ÉSOPE À LA COUR
COMÉDIE HÉROÏQUE

1701

Edme Boursault

ACTEURS §

  • Un petit génie.
  • TIRRÈNE.
  • TRASIBULE.
  • ÉSOPE.
  • CRÉSUS.
  • LAIS.
  • PLEXIPE.
  • ARSINOÉ.
  • LICAS.
  • RHODOPE.
  • IPHICRATE.
  • ATIS.
  • GRIFFET.
  • LÉONIDE.
  • GARDE.
La scène est à Sizique.

PROLOGUE §

La scène est à Sardis, ville capitale de Lydie.

UN PETIT GÉNIE.

Que direz-vous, messieurs, à moins d’être indulgents,
De voir d’abord paraître un marmot sur la scène ?
Est-il à présumer que je vaille la peine
D’amuser tant d’honnêtes gens ?
5 Au bonheur d’être grand j’aurais tort de prétendre ;
C’est un bien qui m’est interdit :
L’auteur pour son génie ayant voulu me prendre,
Se faut-il étonner que je sois si petit ?
Je laisse aux grands esprits à choisir dans l’histoire
10 Des événements de grand poids.
C’est un si vaste champ que le champ de la gloire,
Qu’on y peut arriver par différents endroits.
Les grecs et les romains ont épuisé les voiles
1
Des Racines et des Corneilles :
2
15 Molière a critiqué les habits et les moeurs ;
Et je souhaiterais, avec l’aide d’Ésope,
Pouvoir déraciner des coeurs
Les vices qu’on y développe.
"Quel petit génie est-ce là ? "
20 Diront ceux qui sont las des fables :
"Pour qui nous croit-il prendre, en débitant cela ? "
Pour qui ? Pour des gens raisonnables ;
Pour des gens de bon goût, qui, loin d’être l’appui
Des impertinences d’autrui,
25 Sont ravis de les voir pour s’empêcher d’en faire.
Les plus judicieux conseils
À nous porter au bien servent moins d’ordinaire
Que les fautes de nos pareils.
Ne vous attendez pas à des éclats de rire
30 Dans ce qu’on va représenter :
L’intention de la satire
Est d’instruire et non de flatter.
Quoique depuis Ésope, il plaise aux destinées
Avoir fait écouler plus de deux mille années,
35 (ou la chronologie a tort)
Tous les hommes étant des hommes,
Ceux des siècles passés et du temps où nous sommes,
Ont toujours eu quelque rapport.
Si quelqu’un, par hasard, d’un mauvais caractère,
40 S’y trouve si bien peint qu’il soit presque parlant,
Il ne tient qu’à lui de bien faire,
Il ne sera plus ressemblant.
Je ne vous dis rien de l’ouvrage ;
S’il mérite votre suffrage,
45 Sans vous le demander, il est sûr de l’avoir.
Mon but, en le faisant, fut l’honneur de vous plaire :
C’est le plus digne salaire
Que j’en puisse recevoir.

ACTE I §

SCÈNE I. Tirrène, Trasibule. §

TIRRÈNE.

Non, je ne puis garder plus longtemps le silence,
50 Ma haine pour Ésope a trop de violence.
Crésus, infatué d’un objet si hideux,
Le voyant de retour, nous néglige tous deux.
Notre zèle est suspect, quelque pur qu’il puisse être ;
De l’esprit de ce prince il s’est rendu le maître :
55 Pour l’obséder lui seul il l’éloigne de nous ;
Et prêt à l’abîmer vous hésitez !

TRASIBULE.

Moi ?

TIRRÈNE.

Vous.
Quel sujet vous oblige à différer sa perte ?
Prenons l’occasion qui nous en est offerte.
Nous avons de sa fourbe un fidèle témoin ;
3
60 À détromper Crésus appliquons notre soin.
Qu’attendez-vous ?

TRASIBULE.

J’attends que nous lui voyions faire
Ce qu’avant son voyage il faisait d’ordinaire.
Ébloui d’un trésor qu’il ne pouvait trop voir,
Il l’allait visiter le matin et le soir.
65 Ne le détournons point de sa première route,
Et craignons qu’en ce lieu quelqu’un ne nous écoute.
Des états de Crésus ayant fait tout le tour,
Avec un bien immense il en est de retour ;
Et son trésor grossi grossira la tempête
70 Qui demain, au plus tard, doit écraser sa tête.
Soyez dans votre haine aussi ferme que moi.
Et croyez...

TIRRÈNE.

Parlez bas ; il vient avec le roi.
Du retour de ce traître il a l’âme charmée.

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Iphis, suite. §

CRÉSUS, à Tirrène et à Trasibule

Trouvez-vous au conseil à l’heure accoutumée.
À Ésope.
75 allez... demeure, Ésope...
À Iphis.
Et vous, Iphis, sortez.

IPHIS.

Eh ! Seigneur, se peut-il qu’après tant de
Bontés ?...

CRÉSUS.

Mon ordre est une loi, c’est moi qui vous l’annonce,
Sortez. Je ne veux point d’inutile réponse.

IPHIS.

Si mon zèle...

CRÉSUS.

Je hais les discours superflus :
80 Iphis, sortez, vous dis-je, et ne me voyez plus.
Tirrène, Trasibule, Iphis et la suite sortent.

SCÈNE III. Crésus, Ésope. §

CRÉSUS.

Pour toi, mon cher Ésope, il faut que je t’avoue
Que de ton équité tout le monde se loue.
Il n’est grands ni petits des endroits d’où tu viens
Qui ne fassent des voeux pour mes jours et les tiens.
85 Après avoir été par l’ordre de ton prince,
Réformer les abus de province en province,
Il ne te restait plus qu’à hâter ton retour
Pour venir réformer les abus de ma Cour.
Rends les vices affreux à tout ce que nous sommes ;
90 Tous les hommes en ont, et les rois sont des hommes.
Le ciel qui les choisit les élève assez haut
Pour faire voir en eux jusqu’au moindre défaut.
Loin de flatter les miens dans ce degré suprême,
À corriger ma cour commence par moi-même :
95 Règle ce que je dois suivant ce que je puis,
Et rends-moi digne, enfin, d’être ce que je suis.

ÉSOPE.

Seigneur, vous obéir est ma plus forte envie.
C’est à vous que mon zèle a consacré ma vie ;
Mais, dans l’heureux état où vos bontés m’ont mis,
100 Ne me commandez rien qui ne me soit permis.
Il est beau qu’un monarque aussi grand que vous l’êtes,
Pour s’immortaliser, fasse ce que vous faites,
Qu’au gré de la justice il règle son pouvoir,
Et qu’exempt de défauts il ait peur d’en avoir ;
105 Mais si vous en aviez, quel homme en votre empire
Serait assez hardi pour oser vous le dire ?
Ce n’est point pour les rois qu’est la sincérité :
Tout se farde à la cour, jusqu’à la vérité.
L’encens fait un plaisir dont l’âme extasiée
110 Jamais jusqu’à ce jour ne s’est rassasiée ;
Et l’on étale aux rois d’un plus tranquille front
Les vertus qu’ils n’ont pas que les défauts qu’ils ont.

CRÉSUS.

Et c’est, mon cher Ésope, à quoi, s’il est possible,
Tu me dois empêcher d’avoir le coeur sensible.
115 Quel monarque a-t-on vu, pendant qu’il a régné,
Qui de mille vertus ne fût accompagné ?
Les rois qui sur ma tête ont transmis la couronne
Ont eu, quand ils régnaient, tous les noms qu’on me donne.
Et ceux, après ma mort, qui me succéderont
120 Les auront à leur tour pendant qu’ils régneront.
Par là je m’aperçois, ou du moins je soupçonne,
Qu’on encense la place autant que la personne ;
Qu’on me rend des honneurs qui ne sont pas pour moi,
Et que le trône enfin l’emporte sur le roi.
125 Si tu veux que ta foi ne me soit point suspecte,
Ne souffre dans ma cour nul flatteur qui l’infecte.
L’équité, qui partout semble emprunter ta voix,
Est ce qu’on s’étudie à déguiser aux rois ;
Pour me la faire aimer, fais-la moi bien connaître :
130 Je t’en prie en ami, je te l’ordonne en maître.
Je suis jeune, et peut-être assez loin du tombeau :
Mais que sert un long règne, à moins qu’il ne soit beau !
De ton zèle pour moi donne-moi tant de marques
Que je ressemble un jour à ces fameux monarques
135 Qui pour veiller, défendre et régir leurs états,
En sont également l’oeil, l’esprit et le bras.
Guide mes pas toi-même au chemin de la gloire.

ÉSOPE.

Les rois presque toujours y vont par la victoire :
Leurs plus nobles travaux sont les travaux guerriers.
140 Eh ! Quel prince a-t-on vu plus couvert de lauriers ?
Après avoir deux fois vu Samos dans vos chaînes,
Vaincu cinq rois voisins et fait trembler Athènes,
Pour en vaincre encore un, qui les surpasse tous,
Vous n’avez plus, seigneur, à surmonter que vous.
145 Sans être conquérant un roi peut être auguste.
Pour aller à la gloire il suffit d’être juste.
Dans le sein de la paix faire de toutes parts
Dispenser la justice et fleurir les beaux arts,
Protéger votre peuple autant qu’il vous révère,
150 C’est en être, seigneur, le véritable père ;
Et père de son peuple est un titre plus grand
Que ne le fut jamais celui de conquérant...
Je vous parle, seigneur, en serviteur fidèle.

CRÉSUS.

Eh ! Qui sait mieux que moi la grandeur de ton zèle ?
155 Poursuis. N’interromps point des avis si prudents,
Et des soins du dehors passe à ceux du dedans :
Examine ma cour, et n’y souffre aucun vice ;
Bannis-en les abus, chasses-en l’injustice :
Ta bonté pour le peuple a pris des soins si grands !...

ÉSOPE.

160 Que le peuple et la cour, seigneur, sont différents !
Quoiqu’on nomme le peuple un monstre à plusieurs têtes,
Si les uns sont grossiers, les autres sont honnêtes.
Dans les moins délicats j’ai trouvé tant de foi,
Qu’une seule parole est pour eux une loi.
165 La cour en apparence a bien plus de justesse :
C’est le séjour de l’art et de la politesse ;
Mais combien de chagrins y faut-il essuyer,
Et sur quelle parole ose-t-on s’appuyer ?
Tout rares qu’ils y sont, les amis s’embarrassent ;
170 Tels voudraient s’étouffer que l’on voit qui s’embrassent.
Pour un dont la vertu trouve un heureux destin,
Mille vont à leur but par un autre chemin :
L’un, qui pour s’élever n’a qu’un faible mérite,
Sous un dehors zélé cache un coeur hypocrite,
175 L’autre met son étude à vous donner des soins,
Quand il sait que vos yeux en seront les témoins ;
Celui-ci fait du jeu sa capitale affaire,
Cet autre en plaisantant devient sexagénaire ;
Et l’on arrive ainsi, presqu’en toutes les cours,
180 D’un pas imperceptible à la fin de son cours.
On est si dissipé qu’avant que de connaître
Ce que c’est que d’être homme, on y cesse de l’être ;
Et ceux qui de leur temps examinent l’emploi
Trouvent qu’ils ont vécu, sans qu’ils sachent
185 Pourquoi.

CRÉSUS.

Je reconnais ma cour, je ne puis te le taire,
Au fidèle tableau que tu me viens de faire :
Mais un trait important, que tes soins ont omis,
Un roi ne sait jamais s’il a de vrais amis.
De tant de courtisans, qui toujours sur mes traces
190 N’accompagnent mes pas que pour avoir des grâces,
Je ne puis distinguer, au rang où je me vois,
Ceux qui m’aiment pour eux, ou qui m’aiment pour moi.
Je voudrais quelquefois, pour savoir si l’on m’aime,
Pendant un mois ou deux me voir sans diadème ;
195 Et dans mon premier rang être ensuite remis,
Pour ne me plus méprendre au choix de mes amis.
Que sais-je qui me flatte ou qui me rend justice ?
Je ne dis pas un mot que chacun n’applaudisse :
Et si l’on prévoyait ce que je dois penser,
200 On m’applaudirait même avant de m’énoncer :
Je confonds le faux zèle avec le véritable.

ÉSOPE.

Permettez-moi, seigneur, de vous dire une fable.
Jamais la vérité n’entre mieux chez les rois
Que lorsque de la fable elle emprunte la voix.
LION OURS TIGRE ET PANTHERE
205 Par cent fameux exploits un lion renommé,
Ayant su d’un vieux cerf, qu’il connaissait fidèle,
Que souvent tels et tels, dont il était charmé,
Payaient ses bontés d’un faux zèle,
En voulut par lui-même être mieux informé.
210 Il fait venir un tigre, un ours, une panthère,
Après à la curée, et qui, sans hésiter,
Quand de quelque désordre ils pouvaient profiter,
De la peine d’autrui ne s’inquiétaient guère.
" mes amis, leur dit-il, à qui j’ai si souvent
215 Confié le soin de ma gloire,
Je crois, sans me flatter d’un espoir décevant,
Avoir un sûr moyen de vivre dans l’histoire. "
Alors faisant semblant d’être encor dans l’erreur,
D’ignorer leur artifice,
220 Il leur propose une injustice,
Dont lui-même avait de l’horreur,
" pesez bien, leur dit-il, ce que je vous propose,
Et surtout que ma gloire aille avant toute chose :
Je n’ai rien de plus important. "
225 « Ce que vous proposez est juste et nécessaire,
Répond tout d’une voix la troupe mercenaire,
Et rien ne le fut jamais tant. »
« Pensez-y deux fois plutôt qu’une,
Reprit doucement le lion ;
230 Et, si je vous suis cher, ayez soin de mon nom :
Les rois ont moins besoin d’augmenter leur fortune
Que de voir croître leur renom. »
« Seigneur, répond encor la bande insatiable,
Quelque dessein que vous ayez,
235 Pour rendre une chose équitable
Il suffit que vous la vouliez. »
« Dangereux conseillers, adulateurs infâmes !
Dit le lion terrible, en élevant sa voix,
Je trouve de si basses âmes
240 Indignes d’approcher des rois.
Fuyez loin de moi, troupe avide,
Qui des faibles agneaux et du chevreuil timide
Êtes si justement l’effroi :
C’est votre intérêt qui vous guide,
245 Ce n’est point la gloire du roi. »
D’un exil éternel ayant puni l’audace
De leurs conseils pernicieux,
Il menaça de la même disgrâce
Les animaux qui briguèrent leur place,
250 S’ils ne la remplissaient pas mieux.
Une mémorable victoire,
Que sur trois léopards il eut le même jour,
À l’éclat de sa vie ajouta moins de gloire
Que de s’être défait de ces pestes de cour.
255 Pour expliquer l’énigme et dévoiler l’emblème,
Croyez-vous qu’un monarque, aussi grand que vous-même,
Ne fît pas une belle et louable action
D’imiter quelquefois l’adresse du lion ?
De ce trait d’équité plus que d’une victoire
260 Vos sujets dans leur coeur garderaient la mémoire ;
Et ceux qui sont admis dans le conseil des rois
En donnant leur avis y penseraient deux fois...
Peut-être m’expliquai-je avec trop de franchise.
C’est une liberté que vous m’avez permise.
265 Je ne sais ce que c’est que de rien déguiser.

CRÉSUS.

Qui ne m’offense point ne doit point s’excuser.
Charmé de tes avis, pénétré de ton zèle,
Et par tant de raisons, sûr que tu m’es fidèle,
Je confie à ta foi, comme deux grands dépôts,
270 Et les soins de ma gloire et ceux de mon repos.
D’Iphis, qui s’est lui-même attiré sa disgrâce,
De l’orgueilleux Iphis je te donne la place.

ÉSOPE.

À moi, seigneur ?

CRÉSUS.

Sur qui puis-je jeter les yeux
Qui me soit plus fidèle, et qui me serve mieux ?
275 Qui peut plus sagement gouverner mes finances
Que toi, qui fuis le bien, et qui hais les dépenses ?
En quelle occasion les peux-tu dissiper ?
Est-ce au superbe train que tu fais équiper ?
Pour contenter ton goût de diverses manières,
280 Te voit-on dépeupler les airs et les rivières,
Et, pour éterniser tes desseins fastueux,
Enchérir sur ton maître en palais somptueux ?
Loin qu’un zèle si pur ait rien que j’appréhende,
Sur quoi que ce puisse être où mon pouvoir s’étende,
285 Récompenses, honneurs, charges, bienfaits, emplois,
Tu peux de toute chose ordonner à ton choix.
À ta fidélité tout entier je me livre...
Arsinoé, qui vient, m’empêche de poursuivre...
J’ai depuis quelques jours quelques soupçons légers
290 D’où viennent ses froideurs pour deux rois étrangers.
Peut-être je me trompe, et qui soupçonne doute.
Elle prend tes avis, te consulte, t’écoute,
Sans trahir son secret, ni blesser ton devoir,
Si mon repos t’est cher, tâche de le savoir.
Il sort.

SCÈNE IV. Ésope, Arsinoé, Laïs. §

ARSINOÉ.

295 Quoi ! Le seigneur Ésope en croit donc être quitte,
Pour m’avoir en passant daigné rendre visite ?
Et son zèle se borne à me voir une fois,
Après s’être éclipsé pendant cinq ou six mois !
Quoique pour lui parler tout le monde l’assiège,
300 Mon sexe et ma naissance ont quelque privilège.
Quand j’estime quelqu’un, je le vois plus souvent.

ÉSOPE.

Vos bienfaits dans mon coeur sont gravés trop avant
Pour ne pas avouer, si je suis quelque chose,
Que vous seule aujourd’hui vous en êtes la cause.
305 Le poste où je me vois n’est-il pas votre don ?
Et cependant, madame, à quoi vous suis-je bon ?
Ne puis-je à votre gloire être d’aucun usage ?

ARSINOÉ.

À quoi m’étiez-vous bon avant votre voyage ?
J’écoutais vos avis, estimés de chacun.

ÉSOPE.

310 Vous les écoutiez tous, et n’en suiviez aucun.

LAÏS.

Il a raison, madame, et je ne puis m’en taire.
Vous n’avez pas au monde un ami plus sincère,
Il ne donne jamais que d’utiles avis ;
Et vous auriez bien fait de les avoir suivis.

ARSINOÉ.

315 Il me prenait peut-être en de méchantes heures,
Où mes raisons, Laïs, me semblaient les meilleures.

LAÏS.

