L'AVEUGLE CLAIR-VOYANT
COMÉDIE
A PARIS.
Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes.
M. DC. L.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

Édition critique établie par Sonia Naudin dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2003-2004)

Introduction §

Auteur tombé assez rapidement dans l’oubli et redécouvert depuis peu1, Brosse est surtout connu pour avoir écrit Les Songes des hommes esveillez. Ce dramaturge n’est cependant pas l’auteur d’une seule pièce : il compte à son actif deux autres comédies, une tragi-comédie et une tragédie, qui ont été plus délaissées par la critique.

Biographie §

La liste des pièces composées par Brosse est donc la suivante :

  • – La Stratonice ou le malade d’amour, tragi-comédie jouée en 1642 et publiée en 1644.
  • – Les Innocents coupables, comédie jouée en 1643 et publiée en 1645.
  • – Les Songes des hommes esveillez, comédie jouée en 1644 et publiée en 1646.
  • – Le Turne de Virgile, tragédie jouée en 1645 et publiée en 1647.
  • – L’Aveugle clair-voyant, comédie jouée en 1648 ou 1649 et publiée en 1650.

En revanche, Les Anagrammes à la Reine (1660), qui ont longtemps figurées parmi les œuvres de Brosse, ont en réalité été écrites par son homonyme le Révérent Bénédictin Brosse, comme l’a démontré Georges Forestier2. Il en va de même pour Le Curieux impertinent ou Le Jaloux (1645), que certains dictionnaires de théâtre du XVIIIe siècle3 lui attribuaient, et qui a en fait été composé, à l’âge de treize ans, par son jeune frère (parfois appelé Brosse le jeune). L’existence de ce frère cadet, mort prématurément, est d’ailleurs le seul élément biographique réellement avéré que nous possédions au sujet de cet auteur : c’est Brosse lui même qui nous l’apprend dans la préface du Curieux Impertinent rédigée par ses soins. L’épître de La Stratonice ou le malade d’amour, dans laquelle il espère que les auxerrois réserveront un bon accueil à sa pièce, laisse supposer que Brosse serait originaire d’Auxerre. D’ailleurs, les autres informations que l’on pensait détenir à propos de ce dramaturge provenaient principalement du témoignage de l’abbé Lebeuf, auteur des Mémoires concernant l’histoire de la ville d’Auxerre. Celui-ci nous apprenait qu’un fils de chapelier nommé N… Brosse, décédé en 1651, avait écrit une tragédie et diverses œuvres à caractère religieux. Ces maigres renseignements se sont malheureusement révélés sujets à caution4. Le nom même de notre auteur n’est pas établi avec certitude puisqu’il signe ses écrits tantôt Brosse, tantôt La Brosse5. On peut donc constater que le dramaturge n’a pas usurpé sa réputation d’« auteur énigmatique »6. Le mystère est d’autant plus grand qu’aucun de ses contemporains ne semble avoir parlé de lui, mis à part une brève allusion que l’abbé d’Aubignac fait dans sa Pratique du théâtre7 à l’« auteur de la Stratonice » à qui il aurait conseillé de ne pas composer une pièce de théâtre à partir de ce sujet. En revanche, comme le remarque Pierre Pasquier8, Boisrobert, dont la comédie Les Apparences trompeuses est une adaptation de la comedia de Calderón Peor está que estaba qui avait déjà été reprise par Brosse, une dizaine d’années plus tôt, sous le titre Les Innocents coupables, ne mentionne nulle part, semble-t-il, le nom de notre auteur. De même, Quinault, qui reprendra le sujet de La Stratonice dans sa pièce du même nom en 1660, ne fait aucune allusion à Brosse. Mais on ne peut évidemment pas affirmer qu’ils aient eu connaissance de ces pièces, dont on ignore d’ailleurs l’accueil que leur réserva le public.

Représentation de la pièce §

Une seule pièce de Brosse semble ne pas être totalement tombée dans l’oubli : il s’agit de L’Aveugle clair-voyant. En effet, Lancaster9 nous apprend que cette comédie a été traduite en allemand en 1663 et en 1669, avant d’être reprise par Marc-Antoine Legrand au XVIIIe siècle. Cet auteur-comédien va réduire la pièce en un acte et la faire représenter par sa troupe en 1716. On peut donc supposer que le public n’a pas réservé un trop mauvais accueil à la dernière pièce de Brosse.

La date de la représentation §

La page de titre de L’Aveugle clair-voyant nous fournit également quelques précisions sur les premières représentations de la comédie. On y apprend en effet qu’elle a été « représentée sur le théâtre Royal devant leurs majestez ». Le « théâtre Royal » désignant le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne dans la première moitié du XVIIe siècle, nous savons désormais où la pièce a été créée. Cette indication nous permettrait-elle, également, de lever les doutes concernant l’année de la première représentation de L’Aveugle clair-voyant ? On ignore en effet si cette pièce fut jouée en 1648 ou en 1649. Dans son livre intitulé Le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, Sophie Wilma Deïerkauf-Holsboer affirme, en se basant sur cette information, que la comédie a été représentée pour la première fois en 1648 :

Ce renseignement nous permet de déterminer la date probable de la création de cette pièce à l’Hôtel de Bourgogne. La famille royale a en effet été absente de Paris pendant presque toute la durée de la Fronde et il est inconcevable qu’elle aurait tranquillement assisté au cours d’un très bref séjour dans la capitale perturbée à une représentation théâtrale à l’Hôtel de Bourgogne. La première de L’Aveugle clairvoyant a donc été donnée avant le début de la Fronde en 164810.

Cependant, cet argument peut être retourné. On peut en effet voir une stratégie politique dans le fait d’assister à une représentation théâtrale pendant une période où l’autorité royale est remise en cause. Ce serait un moyen de montrer au peuple et aux opposants du régime que la famille royale n’est pas inquiétée par les affrontements11 qui troublent Paris. L’hésitation concernant l’année de création de la pièce subsiste donc.

Les acteurs §

Quoi qu’il en soit, en 1648 comme en 1649, la composition de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne reste la même. Elle comprend onze membres : Zacharie Jacob, dit Montfleury et sa femme Jehanne de la Chappe, Claude Deschamps, sieur de Villiers et sa femme Marguerite Béguin, Josias de Soulas dit Floridor, François Chastelet dit Beauchasteau et sa femme Magdeleine du Pouget, André Boiron dit Baron et sa femme Jehanne Anzoult, Nicole Gassot, et Pierre Hazard12. On ne sait malheureusement rien de la distribution des rôles de L’Aveugle clair-voyant. On peut cependant se laisser aller à quelques suppositions. L’acteur de Villiers, connu pour son talent comique, jouait habituellement les rôles de valet (il est le créateur du célèbre rôle de Philippin). On peut donc penser qu’il aurait pu jouer le rôle de Sylvestre, valet rusé et plein de verve. En outre, la scène 5 de l’acte V, dans laquelle Lidamas et Cléanthe parlent pendant une dizaine de vers de La Suite du Menteur de Corneille, gagnerait en intérêt si l’un des deux rôles était tenu par Floridor. Ce dernier jouait en effet le rôle principal, celui du « menteur », dans la pièce de Corneille à sa création pendant la saison 1644-1645. Le comique de la scène serait ainsi renforcé puisque les spectateurs verraient l’acteur commenter l’un de ses rôles précédents, s’il incarne le personnage de Lidamas, ou feindre l’ignorance quant au succès de la pièce dont il était le protagoniste, si Floridor joue le rôle de Cléanthe. Il est aussi fort probable que l’actrice qui jouait le rôle de Lucille, la servante de Mélice, incarnait en même temps un autre personnage (peut-être était-elle aussi Nérine, l’autre suivante de la pièce ? ). En effet, son rôle est peu fourni : elle n’est présente que dans six scènes et ne prononce que cinquante-huit vers dans toute la pièce. Mais surtout, c’est le seul personnage de la comédie qui ne revient pas au dénouement. Dans le théâtre du XVIIe siècle, comme le dit Jacques Scherer, « la plus importante [des traditions du dénouement] consiste à rassembler le plus grand nombre de personnages possible pour la fin de la pièce. Il semble que la troupe veuille se montrer au grand complet »13. Il est vrai que les auteurs négligeaient parfois de faire reparaître sur scène les personnages qui n’avaient pas eu une grande importance dans l’intrigue. Mais peut-être était-ce aussi parce qu’il jouait en même temps un autre rôle, plus conséquent, dans la même pièce.

