous donc banni la pitié de votre âme ?

ADAM.

Fut-elle dans, ton coeur, dis-moi, cette pitié,
Lorsqu’à ton triste sort toi-même m’as lié ?
Est-ce donc là le prix de la vive tendresse,
1580 De l’amour qu’en ces lieux je te marquais sans cesse ?
Retire toi, serpent ; car son nom t’est bien dû,
Depuis que, l’écoutant sur le fruit défendu,
Tu fis avec ce monstre une odieuse ligue,
Et que de son poison ta bouche fut prodigue ;
1585 Tu ne me fus pas moins dangereuse que lui,
Et je vous dois tous deux éviter aujourd’hui.

EVE.

Arrêtez, cher époux, rendez-vous à mes larmes ;
Pour toucher votre coeur je n’ai point d’autres armes :
Daignez jeter sur moi quelques regards plus doux ;
1590 Votre Eve et ses remords tombent à vos genoux.
En proie à tous les maux, son extrême souffrance,
Ce qui le plus l’accable, est votre indifférence.
Le ciel, le juste ciel, n’est témoin en ce jour
Démon respect pour vous, et de mon tendre amour.
1595 Le malheur qui menace et ma vie, et la vôtre...
C’est de nous séparer, je n’en connais point d’autre.
J’ai péché ; mais, hélas ! Ce fut innocemment.
Je me rendrai cent fois au lieu du Jugement ;
Je prierai le Seigneur, par la plus vive instance,
1600 De réserver pour moi les traits de sa vengeance.
Là, je m’offrirai seule à son juste courroux...
Frappez, grand Dieu, frappez, et sauvez mon époux
Mais si, pour le fléchir, mes prières sont vaines,
Mon zèle ardent du moins partagera tes peines.
1605 Ces mains, ces faibles mains, qui t’osent embrasser,
De travaux et de soins ne pourront se lasser.
L’aurore, dans les cieux épanchant sa lumière,
Au labeur imposé me verra la première.
Prévenant tes besoins j’oublierai mes malheurs
1610 Si ta main, cher Adam, daigne essuyer mes pleurs.

ADAM.

Tu m’attendris, hélas ! ton repentir me touche ;
La vertu, grâce au Ciel, parle encor par ta bouche.
Si je croyais changer les décrets éternels,
C’est moi qui le premier, sur ses sacrés autels,
1615 M’offrirais au Seigneur, conjurant sa clémence,
De te rendre à ce prix ton heureuse innocence.
Lève-toi, je t’absous : resserrons le lien
Qui voulut que ton sort fût à jamais le mien.
Eve, sois ma compagne, et non pas mon esclave.
1620 Tu dois dompter un jour l’ennemi qui nous brave.
Quel que soit du décret le sens mystérieux,
J’y vois luire pour nous un espoir glorieux ;
J’y vois un Dieu clément qui borne sa colère,
Et qui nous châtiera moins en maître qu’en père.
1625 Mais j’aperçois encore un messager divin.
Ô ciel ! Il est armé ! Quel sera mon destin ?

SCÈNE VII. Michel, Adam, Eve. §

MICHEL.

20
La mort prompte à servir la céleste puissance,
Devait suivre de près ta désobéissance.
Dieu diffère ses coups, et prolongeant tes jours,
1630 Veut à ton repentir donner un libre cours :
Mais sache, en recevant cette faveur insigne,
Que du séjour d’Eden, Adam, tu n’es plus digne.
L’Éternel à l’instant te bannit de ce lieu,
Et Michel qui te parle est choisi par son Dieu
1635 Pour conduire tes pas dans ces champs d’indigence,
Où ton crime a versé sa fatale influence.

ADAM.

Ô rigueur ! Ô décret plus cruel que la mort !
C’en est fait, je succombe à mon malheureux sort.
Seigneur, nous te perdons, absents de ces boccages :
1640 Ta présence n’a point éclairé d’autres plages ;
Ta colère sur nous se manifeste ainsi :
Et c’est vivre sans toi, que vivre loin d’ici.

MICHEL.

Te te trompes, Adam, eh ! Toute la nature
N’est-elle pas de Dieu la sublime peinture :
1645 II remplit l’univers de l’un à l’autre bout ;
Et la terre, et le ciel te l’offriront partout.
Mais, pour te consoler dans ta course mortelle,
Connais de ton auteur la clémence éternelle ;
Apprends que dans son fils tu trouves ton Sauveur,
1650 Le péché sa ruine, et Satan son vainqueur.
Quel arbitre puissant ! Quel amour efficace !
L’Ange tombe et périt, l’homme ingrat trouve grâce,
Ton libérateur s’offre à son père irrité ;
Il doit se revêtir de ton humanité,
1655 Unir l’homme innocent avec l’homme coupable :
Ta race enfantera ce Messie adorable ;
Et, chargé de ton crime, ainsi que de ton sort,
Pour te donner la vie, il souffrira la mort.
Alors, n’exhalant plus qu’une impuissante rage,
1660 Et restreint désormais au ténébreux rivage,
Ton funeste ennemi, sous le poids de ses fers,
Gémira desarmé dans le fond des enfers.
Alors de nouveaux Cieux, une nouvelle terre,
Asiles de la paix, à l’abri du tonnerre,
1665 Séjour de la justice et de la vérité,
Uniront les humains à la divinité.

ADAM.

Quel oracle, grand Dieu, me faites vous entendre !
Vous qui le remplirez, faites-le moi comprendre.
Ô céleste bonté, divin médiateur,
1670 Puissai-je, à votre amour égaler, mon ardeur !
Mais que dois-je penser de l’excès démon crime,
S’il faut pour l’expier une telle victime ?
Ministre bienfaisant qui me l’avez appris,
Partons. Que mon exil devient doux à ce prix !