Je ne sais ; mais enfin vous avez des appas
Qu’on aurait mis en oeuvre, au lieu qu’ils n’y sont pas.
Vous seriez mariée, et contente.

ARSINOÉ.

Peut-être.
320 Lorsque je le voudrai, ne le puis-je pas être ?

LAÏS.

Oui, sans doute, et choisir dans le rang le plus haut,
Mais vous l’auriez été deux ou trois ans plus tôt.
La jeunesse est, madame, une saison bien chère ;
Et les moments qu’on perd ne se recouvrent guère.
325 Quelque beau petit prince, au trône destiné,
4
Pour aller à la gloire, aurait l’heur d’être né ;
Et c’est pour un État un bien si nécessaire
Qu’on l’aimerait mieux fait que d’être encore à faire.

ARSINOÉ.

Ces plausibles raisons pour le bien des États
330 Souvent avec le coeur ne s’accommodent pas.
J’aime mieux un époux qui m’aime et qui me plaise,
Que le trône d’Argos et que celui d’Ephèse.
Sans en savoir la cause, un mouvement secret
Me fait de ma patrie éloigner à regret :
335 Il me semble qu’ailleurs je serais transplantée.

ÉSOPE.

Vous, madame, partout vous serez respectée.
En quelque lieu du monde où l’on vous puisse voir,
Vous aurez sur les coeurs un absolu pouvoir.
5
Argos pour le mérite a de l’idolâtrie ;
340 Et de tous vos pareils le trône est la patrie.
Vous seriez étrangère en un degré plus bas.

LAÏS.

L’amour seul du pays ne vous arrête pas :
Pour monter sur un trône il n’est rien qu’on ne quitte.
Parlons juste, Crésus est d’un si haut mérite...

ARSINOÉ.

345 Laïs !...

LAÏS.

Serait-ce un mal qu’un si grand roi vous plût ?
C’est un prince accompli, si jamais il en fut,
Que dans tous ses projets accompagne la gloire,
Et qui semble à sa suite enchaîner la victoire.
Le roi d’Argos est laid ; celui d’Ephèse vieux ;
350 Ne dissimulons point, Crésus vous siérait mieux.
Comme il est jeune et beau, vous êtes jeune et belle,
Et vous seriez un couple à servir de modèle.
Vous voyez que je songe à vous fixer ici.

ARSINOÉ.

Eh ! Qui t’a commandé de t’expliquer ainsi ?

LAÏS.

355 Quand je puis obliger, ma joie est assez grande
Pour n’attendre jamais que l’on me le commande.
Lui, comblé de vertus, vous, brillante d’appas,
Cet hymen à tous deux ne vous déplairait pas.
Qui pourrez-vous trouver, vous et lui, qui vous vaille ?

ÉSOPE.

360 Je réponds du succès pour peu que j’y travaille,
Madame ; obligez-moi de me le commander.
Votre gloire est d’un prix à ne point hasarder ;
Et je vous dois assez pour oser vous promettre
Que me la confier ce n’est point la commettre.
365 Est-il un sort plus beau que d’asservir trois rois ?
Croyez-moi, hâtez-vous de choisir un des trois.
L’ordinaire destin des beautés difficiles
Est d’avoir des retours de chagrins inutiles :
Qui ne veut point d’un bien quand il le peut avoir,
370 Ne l’a pas quand il veut, comme vous allez voir.
LE HERON ET LES POISSONS
Il me semble avoir lu dans beaucoup de volumes
Que lorsqu’on veut trop prendre, on est soi-même pris.
Un héron, glorieux de voir que de ses plumes
On faisait pour les rois des aigrettes de prix,
375 Ne trouvait dans les eaux hors la perche et truite
Aucun autre mets qui lui plût ;
Brochet, carpe, tanche, et la suite,
Étaient pour son gosier des poissons de rebut.
Un jour d’été, dès les quatre heures
380 Que le poisson rentre en ses trous,
Les plus jolis brochets, les carpes les meilleures,
À sa discrétion se livraient presque tous.
Mais ce n’est pas là ce qu’il cherche ;
N’ayant pas si matin l’appétit bien ouvert,
385 Et ne voyant truite, ni perche,
Il ne fit pas semblant d’avoir rien découvert.
Sept heures sonnent, huit, et son appétit s’ouvre :
Alors dans la rivière il fait divers plongeons ;
Et pour tout bien il ne découvre
390 Qu’une écrevisse et deux goujons.
Pour un oiseau si vain, une si mince proie,
Loin de le contenter, redoubla son dédain.
Cependant le temps passe, et durant qu’il tournoie,
L’exercice augmente sa faim.
395 Qui le croirait ? Le héron difficile,
Qui méprisa tant de si beau poisson,
Sur le midi, fatigué, las, débile,
Fut bien heureux d’avoir un limaçon.
Du héron dédaigneux la peinture naïve
400 Ne nous expose rien qui tous les jours n’arrive.
Des amants les mieux faits et les plus vertueux
Une fille à seize ans souffre à peine les voeux ;
Son orgueil en rebute autant qu’il s’en présente,
Et tout lui paraît bon quand elle en a quarante.
405 Sans faire des amants un si long examen,
Il faut aller au but, et le but est l’hymen.
L’âge que vous avez est le temps où l’on charme :
Pensez-y.

ARSINOÉ.

Franchement, votre héron m’alarme ;
410 Et mon coeur inquiet, depuis cette leçon,
A peur d’être réduit au sort du limaçon.
Plus j’entends vos raisons, plus je les trouve bonnes.
Il est beau de donner des appuis aux couronnes ;
Je suivrai vos avis.

LAÏS.

Le plus tôt vaut le mieux :
415 Une plante stérile est maudite des dieux.
Qu’est-ce qu’une princesse et vertueuse et belle
Peut faire de meilleur qu’une fille comme elle,
Qui suive son exemple, et qui puisse, à son tour,
Pour un futur monarque, en mettre une autre au jour ?
420 On ne peut du beau temps faire un trop bon usage.

ARSINOÉ.

Je ne l’écoute pas ; elle est folle.

ÉSOPE.

Elle est sage,
Et raisonne si bien sur ce que nous disons
Que j’entre avec plaisir dans toutes ses raisons.
Quand pour faire des rois le ciel veut que l’on vive,
425 C’est offenser les dieux de demeurer oisive ;
Et chacun dans l’automne a des remords cuisants
D’avoir en bagatelle employé le printemps.
Pardon ; j’ai le malheur d’être un peu trop sincère.

ARSINOÉ.

Est-il une vertu qui soit plus nécessaire ?
430 Plût au ciel qu’à la cour chacun vous ressemblât,
Et que ce fût ainsi que le monde y parlât !
Je vous trouve si juste en tout ce que vous faites,
(Vertu sublime et rare en la place où vous êtes)
Que pour vous faire voir quelle foi j’ai pour vous,
435 Je vous laisse le soin de choisir mon époux.
À ce que vous ferez je suis prête à souscrire.
Après cette assurance, adieu ; je me retire.
Songez à votre fable en faisant un tel choix.

ÉSOPE.

Oui, madame ; et, de plus, à ce que je vous dois.

LAÏS, à Ésope.

440 Comme il s’en faut beaucoup que je ne sois si belle,
Aussi ne suis-je pas si difficile qu’elle.
En lui cherchant son fait si vous trouviez le mien,
Vous n’obligeriez pas une ingrate.

ÉSOPE.

Fort bien.
Arsinoé et Laïs sortent.

SCÈNE V. Ésope, Plexipe. §

PLEXIPE.

Ah ! Monsieur, que de joie, après six mois d’absence,
445 Dans les murs de Sardis cause votre présence !
Chacun faisant des voeux pour votre heureux retour,
Avec impatience aspirait à ce jour.
Moi qui, de vos vertus adorateur sincère,
Ne puis trop vous marquer combien je vous révère,
450 Pour vous en assurer, j’ai saisi ce moment.

ÉSOPE.

Je suis bien redevable à votre empressement.
À quoi dans vos desseins puis-je vous être utile ?

PLEXIPE.

Que l’on est médisant dans cette grande ville !
Je n’aurais jamais cru qu’on en fût venu là.

ÉSOPE.

455 Comment ! à quel propos me dites-vous cela ?

PLEXIPE.

Êtes-vous assuré qu’aucun ne nous entende ?

ÉSOPE.

Que de précaution votre secret demande !
Le bonheur de Crésus lui fait-il des jaloux ?
Quelqu’un...

PLEXIPE.

En votre absence on a médit de vous.

ÉSOPE.

460 De moi ?

PLEXIPE.

De vous. Trois fois j’ai pensé vous l’écrire.

ÉSOPE.

On peut dire de moi bien du mal sans médire ;
Je vous l’apprends.

PLEXIPE.

Des gens, que vous comblez de biens,
Blâment votre conduite en tous leurs entretiens ;
Et, comme apparemment aucun ne les soupçonne,
465 Ce sont...

ÉSOPE.

Gardez-vous bien de me nommer personne.
Peut-être faible et prompt chercherais-je un moyen
De leur faire du mal quand ils me font du bien.
Je ne veux point savoir qui sont ceux qui médisent ;
Mais je veux, si je puis, que leurs plaintes m’instruisent ;
470 Qu’ils me rendent service, en croyant m’outrager,
Et que leur médisance aide à me corriger.
Dites-moi sur quels points ils blâmaient ma conduite.

PLEXIPE.

On tenait des discours et sans ordre et sans suite...
Soit qu’on eût de la haine ou qu’on fût en courroux...
475 Je sais confusément qu’on médisait de vous.
Je ne sais rien de plus dont je vous puisse instruire.

ÉSOPE.

Si vous ne savez rien, que me venez-vous dire ?
Pourquoi de mes amis me donner du soupçon ?
Croyez-vous ne manquer que de mémoire ?

PLEXIPE.

Eh ! Non.
480 Je suis fait comme un autre, et je ne puis comprendre
Ce qui me peut manquer.

ÉSOPE.

Je m’en vais vous l’apprendre.
LA MARCHANDISE DE MAUVAIS DEBIT
Apollon et Mercure, étant brouillés là-haut,
Ne savaient ici bas où donner de la tête ;
Ils n’avaient point d’argent, et c’est un grand défaut :
485 Jamais de l’indigence on n’a chômé la fête.
"Que deviendrons-nous, dirent-ils,
Si Jupiter ne nous rappelle ? "
Faire des tours de main, aussi prompts que subtils,
Est un art où Mercure excelle ;
6
490 Mais il craignait les alguazils,
Et s’il se rencontrait sous leur patte cruelle,
De mettre en oeuvre les outils
De la justice criminelle.
L’ingénieuse pauvreté,
495 Qui pour vivre de rien, rêve, invente, s’exerce,
Leur fit voir plus de sûreté
À faire un louable commerce ;
Mais comment ? Ils n’ont rien, argent, fonds, ni crédit.
Pendant cet embarras il arrive une foire.
500 Apollon s’avisa de vendre de l’esprit,
Et Mercure de la mémoire.
Après s’être postés dans l’endroit le plus beau,
7
Pour attirer du peuple et de la chalandise,
Chacun dans un écriteau
505 Étala sa marchandise.
Mais à peine Mercure a-t-il planté le sien
Que de toute la foire il attire la foule :
Le monde vient, s’en va, puis revient et s’écoule,
Sans diminuer en rien.
510 Le marchand de mémoire en fournit la contrée ;
Mais le marchand d’esprit à peine fut-il vu :
Il vendait une denrée
Dont le plus idiot croit être assez pourvu.
Il s’écrie, il s’emporte, il se rompt la cervelle :
515 " messieurs, dit-il, messieurs, tournez ici vos pas ;
De quoi la mémoire sert-elle,
Quand l’esprit, par malheur, ne l’accompagne pas ? "
Il eut beau faire et beau dire,
Beau se plaindre et fulminer,
520 Apollon, avec sa lyre,
S’en alla sans étrenner.
Il n’est pas mal aisé de croire
Que de sa marchandise il n’eut point de débit ;
On dit à tout moment qu’on n’a point de mémoire,
525 Et l’on ne dit jamais que l’on n’a point d’esprit.
Si l’on tenait encore une pareille foire,
Vous iriez à grands pas vous fournir de mémoire,
Et quelque bon marché qu’Apollon vous offrît,
Vous n’en feriez pas un pour avoir de l’esprit.
530 Est-ce en avoir une once et le mettre en usage
Que de faire à la cour un si bas personnage ?
Ceux dont vous observez les discours et les pas
Ou sont vos ennemis, ou bien ne le sont pas.
S’ils sont vos ennemis, la passion vous guide :
535 Si ce sont vos amis, c’est leur être perfide ;
Et de tous les emplois le plus lâche aujourd’hui
Est d’être l’espion des paroles d’autrui.
Plus sincère que vous, je dis ce que je pense.

PLEXIPE.

J’attendais de mon zèle une autre récompense.

ÉSOPE.

540 Quand j’aurais un trésor à mettre en votre main,
Vous manquez de mémoire, et l’oublieriez demain.
C’est perdre ses bienfaits que de les mal répandre.

SCÈNE VI. Ésope, Plexipe, Licas. §

LICAS.

Dans votre appartement Rhodope va se rendre.
Elle m’envoie ici vous le faire savoir.

ÉSOPE, à Plexipe.

545 Adieu. J’ai du regret de trahir votre espoir.
Fassent les médisants tout ce qu’ils pourront faire,
Je sais par quel moyen on les force à se taire ;
Et pour me venger d’eux, je vais vivre si bien
Qu’ils auront de la peine à me reprocher rien.

ACTE II §

SCÈNE I. Ésope, Rhodope. §

ÉSOPE.

550 Vous me suivez en vain ; souffrez que je respire.
Ne vous ai-je pas dit ce que j’avais à dire ?
Je n’ai rien oublié, dans mon juste courroux,
Des sujets de chagrin que j’avais contre vous.
C’est dans ce lieu, vous dis-je, où le conseil s’assemble,
555 Et je ne prétends pas qu’on nous y trouve ensemble ;
J’ai mes raisons.

RHODOPE.

Et moi, j’ai les miennes aussi
Pour ne me pas résoudre à vous quitter ainsi.
Il est juste à mon tour que je vous entretienne.

ÉSOPE.

Le roi dans un moment vient ici.

RHODOPE.

Qu’il y vienne :
560 Jusqu’à ce qu’il y soit, je ne vous quitte pas.

ÉSOPE.

Vous croyez m’éblouir par vos trompeurs appas ?
Tout difforme et hideux que vous paraisse Ésope,
Ne vous en flattez pas, infidèle Rhodope :
Vos yeux n’ont plus sur moi le pouvoir qu’ils ont eu ;
565 Je vous abuserais, si je vous l’avais tu.
Honteux d’avoir vécu dans votre indigne chaîne,
Plus j’eus d’amour pour vous, plus j’ai pour vous de haine.
Je ne sais point de terme à pouvoir l’exprimer.

RHODOPE.

Vous me haïssez trop, pour ne me plus aimer.

ÉSOPE.

570 Non, vos charmes pour moi n’ont plus aucune amorce.

RHODOPE.

Vos remords seront vains si nous faisons divorce :
Pensez-y bien, de grâce, avant d’en venir là ;
Et, si vous m’en croyez, n’éprouvez point cela.
Suivons aveuglément la route accoutumée.
575 Je suis ce que j’étais quand vous m’avez aimée :
J’en jure...

ÉSOPE.

Épargnez-vous des serments superflus :
Vous étiez vertueuse, et vous ne l’êtes plus.
Pendant cinq ou six mois qu’a duré mon absence,
Vous avez tout perdu, foi, pudeur, innocence ;
580 Et les honteux attraits qui vous sont demeurés,
Par l’emploi qu’ils ont eu sont tous défigurés.

RHODOPE.

Si c’est là mon portrait et que je lui ressemble,
Je ne m’étonne pas de nous voir mal ensemble.
Sur quelle conjecture avez-vous ces soupçons ?
585 J’aurais fait un beau fruit de toutes vos leçons !
Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai su vous le dire :
J’aime à me divertir, à folâtrer, à rire ;
Et partout où je vais, les filles que je voi,
À peu près de même âge, ont même goût que moi.
590 C’est de vous que je tiens qu’une fille avisée
Doit avoir un air libre, une manière aisée ;
Et qu’il n’est presque rien dont on ne vienne à bout
Lorsqu’avec bienséance on s’accommode à tout.
De quoi vous plaignez-vous ? Je suis votre doctrine.
595 Veut-on rire ? Je ris ; badiner ? Je badine ;
Mais dans tous les plaisirs dont je vous fais l’aveu,
Ce n’est qu’amusement, qu’innocence, que jeu.

ÉSOPE.

Ah ! Rhodope, Rhodope, à qui j’avais envie
De donner les moments les plus chers de ma vie,
600 Mon coeur, qui sans tendresse aurait moins de courroux,
Préviendrait vos raisons, s’il en était pour vous.
Je ne me souviens point de vous avoir instruite
À vivre sans égards, sans pudeur, sans conduite ;
Mais je me souviens bien de vous avoir appris
605 Qu’un orgueil ridicule attirait du mépris,
Qu’un air libre, enjoué seyait bien à votre âge ;
Mais, Rhodope, un air libre est-ce un libertinage ?
Et dans ce que je fais ni dans ce que j’écris
Me voit-on d’aucun vice infecter les esprits ?
610 Si d’un remords, au moins, vous vous sentez capable,
Profitez des leçons que contient cette fable ;
Et voyez à quel point on doit être confus
D’avoir eu de l’honneur et de n’en avoir plus.
LE JARDINIER ET L’ANE
L’âne d’un jardinier fleuriste,
615 Ayant pour le marché des paniers pleins de fleurs,
Pour en savourer les douceurs
Une foule de gens le suivaient à la piste :
Mais il trouve au retour un contraire destin :
Pour se faire maudire il suffit qu’il se montre ;
620 Ceux qui le suivaient le matin
Le soir évitent sa rencontre.
" ne t’en étonne pas, lui dit le jardinier ;
Ces effets différents ont différentes causes :
Ce matin tu portais des roses,
625 Ce soir tu portes du fumier.
Qui suivait ce matin ta senteur agréable,
Ce soir fuit ta puanteur. "
Tant on devient effroyable,
Quand on perd sa bonne odeur !
630 Vous reconnaissez-vous, Rhodope, en cette fable ?

RHODOPE.