Le décor §

Le décor dans lequel les acteurs évoluent pose problème lui aussi. L’Aveugle clair-voyant se situe à une période charnière, entre l’époque pré-classique et le classicisme, où il n’« exist[e] pas de système déterminé de décor » : le décor multiple du début du siècle, réduit à un petit nombre de compartiments, subsiste toujours, tandis que le décor unique commence à s’imposer14. La mise en scène de la pièce nécessite sans aucun doute un décor intérieur mais une hésitation porte sur le nombre de chambres exposées à la vue du spectateur. Lancaster15 pense que deux pièces sont représentées. Cette affirmation supposerait la mise en place d’un décor à compartiments à moins que le décor ne change pendant un entracte, ce qui d’après Jacques Scherer était peu fréquent16. Cependant, nous pensons que l’action de la pièce se déroulait dans un décor unique. En effet, l’intrigue de la comédie n’impose absolument pas la présence d’un compartiment supplémentaire. En outre, si l’on observe les entrées et les sorties des personnages tout au long de la pièce, on s’aperçoit que Brosse respecte la règle classique de la liaison des scènes : la scène n’est jamais vide, les personnages qui y entrent s’ajoutent à ceux qui étaient déjà en place, il est donc certain que les acteurs restent dans la même salle d’un bout à l’autre de chaque acte. Nous pouvons néanmoins noter que, dans les deux cas évoqués ci-dessus, L’Aveugle clair-voyant respecte l’unité de lieu. Celle-ci était en effet, dans cette première moitié du XVIIe siècle, entendue « au sens large » : « l’histoire de l’unité de lieu entrera dans une deuxième époque lorsque cette unité sera considérée comme excluant la représentation de lieux trop éloignés les uns des autres, mais comme comprenant celle de lieux assez voisins pour qu’on puisse passer rapidement et sans faire un véritable voyage, de l’un à l’autre »17. Cependant, Brosse ne se montre pas toujours aussi respectueux de toutes les règles de la dramaturgie classique.

Une comédie originale §

Les rares écrits18 consacrés à L’Aveugle clair-voyant n’ont pu que constater l’originalité de cette comédie19. En effet, la pièce n’est pas l’adaptation d’une œuvre antérieure même si, comme nous le verrons plus tard, Brosse a été influencé par deux comédies de Corneille. Ce fait est suffisamment rare dans les années 1630-1660 pour être souligné. Pendant cette période où la comédie à l’espagnole triomphe en France, la plupart des pièces étaient des adaptations, quand ce n’était pas de simples traductions, des comedias de Lope de Vega, Calderón et autres auteurs espagnols de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle.

Cependant l’originalité de la pièce de Brosse ne tient pas seulement au fait qu’elle ne soit pas tirée d’une autre œuvre : elle s’écarte également du schéma traditionnel de la comédie par certains côtés.

Le non respect de l’unité d’action §

Ainsi, si les unités de temps et de lieu sont respectées, L’Aveugle clair-voyant fait une entorse à l’unité d’action. D’après Jacques Scherer « on dit, à partir de 1640 environ, que l’action d’une pièce de théâtre est unifiée » lorsque, notamment, « on ne peut supprimer aucune des intrigues accessoires sans rendre partiellement inexplicable l’intrigue principale »20. Or, dans la dernière comédie de Brosse, deux intrigues, l’une concernant le couple Lidamas-Olimpe et l’autre le couple Mélice-Thélame, progressent parallèlement sans jamais interférer l’une avec l’autre. L’adaptation de Legrand prouve d’ailleurs l’indépendance de ces deux actions l’une par rapport à l’autre puisque, pour réduire sa pièce en un acte, il va simplement supprimer l’intrigue dont Mélice et Thélame sont les protagonistes, sans rendre « inexplicable » aucun point de l’action concernant Lidamas et Olimpe. Le seul point commun entre ces deux intrigues est que, dans chacune d’elle, les jeunes gens se heurtent au même personnage-obstacle : Cléanthe. Cléanthe et son valet Sylvestre sont d’ailleurs les seuls protagonistes communs aux deux actions, puisque les personnages de l’une, suivantes comprises, ne rencontrent jamais ceux de l’autre, excepté à la dernière scène de l’acte V, où la tradition veut que tous les acteurs de la pièce soient présents sur scène. Les personnages ne parlent même pas les uns des autres, mis à part deux brèves allusions : l’une faite par Olimpe sur la complicité possible de la sœur de Lidamas21, l’autre faite par Mélice sur le fait que Lidamas a acheté le silence de Sylvestre22.

En outre, chacune des deux intrigues dispose de sa propre exposition et de son propre dénouement. Ainsi, l’exposition de l’intrigue concernant le couple Lidamas-Olimpe occupe les scènes 1 et 2 de l’acte I, tandis que l’exposition de l’action ayant Mélice et Thélame comme protagonistes se fait à la scène 3 de l’acte I23. On peut d’ailleurs noter l’effort fourni par Brosse pour varier ces deux expositions et, de cette façon, éviter la monotonie. En effet, la scène 1 appartient au type banal de l’exposition entre la maîtresse, Olimpe, et sa suivante, Nérine. La scène 2 met Olimpe et Nérine en présence de Lidamas, l’amant de la jeune veuve. Dans les deux cas, malgré les inquiétudes, le ton est calme et mesuré. En revanche, la scène 3 s’ouvre sur la colère de Cléanthe contre sa fille désobéissante. Les deux héros s’opposent à propos de Thélame, l’amant de la jeune fille. Le ton est emporté de part et d’autre et la scène se termine par cette explosion de colère de Cléanthe :

Taisez-vous indiscrette, insolente, effrontee
Ma bonté cede enfin vous l’avez surmontee,
Allez, retirez-vous, & ne me parlez plus
D’un homme dont le bien consiste en ses vertus24,

De la même manière, le dénouement de chacune des deux intrigues n’intervient pas au même moment. Celle concernant Mélice et Thélame s’achève à la fin de l’acte IV par la promesse de Cléanthe de marier les deux jeunes amoureux dès le lendemain25, alors que la deuxième action ne se dénoue qu’à la fin de l’acte V : le conflit entre le père et le fils est éclairci dès la scène 7, où Cléanthe accepte l’union d’Olimpe et de Lidamas26. La dernière scène de l’acte V n’apprend donc rien de plus au spectateur, si ce n’est qu’une fois réitérées les promesses de mariage des quatre jeunes gens, on annonce également l’union de Sylvestre, valet de Cléanthe et de Nérine, suivante d’Olimpe. Le dénouement n’est donc pas tout à fait conforme à la règle classique27 puisqu’il est scindé en plusieurs parties. De plus, tout n’y est pas éclairci : Cléanthe demande à plusieurs reprises28 comment Lidamas et Olimpe ont découvert que son aveuglement était feint, mais la pièce s’achève avant qu’il n’ait réellement découvert la trahison de Sylvestre. Les exigences de rapidité et de complétude ne sont donc pas vraiment respectées.

Il apparaît, dans ces diverses remarques, que l’intrigue concernant Mélice et Thélame est moins développée que celle ayant pour héros Lidamas et Olimpe. Cependant elle a une importance non négligeable : en faisant ressortir les défauts de Cléanthe, dont le principal est l’avarice, elle permet d’empêcher que ce personnage ne devienne une victime. Grâce à elle, Cléanthe n’attire pas exclusivement toute la sympathie du public. Sans elle, Cléanthe, pauvre père trahi par son fils, aurait pu susciter la pitié du spectateur, émotion contraire au rire. En outre, le dénouement de la pièce aurait pu paraître injuste, voire immoral, puisqu’il aurait récompensé la trahison d’un fils envers un père exemplaire.

Les personnages §

La peinture que Brosse fait du personnage de Cléanthe constitue d’ailleurs un nouvel écart par rapport à la comédie traditionnelle. Le lecteur est d’emblée frappé par le caractère inhabituel de ce dernier. Cléanthe est veuf, rival de son fils en amour et avare29 : au vertueux et noble Thélame, il préfère comme gendre, dans un premier temps, le riche « Rustique l’aisnay », personnage dont la simple évocation du nom laisse pressentir la basse extraction et le ridicule. Comme le faisait d’ailleurs remarquer Georges Forestier, Cléanthe est « un père pourvu de tous les éléments négatifs d’un barbon – les mêmes exactement que ceux d’Harpagon –  » mais qui est pourtant « rendu plus sympathique que ses enfants et [qui] s’incline de bonne grâce devant la victoire de la jeunesse »30. C’est que, s’il présente tous les traits caractéristiques du vieillard ridicule, Cléanthe est aussi pourvu de qualités qui font habituellement défaut au type du barbon : la ruse ainsi que le plaisir du jeu et la capacité à bien jouer son rôle31. Sa finesse d’esprit va d’ailleurs lui permettre de tromper la jeunesse pendant la majeure partie de la pièce, si bien que les personnages aveugles, ceux qui ne perçoivent pas les tours qu’on leur joue, vont être les jeunes gens, et non les vieillards comme à l’accoutumée.