Non ; l’application n’en est pas raisonnable.
Je veux bien ressembler à l’âne du matin ;
Mais à celui du soir, j’en aurais du chagrin.
J’ai retenu de vous mille agréables choses
635 D’une aussi bonne odeur que les paniers de roses ;
Mais on ne m’a point vue, oubliant mon devoir,
Le matin vertueuse, et coupable le soir.
Je hais l’honneur féroce et la vertu chagrine :
Je vous l’ai déjà dit, je ris, chante, badine ;
640 Et croyant ma conduite exempte de remords,
Je ne prends aucun soin de sauver les dehors.
Il est vrai qu’on en parle, et que de vieilles dames,
Dont le coeur est encor susceptible de flammes,
Faciles à remplir les désirs d’un amant,
645 Ne peuvent présumer qu’on rie innocemment ;
Et jamais à l’amour n’ayant été rebelles,
Elles jugent de moi comme elles jugent d’elles.
Rien n’est plus dangereux, dans leurs petits complots,
Que ces femmes de bien qui le sont à huis clos,
650 Qui des moindres plaisirs condamnent l’innocence,
Et trouvent tout permis, en sauvant l’apparence.
Pour moi qui marche droit, je ne me contrains pas.

ÉSOPE.

Que vous avez, traîtresse ! Et d’esprit et d’appas !
Quand le ciel vous forma sur un si beau modèle,
655 Que ne vous faisait-il aussi sage que belle !
Il vous a dénié le plus grand bien de tous,
Et je vais être faible autant et plus que vous.
Me trompé-je ? êtes-vous fidèle à votre gloire :
Tachez, s’il est possible, à me le faire croire !
660 Vous aurez peu de peine à me persuader ;
Mon coeur à se trahir demande à vous aider :
Vous le verrez se rendre à la plus faible excuse.
Parlez.

RHODOPE.

Méritez-vous que je vous désabuse ?
Combien d’injures...

ÉSOPE.

Trop pour d’innocents appas ;
665 Trop peu si j’ai raison et qu’ils ne le soient pas !...
Mais, adieu ; le roi vient, retirez-vous, de grâce.
Soit que je vous épouse, ou qu’un autre le fasse,
S’il en est temps encor, faites que votre époux
N’ait aucune raison de se plaindre de vous ;
670 Et portez-lui pour dot, comme une rare offrande,
Toute l’intégrité que l’hymen vous demande.
Rhodope sort.

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule. §

CRÉSUS.

Asseyez-vous.
Il s’assied, ainsi que Trasibule et Tirrène.

ÉSOPE, à Crésus.

Seigneur, je ne suis pas d’un sang...

CRÉSUS.

Ton mérite y supplée, et vaut le plus haut rang.
Assieds-toi, je le veux... depuis plus d’une année,
675 Mes sujets de leur roi souhaitent l’hyménée ;
Et tous contents de moi, comme je le suis d’eux,
S’ils me voyaient un fils, s’estimeraient heureux.
Cotis, père d’Argie, épuisé par les guerres,
Qui fatiguent son peuple et désolent ses terres,
680 Pour nous unir ensemble, à ne rompre jamais,
Me fait offrir sa fille et demander la paix.
Sa couronne, lui mort, appartient à sa fille ;
Mais en vain à mes yeux cette couronne brille.
Arsinoé, soumise à tout ce que je veux,
685 A trouvé le secret de s’attirer mes voeux :
En s’assujettissant à mon pouvoir suprême,
Elle m’a d’un coup-d’oeil assujetti moi-même.
Le trône de Phrygie à mon trône étant joint,
Sans doute ma puissance irait au plus haut point :
690 Pour balancer mon choix cette raison est forte ;
Mais enfin sur mon coeur Arsinoé l’emporte,
Et j’attends de vos soins une décision
En faveur de l’amour ou de l’ambition.
Parlez-moi librement, et qu’un pur zèle éclate.

TIRRÈNE.

695 Seigneur, cette matière est un peu délicate.
Vous aimez ; il faudrait, pour vous faire ma cour,
Approuver votre choix et flatter votre amour.
Une si vertueuse et si belle princesse
D’un monarque si grand mérite la tendresse ;
700 Mais les raisons d’état, qui par d’austères lois
Sont toujours les raisons les plus fortes des rois,
M’obligent à vous dire, avec un coeur sincère,
Qu’à l’hymen d’un grand roi l’amour n’assiste guère ;
Que ses plus dignes soins sont ceux de sa grandeur,
705 Et qu’il doit à sa gloire immoler son ardeur.
Arsinoé pour dot a des yeux qui vous charment,
Des attraits si touchants qu’ils émeuvent, désarment ;
Mais des yeux si charmants et des attraits si doux
Perdront bien de leur prix quand ils seront à vous.
710 Cinq ou six mois d’hymen ralentissent les flammes,
Et la vertu des grands n’est pas d’aimer leurs femmes.
Quelque appât que pour vous ait un amour naissant,
Seigneur, une couronne en est un plus puissant :
En devenant l’époux de la princesse Argie,
8
715 À de vastes États vous joignez la Phrygie ;
Et quels jaloux voisins oseront vous troubler,
Qu’avec tant de pouvoir vous ne fassiez trembler ?

TRASIBULE.

J’ose ajouter, Seigneur, à ce qu’a dit Tirrène,
Que c’est de vos sujets rendre l’attente vaine ;
720 Et que las de la guerre et des maux qu’elle a faits,
Avec impatience ils attendent la paix.
Quoique par vos exploits on ait vu la Phrygie
Du sang de ses enfants assez souvent rougie,
Les succès les plus beaux et les plus glorieux
725 Ne sont pas sans chagrin pour les victorieux.
Si l’un s’en réjouit, l’autre s’en désespère ;
Tel embrasse son fils, qui regrette son frère ;
Et la guerre après soi traîne tant de malheurs,
Qu’il est peu de lauriers qui ne coûtent des pleurs.
730 Ceux qu’élève le ciel aux dignités suprêmes,
Maîtres de tant d’États, ne le sont pas d’eux-mêmes ;
Et lorsque de l’hymen ils subissent les lois,
C’est à la politique à leur prescrire un choix.
Seigneur, Arsinoé fût-elle encor plus belle,
735 La Phrygie et la paix ont plus de charmes qu’elle.
L’intérêt de l’État me fait parler ainsi :
Voilà mon sentiment.

CRÉSUS, à Ésope.

Et le tien ?

ÉSOPE.

Le voici.
Pour peu qu’à l’écouter votre bonté s’applique,
Vous verrez ce que c’est qu’un hymen politique.
LE COQ ET LA POULETTE
740 Un jeune coq des mieux huppés,
En rodant par son voisinage,
D’une jeune poulette, aussi belle que sage,
Eut les yeux et le coeur également frappés.
Le coq étant fort beau, comme elle était fort belle,
745 Elle sentit pour lui ce qu’il sentait pour elle :
Leurs coeurs des mêmes traits furent tous deux blessés ;
Leurs coeurs des mêmes traits furent tous deux blessés ;
Et tous deux, pénétrés de la même tendresse,
Du matin jusqu’au soir ils se voyaient sans cesse,
750 Et ne se voyaient pas assez.
Pendant que l’un et l’autre à l’amour s’abandonnent,
Et qu’ils jurent si tendrement
De s’aimer éternellement,
Leurs sévères parents autrement en ordonnent.
755 Le père du coq le contraint
À quitter sa chère poulette :
En vain de sa rigueur il gémit et se plaint,
Il faut qu’il obéisse ou qu’il fasse retraite.
D’abord il va percher sur le toit le plus haut
760 De la plus déserte cabane ;
Mais faute d’aliment, il lui fallut bientôt
Épouser, en pestant, une poule faisane.
Ces époux, dès le premier jour,
Empêchés de leur contenance,
765 S’étant mariés sans amour,
Se traitèrent sans complaisance.
Outre qu’ils négligeaient le soin
De se dire des yeux quelque chose de tendre,
Leur langage à tous deux était un baragouin
770 Que chacun ne pouvait entendre.
Quand le coq chantait ou parlait,
Sa faisane eût juré que c’étaient des murmures :
Quand la faisane l’appelait,
Il croyait ouïr des injures.
775 En un mot, leur destin ne fit point d’envieux.
Il faut que pour bien vivre ensemble à nous deux,
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Et tous deux, pénétrés de la même tendresse,
Du matin jusqu’au soir ils se voyaient sans cesse,
Et ne se voyaient pas assez.
780 Pendant que l’un et l’autre à l’amour s’abandonnent,
Et qu’ils jurent si tendrement
De s’aimer éternellement,
Leurs sévères parents autrement en ordonnent.
Le père du coq le contraint
785 À quitter sa chère poulette :
En vain de sa rigueur il gémit et se plaint,
Il faut qu’il obéisse ou qu’il fasse retraite.
D’abord il va percher sur le toit le plus haut
De la plus déserte cabane ;
790 Mais faute d’aliment, il lui fallut bientôt
Épouser, en pestant, une poule faisane.
Ces époux, dès le premier jour,
Empêchés de leur contenance,
S’étant mariés sans amour,
795 Se traitèrent sans complaisance.
Outre qu’ils négligeaient le soin
De se dire des yeux quelque chose de tendre,
Leur langage à tous deux était un baragouin
Que chacun ne pouvait entendre.
800 Quand le coq chantait ou parlait,
Sa faisane eût juré que c’étaient des murmures :
Quand la faisane l’appelait,
Il croyait ouïr des injures.
En un mot, leur destin ne fit point d’envieux.
805 Il faut que pour bien vivre ensemble
L’amour ait soin d’unir ce que l’hymen assemble :
Il est sûr qu’on s’entend bien mieux.
Qu’à vos désirs, seigneur, Arsinoé réponde,
N’êtes-vous pas le roi le plus heureux du monde ?
810 Sans un besoin pressant, qu’à peine je conçois,
Pourquoi chercher ailleurs ce que l’on a chez soi ?
Les différentes moeurs, le différent langage
Ne sont pas des liens par où le coeur s’engage ;
Et sur celui des rois c’est faire un attentat
815 Que de l’assujettir aux maximes d’État.
Pour contenter le peuple et le roi de Phrygie,
Accordez-lui la paix, sans épouser Argie.
Vous auriez, elle et vous, des chagrins infinis :
Vos États seraient joints et vos coeurs désunis.
820 Jamais félicité n’eût été plus parfaite
Que le bonheur du coq, s’il eût eu sa poulette.
Sans cesse de l’hymen il se serait loué,
Comme fera Crésus avec Arsinoé.
Sa vertu vous répond d’un bonheur infaillible.

CRÉSUS.

825 Que tu me touches bien par où je suis sensible !
Pressé par tes raisons, je vais mettre à ses pieds
Tout ce qu’a d’éclatant le trône où je me sieds,
Et lui faire savoir, par un récit fidèle,
Avec quelle chaleur tu m’as parlé pour elle.
Il sort.

SCÈNE III. Ésope, Tirrène, Trasibule. §

TIRRÈNE.

830 Crésus à nos conseils préfère vos avis ;
Loin d’en être jaloux, nous en sommes ravis :
Il ne saurait pour vous faire voir trop d’estime.

TRASIBULE.

Quel ministre a-t-il eu d’un esprit plus sublime ?
Vous le servez si bien que d’un commun aveu,
835 Quoi qu’il fasse pour vous, il fait encor trop peu.

TIRRÈNE.

Combien ai-je d’Iphis souhaité la disgrâce,
Pour avoir le plaisir de vous voir en sa place !
Il en était indigne, et vous la méritez.

TRASIBULE.

C’était un misérable en proie aux lâchetés,
840 Qui pour toutes raisons écoutait ses caprices,
Et qui pour s’enrichir faisait mille injustices.

TIRRÈNE.

Il était violent, vindicatif, brutal,
Lent à faire du bien, prompt à faire du mal
Faisant tout son bonheur de traverser le vôtre,
845 Et n’obligeant quelqu’un que pour nuire à quelque autre ;
Un esprit inégal, un discernement faux.

TRASIBULE.

Je vais en un seul mot dire tous ses défauts :
Crésus avec raison l’extermine et l’assomme ;
Il n’est pas sur la terre un plus malhonnête homme.
850 À vous en défier vous avez intérêt :
Il est fourbe et méchant...

ÉSOPE.

Dites-moi, s’il vous plaît,
Vous ferais-je plaisir de vous dire une fable,
Sur le coup imprévu dont la rigueur l’accable ?
Sa peinture et la vôtre y sont en raccourci.

TIRRÈNE.

855 Je vous en prie.

TRASIBULE.

Et moi, je vous en prie aussi.
J’en conçois, par avance, une idée agréable.

ÉSOPE.

N’en perdez pas un mot, tout en est profitable.
LE FIGUIER FOUDROYE
Près de Lesbos fut jadis un figuier
Qui rapportait le plus beau fruit du monde ;
860 Planté sur le bord d’un vivier :
Il se lavait les pieds dans l’onde.
Tous les oiseaux d’alentour
Se donnaient rendez-vous sous son épais feuillage ;
Et tant que durait le jour
865 Ils y chantaient leur amour,
Et bénissaient son ombrage.
Mais, comme dans le monde il n’est rien de certain,
Et que c’est une mer qui n’est point sans naufrage,
Après un temps calme et serein,
870 Il survint tout à coup un furieux orage.
Les vents en un moment agitèrent les airs ;
Il semblait que la pluie inonderait la terre :
Enfin, après beaucoup d’éclairs,
Le figuier malheureux fut frappé du tonnerre.
875 Les oiseaux, effrayés d’entendre un si grand bruit,
Dans le hameau prochain vont chercher un asile ;
10
Et l’orage passé chacun d’eux s’entresuit,
Pour venir habiter son premier domicile.
Mais l’arbre, qui pour eux avait eu tant d’appas,
880 Accablé sous le faix d’une telle disgrâce,
Avait si fort changé de face
Qu’on ne le reconnaissait pas.
Les premiers qui le reconnurent
Furent un milan, un autour,
885 Qui l’insultèrent tour à tour,
Et, pour ne le point voir, à l’instant disparurent.
" suivez-nous, et vous ferez bien,
Dirent-ils aux oiseaux qu’ils crurent pitoyables.
Ce figuier, désormais au rang des misérables,
890 Ne peut plus nous servir à rien. "
" pour moi, dit une tourterelle,
Connue aux environs pour un oiseau d’honneur,
Je prétends partager sa fortune cruelle,
Puisque j’ai partagé ce qu’il eut de bonheur. "
895 " Il m’a tant fait de bien, reprit une colombe,
Que je m’en souviendrai toujours ;
Je veux être avec lui le reste de mes jours
Dans quelque disgrâce qu’il tombe. "
" plût au ciel pouvoir par mes chants,
900 Ajouta tendrement un rossignol habile,
Lui rendre ses attraits, et forcer les méchants
À revenir un jour lui demander asile ! "
Combien au tableau qui paraît
En voit-on qui sont tout semblables ?
905 C’est ainsi que l’on reconnaît
Les faux amis des véritables.
Jamais votre portrait ne fut mieux en son jour :
Vous êtes, vous et lui, le milan et l’autour,
Qui voyant du figuier le destin déplorable,
910 Dès qu’il fut malheureux le trouvèrent coupable.
Tel paraît à vos yeux Iphis disgracié :
Votre infidèle coeur, qui le voit foudroyé,
Oubliant ses bienfaits, dans cette humble posture,
Ne le reconnaît plus que pour lui faire injure.
915 Si du sort inconstant j’éprouvais le courroux,
Que diriez-vous de moi qui ne fais rien pour vous ?
Iphis... mais je me trompe, ou c’est lui s’approche...
Adieu : de sa présence évitez le reproche.
Son faux discernement se connaît assez bien,
920 Puisqu’il s’est pu résoudre à vous faire du bien.

SCÈNE IV. Ésope, Tirrène, Trasibule, Iphis. §

IPHIS, à Tirrène.

Jamais vit-on disgrâce et plus prompte et plus forte ?
Que mon sort, cher Tirrène, est cruel !

TIRRÈNE.

Que m’importe ?

IPHIS, à part.

Qu’entends-je ?... Trasibule aura plus de bonté...
À Trasibule.
Mon malheur...

TRASIBULE.

Quel qu’il soit, vous l’avez mérité.

IPHIS.

925 Juste ciel ! Trasibule et Tirrène me fuient !...
Que d’affronts à la cour les malheureux essuient !
Tirrène et Trasibule sortent.

SCÈNE V. Ésope, Iphis. §

IPHIS.

Monsieur, je viens ici, par un ordre du roi,
Déposer mon crédit, ma faveur, mon emploi.
En de plus dignes mains je ne puis m’en démettre.

ÉSOPE.

930 Moi, je vais le prier de ne le pas permettre.
Au chagrin de Crésus dussé-je m’exposer,
J’aime mieux le souffrir que de vous en causer ;
Loin qu’à votre pouvoir je veuille rien prétendre,
Je vous offre le mien pour vous le faire rendre.
935 Voyez auprès du roi ce que je puis pour vous.

IPHIS.

Respect, zèle, remords, tout aigrit son courroux.
Si pour moi tant de fois sa bonté fut extrême,
Contre moi sa colère est aujourd’hui de même.
Mais ce qui m’est sensible en un tel changement,
940 Ceux qui me doivent tout m’insultent lâchement,
Pendant que de vos soins vous m’offrez l’assistance,
Vous qui ne me devez que de l’indifférence.
En voulant me servir vous déplairiez au roi.

ÉSOPE.

Eh ! Qui soupçonnez-vous de vous avoir nui ?

IPHIS.

Moi.
945 Ce qu’a de plus horrible une chute si haute,
Je ne puis qu’à moi seul en imputer la faute :
Un destin plus cruel me fût-il préparé,
C’est moi qui, sans raison, me le suis attiré :
De ma témérité je reçois le salaire.

ÉSOPE.

950 Crésus est trop bon roi pour garder sa colère.
Votre crime envers lui n’est pas grand, que je crois.

IPHIS.