En outre, il est accompagné de plusieurs autres types de personnages qui ne sont pas les plus couramment représentés dans le théâtre du XVIIe siècle. En effet, et ceci est encore révélateur de la perspective particulière donnée aux rapports entre les personnages, le valet rusé qui déclenche les rires, s’attirant ainsi la bienveillance du public, est du côté du personnage-obstacle, ce qui contribue à attirer vers Cléanthe la sympathie habituellement réservée uniquement aux jeunes amoureux. Jean Emelina remarque que l’usage de valets « efficaces » au service de l’opposant fait partie des « cas exceptionnels » :

Régulièrement, un même principe préside à l’emploi des serviteurs dans l’action : à jeune maître amoureux, serviteur actif et efficace ; à vieux maître hostile ou à rival ridicule, serviteur falot qui partage leurs déconvenues, ne les aide en rien ou passe dans l’autre camp32.

Cette spécificité mise à part, Sylvestre est doté de tous les défauts et qualités habituels du valet de comédie : il est cupide, couard, ivrogne et glouton33, mais il a aussi la verve et la puissance comique que l’on prête à ceux de sa condition au théâtre, comme le montre sa réponse au soufflet donné par son maître :

Quoy ? sans vous informer si l’on craint le Soleil
Et si l’on ayme moins le temps clair que le sombre,
Vostre main met ainsi les visages à l’ombre,
Sans trancher du sçavant, ny sans passer pour fol
Je puis d’oresnavant la nommer parasol34.

On peut également noter qu’au dernier acte de la pièce Sylvestre se rapproche encore un peu plus du valet de comédie conventionnel puisqu’en trahissant son maître35, il renverse le rapport de force et fait triompher la jeunesse.

Un autre personnage apparaît peu souvent dans les pièces de théâtre du XVIIe siècle : il s’agit de la veuve. Jacques Scherer en souligne d’ailleurs la rareté :

Une seule situation de famille permet à l’auteur dramatique de montrer une héroïne indépendante : c’est le veuvage ; mais on s’en sert peu, car les obstacles sont nécessaires au théâtre36.

La liberté d’action dont dispose Olimpe grâce à sa condition de veuve était indispensable à Brosse : il fallait que la jeune femme puisse, à sa guise, rompre ses engagements et venir séjourner dans la maison de son amant, choses qu’une jeune fille étroitement surveillée n’aurait jamais pu faire sans que l’intrigue ne devienne extrêmement compliquée. La seule contrainte susceptible de modérer l’indépendance de la jeune femme est celle de la société et c’est Nérine qui se fait l’écho de cette voix quand elle rappelle à sa maîtresse que sa réputation est en jeu et qu’on pourrait lui reprocher son inconstance37.

À coté de ces personnages atypiques ou peu représentés, nous retrouvons des caractères conventionnels. En effet, Mélice correspond tout à fait au type de la jeune fille tel que le définit Roger Guichemerre :

Toutefois les jeunes filles timides et obéissantes sont rares dans notre comédie. Comme dans les pièces espagnoles dont nos auteurs s’inspirent, les jeunes filles se montrent en général hardies et entreprenantes. Plus énergiques que les jeunes gens, souvent amoureux transis ou adorateurs respectueux, ce sont elles qui mènent l’intrigue et qui, par leurs stratagèmes, réussissent à conquérir de haute lutte l’homme qu’elles veulent épouser38.

Ainsi, Mélice va-t-elle inventer toutes sortes de ruses pour pouvoir continuer à voir Thélame, son amant, sans que son père ne s’en aperçoive et éviter d’épouser « Rustique l’aisnay ». Elle ira même jusqu’à demander à Thélame de l’enlever, l’amour lui faisant perdre tout jugement39.

Conformément aux dires de Roger Guichemerre, Thélame se montre beaucoup moins ingénieux que sa maîtresse. Dès qu’il peut parler librement, ses plaintes emplissent la scène40 et il ne cherche ni ne trouve aucune ruse : c’est Mélice qui lui indique où se placer et comment agir pour sortir d’une pièce sans se faire remarquer du soi disant aveugle. On retrouve également chez lui « l’honneur sourcilleux »41 des jeunes hommes, hérité des comedias espagnoles. Il doit en effet se retenir de se venger des coups que Cléanthe lui a donné alors même qu’il croit que le père de Mélice pensait battre son valet42. Cependant, le jeune homme se montre plus ferme vis-à-vis du projet d’enlèvement que lui propose Mélice : il refuse le plan proposé par la jeune fille. Thélame va ainsi se distinguer des autres jeunes gens de la pièce par sa vertu : non seulement il refuse de perdre l’honneur de sa maîtresse, mais c’est aussi le seul protagoniste de la pièce à ne pas mentir, si ce n’est par omission (Thélame cache quand même sa présence à Cléanthe à plusieurs reprises). C’est d’ailleurs la vertu de Thélame et non les ruses de Mélice qui va finalement permettre le mariage des deux jeunes gens, Cléanthe, confronté aux fourberies de ses enfants, appréciant enfin « les nobles sentimens » du jeune homme à leur juste valeur43.

L’autre jeune premier de la pièce, Lidamas, est en quelque sorte l’opposé de Thélame. Rusé44, il va inventer toutes sortes de stratagèmes pour pouvoir épouser Olimpe qui est pourtant promise à son père. Il est donc bien loin d’être un modèle de vertu. Il a également des traits de caractère propres aux jeunes hommes des comédies du XVIIe siècle. Ainsi il se montre très jaloux et ne peut supporter qu’Olimpe s’entretienne longtemps avec son père, même en sa présence. C’est pourquoi à la scène 4 de l’acte II, sur l’injonction du jeune homme, Nérine va prendre la place d’Olimpe et se faire courtiser par Cléanthe. Il est aussi sujet aux traditionnels emportements de la jeunesse et va menacer de tuer Sylvestre qui avait tenté de le séparer d’Olimpe en le calomniant45.

Les rôles des deux suivantes, Lucille et Nérine, sont les moins développés de la pièce. Leur maîtresse étant soit expérimentée (c’est le cas d’Olimpe qui est veuve) soit ingénieuse et audacieuse (pour ce qui est de Mélice), elles n’ont généralement pas besoin de leurs conseils. En outre, elles n’ont pas la verve des servantes que Molière mettra en scène. Leur rôle se trouve donc essentiellement réduit à celui de confidente et, par conséquent, les deux domestiques s’effacent dès qu’elles ne sont plus seules à seules avec leurs maîtresses. L’importance de leur rôle augmente épisodiquement pour les besoins comiques d’une scène46. Cependant, Brosse n’a pas cherché à tirer des effets comiques de la mise en parallèle des amours des maîtres et des valets ainsi que de leur manière respective de faire la cour à leur maîtresse, comme c’était fréquemment le cas dans les comédies du XVIIe siècle. En effet, nous n’assistons pas aux entretiens de Sylvestre et de Nérine qui se déroulent la plupart du temps en dehors de la scène, « dans la chambre prochaine ». Au mieux, nous surprenons quelquefois une métaphore « galante »47 de Sylvestre qui débute ou clôt un tête à tête amoureux et que le valet laisse échapper en sortant ou en retournant sur scène.

On peut noter un dernier écart par rapport à la tradition sur les personnages de la pièce en général : les valets et les suivantes ne servent pas de « bouc[s] émissaire[s] mor[aux] »48 dans cette comédie. Dans sa Pratique du théâtre, publiée en 1657 mais dont la rédaction fut commencée bien avant cette date, l’abbé d’Aubignac écrit :

(…) quand nous disons que les principaux personnages doivent toujours agir, il ne faut pas entendre le héros et l’héroïne, qui bien souvent souffrent le plus et font le moins ; car à l’égard de la continuité de l’action, les principaux acteurs sont ceux qui conduisent l’intrigue du théâtre, comme sont un esclave, une suivante ou quelque fourbe…49

Au contraire, les personnages de condition de L’Aveugle clair-voyant sont actifs, comme nous l’avons vu, et prennent leur destin en main : ils sont eux-mêmes les instigateurs des différentes fourberies et, la plupart du temps, ils inventent les ruses sans l’aide de leurs domestiques50. On peut voir dans ce dernier point l’influence du Menteur et de La Suite du Menteur51 de Pierre Corneille.

Influence de Corneille et de la dramaturgie espagnole §

Dans l’avant-dernière comédie de Corneille, c’est Dorante, le personnage de condition qui multiplie les mensonges devant son valet, Cliton, qui ironise sur le vice de son maître et se montre parfois moins immoral que lui sur ce sujet52. C’est d’ailleurs ce qui fera dire à Corneille dans son Examen de La Suite du Menteur que l’insuccès de cette pièce est peut-être dû au fait « que ce n’est que le valet qui fait rire, au lieu qu’en l’autre les principaux agréments sont dans la bouche du maître »53.