En fait-on de petits quand on déplaît aux rois ?
Hier, dans un festin, dont j’eus le malheur d’être,
Crésus ayant mis bas la qualité de maître,
955 Et nous regardant tous ainsi que ses égaux,
Voulut qu’en liberté l’on se dit ses défauts.
Quand, pour se divertir, il nous eut dit les nôtres,
Voulant être traité comme il traitait les autres,
J’eus l’indiscrétion, en lui disant les siens,
960 De les trouver plus grands qu’il n’avait fait les miens.
Je lui dis qu’un grand roi, qui veut qu’on le renomme,
Jusque dans ses défauts doit avoir du grand homme ;
Et qu’avoir pour le vin plus d’amour qu’il ne faut,
Est un vice trop bas dans un degré si haut.
965 " pour vous montrer, dit-il d’un air fier, mais auguste,
Que jamais dans le vin je ne fais rien d’injuste,
Lorsqu’un sujet s’oublie et trahit son devoir,
Je reprends mes bontés et ne veux plus le voir.
Boire comme je fais n’est pas un trop grand vice,
970 Puisqu’après avoir bu je rends si bien justice.
Retirez-vous. "

ÉSOPE.

Eh quoi ! Pour un vieux courtisan,
Vous-même de vos maux vous êtes l’artisan ?
Pour reprendre les rois, sans craindre leurs murmures,
Il faut bien d’autres soins et bien d’autres mesures ;
975 C’est un sentier étroit qui, de chaque côté,
Présente un précipice à la sincérité.
Les rois et les flatteurs étant de même date,
Il n’est dans l’univers aucun roi qu’on ne flatte ;
Et qui dans leurs plaisirs a l’honneur d’avoir part,
980 S’il reprend leurs défauts, le doit faire avec art.
Il faut, plein du respect que leur présence inspire,
Les leur faire sentir, et non pas les leur dire ;
Et prendre garde encore, en risquant ces leçons,
Qu’ils ne connaissent pas que nous les connaissons.
985 Il n’est rien près du roi que pour vous je ne fasse :
Mais n’oubliez jamais, si j’obtiens votre grâce,
Qu’eussions-nous l’un et l’autre encor plus de pouvoir,
Nous sommes des jetons que le roi fait valoir.
Comme souverain maître, à qui tout est facile,
990 Il nous fait valoir un, ou nous fait valoir mille ;
Et suivant que son choix nous poste mal ou bien,
Nous sommes quelque chose ou nous ne sommes rien.
Surtout, souvenez-vous, dans tout ce que vous faites,
De n’abuser jamais de la place où vous êtes :
995 La fortune en aveugle ouvre ou ferme la main ;
Et puissant aujourd’hui, l’on ne l’est pas demain.
Pour vous rendre sensible aux raisons que j’étale,
J’y vais d’un apologue ajouter la morale.
LA GUENON ET SON MAITRE
Un grand seigneur avait une guenon
1000 Qui lui semblait si jolie
Qu’il l’aimait à la folie :
À ce qu’elle voulait on n’osait dire non.
Elle lui demanda s’il aurait agréable
Qu’elle s’assît sur un coin de sa table :
1005 « Oui, dit-il, ce plaisir me semblera bien doux. »
« Trouverez-vous bon, lui dit-elle,
Que, donnant l’essor à mon zèle,
Je saute quelquefois sur vous ? »
Pour laisser un champ libre à ses badineries,
1010 Il consentit sans peine à ce manège-là.
Je ne vous dirai point combien de singeries
Elle fit après cela.
Je dirai seulement que flattée, applaudie,
(qu’elle eût tort ou qu’elle eût raison)
1015 La guenon, un peu trop hardie,
Oublia qu’elle était guenon.
Loin d’avoir pour son maître une sincère attache,
Devenue orgueilleuse à le voir complaisant,
Un matin, en le baisant,
1020 Elle arracha la moustache
D’un maître si bienfaisant.
« Ah ! Perfide, dit-il, qui t’oses méconnaître,
J’ai pour ton insolence un châtiment tout prêt :
Dans un moment tu sauras ce que c’est
1025 Que d’abuser des bontés de son maître. »
Elle eut beau de son crime étaler les remords,
Et pour rentrer en grâce employer les prières,
11
Après vingt coups d’étrivières,
Elle fut mise dehors.
1030 Comme, en toute rencontre, elle était malhonnête,
Chacun avec plaisir la vit humilier.
Tel est auprès des rois, où la grandeur entête,
Le sort des favoris qui s’osent oublier.
Quelque soumission que cette fable inspire,
1035 J’aurais sur ce sujet encor beaucoup à dire ;
Mais comme votre grâce est mon plus doux espoir,
Je vais trouver Crésus et faire mon devoir.

ACTE III §

SCÈNE I. Crésus, Gardes. §

CRÉSUS.

Ésope ne suit pas ?

Un Garde.

Non, seigneur.

CRÉSUS.

Qu’on l’appelle...
Le garde sort.

SCÈNE II. §

CRÉSUS.

Quel ministre à son roi fut jamais plus fidèle ?
1040 Quelque prix de ses soins qu’il exige aujourd’hui,
Il fait bien plus pour moi que je ne fais pour lui...
Aux gardes.
Le voici... laissez-nous.
Tous les gardes sortent.

SCÈNE III. Crésus, Ésope. §

CRÉSUS.

Mon aspect t’embarrasse ?
De l’indiscret Iphis tu demandes la grâce ?
Je sais que la clémence est la vertu des rois,
1045 Et tu me l’as toi-même appris assez de fois :
Mais, après les bienfaits dont il m’est redevable ?
L’injure qu’il m’a faite est-elle pardonnable ?
Et, sans te prévenir, si tu veux y penser,
Puis-je lui faire grâce, et peux-tu m’en presser ?

ÉSOPE.

1050 Je ne veux point, seigneur, pour avoir cette grâce,
Par de vaines raisons excuser son audace :
Je vous l’ai déjà dit, c’est avec équité
Que vous l’avez puni de sa témérité ;
Mais quand votre justice a ce qu’elle souhaite,
1055 Votre bonté, seigneur, est-elle satisfaite ?
Le trouble où je vous vois me fait connaître assez
Que vous pardonnez mieux que vous ne punissez.
Quel plaisir ont les rois de pouvoir faire grâce !

CRÉSUS.

Songes-tu que d’Iphis je t’ai donné la place ?
1060 Puis-je lui pardonner sans la lui rendre ?

ÉSOPE.

Non.
Je remets en vos mains un si précieux don.
Plus on est élevé, plus on cause d’ombrage.
Un vaisseau trop chargé n’est pas loin du naufrage ;
Au lieu qu’il vogue à l’aise et ne craint nul assaut
1065 Quand il n’a justement que le poids qu’il lui faut.
Les bienfaits excessifs font souvent qu’on raisonne
Contre qui les reçoit, et contre qui les donne,
Et si j’osais, seigneur, prendre la liberté
De donner tout son lustre à cette vérité,
1070 Je vous rapporterais un petit trait d’histoire,
Digne qu’un grand monarque en garde la mémoire.
Peut-être à ce sujet cadre-t-il assez bien.

CRÉSUS.

Parle. J’écoute tout d’un zèle égal au tien.

ÉSOPE.

En été, que la pluie est chaude et passagère,
1075 Un des rois vos aïeux, chassant avec sa cour,
Vit pleuvoir dans une rivière,
Et ne vit point pleuvoir aux endroits d’alentour.
Comme il en témoignait une surprise extrême :
Seigneur, dit à ce prince un de ses courtisans,
1080 Voilà comme sont vos présents,
C’est de l’eau qui tombe en l’eau même.
Ceux sur qui tous les jours vous versez vos bienfaits,
Semblent être accablés sous ce précieux faix :
Ils en sont si chargés qu’ils n’en savent que faire,
1085 Pendant que tant de malheureux,
À qui votre bonté serait si nécessaire,
Avec un zèle égal n’attirent rien sur eux.
J’ai tort, lui dit le roi, d’en user de la sorte :
Cet avis est utile, et je veux m’en servir.
1090 Vers qui que ce puisse être où mon penchant m’emporte,
Je veux les contenter, et non les assouvir.
En suivant des conseils aussi bons que les vôtres,
Mes bienfaits partagés deviendront plus communs :
J’en veux faire un peu moins aux uns,
1095 Pour en faire un peu plus aux autres.
Seigneur, vos sentiments sont conformes aux siens :
Non content d’enrichir, vous accablez de biens.
Par des soins prévenants, votre âme bienfaisante
En répand sur un seul de quoi suffire à trente ;
1100 Et ce qu’un seul obtient répandu sur chacun,
Vous feriez trente heureux, et vous n’en faites qu’un,
Qui de vos propres biens, riche comme vous l’êtes,
Ne prend plus aucun goût à ceux que vous lui faites.
Par exemple, seigneur, trente braves guerriers
1105 Qu’on a vus de leur sang arroser vos lauriers,
Au sentier de la gloire encor prêts à vous suivre,
D’un seul de vos bienfaits auraient tous de quoi vivre.
Par vos ordres exprès je vous parle sans fard.
Vous le voulez ?

CRÉSUS.

Pourquoi t’ai-je connu si tard ?
1110 Qu’un monarque est heureux, quand un ami fidèle
Joint un si grand respect avec un si grand zèle !
Mais l’insolent Iphis avec un ton brutal...

ÉSOPE.

Peut-être à sa manière a-t-il un zèle égal.
Il n’est pas à la cour le premier qui s’oublie,
1115 Et qui devienne sage après une folie. "
Combien en a-t-on vus, de toutes qualités,
Qui pendant leur jeunesse imprudents, emportés,
Dans un âge plus mûr, dépouillés de tous vices,
Vous ont rendu, seigneur, de signalés services ?
1120 Rendez-lui vos bontés : sensible à ce bienfait,
Il vous rendra service encor mieux qu’il n’a fait.
Le ciel, à ce propos, me suggère une fable,
Qui peut-être à mes voeux vous rendra favorable :
Pour fléchir votre coeur c’est mon dernier moyen.
1125 Ce que je vous demande est de l’écouter bien.
Je ne dirai plus rien, si ma fable est frivole.

CRÉSUS.

J’écoute ; souviens-toi de me tenir parole.
LE LION ET LE RAT
Un lion endormi, s’éveillant en sursaut,
Rencontre un rat sous sa patte.
1130 Comme un lion est fier et qu’il a le sang chaud,
Il fulmine, tonne, éclate.
Pour apaiser son courroux,
Le rat, que la crainte glace,
Se prosterne à ses genoux,
1135 Et, d’un ton suppliant, lui demande sa grâce.
« L’intervalle est si grand, dit-il, de vous à moi,
Qu’en me faisant périr vous auriez peu de gloire ;
Et la clémence d’un roi
Éternise sa mémoire.
1140 Si vous avez la bonté
De me conserver la vie,
La prodiguer partout pour votre majesté
Sera ma plus forte envie. »
Le lion généreux, mettant la griffe bas,
1145 Sensible à cette requête,
Fit grâce à la pauvre bête,
Et ne s’en repentit pas.
En poursuivant une proie,
Trois ou quatre jours après,
12
1150 Le lion pris en des rets,
Pour s’en débarrasser ne trouve aucune voie.
Par des efforts vigoureux
Il tâche à rompre sa chaîne ;
Mais plus il y prend de peine,
1155 Plus il en serre les noeuds.
De chaque animal qui passe,
En vain dans ce péril il attend du secours :
Quand le destin nous menace
Nos meilleurs amis sont sourds.
1160 Le rat seul, d’un pas agile,
L’ayant entendu rugir,
Vient voir à quel usage il lui peut être utile,
Et sans beaucoup parler cherche à beaucoup agir.
Il s’attache avec soin à ronger une corde,
13
1165 Qui de tout l’attirail est le noeud gordien ;
Et par bonheur tout succède si bien,
Tant de fortune à son zèle s’accorde,
Que du lion captif il brise le lien,
Pour le récompenser de sa miséricorde.
1170 Princes, qui, pouvant tout, vous croyez tout permis,
Aux malheureux soyez toujours propices.
Tels que l’on croit d’inutiles amis,
Dans le besoin rendent de bons services.
Eh bien ! Seigneur, mes voeux seront-ils exaucés ?...
1175 Vous ne répondez rien ?

CRÉSUS.

C’est te répondre assez.
Le lion me prescrit ce qu’il faut que je fasse :
Je dois, roi comme lui, comme lui faire grâce.
Qu’Iphis de mon courroux n’appréhende plus rien ;
Puisqu’il est ton ami, je veux être le sien.

ÉSOPE.

1180 Seigneur !...

CRÉSUS.

Je te défends d’oser ouvrir la bouche
Pour me persuader que ma bonté te touche.
Le plaisir le plus grand, trop longtemps attendu,
Par celui qui le fait est toujours trop vendu ;
Et c’est, je te l’avoue, une tache à ma vie
1185 D’avoir été si lent à remplir ton envie.
« Fais-moi, je t’en conjure, un plaisir à ton tour.
Iphicrate, autrefois l’ornement de la cour,
Qui se fait estimer de tous ceux qui le voient,
Va te rendre visite, et les dieux te l’envoient.
1190 Jamais plus honnête homme à tes yeux n’a paru ;
Mais apprends sa faiblesse ; il n’a jamais rien cru.
C’est le coeur le mieux fait que le ciel ait vu naître,
L’ami le plus ardent que l’on puisse connaître,
Généreux, magnifique, affable, officieux :
1195 Pour tout dire, accompli, s’il pouvait croire aux dieux.
Il vient ; de son erreur fais-lui voir l’injustice.
Je l’aime ; et c’est à moi que tu rendras service. »
Il sort.

SCÈNE IV. Ésope, Iphicrate. §

IPHICRATE.

"Monsieur, de vos vertus le bruit s’étend si loin,
Qu’on ne peut pour vous voir se donner trop de soin.
1200 Après un long service, en différentes guerres,
Relégué, par la paix, dans une de mes terres,
Où, sans ambition, sans amour, sans désir,
Je préfère l’étude à tout autre plaisir,
Tout ce que j’ai d’amis, qui m’y rendent visite,
1205 M’ont tant parlé de vous et de votre mérite,
Qu’ayant vu ce matin qu’il faisait un beau jour,
J’ai quitté pour vous voir mon tranquille séjour ;
Et je suis si content d’avoir cet avantage,
Que mon plaisir paraît jusque sur mon visage.

ÉSOPE.

1210 Si vous en exceptez la rareté du fait,
J’ignore quel plaisir ma figure vous fait ;
Pour me bien définir je ne sais point de phrase.

IPHICRATE.

Je viens pour la liqueur, et non pas pour le vase.
Le corps, quel qu’il puisse être, est l’ouvrage d’autrui ;
1215 Mais la vertu d’un homme est son ouvrage à lui,
Et je croirais lui faire une injustice extrême,
Si je ne le voyais par son mérite même.

ÉSOPE.

Quand j’aurais un mérite à vous frapper les yeux,
Ne le devrais-je pas à la bonté des dieux ?

IPHICRATE.

1220 Des dieux ? Bon !

ÉSOPE.

Comment bon ?

IPHICRATE.

Eh quoi ! Vous qu’on renomme,
Vous avez la faiblesse et l’erreur d’un autre homme !
Vous croyez donc devoir votre mérite aux dieux ?

ÉSOPE.

Avant que, vous et moi, nous nous expliquions mieux,
Avec qui, s’il vous plaît, ai-je ici l’honneur d’être ?

IPHICRATE.

1225 On me nomme Iphicrate, et vous m’allez connaître.
Je ne sais ici-bas d’autre félicité
Que dans une flatteuse et douce volupté ;
Non dans la volupté dont le peuple s’entête,
Qu’on évite avec soin, pour peu qu’on soit honnête,
1230 Et qui pour des plaisirs peu durables et faux,
Cause presque toujours de véritables maux.
J’appelle volupté proprement ce qu’on nomme
Ne se reprocher rien et vivre en honnête homme,
Appuyer l’innocent contre l’iniquité,
1235 Briller moins par l’esprit que par la probité,
Du mérite opprimé réparer l’injustice,
Ne souhaiter du bien que pour rendre service,
Être accessible à tous, par son humanité :
Non, rien n’est comparable à cette volupté.

ÉSOPE.

1240 Votre plaisir est grand, je n’en fais point de doute,
À suivre une si juste et si charmante route.
Je ne vous cèle point que je suis enchanté
De cette délicate et pure volupté.
Je rends grâces aux dieux...

IPHICRATE.

Eh quoi ! Les dieux encore ?
1245 Laissez-là ces beaux noms, que le vulgaire adore.
Peut-on être si faible avec tant de raison ?

ÉSOPE.

Vous ne croyez donc pas qu’il soit des dieux ?

IPHICRATE.

Moi ? Non.
Et vous ne le croyez non plus que moi, je pense ?

ÉSOPE.

Vous le conjecturez avec peu d’apparence.
1250 Sur quoi vous fondez-vous pour n’en pas croire ?

IPHICRATE.

Moi ?
Sur quoi vous fondez-vous pour en croire ?

ÉSOPE.

Sur quoi ?
J’ai, vous n’en doutez point, pour moi le plus grand nombre.

IPHICRATE.

Il est vrai, mais qui marche à tâtons et dans l’ombre,
Qui bronche à chaque pas, chancelle à chaque point,
1255 Et qui les craint si peu que c’est n’en croire point.
Les Dieux doivent leur être aux faiblesses des hommes.

ÉSOPE.

Ne convenez-vous pas que vous et moi nous sommes ?

IPHICRATE.

Sans doute.

ÉSOPE.

Croyez-vous que nous venions de rien ?
Mon père avait son père, et son père le sien ;
1260 Et que nous parcourions mes aïeux ou les vôtres,
Il en faut un premier d’où soient venus les autres.
Vous êtes trop prudent pour me nier cela.
Eh ! Qui donc, je vous prie, a fait ce premier-là ?
Voilà sur quel article il faut qu’on me réponde.

IPHICRATE.

1265 Je crois l’homme éternel de même que le monde.

ÉSOPE.

Peut-il être éternel et sujet au trépas ?
Il commence et finit, vous ne l’ignorez pas.
Tout être dépendant vient d’un être suprême ;
Et ce que nous voyons ne s’est point fait soi-même.
1270 Jetez les yeux partout, l’air, la terre, les eaux,
Le ciel, où jour et nuit brillent des feux si beaux,
L’ordre toujours égal des saisons, des planètes,
Prouvent par quelles mains elles ont été faites.
Vous qui paraissez être homme ferme, esprit fort,
1275 Parce que d’un peu loin vous croyez voir la mort,
Si par quelque accident, maladie ou blessure,
Dans une heure, au plus tard, votre mort était sûre,
Penseriez-vous des dieux ce que vous en pensez ?
Et pour n’y croire pas seriez-vous ferme assez ?
1280 Parlez de bonne foi sur le fait que je pose.