L’influence du Menteur et de la Suite du Menteur54 sur la comédie de Brosse est indéniable. Comme le remarque Lancaster, en parlant de L’Aveugle clair-voyant :

The source is unknown, but a few suggestions may have been received from the Menteur and its Suite55.

En effet, dans ces trois pièces, on prend plaisir à mentir. Il est vrai que dans Le Menteur, contrairement à L’Aveugle clair-voyant où chacun essaie de tromper l’autre, ce défaut semble ne toucher que le héros de cette comédie. Cependant, dans un article consacré au Menteur de Corneille, Alain Lanavère56 remarque que la pièce aurait pu tout aussi bien se nommer « Les Menteurs », les personnages ayant « presque tous quelque pente à l’insincérité ». Il ajoute également que Dorante est « peu différent au fond des autres personnages » mais qu’il « sait mieux et plus qu’eux mentir ». Brosse semble donc avoir poussé à l’extrême ce qui commençait à poindre chez Corneille : ses personnages sont tous, Thélame excepté, des menteurs aussi doués que Dorante et semblent tous, ou presque, avoir répondu au plaisant appel qui clôt la comédie de Corneille :

Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir,
Par un si rare exemple apprenez à mentir57.

En effet, si les ruses de Lidamas, Olimpe et Mélice échouent pendant les quatre premiers actes, ce n’est pas parce qu’elles sont mal construites ou parce que les jeunes gens ne dissimulent pas bien la vérité58, mais parce qu’elles sont toutes basées sur un présupposé inexact : l’aveuglement de Cléanthe.

Du Menteur de Corneille, L’Aveugle clair-voyant emprunte également le dénouement. Tout comme Dorante qui prétend ne pas avoir été dupe de la ruse de Clarice et de Lucrèce, qui se faisaient passer l’une pour l’autre59, Lidamas et Olimpe font mine d’avoir toujours su que Cléanthe était aveugle.

Quant à La Suite du Menteur, son influence est indubitable, puisque cette pièce est mentionnée au sein même de la dernière comédie de Brosse : Cléanthe est surpris par Lidamas en train de lire la pièce et ce dernier fait ensuite à son père l’éloge de cette « poësie »60. On trouve, de plus, quelques points communs entre ces pièces. Outre le fait qu’elles se déroulent toutes les deux en province, le personnage de Mélice, la fille de Cléanthe dans L’Aveugle Clair-voyant apparaît également dans La Suite du Menteur. Dans l’une et l’autre pièce, la jeune fille, rusée et peu soucieuse de son honneur, adopte le comportement typique des femmes des comedias espagnoles61.

Le déguisement §

D’autres éléments, présents à la fois dans les deux pièces de Corneille et dans celle de Brosse, se rattachent plus largement à la dramaturgie des comedias espagnoles. Il en va ainsi pour le déguisement, et plus particulièrement pour le déguisement verbal qui repose uniquement sur le discours du personnage. Ainsi, dans sa thèse intitulée L’Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680) : le déguisement et ses avatars, Georges Forestier déclare :

L’examen des sources de nos pièces révèle, en effet, que si des comedias sont à l’origine de comédies à déguisement d’apparence (…), cette influence est beaucoup plus sensible pour les pièces à déguisement verbal. Le théâtre espagnol préfère dans l’ensemble le jeu rhétorique au jeu visuel – plutôt l’apanage des Italiens – à moins que le personnage déguisé ne soit un bouffon62.

Soulignons toutefois le caractère particulier des déguisements de L’Aveugle clair-voyant. Les deux déguisements principaux, ceux sur lesquels repose l’action de la pièce, ne sont pas dus au changement d’identité, de condition ou de sexe de l’un des personnages, comme c’est fréquemment le cas dans le théâtre du XVIIe siècle. Nous sommes plutôt confrontés à un changement d’état. En effet, Cléanthe n’a pas deux personnalités distinctes : il est toujours le père de Lidamas et de Mélice et il montre son autorité paternelle en interdisant à cette dernière d’épouser Thélame. Cependant, il diffère légèrement de la personne qu’il était avant de partir pour Dunkerque puisqu’il contrefait l’aveugle. Il apparaît donc à ses enfants plus vulnérable et plus facile à tromper. De la même manière, Olimpe est toujours la jeune veuve qui s’est engagée auprès de Cléanthe, mais elle n’est plus tout à fait la même jeune femme puisqu’un soi-disant accident l’a défigurée. L’avantage de ce type de déguisement est qu’il évite les reproches d’invraisemblance formulés par certains théoriciens du XVIIe siècle. Ainsi, La Mesnardière63, dans sa Poétique, critique l’invraisemblance de certains déguisements physiques où le personnage déguisé n’est pas reconnu par son amant(e) ou par ses parents.

Toutefois, la pièce met également en scène des déguisements plus « traditionnels », faisant intervenir un changement d’identité. Ainsi, Nérine prend la place d’Olimpe, à la scène 4 de l’acte II, et se fait passer pour sa maîtresse auprès de Cléanthe. L’auteur a soin de nous préciser dans la scène précédente que ce déguisement est tout à fait plausible puisque la voix de Nérine ressemble tant à celle d’Olimpe qu’à les « ouïr parler on prend l’une pour l’autre » (v. 526).

En outre, certains déguisements sont également imposés aux personnages. En effet, Thélame et Lidamas, respectivement à la scène 2 de l’acte II et à la scène 3 de l’acte IV, sont contraints par Cléanthe, leur prétendue victime, à endosser le rôle de Sylvestre : ils ne peuvent en aucun cas révéler leur présence, puisque se serait en même temps avouer qu’ils cherchent à duper l’« aveugle », et doivent endurer la colère du maître contre son valet trop insolent.

Plusieurs caractéristiques rapprochent les déguisements que nous venons de mentionner. Ainsi, ils sont tous découverts, excepté bien entendu le déguisement de Cléanthe, à l’instant même où ils sont mis en œuvre. Cette particularité vient du fait que dans la dernière pièce de Brosse, les personnages se contentent d’affirmer qu’ils sont autres, se satisfont d’un simple déguisement verbal64, alors qu’ils devraient également paraître physiquement déguisés. Par exemple, Olimpe aurait dû porter un masque pour cacher qu’elle n’était qu’illusoirement défigurée, masque qui aurait d’ailleurs été parfaitement justifié dans sa situation. Mais le fait qu’elle croit Cléanthe aveugle a pour conséquences qu’elle ne déguise que son discours. Il en va de même pour Nérine qui, à visage découvert, tente de se faire passer pour sa maîtresse. Quant à Thélame et Lidamas, ils veulent, sans se cacher, faire croire à Cléanthe qu’ils ne sont pas dans la salle où il se trouve lui-même. Georges Forestier a d’ailleurs remarqué toute l’ambiguïté que pouvaient avoir certaines scènes de L’Aveugle clair-voyant, du fait que les personnages ne déterminent leurs actions qu’en fonction de la feinte cécité de Cléanthe. Il prend pour exemple la scène 5 de l’acte I, où Olimpe raconte à Cléanthe la façon dont elle a été défigurée :

L’originalité – et l’intérêt – de la scène, dont l’ambiguïté devait être beaucoup plus nette à la représentation, est déjà largement sensible à la lecture : deux personnages « normaux » cherchent à se persuader mutuellement qu’ils ne le sont plus, que l’intégrité de leur personne a été entamée ; rencontre de deux apparences mensongères qui, c’est là que réside le tour de force de Brosse, ne sont précisément pas apparentes. Face à face, deux déguisements sans déguisement65.