IPHICRATE.

Si je devais mourir dans une heure ?...

ÉSOPE.

Oui.

IPHICRATE.

La chose
Est un peu délicate, et je ne sais pas bien...

ÉSOPE.

Croiriez-vous quelque chose, ou ne croiriez-vous rien ?
Vous, et tous vos pareils, qui semblez intrépides,
1285 À l’aspect de la mort vous êtes si timides
Que, pour un insensé qui craint d’ouvrir les yeux,
Mille de cris perçants importunent les dieux.
S’il vous fallait mourir, que croiriez-vous ?

IPHICRATE.

Peut-être
Que mon coeur combattu par la peur du non-être...

ÉSOPE.

1290 Eh ! Monsieur, le non-être est ce qu’on craint le moins :
La peur d’être toujours cause bien d’autres soins ;
Le passé fait trembler, l’avenir embarrasse.
Mais, sans nous écarter, répondez-moi, de grâce.
Si vous deviez mourir dans une heure, au plus tard,
1295 Que croiriez-vous ? Parlez sans énigme et sans fard.

IPHICRATE.

Sans énigme et sans fard ! Je ne suis pas un homme
Qui par le nom d’athée aime qu’on me renomme.
Je ne dispute point pour vouloir disputer ;
Je cherche à m’éclaircir, et non pas à douter.
1300 Loin d’avoir du plaisir, j’ai de l’inquiétude
À flotter dans le trouble et dans l’incertitude ;
Et, chagrin contre moi d’avoir ainsi vécu,
Le bonheur où j’aspire est d’être convaincu.
J’ai vu la mort de près dans plus d’une bataille ;
1305 Je l’ai vue à l’assaut de plus d’une muraille,
Sans que dans ce péril elle ait pu m’inspirer
Ni de croire des dieux, ni de les implorer.
Peut-être ma carrière approchant de son terme,
Que dans ces sentiments je ne suis plus si ferme :
1310 Et que si dans une heure, au plus tard, je mourais,
Plus juste ou plus craintif, je les implorerais.
Eh ! Que ne fait-on point quand il faut que l’on meure ?

ÉSOPE.

Votre raison alors sera-t-elle meilleure ?
Aurez-vous de l’esprit plus que vous n’en avez ?
1315 Saurez-vous sur ce point plus que vous ne savez ?
Seront-ce d’autres dieux, ou sera-ce un autre homme ?
Pouvez-vous ne rien croire et dormir d’un bon somme ?
De la vie à la mort il s’agit d’un instant ;
Et que peut-on risquer qui soit plus important ?
1320 Qui dit dieux, dit vengeurs ; et leur foudre...

IPHICRATE.

Au contraire :
Qui dit Dieux, dit cléments. Un remords bien sincère
Arrête, en expirant, leur foudre prête à choir.

ÉSOPE.

Eh ! Ce remords sincère, est-on sûr de l’avoir ?
Sur le point d’expirer, quoi qu’on se persuade,
1325 Le repentir est faible autant que le malade.
Je vais, non vous prouver, mais vous faire entrevoir
Qu’un espoir si tardif est un fragile espoir,
Et qu’aux derniers moments les beaux esprits qui doutent
Ne sont pas assurés que les dieux les écoutent.
1330 Voulez-vous à m’entendre appliquer votre soin ?

IPHICRATE.

Pour quel autre sujet viens-je ici de si loin ?
Le plaisir le plus grand que vous me puissiez faire,
C’est de m’ouvrir votre âme et de ne me rien taire.

ÉSOPE.

LE FAUCON MALADE
Un faucon qui croyait les dieux muets et sourds,
1335 Étant à son heure dernière,
D’un lamentable ton sollicita sa mère
D’aller en sa faveur implorer leur secours.
Mon enfant, lui dit-elle en mère habile et sage,
Pendant que tu te portais bien,
1340 Tu disais qu’ils ne pouvaient rien :
Ils ne peuvent pas davantage.
C’est presque ainsi que l’homme en use envers les dieux :
Pour en croire il attend qu’il soit malade ou vieux.
Jusqu’au moment funeste où leur vengeance arrive,
1345 Il les croit impuissants, voyant leur foudre oisive ;
Et pour les apaiser fait des cris éclatants,
Quand ils sont fatigués et qu’il n’en est plus temps.
La clémence des dieux, dont on voit tant de preuves,
Est semblable à peu près à ces paisibles fleuves
1350 Qui n’ont pu résister au temps rude et fatal,
Qui tient leurs flots captifs sous un mur de cristal :
Jusques à certain poids, qu’on y passe et repasse,
On est en sûreté sur leur épaisse glace ;
Mais lorsqu’on la surcharge elle fond sous nos pas,
1355 Et qui tombe dessous ne s’en retire pas,
Voilà ce que je crois.

IPHICRATE.

Monsieur, cessons, de grâce !
Ce discours vous fatigue autant qu’il m’embarrasse.
À lutter contre vous j’applique en vain mes soins,
Si vous ne m’abattez, vous m’ébranlez, au moins.
1360 Mais quel fruit, après tout, aurait votre victoire ?
Croire comme l’on fait, par exemple, est-ce croire ?
À parler sans contrainte et d’un coeur ingénu,
Quel dieu, hors la fortune, à la cour est connu ?
Pour peu que l’on y prie, on est toujours en garde :
1365 On observe avec soin si le prince y regarde ;
Et lorsque par hasard on rencontre ses yeux,
C’est lui que l’on invoque encor plus que les dieux...
Adieu : je sors d’ici plein de votre mérite.
Souffrez que je vous rende encore une visite :
1370 Je crois, par les efforts que vos bontés feront,
Si mes yeux sont fermés, qu’ils se défermeront.
Je demande un jour fixe encor cette semaine.

ÉSOPE.

Non, monsieur, je saurai vous en sauver la peine ;
Et je vous promets bien, pour vous faire ma cour,
1375 Que j’irai vous trouver jusqu’en votre séjour.

IPHICRATE.

Vous, monsieur ? Plût aux dieux, que je commence à croire,
Que vous me voulussiez accorder cette gloire !
C’est un endroit riant dans la belle saison ;
Les ondes du Pactole entourent la maison :
1380 On y voit d’un coup-d’oeil le printemps et l’automne,
14
Les richesses de Flore et les dons de Pomone ;
Et je ne vous dis point le plaisir que j’aurai
À vous y recevoir le mieux que je pourrai.
Précipitez l’honneur que vous voulez me faire.
1385 Adieu.
Il sort.

SCÈNE V. §

ÉSOPE.

Que de clartés, hors la plus nécessaire !
Et que d’honnêtes gens à la cour aujourd’hui
Ont la même faiblesse éclairés comme lui !

SCÈNE VI. Ésope, Léonide. §

LÉONIDE.

Bonjour, monsieur.

ÉSOPE.

Bonjour. Que voulez-vous, madame ?

LÉONIDE.

Eh ! Monsieur, je ne suis qu’une bien pauvre femme ;
1390 Je n’ai point de parent, père, frère, ni soeur,
Qui jamais ait été madame, ni monsieur :
J’ai loué cet habit pour paraître un peu brave ;
La Thrace est mon pays, et j’y suis née esclave.
Ce que je vous apprends montre assez, que je crois,
1395 Qu’en m’appelant madame, on se moque de moi.

ÉSOPE.

Eh bien ! Ma bonne femme, à quoi vous suis-je utile ?
Qui vous fait de si loin venir en cette ville ?
J’écoute les raisons, sans distinguer les rangs,
Et je crois me devoir plus aux petits qu’aux grands.
1400 Comme ils sont situés plus près de l’indigence,
Leur besoin plus pressant veut plus de diligence.
Si je puis vous servir ici, je le ferai.
Y serez-vous longtemps ?

LÉONIDE.

Le moins que je pourrai.
Sans vous, de qui la vue adoucit ma disgrâce,
1405 Je me repentirais d’avoir quitté la Thrace.
J’ai bien pris de la peine et bien fait du chemin,
Pour ne trouver au bout que mépris et chagrin.

ÉSOPE.

Avez-vous de quelqu’un essuyé quelque injure ?

LÉONIDE.

Oui, monsieur ; et sans doute une qui m’est bien dure.

ÉSOPE.

1410 Et de qui ?

LÉONIDE.

D’une main de qui mon coeur déçu
N’attendait point du tout le coup qu’il a reçu,
de Rhodope.

ÉSOPE.

Rhodope ! Elle qui plaît, qui brille ?
Rhodope, dites-vous ?

LÉONIDE.

Eh ! Bons dieux, quelle fille !
Elle vient de me faire un si cruel affront...

ÉSOPE.

1415 Elle, Rhodope ?

LÉONIDE.

Un jour les dieux l’en puniront...
J’en conçois par avance une douleur mortelle.

ÉSOPE, appelant

Holà ! Quelqu’un.

SCÈNE VII. Ésope, Léonide, Licas. §

ÉSOPE, à Licas.

Voyez si Rhodope est chez elle.
Je la prie instamment de vouloir me mander
Quand je pourrai la voir, sans trop l’incommoder.
1420 Je vous attends ici pour avoir sa réponse.
Licas sort.

SCÈNE VIII. Ésope, Léonide. §

LÉONIDE.

Cachez bien, s’il vous plaît, ce que je vous annonce,
Mon cher monsieur : je l’aime, et, quoi qu’elle m’ait fait,
Si je lui faisais tort, j’en aurais du regret :
Je le sens bien.

ÉSOPE.

D’où vient qu’elle vous est si chère ?

LÉONIDE.

1425 Pour m’avoir méconnue, en suis-je moins sa mère ?

ÉSOPE.

Vous, sa mère ?

LÉONIDE.

Oui, monsieur. Si cet aveu lui nuit,
Je consens, avec joie, à n’en faire aucun bruit.
Après l’avoir pleurée, et cru sa mort certaine,
Un marchand de Sardis qui vint à Clazomène,
1430 Au bout de quatorze ans m’ayant appris son sort,
Je pars, je cours, j’arrive, et fais naufrage au port.
Pour le prix de mes soins j’ai la douleur amère
De trouver un enfant qui méconnaît sa mère ;
Et, contrainte à partir pour retourner si loin,
1435 J’implore vos bontés dans le dernier besoin.
Pardon, si jusqu’à vous ma douleur est venue !

ÉSOPE.

Rhodope est votre fille, et vous a méconnue !
Est-il bien vrai ? Vos yeux en sont-ils les témoins,
Et n’y mêlez-vous rien, ou du plus ou du moins ?
1440 Quelles fausses raisons colorent cet outrage ?

LÉONIDE.

Je suis pauvre, elle est riche ; en faut-il davantage ?
Elle a peur que ma vue infecte sa maison.
C’est tout.

ÉSOPE, à part.

La pauvre femme a peut-être raison.
Rhodope n’est pas seule, en sa bonne fortune,
1445 Qui d’un pauvre parent fuit la vue importune.
Il n’est pas sous le ciel de gens plus malheureux
Que ceux dont les enfants sont plus élevés qu’eux.
Qu’un homme de finance ait ennobli sa race,
En l’avouant pour père on croit lui faire grâce ;
1450 Et qu’un riche marchand fasse un fils conseiller,
Ce fils en le voyant craint de s’encanailler.
Un mépris infaillible est le digne salaire
D’avoir plus fait pour eux que l’on ne devait faire ;
Et quoique tous les jours on éprouve cela,
1455 On retombe sans cesse en cette faute-là.
À Léonide.
Ce n’est pas envers vous tout à fait même chose ;
Rhodope de son sort elle seule est la cause :
Le jour qu’elle respire est votre unique don.

LÉONIDE.

Est-ce un juste sujet de ne me pas voir ?

ÉSOPE.

Non.
1460 Elle a dû vous voyant avoir l’âme ravie.
Eh ! Que ne doit-on pas à qui l’on doit la vie ?...
Bientôt de ses raisons je vais être éclairci.

SCÈNE IX. Ésope, Léonide, Licas. §

LICAS.

Rhodope suit mes pas, et va se rendre ici.
Je n’ai pu l’empêcher de prendre cette peine.

ÉSOPE, à Licas.

1465 Conduisez cette femme à la chambre prochaine ;
Et, surtout, ayez soin de la placer si bien,
Que de tous nos discours elle ne perde rien.
À part.
Allez... ce que j’entends de Rhodope m’étonne.
Licas et Léonide sortent.

SCÈNE X. Ésope, Rhodope. §

RHODOPE.

Je viens savoir de vous à quoi je vous suis bonne.

ÉSOPE.

1470 Je m’en allais vous voir.

RHODOPE.

Et moi je vous préviens,
Sûre que vos moments sont plus chers que les miens.
Que vous plaît-il ?

ÉSOPE.

Vous dire une fable nouvelle,
Que bien des courtisans m’ont paru trouver belle ;
Mais étant la plupart ou flatteurs ou jaloux,
1475 Je veux m’en rapporter uniquement à vous.
Mon but est qu’une fable instruise, plaise, touche ;
Et j’en crois plus le coeur que je n’en crois la bouche.
Si le vôtre s’émeut, je serai satisfait.

RHODOPE.

J’en dirai mon avis, comme j’ai toujours fait,
1480 Sans vanité pour moi, pour vous sans flatterie.

ÉSOPE.

C’est ce que je demande et de quoi je vous prie.
LE FLEUVE ET SA SOURCE
Un fleuve, enflé d’orgueil de l’abondance d’eau
Qui, de plusieurs endroits, avait grossi sa course,
Avec indignité désavoua la source
1485 Qui l’avait en naissant fait un simple ruisseau.
Ingrat ! Lui dit la source, à qui ce coup fut rude,
Que tu reconnais mal ma tendresse et mes soins
Quelque injuste raison qu’ait ton ingratitude,
Sans moi, qui ne suis rien, tu serais encor moins.
1490 Eh bien ! De cette fable avez-vous l’âme émue ?
Sentez-vous qu’en secret votre coeur se remue ?
Vous pleurez ?

RHODOPE.

Est-ce à tort ?... je suis au désespoir !
J’ai trahi la nature, oublié mon devoir,
Sacrifié ma gloire à des chimères vaines,
1495 Et fait taire le sang qui coule dans mes veines :
Semblable au fleuve ingrat, né d’un faible ruisseau,
Qui méconnut sa source, orgueilleux de son eau,
Ayant reçu le jour d’une esclave étrangère,
Par orgueil comme lui, j’ai méconnu ma mère.

ÉSOPE.

1500 Vous, Rhodope ?

RHODOPE.

Moi-même. Est-il rien de si bas ?
Surprise d’un accueil qu’elle n’attendait pas :
Eh bien ! M’a-t-elle dit, en versant quelques larmes,
Rassurez-vous, Rhodope, et n’ayez point d’alarmes ;
Prête à m’aller rejoindre à mes pauvres aïeux,
1505 Je venais vous prier de me fermer les yeux,
Et croyais que le sort, lassé de me poursuivre,
Souffrirait qu’avec vous j’achevasse de vivre.
Puisqu’il est si contraire à mes plus doux souhaits,
Tout ce que je demande est de mourir en paix.
1510 Adieu. La pauvre femme à l’instant est sortie,
Et, pour s’en retourner, est sans doute partie.
À peine de ma chambre a-t-elle été dehors,
Que pour la retrouver j’ai fait de vains efforts.
Faites, au nom des dieux, qu’on me rende ma mère :
1515 Plus elle est malheureuse et plus elle m’est chère ;
Je veux souffrir sa peine, ou me faire un honneur
De lui voir avec moi partager mon bonheur.
Calmez l’émotion où me met votre fable.

ÉSOPE.

Ce que vous m’avez dit, Rhodope, est-il croyable ?

RHODOPE.

1520 Non, il n’est pas croyable, à vous parler sans fard,
Qu’un enfant pour sa mère ait eu si peu d’égard.
Si mon crime fut grand, mon remords est extrême.
Envoyez après elle, ou bien j’y vais moi-même.
Je ne puis sans la voir demeurer plus longtemps.

ÉSOPE.

1525 Est-ce d’un coeur touché que part ce que j’entends ?
Ne me faites-vous point une promesse vaine ?

RHODOPE.

Quel plaisir prenez-vous à prolonger ma peine ?
Les moments sont trop chers pour les perdre en discours.
Ma mère à qui tout manque a besoin de secours.
1530 Je dois à sa misère une prompte assistance.

ÉSOPE.

J’entrevois dans ce zèle un peu de bienséance :
Un amour tendre et pur ne vous fait point agir ;
C’est la crainte du blâme et la peur de rougir.
Votre faute est secrète et deviendrait publique,
1535 Et la nature agit moins que la politique.

RHODOPE.

Mon coeur de vos mépris, désespéré, confus,
Quelque rudes qu’ils soient, en mérite encor plus.
Soupçonnez d’artifice un repentir sincère,
Je ne me plains de rien que des maux de ma mère.
1540 Loin que notre dispute en termine le cours,
Pendant que nous parlons, ils augmentent toujours.
Ce que je sens pour elle est si pur que je jure
De ne prendre jamais repos ni nourriture
Que nous ne partagions, pour tout dire en deux mots,
1545 La même nourriture et le même repos.
J’aime mieux devancer que voir ses funérailles...
Adieu.
Elle veut sortir.

SCÈNE XI. Ésope, Rhodope, Léonide, Licas. §

LÉONIDE, à part.

Ce que j’entends me perce les entrailles.
Mon coeur est pénétré des plus sensibles coups.
Haut.
Venez, ma chère fille !

RHODOPE.

Eh ! Ma mère, est-ce vous ?
1550 Après ce que j’ai fait, puis-je vous être chère,
Et reconnaissez-vous qui méconnaît sa mère ?
Quel prix vous recevez de m’avoir mise au jour !

ÉSOPE.

Je vous ai fait pleurer, et je pleure à mon tour.
Consolez-vous, Rhodope ; une si belle faute
1555 Vous donne plus d’éclat qu’elle ne vous en ôte.
Ce que je viens de voir m’a si fort satisfait,
Que je vous aime plus que je n’ai jamais fait.
Dans votre appartement conduisez-la vous-même.
À Léonide.
Ayez pour votre fille une tendresse extrême...
À Rhodope.
1560 Et vous, à l’avenir, soumise à son aspect,
Ayez pour votre mère un extrême respect.
Pour être un des premiers à lui montrer mon zèle,
Ce soir je vous convie à souper avec elle.
Satisfait de l’entendre et ravi de la voir,
1565 Je ferai mes efforts pour la bien recevoir.

ACTE IV §

SCÈNE I. Arsinoé, Laïs. §

LAÏS.

Au plus riche des rois vous voilà presque unie ;
Il n’y manque plus rien que la cérémonie,
Et dans un beau fauteuil, assise à son côté,
Votre altesse demain deviendra majesté.
1570 Le ciel à votre sang devait ce privilège.
Mais moi, madame, moi, demain, que deviendrai-je ?
Je voudrais bien...

ARSINOÉ.

J’entends ce que tu voudrais bien,
Et ton bonheur, Laïs, suivrait de près le mien.
Mais j’y vois un obstacle.

LAÏS.

Eh ! Quel est-il ?

ARSINOÉ.

Rhodope :
1575 Elle a fait ce matin sa paix avec Ésope.
Tu sais en quelle estime il est auprès du roi,
Et je songeais à lui pour l’attacher à toi.

LAÏS.

Qui ? Lui, madame ?

ARSINOÉ.

Ésope est né dans l’indigence ;
Mais, Laïs, ses vertus corrigent sa naissance.
1580 Quel honneur n’a-t-il point de ne devoir qu’à lui
Le poste glorieux qu’il occupe aujourd’hui ?
Ésope sans naissance est dans une posture...

LAÏS.

Avez-vous parcouru sa bizarre figure ?
Je renonce à vos biens, si le plus grand de tous
1585 Consiste à me donner Ésope pour époux.
Je n’en veux vraiment point.

ARSINOÉ.

Connais-tu bien Ésope ?

LAÏS.

Il ne faut pour le voir prendre aucun microscope.
De son hideux aspect on est d’abord frappé.
Hors l’esprit qu’il a droit, il a tout éclopé ;
1590 Et quoique sa morale ait des traits admirables,
L’hymen n’est pas un dieu qu’on repaisse de fables.
En un mot, quelque époux qui me soit destiné,
Je le veux, si je puis, bien conditionné,
Que rien n’y manque.

ARSINOÉ.

Ésope a l’esprit net, affable.

LAÏS.

1595 L’esprit net, il est vrai, le corps indéchiffrable.
C’est d’une fort belle âme un fort vilain étui.
Que ferait-il de moi ? Que ferais-je de lui ?
Pardon, si ma pensée est contraire à la vôtre ;
Mais il faut pour s’aimer être faits l’un pour l’autre :
1600 Si l’époux que l’on prend n’a le don de toucher,
La vertu de la femme est facile à broncher.
La mienne jusqu’ici ne s’est point démentie :
De la contagion elle s’est garantie :
Je veux, s’il m’est possible, être femme de bien,
1605 Et si je suis à lui, je ne réponds de rien.
Préservez ma pudeur, qu’il rendrait chancelante,
D’une tentation qui serait violente...
Le voici... justes dieux, détournez un tel coup !
J’aime mieux mourir fille, et c’est dire beaucoup.

SCÈNE II. Ésope, Arsinoé, Laïs. §

ÉSOPE.

1610 Vous me voyez confus d’oser vous faire attendre,
Moi qui dois à votre ordre avec respect me rendre ;
Mais enfermé, madame, au cabinet du roi...

ARSINOÉ.

Eh ! Qui de vos bontés sait mieux le prix que moi ?
Pouvez-vous m’en donner de plus sensibles marques ?
1615 Destinée à l’hymen du plus grand des monarques,
Je dois plus ce bonheur, que je n’attendais pas,
À vos soins empressés qu’à mes faibles appas.
Vous avez seul vers moi fait pencher la balance.

ÉSOPE.

Eh ! Puis-je avoir pour vous trop de reconnaissance ?
1620 La qualité de reine est due à vos vertus ;
Mais plût aux Dieux, Madame, avoir pu faire plus !
Je n’oublierai jamais qu’à la première vue
Crésus de ma présence eut d’abord l’âme émue,
Et que si dans ces lieux j’éprouve un sort si doux,
1625 Je le dois à l’appui que je reçus de vous.
Un bienfait tôt ou tard trouve un prix infaillible,
Et vous en allez voir une preuve sensible.
LA COLOMBE ET LA FOURMI
La colombe, qui s’égayait
Au bord d’une fontaine, où l’onde était fort belle,
1630 Vit se démener auprès d’elle
Une fourmi qui se noyait.
Sensible à son malheur, mais encor plus active
À lui prêter secours par quelque prompt moyen,
Elle cueille un brin d’herbe, et l’ajuste si bien,
1635 Que la fourmi l’attrape, et regagne la rive.
Quand elle fut hors de danger,
Sur le mur le plus près la colombe s’envole.
Un manant à pieds nus, qui la voit s’y ranger,
Fait d’abord voeu de la manger,
1640 Et ne croit pas son voeu frivole.
Assuré de l’arc qu’il portait,
De sa flèche la plus fidèle
Il allait lui donner une atteinte mortelle ;
Mais la fourmi, qui le guettait,
1645 Voyant sa bienfaitrice en cet état réduite,
Le mord si rudement au pied,
Que se croyant estropié,
Il fait un si grand bruit que l’oiseau prend la fuite.
Par la faible fourmi ce service rendu
1650 À la colombe bienfaisante,
Est une preuve suffisante,
Qu’un bienfait n’est jamais perdu.

SCÈNE III. §

ARSINOÉ.

Il est vrai qu’un bienfait n’est jamais sans salaire,
N’eût-on que le plaisir que l’on goûte à le faire.
1655 Épouse de Crésus, que mon sort sera doux,
Pouvant faire du bien, de commencer par vous !
Je viens exprès ici vous le dire moi-même.
Demain, associée à son pouvoir suprême,
Comme de votre bien usez de mon crédit.
Elle sort.

SCÈNE IV. Ésope, Laïs. §

ÉSOPE, arrêtant Laïs, qui veut suivre Arsinoé

1660 J’ai fait, belle Laïs, ce que vous m’avez dit :
Tantôt, d’un air galant, votre main dans la mienne,
Vous m’avez demandé quelqu’un qui vous convienne ;
Et, sur qui que ce soit que j’arrête les yeux,
Je crois être celui qui vous convient le mieux.
1665 Si le parti vous plaît, la main est toute prête.

LAÏS.

Moi, monsieur, de Rhodope enlever la conquête !
Que dirait-elle ? Non, je rends grâce à vos soins ;
Vous lui convenez plus, et je vous conviens moins.
J’ai pour votre mérite une estime sincère :
1670 Pour de l’amour... tout franc, vous n’en inspirez guère ;
Et vous savez le sort de quantité d’époux
Qui, sans vous offenser, sont bien mieux faits que vous.
S’il vous faut, comme un autre, éprouver ce supplice,
Je vous honore trop pour en être complice.

ÉSOPE.

1675 Allez ; c’est être sage, et l’être au dernier point
Que de ne s’unir pas à ce qu’on n’aime point.
Je voulais éprouver quelle était votre pente.
Aimez, et qu’on vous aime ; et vous vivrez contente :
C’est le sort le plus doux.

SCÈNE V. Ésope, Cléon. §

CLÉON.

Eh ! Bonjour, mon patron.
Ils s’embrassent.
1680 Baisez-moi, je vous prie... encore une fois... bon.
Les yeux vifs, le teint frais, la face rubiconde :
Vous ferez, j’en suis sûr, l’épitaphe du monde.
Jamais homme, à mon gré, ne se porta si bien.

ÉSOPE.

Ma santé, par malheur, ne vous est bonne à rien.

CLÉON.

1685 Puis-je compter sur vous pour me rendre un service ?

ÉSOPE.

Pouvez-vous en douter, et me rendre justice ?
M’en offrir un moyen, c’est flatter mon désir :
Le plaisir d’obliger est mon plus grand plaisir.
Quand il faut à quelqu’un refuser quelque chose,
1690 J’en ai plus de chagrin que ceux à qui j’en cause.
Rien ne m’est plus sensible et ne me touche tant
Que lorsque d’avec moi l’on s’en va mécontent.

CLÉON.

J’ai tablé là-dessus, et viens vous mettre en oeuvre.
Je suis homme de guerre, et j’en sais la manoeuvre.
1695 Expert en ce métier, je distingue d’abord
D’une armée ennemie et le faible et le fort.
Chagrin contre Ariston, qui ne fait rien qui vaille,
À le couler à fond sourdement je travaille ;
Et pour m’aider, sous main, à le rendre odieux,
1700 C’est sur vous, mon patron, que je jette les yeux.
Je vous préfère à tous, tant je vous crois fidèle.

ÉSOPE.

Pour le couler à fond ? La préférence est belle !
Pourquoi chercher à nuire à ce brigadier-là ?

CLÉON.

Pour mettre un habile homme en la place qu’il a.
1705 J’en sais un (avec vous je m’explique sans feindre)
Qu’on ne ferait pas mieux, quand on le ferait peindre ;
Fier, sans être orgueilleux ; doux sans être soumis ;
Estimé des soldats, et craint des ennemis ;
Enfin ce qu’on appelle un des plus jolis hommes
1710 Qu’on ait vu de longtemps à la cour où nous sommes :
C’est le meilleur présent qu’on puisse faire au roi.

ÉSOPE.

Eh ! Quel est, s’il vous plaît, cet habile homme ?

CLÉON.

Moi.

ÉSOPE.

Vous ?

CLÉON.

Oui. Je vous surprends de ce que je me nomme ?
Eh ! Qui sait mieux que moi que je suis habile homme ?
1715 La modestie est belle enchâssée à propos ;
Mais hors de son endroit, c’est la vertu des sots.
Fiez-vous-en à moi ; je sais un peu la carte :
Quand on a mes talents, rarement on s’écarte.
Me proposer au roi ce sera le ravir.

ÉSOPE.

1720 Du meilleur de mon coeur je voudrais vous servir.
Vous ne pouvez jamais me causer plus de joie
Que de m’en procurer une équitable voie ;
Mais quel tort, dites-moi, m’a fait cet officier,
Pour obliger Crésus à le disgracier ?
1725 Parlez-moi d’élever, et non pas de détruire.
Je n’ai point de pouvoir, quand il s’agit de nuire.
Ne me demandez point ce qui n’est pas permis.

CLÉON.

Il est permis, parbleu ! D’obliger ses amis,
Et je vous crois le mien, comme je suis le vôtre.

ÉSOPE.

1730 Pour en obliger un faut-il en perdre un autre ?
Il n’est rien de si beau que d’être généreux.
Vous auriez du scrupule à faire un malheureux.

CLÉON.

Bon ! C’est bien à la cour que l’on a du scrupule ?
On cherche à s’avancer, sans voir qui l’on recule.
1735 Il n’est point de moment où l’on ne soit au guet,
Pour y mettre à profit les faux pas qu’on y fait ;
Et pourvu qu’à son but un courtisan arrive,
On l’applaudit toujours, quelque route qu’il suive.
Aller à la fortune est mon unique fin.

ÉSOPE.

1740 Allez-y, croyez-moi, par un autre chemin.
Crésus, des potentats l’un des plus équitables,
À qui, depuis un an, j’ai dédié mes fables,
Se fait lire avec soin, le matin et le soir,
Celles que sans faiblesse un grand roi peut savoir ;
1745 Et le plus lâche crime étant la calomnie,
Pour ne pas un moment la laisser impunie,
Il s’est fait un devoir d’apprendre celle-ci.
Quel bonheur, si les rois en usaient tous ainsi !
L’envie, au désespoir honteusement réduite,
1750 De leurs paisibles cours prendrait bientôt la fuite.
Écoutez.
LE LION DECREPIT
Le lion, accablé par les ans,
Et n’ayant presque plus de chaleur naturelle,
Avait autour de lui nombre de courtisans,
1755 Qui par grimace ou non lui témoignaient leur zèle.
Le loup, qui ne peut faire une bonne action,
Voyant que le renard n’était pas de la bande,
Le fit remarquer au lion,
Qui jura de punir une audace si grande.
1760 Mais le rusé renard, plus adroit que le loup,
Averti de son insolence,
Non content de parer le coup,
Résolut d’en tirer vengeance.
Il va rendre visite au roi des animaux,
1765 Et d’un ton assuré : vous voyez, dit-il, sire,
Des sujets de votre empire
Le plus sensible à vos maux.
Pendant qu’on vous faisait des compliments stériles,
Qui ne partent souvent que d’un zèle affecté,
1770 Je cherchais des secrets utiles
Pour le soulagement de votre majesté.
Elle est hors de péril, et l’état hors de crainte.
La peau d’un loup, écorché vif,
Est un remède aussi prompt qu’effectif
1775 Pour ranimer votre chaleur éteinte.
Son attente eut un plein effet.
On écorche le loup, on en couvre le sire ;
Et ceux qui du renard l’avaient ouï médire,
Dirent tous que c’était bien fait.
1780 Messieurs les courtisans, qui cherchez à vous nuire,
Quel plaisir prenez-vous à vous entre-détruire ?
Si par la calomnie un homme a réussi,
Cent pour un, tout au moins, s’y sont perdus aussi.
Je sais bien qu’à la cour, au milieu des caresses,
1785 La jalousie immole amis, parents, maîtresses :
À qui veut s’agrandir, le cas n’est pas nouveau ;
Mais je sais bien aussi que cela n’est pas beau.
Quand d’une bonne race on a l’honneur de naître,
On cherche à mériter le poste où l’on veut être ;
1790 Et si de vos aïeux vous avez les vertus,
Vous irez par leur route aux emplois qu’ils ont eus.
C’est la plus juste voie et la plus raisonnable.

CLÉON.

N’avez-vous autre chose à m’offrir qu’une fable,
Le bon ami ?

ÉSOPE.

Meilleur que vous ne le croyez.
1795 C’est moi qui me dois plaindre, et c’est vous qui criez.
Je ne murmure point que pour votre service,
Vous me sollicitiez à faire une injustice ;
Et vous murmurez, vous, qui me la proposez,
De ce qu’à vos désirs les miens sont opposés !
1800 Qui de vous ou de moi mérite qu’on l’excuse,
Vous qui la demandez, ou moi qui la refuse ?

CLÉON.

Vous ne voulez donc pas me servir ?

ÉSOPE.

J’y suis prêt,
Et même, s’il le faut, contre mon intérêt.
Ne me proposez rien dont pour vous je rougisse,
1805 Et vous verrez alors si je rends bien service.
Vous seriez mal paré des dépouilles d’autrui.

CLÉON.

Savez-vous de quel sang j’eus l’honneur de naître ?

ÉSOPE.

Oui.
Vous avez des aïeux dont la gloire est insigne.
Héritier de leur nom, tâchez d’en être digne ;
1810 Tâchez...

CLÉON.

Point de leçons. Je suis, grâces aux dieux,
Plus habile que vous, quoique je sois moins vieux.

ÉSOPE.

Je le crois. J’ai de l’âge et n’ai point de science ;
Mais j’ai du train du monde un peu d’expérience.
À la guerre, et partout, la générosité
1815 Est ce qui sied le mieux aux gens de qualité ;
Et quiconque est formé d’un sang comme le vôtre,
Doit naturellement en avoir plus qu’un autre.

CLÉON.

Parlons net. Mon dessein est de perdre Ariston :
Voulez-vous m’y servir ?

ÉSOPE.

Pour cela, monsieur, non.
1820 Si c’est le seul motif qui vers moi vous amène,
C’est, à vous parler net, une visite vaine.

CLÉON.

Eh ! Vous figurez-vous, mon cher petit monsieur,
Qu’un ministre inutile ait un vrai serviteur ?
Lorsqu’à vous encenser tant de monde travaille,
1825 Est-ce pour vos beaux yeux ou votre belle taille ?
Le présumez-vous ?

ÉSOPE.

Non ; qui ferait ce projet
Aurait assurément grand tort sur mon sujet.
Autant que je l’ai pu pendant une heure entière,
Je vous ai combattu d’une honnête manière ;
1830 Mais les coups éloignés ne vous émeuvent point :
Il faut vous les tirer plus à brûle pourpoint.
Puis donc qu’à votre insulte il faut que je réponde,
Je n’ai pas en laideur mon pareil dans le monde :
Je le sais ; mais le ciel, propice en mon endroit,
1835 Dans un corps de travers a mis un esprit droit.
Quelque hommage forcé que la crainte leur rende,
Je méconnais les grands qui n’ont pas l’âme grande ;
Et je n’ai du respect pour l’éclat de leur sang
Que lorsque leur mérite est égal à leur rang.
1840 Les grands et les petits viennent par même voie ;
Et souvent la naissance est comme la monnaie :
On ne peut l’altérer sans y faire du mal,
Et le moindre alliage en corrompt le métal.
Un soldat comme vous s’imagine peut-être.

CLÉON.

1845 Je ne suis point soldat, et nul ne m’a vu l’être.
Je suis bon colonel, et qui sert bien l’État.

ÉSOPE.

Monsieur le colonel, qui n’êtes point soldat,
Je ne sais ce que c’est que de rendre service
Contre la bienséance et contre la justice.

CLÉON.

1850 Adieu, monsieur. Bientôt... je ne m’explique pas.
Il sort.

SCÈNE VI. §

ÉSOPE.

Peut-on être si noble, avec un coeur si bas !
On dit que la noblesse a la vertu pour mère.
S’il est vrai, ses enfants ne lui ressemblent guère ;
Et pour un qui l’imite et qui fait son devoir...
1855 Mais quel homme important en ce lieu me vient voir ?

SCÈNE VII. Ésope, M. Griffet. §

M. GRIFFET.

Vous voyez un vieillard d’une assez bonne pâte,
Qui va voir ses aïeux, sans pourtant avoir hâte,
Et qui souhaiterait être assez fortuné
Pour vous entretenir, sans être détourné.
1860 C’est pour le bien public que je vous rends visite.

ÉSOPE.

Ah ! Pour le bien public il n’est rien qu’on ne
Quitte...
À Licas, en dehors.
Holà ! S’il vient quelqu’un, on ne me parle point...
À M. Griffet.
J’agirai de concert avec vous sur ce point.
Allons d’abord au fait : point d’inutiles termes.

M. GRIFFET.

1865 On doit le mois prochain renouveler les fermes ;
Et si par votre appui j’y pouvais avoir part,
Jamais homme pour vous n’aurait eu plus d’égard.
Pour me voir élever à cette place exquise,
Je me crois le mérite et la vertu requise :
1870 Il ne me manque rien qu’un patron obligeant.