Le jeu de rôle §

Nous avons vu que tout le monde, ou presque, se déguise dans L’Aveugle clair-voyant au moins à un moment ou à un autre, si ce n’est tout au long de la pièce. Or, le processus de déguisement provoque un autre phénomène : le dédoublement de la personne. Chaque personnage déguisé est en effet amené à jouer un rôle. Cependant, le principe du jeu de rôle dépasse le concept de déguisement pur et simple et peut également s’appliquer aux dissimulations de pensée. En effet, Mélice, aux actes III et IV, joue le rôle de la fille obéissante66. De la même manière, Lidamas imite l’attitude du fils vertueux pendant toute la pièce. Sylvestre, quant à lui, affectera, pendant les quatre premiers actes, d’être un valet corrompu devant les enfants de son maître, puis jouera le rôle du valet fidèle devant Cléanthe dans le dernier acte. Diverses remarques confèrent d’ailleurs aux personnages le statut de comédiens. Par exemple, avant « d’entrer en scène », de commencer à tromper Mélice et Thélame, Cléanthe demande discrètement à Sylvestre de bien s’« acquitt[er] du róle qu’ [il] jou[ë] » et son valet lui répond : « Si j’y manque d’un mot, couvrez-moy les deux jouës »67. Le dédoublement du personnage s’accompagne, en outre, d’un dédoublement du spectateur. Georges Forestier déclare ainsi :

Quelle que soit la manière dont il est déguisé, le personnage concerné se voit pourvu d’un rôle qui se surajoute à son rôle de base. Tout personnage déguisé joue donc, volontairement ou non, consciemment ou non, un rôle devant un autre personnage, au moins, qui se trouve ainsi dans une position de spectateur, et qui est amené à réagir devant le jeu du comédien. Il peut être pris par le jeu et se trouver ainsi victime de l’illusion ; il peut être mis dans la confidence et devenir complice de l’illusion dont sont victimes les autres personnages.68

Pendant les quatre premiers actes, Lidamas, Olimpe, Mélice, Thélame et Nérine sont à la fois les spectateurs et les victimes des rôles joués par Cléanthe et son complice, Sylvestre. Puis c’est au tour de Cléanthe, une fois son déguisement découvert (acte V), de devenir la victime du jeu des autres personnages, Lidamas, Olimpe et Sylvestre s’alliant pour le mettre en défaut. Les personnages, devenus véritablement les doubles des spectateurs « réels », à partir du moment où ils ont les mêmes informations qu’eux, vont même se laisser aller à commenter le jeu des autres, à souligner les passages ou ceux-ci font preuve de virtuosité. Ainsi, Cléanthe félicitera Sylvestre, à la fin d’une scène où ils ont joué un tour à Mélice et Thélame, par ces mots : « Au reste tu m’as pleu dans ta naïveté »69. De la même manière, Lidamas admirera l’habileté de son père, en déclarant en aparté : « Qu’il dissimule bien, & qu’il abonde en ruses »70. On assiste enfin à un dédoublement du rôle du dramaturge puisque les personnages, déjà acteurs et spectateurs, conçoivent également la trame de leurs ruses et recherchent l’originalité. Cette exigence est affirmée à deux reprises. Lidamas l’exprime tout d’abord en ces termes :

Nerine dont la voix imite tant la vostre,
Qu’à vous ouïr parler on prend l’une pour l’autre,
Me fournit un moyen facile & non commun
Pour esloigner de vous cet Amant importun71.

Puis c’est au tour de Cléanthe :

Mon esprit occupé dans un dessein si beau
M’en fournit un moyen agreable & nouveau72.

On se plaît, en outre, à mettre en évidence la part de jeu dans l’expression de tel ou tel sentiment. Par exemple, Lidamas rapporte à Olimpe ce qu’il a raconté à son père à propos de l’« accident » de la jeune veuve, en soulignant son jeu d’acteur : « Doncques d’une voix triste, Olimpe, mon cher pere, / N’est plus, luy dis-je lors, en estat de vous plaire »73. Le même procédé se retrouve dans une tirade de Cléanthe, quand il commente l’accueil que lui ont réservé ses enfants à son retour : « On accourt m’accueillir en se moüillant les yeux »74 ; ou encore dans une réplique de Sylvestre lorsqu’il raconte à Cléanthe la fausse confidence qu’il a faite à Nérine au sujet de l’infidélité de Lidamas : « J’ay feint que j’en faisois un important secret »75.

Le plaisir du jeu §

On ne se lasse donc pas de répéter que tout ceci n’est qu’un jeu, mais on montre également que l’on prend du plaisir à jouer. En effet, même si Cléanthe utilise aussi son déguisement pour se venger et donner une leçon aux jeunes gens76, c’est d’abord pour vérifier l’exactitude des rapports que ses amis lui ont fait sur les agissements de Mélice et de Lidamas77 qu’il contrefait l’aveugle. Cependant, dès l’acte I, le peu de vertu de ses enfants lui est révélé : à la scène 3, Mélice finit par avouer qu’elle reçoit avec bonheur les visites de Thélame et, à la scène 4, quand Sylvestre lui rapporte ce que Lidamas lui « a tant dit à l’oreille », Cléanthe ne doute plus de la rivalité amoureuse qui l’oppose à son fils78. L’unique but de la feinte du vieillard devient donc de poursuivre son stratagème pour savoir jusqu’où ses enfants et leurs amants peuvent aller79. Cela donne au déguisement de Cléanthe l’une des finalités dégagées par Georges Forestier : la tromperie80. Voici la définition qu’il en donne :

Comme on vient de le voir, héros et héroïnes ont presque toujours une bonne raison de tromper. Aussi reste-t-il peu de cas (…) où une motivation plus explicite ne se superpose pas à la tromperie. Non que la tromperie soit une motivation gratuite. C’est toujours une motivation qui sert à réaliser autre chose, mais on a l’impression que le plaisir de tromper est près de l’emporter sur la nécessité de se déguiser81.

Georges Forestier ajoute également que la tromperie est liée au thème du passe-temps, du divertissement, « thème fréquent dans la comédie du deuxième tiers du XVIIe siècle »82. À plusieurs reprises, la notion de plaisir du jeu est mise en avant dans L’Aveugle clair-voyant. Ainsi, Cléanthe, à la scène 5 de l’acte I, veut « donn[er] plaisamment une fin qui réponde à ce commencement »83. La tirade de Sylvestre, à la scène 2 de l’acte V est également très éloquente à ce sujet. Le valet, qui a avoué à Lidamas la feinte cécité de Cléanthe, lui propose ensuite de jouer quelque tour au faux aveugle :

Cependant vous & moy, prenons la hardiesse
De faire à cét aveugle entre nous quelque piéce,
Si vous donnez croyance aux avis d’un valet,
Vous aurez un plaisir qui ne sera pas laid ;
Joint qu’il est à propos que par quelque industrie
Tout vostre procedé passe en galanterie,
Il faut que vostre pere entre en un sentiment
Que vous n’ignoriez pas son feint aveuglement,
Et que les libertez prises en sa presence
N’estoient que des essays d’user de patience84 [.]

Deux motivations sont exprimées ici par Sylvestre : le plaisir dans un premier temps, puis la volonté de faire passer les méfaits de Lidamas et d’Olimpe pour des « galanteries ». Aucune de ces deux finalités ne semblent avoir une plus grande importance que l’autre, la notion de plaisir étant même énoncée avant l’autre motif. Sylvestre semble vouloir joindre l’utile à l’agréable. Lidamas, Olimpe et Sylvestre vont ainsi jouer une série de petites saynètes visant à persuader Cléanthe qu’ils étaient au courant de sa ruse depuis le début. La notion de plaisir est encore réaffirmée à la dernière scène de la pièce où Cléanthe enjoint les autres personnages à « laiss[er] la feinte à part » et « à tir[er] de vrais plaisirs, de véritables causes »85.

Le jeu sur le réel et l’illusion §

Cléanthe, dans les vers que nous venons de citer, oppose les feintes et les plaisirs illusoires qu’elles engendrent à la réalité et ses « vrais plaisirs ». Il met ainsi en évidence le jeu sur le réel et l’illusion, l’être et le paraître qui était présent pendant toute la pièce, notamment à travers les mensonges et les déguisements.

Ce jeu est d’ailleurs accentué par l’alternance de scènes où les personnages jouent un rôle et de scènes où ils se montrent tels qu’ils sont en réalité. Par exemple, Cléanthe entre deux scènes où il joue l’aveugle devant l’un de ses enfants, laisse tomber le masque quand, seul ou avec Sylvestre, il s’indigne des fourberies de Mélice, Thélame, Lidamas et Olimpe.

En outre, il faut également relever l’ambiguïté de certains couples de scènes. En effet, les personnages sont parfois conduits à jouer une scène qu’ils avaient auparavant vécue. Ainsi, à la scène 1 de l’acte V, Lidamas menace de tuer Sylvestre parce que celui-ci l’a brouillé avec sa maîtresse :

Lasche & perfide autheur d’un raport qui m’offence,
Tu ne te peux soustraire à ma juste vengeance
Sans mettre en contrepoids ma naissance & ton rang,
Pour laver ton forfait je verseray ton sang,

Il réitérera ses menaces, à la scène 7 du même acte, au cours d’une des « pièces » jouées à Cléanthe, où cette fois, théâtralement, il fera mine de les mettre à exécution :

Le perfide qu’il est par un motif couvert,
Craint de desavoüer un rapport qui me perd.
Mais puisque par l’effet d’un respect qui le touche,
La verité ne peut s’apprendre de sa bouche,
Puissamment transporté de mon juste dessein,
Je m’en la vay chercher jusque dedans son sein.
(Il feind de luy vouloir donner un coup de poignard. Cleanthe luy retient le bras.)