ÉSOPE.

Et quelle est la vertu d’un fermier ?

M. GRIFFET.

De l’argent.
Il ne fait point de cas des vertus inutiles,
Des soins infructueux et des veilles stériles.
D’une voix unanime et d’un commun accord,
1875 Les vertus d’un fermier sont dans son coffre-fort ;
Et son zèle est si grand pour des vertus si belles
Qu’il en veut tous les jours acquérir de nouvelles.
La vertu toute nue a l’air trop indigent ;
Et c’est n’en point avoir que n’avoir point d’argent.

ÉSOPE.

1880 Fort bien. Mais croyez-vous y trouver votre compte ?
Avez-vous calculé jusques où cela monte ?
Toute charge payée, y voyez-vous du bon ?
Parlez en conscience.

M. GRIFFET.

En conscience, non.
Mais un homme d’esprit versé dans la finance,
1885 Pour n’avoir rien à faire avec sa conscience,
Fait son principal soin, pour le bien du travail,
D’être sourd à sa voix, tant que dure le bail.
Quand il est expiré, tout le passé s’oublie :
Avec sa conscience il se réconcilie,
1890 Et libre de tous soins, il n’a plus que celui
De vivre en honnête homme, avec le bien d’autrui.
Si vous me choisissez, et que le roi me nomme,
Je doute que la ferme ait un plus habile homme.
J’ai du bien, du crédit et de l’argent comptant.
1895 Quant au tour du bâton, vous en serez content :
Votre peine pour moi ne sera point perdue ;
Je sais trop quelle offrande à cette grâce est due.
Quoi que vous ordonniez, tout me semblera bon.

ÉSOPE.

Qu’est-ce que c’est encor que le tour du bâton ?
1900 Je trouve cette phrase assez particulière.

M. GRIFFET.

Vous voulez m’avertir qu’elle est trop familière :
J’ai regret avec vous de m’en être servi.

ÉSOPE.

Vous en avez regret, et moi j’en suis ravi.
Pour familière, non ; je vous en justifie.
1905 Dites-moi seulement ce qu’elle signifie.

M. GRIFFET.

Le tour du bâton ?

ÉSOPE.

Oui.

M. GRIFFET.

C’est un certain appas...
Un profit clandestin... vous ne l’ignorez pas !

ÉSOPE.

J’ai là-dessus, vous dis-je, une ignorance extrême.

M. GRIFFET.

Pardonnez-moi.

ÉSOPE.

Vraiment, pardonnez-moi vous-même.
1910 C’est peut-être un jargon qu’on n’entend qu’en ces lieux ?

M. GRIFFET.

C’est par tout l’univers ce qu’on entend le mieux.
Que l’on aille d’un grand implorer une grâce,
Sans le tour du bâton je doute qu’il la fasse ;
Pour avoir un emploi de quelque financier,
1915 C’est le tour du bâton qui marche le premier ;
On ne veut rien prêter, quelque gage qu’on offre,
Si le tour du bâton ne fait ouvrir le coffre ;
Il n’est point de coupable un peu riche et puissant,
Dont le tour du bâton ne fasse un innocent ;
1920 Point de femme qui joue, et s’en fasse une affaire,
Que le tour du bâton ne dispose à pis faire ;
Ministres de Thémis et prêtres d’Apollon
Ne font quoi que ce soit sans le tour du bâton ;
Et tel paraît du roi le serviteur fidèle
1925 Dont le tour du bâton fait les trois quarts du zèle.
Vous êtes dans un poste à le savoir fort bien.

ÉSOPE.

Je vous jure pourtant que je n’en savais rien.
Je vois, par ses effets et ses métamorphoses,
Que le tour du bâton est propre à bien des choses ;
1930 Mais je ne conçois point où l’on peut l’appliquer.

M. GRIFFET.

Pour vous faire plaisir, je vais vous l’expliquer.
Rien n’est plus nécessaire au commerce des hommes ;
Et pour ne point sortir de la ferme où nous sommes,
Lorsque l’on offre au roi la somme qu’il lui faut,
1935 On ne biaise point, et l’on parle tout haut :
Cent millions, dit-on, plus ou moins, il n’importe.
On ajoute à cela ; mais d’une voix moins forte,
D’un ton beaucoup plus bas, qu’on entend bien pourtant,
Et pour notre patron une somme de tant,
1940 Soit par reconnaissance, ou soit par politique :
C’est l’usage commun qui partout se pratique.
Il n’est point d’intendant en de grandes maisons
Qui n’ait le même usage et les mêmes raisons.
Quand on y fait un bail, de quoi que ce puisse être,
1945 Et qu’on ait dit tout haut ce que l’on offre au maître,
On prend un ton plus bas pour le revenant-bon,
Et voilà ce que c’est que le tour du bâton.
Son étymologie est sensible, palpable.

ÉSOPE.

Ce n’est pas le seul tour dont vous soyez capable.
1950 Peu de fermiers, je crois, sont plus intelligents.

M. GRIFFET.

J’en connais quelques-uns assez habiles gens ;
Mais qui ne feront point, tant ils sont débonnaires,
Ni le bien de l’État, ni leurs propres affaires.
Pour faire aller le peuple il faut être plus dur.

ÉSOPE.

1955 Il est vrai : vous voulez le bien public, tout pur.
Vous avez l’appétit toujours bon ?

M. GRIFFET.

Je dévore.

ÉSOPE.

Quel âge avez-vous bien pour travailler encore ?
Ne mentez point.

M. GRIFFET.

Lundi j’eus quatre-vingt-deux ans.

ÉSOPE.

Vous avez des enfants et des petits-enfants ?

M. GRIFFET.

1960 Aucun : je suis garçon. Le ciel m’a fait la grâce,
De même qu’au Phénix, d’être seul de ma race.
Avec économie ayant toujours vécu,
J’ai depuis soixante ans mis écu sur écu ;
Si bien que ce matin, en consultant mes livres,
1965 J’ai trouvé de bien clair quinze cent mille livres,
Sans avoir un parent à qui laisser un sou.

ÉSOPE.

Vous ?

M. GRIFFET.

Moi.

ÉSOPE.

Point d’enfanTs ?

M. GRIFFET.

Non.

ÉSOPE, à part.

Peste soit du vieux fou !
Un homme de bon sens travaille en sa jeunesse,
Pour passer en repos une heureuse vieillesse ;
1970 Mais c’est un insensé qu’un voyageur bien las,
Qui peut se reposer, et qui ne le fait pas.
Quel indigne plaisir peut avoir l’avarice ?
Et que sert d’amasser, à moins qu’on ne jouisse ?
C’est bien être ennemi de son propre bonheur.

M. GRIFFET.

1975 Je veux, si je le puis, mourir au lit d’honneur.
Quelque vieux que je sois, je me sens les pieds fermes.
J’ai rempli dignement tous les emplois des fermes.
Directeur, réviseur, caissier, et coetera ;
Et je prétends aller jusqu’au non plus ultra ,
1980 Être fermier.

ÉSOPE.

Eh quoi ! N’avez-vous rien à faire,
Et de plus sérieux, et de plus nécessaire ?
La mort toujours au guet avec son attirail,
Est-elle caution que vous passiez le bail ?
Ne l’entendez-vous pas qui vous dit de l’attendre,
1985 Et que demain peut-être elle viendra vous prendre ?
Il faudra tout quitter quand elle arrivera ;
Et vous ne songez point à ce non plus ultra.
Quel âge attendez-vous pour être raisonnable ?
Voulez-vous là-dessus écouter une fable ?

M. GRIFFET.

1990 Volontiers.

ÉSOPE.

Elle est longue ; aurez-vous le loisir ?

M. GRIFFET.

Plus elle durera, plus j’aurai de plaisir.
Une fable un peu longue est une double grâce.

ÉSOPE.

Vous y verrez des fous dont vous suivez la trace,
Et vous en verrez tant de toutes qualités,
1995 Que vous réfléchirez sur vous-même. Écoutez.
L’ENFER
À l’exemple d’Hercule, un certain téméraire,
S’étant fait jour jusque dans les enfers,
Voulut voir des damnés les supplices divers.
Ce n’était pas une petite affaire.
2000 Un jeune diable, à qui Pluton
Permit ce jour-là d’être bon,
(sans tirer à conséquence)
Conduisit l’homme partout,
Et, de l’un à l’autre bout,
2005 L’honora de sa présence.
Il trouva là des gens de toutes les façons.
Hommes, femmes, filles, garçons,
Grands, petits, jeunes, vieux, de tout rang, de tout âge :
Il n’est profession, art, négoce, métier
2010 Qui n’ait là-dedans son quartier,
Et qui n’y joue un personnage.
Combien trouva-t-il dans les fers
De gros marchands drapiers, le teint livide et jaune,
Qui, par le calcul des enfers,
2015 De trois quarts et demi faisaient toujours une aune !
Combien de merciers du palais,
Tourmentés d’autant de méthodes
Que pour flatter le luxe ils lui prêtent d’attraits
Par la multitude des modes !
2020 Que de coiffeuses en lieu chaud
Pour avoir, au temps où nous sommes,
Coiffé les femmes aussi haut
Que les femmes coiffent les hommes !
Que de cabaretiers, cafetiers et traiteurs !
2025 Ces premiers corrupteurs de la vie innocente
Sont dans une chambre ardente
Au rang des empoisonneurs.
Combien de financiers et de teneurs de banque,
Voulant compter le temps qu’ils seront encor là,
2030 Trouvent que le chiffre leur manque,
Et ne peuvent nombrer cela !
Combien de grands seigneurs, qui d’un devoir austère,
D’une dette du jeu s’acquittaient sur le champ,
Et qui sont morts sans satisfaire
2035 Ni l’ouvrier, ni le marchand !
Combien de magistrats, l’un bourru, l’autre avare,
Que jamais la main vide on n’osait approcher,
Voyant que dans leur temps la justice était rare,
Prenaient occasion de la vendre bien cher !
2040 Combien d’avocats célèbres,
Qui rendaient noir le blanc par leurs subtilités,
Maudissent dans les ténèbres
Leurs malheureuses clartés !
Si je voulais nommer les fragiles notaires
2045 Les dangereux greffiers, les subtils procureurs,
Les avides secrétaires
Des nonchalants rapporteurs,
Et certains curieux, galopeurs d’inventaires,
Qui séduisent l’huissier pour tromper les mineurs :
2050 Si je voulais parler de tant de commissaires,
Qui font, comme il leur plaît, avoir raison ou tort,
Des médecins sanguinaires,
Et précurseurs de la mort ;
Enfin, si je faisais une liste fidèle
15
2055 De tous les réprouvés que Pluton a chez lui,
16
Ce serait une kyrielle
Qui ne finirait d’aujourd’hui.
Voici pour vous. Le jeune diable et l’homme,
Qui voyaient de l’enfer tous les bijoux gratis :
2060 Après s’être bien divertis
À voir les damnés que je nomme,
Entendirent hurler des vieillards langoureux.
Qui sont ceux-là, dit l’homme, et quel soin les agite ?
Nous sommes, répond l’un d’entre eux,
2065 Les affligés de mort subite.
Taisez-vous imposteur, ou parlez autrement,
Dit le jeune habitant du pays des ténèbres ;
Vous mentez aussi hardiment
Qu’un faiseur d’oraisons funèbres.
2070 Le plus jeune de vous a quatre-vingt-dix ans,
Et vous avez eu tout ce temps
Pour penser à la mort, sans y donner une heure.
Vieux, cassé, décrépit, la mort vient et vous prend :
Après un terme si grand
2075 Est-il étonnant qu’on meure ?
Dans le moment que la mort vous surprit,
17
Une vétille, un rien occupait votre esprit ;
Vous aviez l’oeil à tout, jusqu’à la moindre rente ;
Et vous faisiez, quant au surplus,
2080 L’affaire la moins importante
De celle qui l’était le plus.
Allez, pour jamais, misérable !
Pleurer d’un temps si cher l’usage si fatal.
Ne m’avouerez-vous pas que, pour un jeune diable,
2085 Il ne raisonnait pas trop mal ?
Examinons un peu, vous et moi, quel usage
Vous avez fait du temps pendant un si grand âge.
Vos quatre-vingt-deux ans contiennent dans leur cours
Le nombre, ou peu s’en faut, de trente mille jours ;
2090 Et de ces jours usés pour bien finir le terme,
Près d’entrer au tombeau, vous entrez dans la ferme !
Et pourquoi pour du bien vous donner tant de soin,
Vous qui dans quatre jours n’en aurez plus besoin ?
Pour vous ouvrir les yeux j’ai dit ce qu’on peut dire :
2095 Adieu. Quoique ma fable ait su vous faire rire,
Faites réflexion, en homme prévoyant
Que c’est la vérité que je dis en riant.

ACTE V §

SCÈNE I. Crésus, Tirrène, Trasibule, Gardes. §

CRÉSUS.

Ce que vous m’apprenez a si peu d’apparence
Que je ne puis sans honte y donner de croyance.
2100 Ésope me trahir, lui qui me sert si bien !
J’en serais assuré que je n’en croirais rien.
Je n’ai point de sujet qui me soit plus fidèle.

TIRRÈNE.

Il se peut qu’on ait tort de soupçonner son zèle ;
Peut-être de l’envie est-ce un subtil poison :
2105 Mais il se peut aussi, seigneur, qu’on ait raison,
Et, de qui que ce soit que cet avis puisse être,
De celui qu’on soupçonne il faut se rendre maître.
Donnez ordre, seigneur, qu’on l’arrête.

CRÉSUS.

Qui ? Moi !
Que je sois insensible à ce que je lui dois !
2110 Et qu’une ingratitude odieuse, effroyable
(Vice le plus honteux dont un roi soit capable)
Soit l’injuste salaire et du zèle et des soins
Dont vos yeux et les miens ont été les témoins ?
Pouvez-vous m’inspirer un sentiment si lâche ?

TRASIBULE.

2115 Seigneur, à vous servir appliqué sans relâche,
J’aurais cru faire un crime à vous dissimuler
Ce que votre intérêt me défend de celer.
J’ai dû, comme sujet et fidèle et sincère,
Vous avertir qu’Ésope, avec son air austère,
2120 Qui semble être ennemi de l’argent et de l’or,
A dans une cassette, en secret, un trésor.
J’ignore le détail de ses supercheries,
Quel argent il possède, ou quelles pierreries ;
Mais, à parler sans haine et sans prévention,
2125 Je crois dans sa cassette au moins un million.

TIRRÈNE.

Un million ! Seigneur, il supprime le reste :
Dans la place d’Ésope on n’est point si modeste.
Quand on peut ce qu’on veut, on étend loin ses droits.
C’est peu d’un million, il en a plus de trois :
2130 L’ambition, seigneur, n’a guère de limites.

CRÉSUS.

Pensez bien, l’un et l’autre, à ce que vous me dites.
Ésope criminel, quels que soient ses remords,
Je vous donne à tous deux ce qu’il a de trésors ;
Mais Ésope innocent, par la même justice,
2135 Je lui fais de vos biens un égal sacrifice.
La récompense est sûre, ou la punition.

TRASIBULE.

J’accepte avec plaisir cette condition.

TIRRÈNE.

Je m’y soumets aussi, seigneur, et, par avance,
Je soutiens...

CRÉSUS.

Vous direz le reste en sa présence.
2140 Pour le rendre suspect, en vain l’on me prévient :
Je l’ai fait avertir, et je le vois qui vient.
Il faut que cette intrigue ici se développe.
Laissez-moi lui parler ; je vous l’ordonne.

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Gardes. §

CRÉSUS.

Ésope,
On t’accuse en ce lieu de me manquer de foi.
2145 Je t’en veux croire seul. Me trompes-tu, dis ?

ÉSOPE.

Moi,
Seigneur ? De votre part ce soupçon m’est sensible !
Je ne vous ai point dit que je fusse infaillible.
Peut-être, avec ardeur prenant vos intérêts,
Ai-je pu me tromper et vous tromper après ;
2150 Mais d’aucune action je ne me sens capable
Qui me puisse envers vous rendre un moment coupable.

CRÉSUS.

Et si je te convaincs, quand je me fie à toi,
De me faire un secret contre la bonne foi,
Que diras-tu ?

ÉSOPE.

Seigneur, ce discours m’inquiète.
2155 Moi, des secrets pour vous !

CRÉSUS.

Et dans une cassette,
Qui dans ton cabinet conduit souvent tes pas,
N’as-tu rien de caché que je ne sache pas ?

ÉSOPE.

Eh ! Bons dieux ! Se peut-il que pour si peu de chose
Vous ayez du chagrin et que j’en sois la cause ?

CRÉSUS.

2160 Je la veux voir.

ÉSOPE.

Seigneur, daignez m’en dispenser.
J’ai mes raisons.

CRÉSUS.

Qu’entends-je ? Et que puis-je penser ?
Quelles raisons as-tu que tu n’oses me dire ?

TIRRÈNE.

Eh ! N’est-ce pas, seigneur, assez vous en instruire ?
Que voulez-vous de plus ? Interdit et contraint,
2165 Le refus qu’il vous fait montre assez ce qu’il craint.

TRASIBULE.

Seigneur, de la parole il a perdu l’usage :
Vous faut-il de son crime un plus grand témoignage ?
S’il était innocent, pour sortir d’embarras,
Une fable à propos ne lui manquerait pas ;
2170 Mais de sa trahison la preuve est si facile,
Qu’un si faible secours lui paraît inutile.

CRÉSUS.

On t’accuse, on t’insulte, et tu ne réponds rien ?

ÉSOPE.

Que dirais-je, seigneur, que vous ne sachiez bien ?
Quel que soit l’embarras où leur haine me jette :
2175 Elle est de mon silence un mauvais interprète :
L’innocence est timide et non la trahison.
Si je ne réponds pas, en voici la raison.
LA TROMPETTE ET L’ECHO
D’où vient, dit un jour la trompette,
Qu’il ne m’échappe rien qu’Écho ne le répète ?
2180 Et que, pendant l’été, quand il tonne bien fort,
Loin de vouloir répondre, il semble qu’elle dort ?
Le bruit est bien plus grand quand le tonnerre gronde
Que lorsqu’en badinant je m’amuse à sonner.
Écho, de sa grotte profonde,
2185 L’entendant ainsi raisonner :
À tort mon silence t’étonne.
Je n’hésite jamais à répondre à tes sons,
Mais j’ai, dit-elle, mes raisons
Pour ne répondre pas lorsque Jupiter tonne.
2190 Aux suprêmes divinités
Jamais nos respects ne déplaisent ;
Et quand les grands sont irrités,
Il faut que les petits se taisent.