De la même manière, le réel s’assimile presque à l’illusion, le vrai et le faux en viennent presque à se confondre, lorsque Sylvestre clame son innocence devant les accusations de Cléanthe. À l’acte I, scène 4, il est effectivement innocent quand Cléanthe lui reproche de ne pas lui avoir tout dit :

CLEANTHE
Lidamas t’aura dit quelqu’autre chose encor
Que tu me veux celer en faveur de son Or.
Mais poursuis.
SYLVESTRE
Si ma dague estoit bien émouluë
J’ouvrirois [à] vos yeux ma poitrine veluë.
C’est tout, [ou] jamais Vin n’entre dedans mon corps,
Et cela c’est vouloir passer au rang des morts86.

Mais à l’acte V, scène 4 c’est avec tout autant d’assurance qu’il clame son innocence, bien qu’il soit, cette fois, coupable :

CLEANTHE
Aucun d’eux ne sçait mon stratageme ?
SYLVESTRE
Je demeure confus à cét interrogat
Il me frappe à l’honneur je vous le dis tout plat.
Il semble à vous ouyr, que je sois la gazette,
Mais pour vos interests j’ay la gueule muette87.

Enfin, l’ambiguïté culmine au dernier acte puisque la pièce s’achève dans la déréalisation la plus complète : Cléanthe qui croyait avoir (et qui a effectivement) trompé tout le monde en vient à douter et finit par se demander si ce n’est pas lui, finalement, la victime de l’illusion88.

Les divers procédés que nous venons d’étudier, ont encore une autre incidence : les déguisements, les jeux de rôle, les diverses remarques d’ordre métatextuelles, l’ambiguïté entre le vrai et le faux rompent et dénoncent l’illusion théâtrale. Le jeu devient apparent à certains moments ; ces personnages qui incarnent eux-mêmes des personnages, qui deviennent donc des acteurs, renvoient le spectateur à ce qu’il a devant les yeux, à la représentation théâtrale à laquelle il assiste. Les scènes qui mettent en évidence le jeu de rôle « se donnent à lire comme image symbolique de l’activité théâtrale »89.

Ces divers éléments renforçant le jeu entre le réel et l’illusion participent de la « dramaturgie de l’ambiguïté » que l’on retrouve dans tout le théâtre comique de Brosse, comme le montre d’emblée les titres paradoxaux qu’il donne à ses comédies.

« La Dramaturgie de l’oxymore » §

Dans les années 1640-1650, l’engouement pour la comédie à l’espagnole va favoriser une autre mode : celle des pièces à titres paradoxaux car, comme le remarque Georges Forestier, « même si les titres des pièces espagnoles de l’époque ne sont pas particulièrement paradoxaux, les paradoxes figurent au premier rang des jeux de " conceptisme " dont sont remplies les comedias »90. Ce phénomène est très important puisqu’il se retrouve dans les trois comédies de Brosse, qui privilégient d’ailleurs une utilisation particulière du paradoxe : l’oxymore91, c’est-à-dire une « contradiction dont les deux membres s’excluent l’un l’autre de manière absolue »92.On ne peut pas en effet être à la fois aveugle et clairvoyant. Pour Georges Forestier toute la comédie est « une simple dramatisation de l’oxymore » :

Dans L’Aveugle clairvoyant, l’oxymore constitue au contraire la donnée fondamentale d’où découle toute l’action de la pièce . Elle est de bout en bout incarnée par le même personnage, et jusqu’au dernier acte, aucune des victimes de l’illusion n’a conscience de l’être93. »

Dans L’Aveugle clair-voyant, Cléanthe est le maître du jeu, et c’est lui qui crée intentionnellement l’illusion dont ses enfants et leurs amants seront les victimes. On retrouve donc l’opposition entre l’être et le paraître que nous avons déjà évoquée : si Cléanthe peut-être à la fois aveugle et clairvoyant, c’est que l’une de ces caractéristiques n’est qu’une apparence, tandis que l’autre renvoie à la réalité. On peut noter que Cléanthe exprime verbalement l’oxymore lorsqu’il dit : « Je suis Aveugle enfin, & ne vy jamais mieux »94.

L’Ironie §

Cependant, c’est par une autre figure de rhétorique que Brosse rappelle constamment au spectateur l’écart entre le réel et l’illusion : l’ironie. Il convient tout d’abord de distinguer « ironie dramatique » et « ironie verbale », toutes deux présentes dans L’Aveugle clair-voyant :

Tout déguisement qui n’établit pas un mystère crée une situation d’ironie dramatique au détriment de la victime du déguisement, le spectateur étant plus informé que le personnage. Cette ironie dramatique se double d’ironie verbale quand le personnage déguisé s’exprime en jouant sur sa double identité, la vraie et la fausse95.

Liée à l’écart de savoir qui existe entre le personnage et le spectateur, l’ironie va pendant les quatre premiers actes être principalement le fait de Cléanthe. D’ailleurs, il suffit que ce dernier soit présent sur scène pour que soit créée une situation d’ironie dramatique. Cependant, dans L’Aveugle clair-voyant, celle-ci est presque toujours accompagnée d’ironie verbale : le vieillard truffe son discours de paroles à double entente, que le public seul (et Sylvestre) comprend véritablement. Pour les autres personnages, les paroles de Cléanthe n’ont qu’un seul sens. Pour reprendre les termes de Georges Forestier, le destinateur de l’ironie est Cléanthe, son destinataire le public principalement, et les cibles sont les enfants de Cléanthe et leurs amants. Cet état de fait crée bien entendu une complicité entre Cléanthe et les spectateurs, ce qui n’est pas étranger à la sympathie que l’on ressent pour ce personnage96. Ainsi, le vieillard ne cesse d’utiliser la forme la plus courante de l’ironie : l’antiphrase. Il qualifie, par exemple, Lidamas de « bon fils » lorsqu’il est seul avec Sylvestre (I, 4, v. 311) ou s’extasie à plusieurs reprises sur la beauté des vertus d’Olimpe et de Mélice. À l’acte II, scène 4, il déclare à Olimpe qu’il l’aime pour ses vertus et non pour sa beauté97, et à l’acte III, scène 3, il loue l’obéïssance de sa fille :

Que je doy rendre au Ciel de graces & de vœux
De vous trouver si soupple à tout ce que je veux98 !

Cependant, si Cléanthe est celui qui ironise le plus de manière consciente, d’autres personnages soit font des remarques ironiques sans le savoir, soit pensent à tort que leur ironie n’est pas perçue par le personnage auquel ils font face. Ainsi, l’acte II se clôt brillamment par cette remarque d’Olimpe :

Certes si je pouvois l’estimer aujourd’huy
Je me declarerois plus aveugle que luy99.

La jeune veuve se retrouve la cible de l’ironie dont elle est elle-même le destinateur : abusée par Cléanthe, elle est effectivement, à ce moment de la pièce, « plus aveugle que luy ». Le plaisir du spectateur se trouve sans aucun doute augmenté par le fait qu’aucun des personnages présents sur scène ne comprend le double sens contenu dans la phrase d’Olimpe, cette dernière étant seule avec Nérine qui est tout aussi ignorante qu’elle. À l’acte V, scène 4, Cléanthe devient aussi la victime de sa propre ironie lorsqu’il dit à Sylvestre, qui vient de le trahir (scène 2) : « Miroir des bons valets, & des vrays confidents » (v. 1447). À la scène 4 de l’acte II, Nérine emploie également ce trope, quand, se faisant passer pour Olimpe, elle dit à Cléanthe qui croit parler à sa fiancée :

Vous me faites rougir par trop de complaisance,
Fist le Ciel que vos yeux aussi bons qu’autrefois100 […]

Cependant, le maître de maison, nullement aveugle, voit tout et sait tout. C’est pourquoi, non seulement il comprend l’ironie du discours de Nérine, mais il renchérit encore en répondant par des paroles tout aussi équivoques :

Madame, c’est assez, croyez que je vous vois,101

Le même procédé se retrouve dans la tirade de Mélice à la scène 3 de l’acte III. En effet, la jeune fille, qui vient d’écrire sous les yeux de son père le contraire de ce qu’il lui dictait, lui dit avant de partir :

La pieté m’oblige, & le Ciel me convie
D’obeïr à celuy duquel je tiens la vie,
Tousjours de vos desirs je hasteray l’effect
Avec tout le plaisir & le soing que j’ay fait,102

L’ironie peut encore être employée consciemment de façon à ce que l’interlocuteur la remarque. Cette utilisation est visible au cinquième acte où la supercherie de Cléanthe est révélée aux autres personnages qui veulent désormais faire croire à l’aveugle qu’ils n’ont jamais été dupes de sa feinte. Olimpe en use ainsi à la scène 6 de l’acte V quand elle fait remarquer à Cléanthe qui vient de l’empêcher de tomber :

Je puis apres le trait que vous venez de faire
Conclure encor qu’Amour vous guide & vous esclaire.
Et qu’en tous vos besoins, sensible & pourvoyant,
Quand il luy plaist d’Aveugle il vous rend clair-voyant.103

Le double sens des paroles d’Olimpe est parfaitement perceptible pour son interlocuteur puisque Cléanthe qualifie le discours de la jeune veuve de « suspect ».