SCÈNE III. §

CRÉSUS.

Parle : je ne suis point irrité contre toi,
2195 Tu n’as aucun ami qui le soit plus que moi.
Ta vertu soupçonnée est tout ce qui m’irrite.

TIRRÈNE.

En disant une fable il croit en être quitte.
C’est ainsi que du peuple obsédant les esprits,
Par sa fausse morale il en a tant surpris.
2200 Pendant qu’à vos sujets il débite des fables,
Il acquiert sourdement des trésors véritables.
Combien dans sa cassette en va-t-on découvrir !

ÉSOPE.

Eh bien ! Seigneur, eh bien ! Il la faut faire ouvrir.
Quoique jusqu’à ce jour j’ose croire ma vie
2205 À couvert des efforts de la plus noire envie,
J’avoue ingénument qu’il m’eût été bien doux
Que jamais ce secret n’eût été jusqu’à vous.
Vous le voulez savoir, il faut vous satisfaire.

TRASIBULE.

Seigneur, s’il y va seul, il en va tout distraire,
2210 Détourner les moyens de sa conviction,
Et, peut-être, en bijoux sauver un million :
Il peut en un moment faire tout disparaître.

ÉSOPE.

Pour ne rien détourner je veux bien n’y pas être.
En garde contre vous, comme vous contre moi,
2215 Tout ce que je demande est que ce soit le roi
(Lui qui de l’équité fait son plaisir suprême)
Qui la fasse apporter et qui l’ouvre lui-même.
À Crésus, en lui donnant ses clefs.
Heureusement, seigneur, j’en ai les clefs ici.
La clef du cabinet est celle que voici ;
2220 L’autre, qu’aucun mortel n’aurait qu’avec ma vie,
Est celle du trésor dont on a tant d’envie.
Je les mets avec joie entre vos mains.
Crésus, appelant.
Holà !...
Il parle bas aux gardes.
Observez bien mon ordre, et ne touchez que là.
Haut.
Je vous attends.
Les gardes sortent.

SCÈNE IV. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule. §

TIRRÈNE.

Seigneur, souvenez-vous du pacte :
2225 La parole des rois jamais ne se rétracte.

CRÉSUS.

Quand il en sera temps, je m’en souviendrai bien.
Ésope criminel, c’est à vous tout son bien.
Et, pour être aussi juste envers l’un qu’envers l’autre,
Vous calomniateurs, c’est à lui tout le vôtre...
À Ésope.
2230 Tu dois, s’ils m’ont dit vrai, par tes exactions,
Avoir en ta puissance, au moins trois millions.
Ne me déguise point ce que je puis connaître.
Es-tu riche ?

ÉSOPE.

Moi riche ? Eh ! Demandé-je à l’être ?
Loin que le bien, seigneur, me cause aucun souci,
2235 N’ayant besoin de rien, je ne veux rien aussi.
Si vous me retirez la main qui me protège,
Tel que je suis venu, tel m’en retournerai-je ;
Et je verrai l’éclat dont sous vous j’ai brillé,
Comme on voit un beau songe après être éveillé.
2240 Soyez content de moi, je le suis du salaire.

TRASIBULE.

Vous allez sur le champ découvrir le contraire ;
Et ce que par votre ordre on apporte en ces lieux
Va lui fermer la bouche et vous ouvrir les yeux,
Seigneur.

SCÈNE V. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Les Gardes, apportant une cassette. §

CRÉSUS.

C’est ton trésor, Ésope ; avant qu’on l’ouvre,
2245 Et que ce qu’il renferme à mes yeux se découvre,
Fais-m’en, je t’en conjure, un sincère détail.
C’est le prix de tes soins, le fruit de ton travail :
Cette épreuve t’est rude et me fait violence.

ÉSOPE.

Cette épreuve à l’envie imposera silence ;
2250 Et je ne puis, seigneur, en être mieux vengé
Qu’en la rendant témoin de tout le bien que j’ai.
Tout ce que je dirais lui semblerait frivole.

TIRRÈNE.

Qu’attendez-vous, seigneur, à nous tenir parole ?
De sa fausse fierté faites-le repentir.

CRÉSUS.

2255 Eh bien ! Puisqu’on m’y force, il y faut consentir.
Après avoir ouvert la cassette, et vu ce qu’elle contient.
Ouvrons... ciel ! Quel spectacle est-ce ici que l’on m’offre ?
Gardes.

Un Garde.

Seigneur !

CRÉSUS.

Voyez ce qu’enferme ce coffre.
Le garde cherche dans le coffre, et n’y trouve que l’habit d’Ésope quand il était esclave.
Est-ce là le trésor qu’on m’oblige à chercher ?

ÉSOPE.

Oui, seigneur ; vous voyez ce que j’ai de plus cher,
2260 C’est l’habit que j’avais quand par un sort propice,
Il vous plut me choisir pour me rendre service.
Habit vil, mais qu’on porte avec tranquillité,
Qu’inventa la pudeur, et non la vanité,
Qui jamais contre moi n’eût soulevé l’envie,
2265 Si je l’eusse porté pendant toute ma vie,
Et que je redemande à votre majesté,
Avec plus de plaisir que je ne l’ai quitté.
Comme je n’ai rien fait pour m’attirer la haine
Dont voulaient m’accabler Trasibule et Tirrène,
2270 C’est de mon crédit seul dont ils sont mécontents,
Et tous deux ne font rien qu’on n’ait fait de tout temps.
Quelque soin qu’il se donne, et quelque bien qu’il fasse,
Quel ministre est aimé pendant qu’il est en place ?
Et quand de sa carrière il a fini le cours,
2275 Ceux qui le haïssaient le regrettent toujours.
D’un si dangereux poste approuvez ma retraite :
Je connais, mais trop tard, la faute que j’ai faite.
Que ferais-je à la cour, moi qui ne suis, seigneur,
Hypocrite, jaloux, médisant, ni flatteur ?

CRÉSUS.

2280 Pour ta retraite, non ; tu m’es trop nécessaire.
Mais pourquoi cet habit, et qu’en voulais-tu faire ?
Quel bizarre plaisir t’obligeait à le voir ?

ÉSOPE.

L’orgueil suit de si près un extrême pouvoir,
Que souvent dans la place où j’avais l’honneur d’être
2285 De ma faible raison je n’étais point le maître.
Souvent l’éclat flatteur de ce rang fortuné,
M’élevant au-dessus de ce que je suis né,
Pour être toujours prêt à rentrer en moi-même,
Je gardais ce témoin de ma misère extrême ;
2290 Et quand l’orgueil sur moi prenait trop de crédit,
Je redevenais humble, en voyant mon habit.
Voilà tout mon trésor. Quelque peu qu’il me coûte,
Je ne m’en dédis point, c’est un trésor, sans doute,
Puisque, lorsqu’on travaille à me sacrifier,
2295 Il vient à mon secours pour me justifier.
Si contre mon devoir c’est tout ce qu’on oppose,
Combien de gens, seigneur, s’ils faisaient même chose,
Sachant ce qu’ils étaient, et voyant ce qu’ils sont,
Auraient à votre cour moins d’orgueil qu’ils n’en ont !
Crésus, à Tirrène et à Trasibule.
2300 Eh bien ! Mes vrais amis, que ce succès désole,
Vous ne me pressez plus de vous tenir parole ?
Je vous pardonnerais un effort plus puissant
Pour me faire trouver un coupable innocent ;
Mais de vous pardonner je me sens incapable,
2305 Lorsque d’un innocent vous faites un coupable.
Pour agir sans aigreur je suis trop irrité ;
Ésope plus tranquille aura plus d’équité.
Sûr qu’il est toujours juste en tout ce qu’il ordonne,
À son ressentiment le mien vous abandonne :
2310 Il ne peut, quoi qu’il fasse, après vos duretés,
Vous causer tant de maux que vous en méritez.
Aux gardes.
Vous, que je laisse exprès pour garder cette porte,
Que sans l’aveu d’Ésope aucun n’entre ou ne sorte ;
Et que son ordre ici puisse autant que le mien.
Il sort.

SCÈNE VI. Ésope, Tirrène, Trasibule, gardes. §

ÉSOPE.

2315 À votre tour, messieurs, vous ne dites plus rien ?
Tantôt vous souteniez, pour me tirer d’affaire,
Qu’une fable, à propos, eût été nécessaire ;
Je vous ai cru. Voyons, pour vous mettre en repos,
Ce que vous me direz qui puisse être à propos.
2320 Que vous avais-je fait pour vouloir me détruire ?

TIRRÈNE.

Eh ! Que vous faisons-nous en cherchant à vous nuire ?
Plus tous vos ennemis attaquent vos vertus,
Plus vous avez de gloire à les voir abattus.
Malgré tout le chagrin dont votre âme est saisie,
2325 Vous êtes redevable à notre jalousie :
Aucun de vos amis, le fût-il à l’excès,
N’a travaillé pour vous avec tant de succès.
Quel honneur plus parfait voulez-vous qu’on vous fasse ?

ÉSOPE.

Il est vrai, j’oubliais à vous en rendre grâce :
2330 Je dois être content de vos bontés pour moi.

TRASIBULE.

Est-ce un crime à punir que de servir son roi ?
Ayant su qu’un trésor, que l’on disait immense,
Pouvait de ce monarque affaiblir la puissance,
Pour ne le pas trahir, nous avons cru devoir,
2335 En fidèles sujets, le lui faire savoir.
Par bonheur pour l’État, ce sont des impostures :
Au milieu des trésors vous avez les mains pures.
Puisse un si digne exemple un jour être, à l’envi,
Par tous vos successeurs exactement suivi !
2340 Voilà le plus grand mal dont vous puissiez vous plaindre ;
Celui qui nous menace est beaucoup plus à craindre :
Par une loi sévère entre Crésus et nous,
Nous ne possédons rien qui ne doive être à vous ;
Mais c’est un faible appât pour une âme si haute.

ÉSOPE.

2345 Si mon mal n’est pas grand, ce n’est pas votre faute.
De votre intention pleinement éclairci,
La mienne est d’imiter l’exemple que voici :
L’HOMME ET LA PUCE
Par un homme en courroux la puce un jour surprise,
Touchant pour ainsi dire, à son moment fatal,
2350 Lui demanda sa grâce, et d’une voix soumise :
" je ne vous ai pas fait, dit-elle, un fort grand mal. "
Ta morsure, il est vrai, me semble un faible outrage,
Dit l’homme ; cependant n’espère aucun pardon.
Tu m’as fait peu de mal ; mais j’en sais la raison :
2355 C’est que tu ne pouvais m’en faire davantage.
Si j’eusse été coupable et que j’eusse eu du bien,
Est-il un mal plus grand que l’eût été le mien ?
Je dois à votre insulte une peine aussi grande ;
Et mon honneur...

Un Garde.

Rhodope est là qui vous demande :
2360 Nous n’avons, sans votre ordre, osé la faire entrer.

ÉSOPE.

J’ignore quel sujet peut ici l’attirer...
Qu’elle entre.

TIRRÈNE à Trasibule.

Tirrène, à Trasibule.
Elle a pour nous une haine mortelle.

SCÈNE VII. Ésope, Tirrène, Trasibule, Rhodope, gardes. §

RHODOPE.

Ma mère attend votre ordre, et je l’attends comme elle.
Vous l’avez conviée à souper avec vous : il est tard.

ÉSOPE.

2365 Ce plaisir m’aurait été bien doux ;
Mais qu’à la cour, Rhodope, on est près du naufrage !
Trasibule et Tirrène, à qui je fais ombrage,
Ont voulu m’accabler de leurs injustes coups.
Si je veux me venger, je le puis.

RHODOPE.

Vengez-vous.
2370 Tous deux dans leur patrie, et nous loin de la nôtre,
Ma faveur les irrite aussi bien que la vôtre.
Que leur haine pour nous rejaillisse sur eux :
Une faute impunie en fait commettre deux.
D’un ruisseau qui peut nuire interrompez la course ;
2375 Et pour faire encor mieux, tarissez-en la source.
Vous avez le pouvoir ; décidez, ordonnez.

SCÈNE VIII. Crésus, Ésope, Tirrène, Arsinoé, Trasibule, Rhodope, gardes. §

CRÉSUS.

Eh bien ! Ésope, à quoi les as-tu condamnés ?
Dans mes premiers transports me trouvant trop à craindre,
Je me suis retiré pour ne pas te contraindre.
2380 As-tu vengé sur eux ton honneur offensé ?
Parle.

ÉSOPE.

Je n’ai, seigneur, encor rien prononcé.
Peut-être que mon coeur, pénétré de l’offense,
Sous le nom de justice userait de vengeance ;
Et que de ma rigueur, bien loin de me louer,
2385 Vous n’hésiteriez pas à me désavouer.

CRÉSUS.

Te désavouer ! Moi, qui t’estime, qui t’aime,
Et qui prends à ton sort plus de part que toi-même ?
Je suis en ta faveur prêt à souscrire à tout.

ÉSOPE.

Ils n’ont rien épargné pour me pousser à bout.
2390 Permettez qu’à mon tour, seigneur, je les y pousse :
Un outrage est sensible, et la vengeance est douce.
La tienne est toute juste, ou l’on n’en vit jamais.

ÉSOPE.

Me la permettez-vous ?

CRÉSUS.

Oui, je te la permets.
Venge-toi, tu le peux, tu le dois ; je l’ordonne.

ÉSOPE.

2395 Puisque je puis user du pouvoir qu’on me donne,
Je les condamne donc, dussé-je être trahi,
À tâcher de m’aimer autant qu’ils m’ont haï.
À l’égard de leur bien, loin d’y vouloir prétendre,
Je les condamne aussi, seigneur, à le reprendre :
2400 Si votre ordre contre eux avait tout son effet,
Leurs enfants souffriraient d’un mal qu’ils n’ont pas fait.
Enfin, je les condamne à n’avoir de leur vie
De l’emploi que j’occupe une imprudente envie.
Un ministre honnête homme, et qui fait son devoir,
2405 Est lui-même accablé sous un si grand pouvoir.
Quoiqu’avant le soleil tous les jours il se lève,
Jusqu’à ce qu’il se couche il n’a ni paix, ni trêve ;
Et durant la nuit même, attentif à prévoir,
Le repos de l’État l’empêche d’en avoir.
2410 Du plus faible parti souffrez que je me range,
Et que ce soit ainsi, seigneur, que je me venge.
Ils avaient de la joie à causer mon malheur,
Et j’aurais du chagrin si je causais le leur.

CRÉSUS.

Non, je prétends, au moins, que leurs biens t’appartiennent.

ÉSOPE.

2415 Que voulez-vous, seigneur, que sans biens ils deviennent ?
Être de qualité, sans du bien, c’est un sort,
Pour peu qu’on ait de coeur, plus cruel que la mort.
Il suffit qu’à vos yeux je ne sois point coupable :
La vengeance facile est honteuse et blâmable.
2420 C’est un honneur pour moi préférable à leur bien,
De pouvoir me venger et de n’en faire rien.
Tandis que la balance est encor suspendue,
Donnez à vos bontés toute leur étendue.
Les rois, comme les dieux, sont faits pour pardonner.

TIRRÈNE.

2425 Ah ! C’en est trop, seigneur ; quoi qu’on puisse ordonner,
Quelque punition qui suive notre crime,
La plus dure à souffrir est la plus légitime.
De la bonté d’Ésope étonnés et confus,
Nous ne pouvons tenir contre tant de vertus.

TRASIBULE.

2430 Oui, Seigneur, de son bien avides l’un et l’autre,
C’est à lui justement qu’appartient tout le nôtre.
Vous avez fait la loi, nous y sommes soumis.

ÉSOPE.

Non, laissez-moi, seigneur, acquérir deux amis.
Si jamais mon service eut le bien de vous plaire,
2435 Accordez-moi, seigneur, leur grâce pour salaire :
C’est une récompense un peu forte pour moi ;
Mais un roi doit toujours récompenser en roi.
Par leur confusion, leurs remords, leurs alarmes,
Leur crime n’est-il pas expié ?

CRÉSUS.

Tu me charmes.
2440 À remplir tes désirs je n’ai tant hésité
Que pour voir jusqu’au bout ta générosité...
Aux deux courtisans.
Trasibule, Tirrène, Ésope vous pardonne,
Et j’aime à profiter des exemples qu’il donne.
Quel sujet fut jamais plus utile à son roi ?...
À Arsinoé.
2445 Mais de tous ses conseils le plus charmant pour moi,
Madame, c’est celui que son zèle me donne
De vous sacrifier Argie et sa couronne,
Plus heureux d’être esclave en de si beaux liens
Que de me voir un jour maître des phrygiens.

ARSINOÉ.

2450 Quelle faveur pour moi qu’un pareil sacrifice !
D’Ésope, à qui je dois cet important service,
Faites que la fortune arrive au plus haut point.

CRÉSUS.

Eh ! Quel bien puis-je faire à qui n’en cherche point ?
Je ne sais qu’un plaisir que je lui puisse faire :
2455 Comme à toute ma cour, Rhodope a su lui plaire,
Et je veux que demain, au même autel que nous...

ÉSOPE.

Nous avons, elle et moi, trop de respect pour vous,
Et le ciel entre nous, seigneur, met trop d’espace
Pour oser accepter une pareille grâce.
2460 Ce serait un orgueil inexcusable à moi
De joindre mon hymen à celui de mon roi :
Quelques mois de délai, loin de fâcher Rhodope...

SCÈNE IX. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Arsinoé, Rhodope, Atis, Gardes. §

ATIS

Seigneur, le peuple ému demande à voir Ésope.
On répand dans Sardis des bruits confus et sourds
2465 Que, pour sa récompense, on attente à ses jours.

CRÉSUS.

À ce peuple agité viens te faire paraître.
Du jour de ton hymen je te laisse le maître ;
Mais pour moi c’est un terme assez long que demain.

ÉSOPE.

Unissez bien vos coeurs, en vous donnant la main.
2470 Puissiez-vous tout un siècle, oubliés par les Parques
De la faveur des dieux sans cesse avoir des marques !
Et puissent vos enfants, aimés et craints de tous,
Voir un jour naître d’eux d’aussi grands rois que vous.