Le comique §

Liée à la « dramaturgie de l’ambiguïté », l’ironie contribue également au comique dans L’Aveugle clair-voyant. En effet, comme le souligne Roger Guichemmerre, « la disconvenance (…) entre ce que le personnage croit dire et ce qu’il dit réellement » ou encore le contraste entre ce qu’il dit et ce qu’il pense, provoque chez le spectateur « le plaisir tout intellectuel de mieux comprendre la situation que les protagonistes »104. Clin d’œil adressé au spectateur, l’ironie crée une complicité avec la salle et contribue donc à créer une « esthétique du plaisant »105 dans cette pièce exempte de personnage ridicule.

« L’esthétique du plaisant » §

Ce dernier point est assez rare dans une pièce mettant en scène un vieillard amoureux pour être mentionné. L’absence de personnage ridicule ressort particulièrement si l’on compare notre comédie à celle de Marc-Antoine Legrand. En effet, l’auteur du XVIIIe siècle, dont la pièce se rapproche plus de la farce, a, comme nous l’avons déjà dit, adapté la comédie de Brosse en un acte en faisant disparaître Mélice et Thélame et en les remplaçant par deux personnages intrinsèquement ridicules : une vieille coquette et un médecin prétentieux nommé Lempesé. Dans la pièce de Legrand, Olimpe est rebaptisée Léonor et porte le même nom que la vieille coquette qui est, par ailleurs sa tante. Lidamas, appelé Léandre, n’est plus le fils mais le neveu de Cléanthe, nommé Damon dans la comédie du XVIIIe siècle. Instruit de l’inconduite de sa jeune fiancée qui se laisse courtiser par Lempesé et qui témoigne une vive affection pour Léandre, lui-même censé être en Flandre, Damon décide de feindre l’aveuglement pour percer à jour les manigances des uns et des autres et surtout pour se divertir106. Cependant, avant son départ, Damon avait exigé que Léonor signe un dédit. Celle-ci, souhaitant désormais épouser le neveu sans avoir à payer le dédit, demande à Marin, le valet de « l’aveugle » qu’elle croit avoir réussi à corrompre, de dire à Cléanthe qu’elle a été défigurée107. Lisette, suivante de la jeune Léonor, a ensuite une autre idée et conseille à sa maîtresse de trouver quelqu’un qui, contrefaisant sa voix, se fasse passer pour elle et épouse Damon à sa place. Mais, seule la tante de Léonor, amoureuse de Cléanthe qui lui a jadis préféré sa nièce, se propose et insiste pour se substituer à la jeune fille de trente ans sa cadette108. Elle va bien entendu échouer dans son imitation de Léonor, certes parce que Damon simule la cécité, mais aussi parce qu’elle jouera très mal son rôle109. La ruse elle-même sera d’ailleurs présentée comme absurde : Damon s’en moquera110. Lempesé ne connaîtra lui aussi que des échecs. Par contre, Damon manœuvrera si bien qu’il punira les deux ridicules en les mariant l’un à l’autre, mariage que les principaux intéressés ne découvriront qu’au dénouement.

Au contraire, dans la comédie de Brosse, tous les personnages sont intelligents : l’insistance avec laquelle l’auteur souligne leur adresse à tromper et leur facilité à manier l’ironie en sont des preuves certaines. Il est vrai qu’à deux reprises Brosse nous propose des scènes burlesques. Il s’agit bien entendu de la scène 2 de l’acte II et de la scène 4 de l’acte III où Cléanthe frappe respectivement Thélame et Lidamas en feignant de châtier l’insolence de Sylvestre. On rit alors effectivement des deux jeunes gens mais on ne rit pas tant des personnages en eux-mêmes que de la situation dans laquelle leurs mensonges les ont conduits. Le spectateur, loin de ressentir un véritable mépris pour Thélame et Lidamas éprouve plutôt un amusement admiratif devant l’habileté de Cléanthe et ne peut résister aux plaintes de Sylvestre qui proteste contre la rudesse des coups de son maître tandis qu’un autre les reçoit.

L’outrance présente dans le jeu de Cléanthe est un autre élément du comique. « L’aveugle » et son valet exagèrent en effet parfois les problèmes provoqués par la cécité du maître. Ainsi, à la scène 5 de l’acte I, le jeu de scène accompagnant les vers 533 à 536 ne peut que susciter le rire :

CLEANTHE
Madame…
SYLVESTRE
Attendez donc que vous soyez vers elle,
Vous ressemblez les chiens de chez Jean de Nivelle,
Vous abbayez de loing. Avancez, Alte-là.
Tournez-vous autrement, parlez, vous y voila.

Le comique de ce passage est encore renforcé si l’on considère la manière dont Cléanthe fait sa cour à Olimpe après cette laborieuse arrivée :

J’y suis venu, Madame, accompagné d’un Dieu,
Amour qui dans mon cœur en souverain preside
M’a conduit par la main & m’a servi de guide,
Luy seul jusques à vous a pris soin de mes pas111

Après avoir eu toute les peines du monde à parler à Olimpe face à face, Cléanthe lui dit galamment que seul l’Amour l’a conduit vers elle, faisant ainsi de Sylvestre l’incarnation du Dieu ! De la même manière, Cléanthe caricature l’emportement amoureux lorsqu’il embrasse avec ferveur la main de Lidamas pendant une dizaine de vers, tout en déclarant :

Quels transports ? ô Ciel je n’en puis plus.
Encor un peu de temps, & j’expire dessus.
Chaste albastre animé, belle main que je touche,
Tu peux prendre mon cœur, il est dedans ma bouche112.

Brosse tire également un effet comique du déguisement de Cléanthe, visible dans la scène que nous venons d’évoquer. En effet, si l’on rit d’un personnage ridicule, voir un personnage déguisé jouer les ridicules peut provoquer un plaisir supérieur. Ainsi, Cléanthe en embrassant avec ferveur la main de Lidamas se ridiculiserait totalement si le spectateur ne savait pas qu’il joue la comédie.

On peut également souligner la gratuité de certaines scènes qui ne font en aucun cas avancer l’action et qui ne sont réellement présentes que pour faire sourire le spectateur. Il en va ainsi pour le monologue de Lucille (IV, 4). Le seul intérêt dramatique de cette scène est que Lucille laisse échapper la lettre de Thélame. Pourtant, Brosse en profite pour placer une longue réflexion sur le bavardage des femmes, un poncif de la comédie113, qui fait d’ailleurs échos aux vers 878, 1101 et 1128 à 1130, où Sylvestre critique l’indiscrétion féminine. Critique qui peut prêter à rire venant de sa part puisque ce sera lui, finalement, qui révèlera la ruse de son maître à la scène 2 de l’acte V, accusant dans la scène qui suit son « maudis flux de bouche » (v. 1426).

Enfin, le spectateur de L’Aveugle clair-voyant s’amuse aussi des tours qui sont joués aux personnages. Il éprouve un plaisir indéniable à voir les autres se faire duper, plaisir encore accru dans la comédie de Brosse puisque les trompeurs y sont toujours trompés. Ainsi, Lidamas, dont le plan est exposé dès la scène 2 de l’acte I, avant que le spectateur n’ait eu connaissance de la feinte de Cléanthe, apparaît comme celui qui va berner son père. Dès la scène 4 de l’acte I, nous apprenons qu’il n’en est rien et qu’au contraire il va être la dupe. De même, à l’acte V, Cléanthe, qui maîtrisait pourtant totalement la situation pendant les quatre premiers actes, est finalement trompé par Olimpe et Lidamas.

Le personnage de Sylvestre §

Le comique repose aussi sur le personnage de Sylvestre. En effet, si l’ironie des maîtres est source de comique, la verve de Sylvestre est tout aussi efficace. Sylvestre, sur ce point, ne diffère pas du type traditionnel du valet : il utilise un langage pour le moins imagé. Les tours proverbiaux prolifèrent. On peut citer, par exemple, « Vous ressemblez les chiens de chez Jean de Nivelle » (v. 534), « En se pensant brancher le bel oyseau s’engluë » (v. 934) ou encore l’expression « friser la corde » (v. 478). Le discours de Sylvestre regorge en outre de jeux de mots et de métaphores. Il n’y a qu’à voir la manière dont le valet joue avec la métaphore usée « se passer la corde au cou » :

CLEANTHE
Quel secret important as-tu donc à m’apprendre ?
SYLVESTRE
Que depuis ce matin j’enrage de me pendre.
CLEANTHE
De te perdre meschant, n’és-tu pas yvre ou fou ?
SYLVESTRE
J’en ay jetté la pierre & lancé le caillou,
Sur ce poinct desormais ma volonté s’obstine,
Je veux estre pendu, mais au cou de Nerine,
Ce gibet me plaist tant, je le dis sans peché,
Que je seray ravy de m’y voir attaché114.

Un style plus familier, l’utilisation de mots bas comme « drillez » ou « gueule », l’emploi de mots considérés comme comiques ou burlesques par les dictionnaires de l’époque (voir par exemple les notes concernant les mots « opilee » (v. 261), « moult » (v. 262), « phœnix » (v. 480) ou encore « estocader » (v. 1438) ) achèvent de distinguer le discours de Sylvestre de celui des autres personnages. Son langage est en outre caractérisé par une abondance de paroles et une vivacité certaine. Jean Emelina remarque, à juste titre, qu’« il faudrait aussi tenir compte du débit dans la parole des serviteurs. (…) Le rythme des phrases, les accumulations de termes, les exclamations (…) suffisent à indiquer que l’acteur, qui joue les valets doit, le plus souvent, parler vite »115. Les discours des valets ne sont généralement pas posés et en cela Sylvestre ne dépare pas de ses congénères. Il suffit de se référer à l’un des passages de son monologue (V, 3) pour en être convaincu :

Ce jeu ne me plaist pas, & la main sur la pance
J’enrage de bon cœur aussi tost que j’y pense.
Moy n’avoir aujourd’huy rien humé que du vent !
Ma foy j’éviteray ce mal d’orénavant.
Plustost que de jeusner, j’iray la teste nuë,
Estocader du bras les passans dans la ruë
Mon Maistre me [deusse-t] -il….. il vient à petits pas.116

Il faut en outre imaginer la gestuelle qui accompagne cette tirade (il est probable qu’à la représentation, Sylvestre mimait sa façon d’« estocader » les passants) et l’on conviendra que l’acrobatie verbale accompagne l’acrobatie physique.

Note sur la présente édition §

Il n’existe qu’une seule édition de L’Aveugle clair-voyant, publiée en 1650 par Toussainct Quinet. En voici la description :

1 vol., 4 ff. non paginé [I-I bl-VI], 108 p.117 ; in-4°.

[I] : L’AVEUGLE / CLAIR-VOYANT, / COMEDIE. / Representée sur le Theatre Royal / devant leurs Majestez. / (Vignette) / A PARIS, / Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, sous la montée / de la Cour des Aydes. / M. DC. L. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

[II] : verso blanc.

[III-VI] : épître dédicatoire.

[VII] : extrait du privilège du roi.

[VIII] : les acteurs.

1-108 : le texte de la pièce, précédé d’un rappel du titre en haut de la première page.

Nous avons consulté les exemplaires disponibles à la Bibliothèque nationale, à la bibliothèque de l’Arsenal, à la bibliothèque Mazarine, à la bibliothèque de la Sorbonne et à la bibliothèque Sainte-Geneviève118. À une exception près, nous avons retrouvé les mêmes coquilles dans chacun des exemplaires consultés.

Ainsi nous retrouvons la même erreur de pagination. En effet, la page 79 est numérotée 63 (cahier K) et, à partir du cahier L, la numérotation des pages est décalée d’un cahier (p. 73=81, p. 74=82, etc.) et ce, jusqu’à la fin de la pièce. Toutefois, l’exemplaire de la bibliothèque Mazarine présente une erreur de pagination supplémentaire : la première page du cahier N porte le n° 79 au lieu du n° 89. Cette unique variante est vraisemblablement due à une correction sous presse effectuée au cours du tirage.

En règle générale, nous avons conservé l’orthographe et la ponctuation de l’édition originale, à quelques réserves près :

  • – Nous avons, conformément à l’usage moderne, distingué le u et le v, le i et le j.
  • – Nous avons supprimé le tilde (ainsi, dans l’épître, démẽt est devenu dément. Les mots suivants ont fait l’objet de la même suppression : surprennẽt (épître), (v. 198), cherchãt (v. 529), appartiẽt (v. 608), cõtrainte (v. 633), prõpt (v. 671), Mõsieur (v. 808), chãbre (v. 974) ).
  • – Nous avons remplacé la constrictive labiale ß par ss (ainsi au v. 21 bleßee est devenu blessee. La même substitution a été effectuée sur les mots : languißant (v. 95), permißion (v. 200), dißipant (v. 291), compaßion (v. 320), reüßi (v. 360, 1199), renaißant (v. 367), großier (v. 428), naißance (v. 449), paßion (v. 471, 505, 639), außi-tost (v. 661, 1434), intereßee (v. 702), neceßité (v. 1068), laißé (v. 1132), dißipons (v. 1153), außi (v. 1283, 1299, 1380, 1416, 1418, 1535, 1553), reußy (v. 1284), puißions (v. 1315), reüßir (v. 1405), Aßurez (v. 1409), dißimule (v. 1483), poßible (v. 1495), réüßiray (v. 1568), dißimulez (v. 1633) ).
  • – Nous avons aussi ajouté ou retranché certains accents afin de distinguer relatif et ou conjonctif ainsi que à préposition et a auxiliaire. Ces corrections concernent les vers suivants : aux vers 247, 1148, 1231, 1235, 1257, 1280, 1452, 1485, 1572, 1579 ; à aux vers 418, 1278, 1328, 1507 ; a aux vers 246, 1256, 1430.
  • – Nous avons corrigé certaines fautes d’orthographe, manifestement dues à des coquilles et suppléé à l’omission de certains mots : les (épître p. 2, l. 20), existant un idee (v. 150), Cee (v. 251), j’eu quitté (v. 272), supirer (v. 386), dc (v. 390), genitenr (v. 443), vois (v. 673), quelque’affreux (v. 693), avec (v. 745), veus (v. 1020), ces (v. 1044), longueurl (v. 1076), imposturee (v. 1085), postur (v. 1086), part dedans (v. 1167), traiss (v. 1188), ce (v. 1200), qne (v. 1213), omission du nom de Lucille dans la liste des personnages présents sur la scène du théâtre au commencement des scènes 8 et 9 de l’acte IV, sa (v. 1262), omission du mot je : d’un moyen que treuve (v. 1274), avec (v. 1303), un invisible chaisne (v. 1342), un amour si secrette (v. 1370), meants (v. 1382), avec (v. 1386), essayes (v. 1402), avec (v. 1427), d’eust-il (v. 1439), ce (v. 1441), ses (v. 1466), à l’Escort (didascalie précédant le v. 1511), à lors (v. 1520), encore (v. 1611), c’est (v. 1614).
  • – Enfin, nous avons modifié la ponctuation lorsque celle-ci nous paraissait incorrecte même pour le XVIIe siècle : courage, A ce mot. (épître p. 2, l. 8-9), tresors, (v. 228), sien, : (v. 284), cœur (pas de ponctuation) (v. 288), ordonne. Que (v. 385), force (pas de ponctuation) (v. 502), Mais. (v. 553), supportable (pas de ponctuation) (v. 566), peinture (pas de ponctuation) (v. 577), nature (pas de ponctuation) (v. 578), autrefois. (v. 595), Heureuse (pas de ponctuation) (v. 646), doucement, (v. 768), maisons ; (v. 772), bien. (v. 779), Animaux (pas de ponctuation) (v. 1127), outrages (pas de ponctuation) (v. 1241), rigueur (pas de ponctuation) (v. 1292), Tempestes (pas de ponctuation) (v. 1322), presents ?, (v. 1344), rival. (v. 1360), patience (pas de ponctuation) (v. 1402), ruë (pas de ponctuation) (v. 1438), montrer (pas de ponctuation) (v. 1502), tapisserie, (v. 1528), excez. (v. 1553), apprenez.m’en (v. 1562), dire (pas de ponctuation) (v. 1567), meure (pas de ponctuation) (v. 1572), penser, (v. 1598), ordinaire. (v. 1599), aveu, (v. 1626).
  • – Nous avons également réduit systématiquement à trois le nombre de points de suspension.

Les rectifications apportées sont signalées entre crochets dans le texte.

Nous avons corrigé la disposition des vers 1683 et 1684 : J’y consens était rattaché au v. 1683 alors qu’il complétait le v. 1684.

Suivant l’usage, nous avons mis les indications scéniques entre parenthèses.

La comédie est entièrement écrite en alexandrins, à l’exception de deux passages en octosyllabes : une lettre de Melice119 et une lettre de Thelame120 lues par Cleanthe (qui comprennent cependant, respectivement, deux et quatre alexandrins).

L’AVEUGLE CLAIR-VOYANT,
COMEDIE.
Representée sur le Theatre Royal devant leurs Majestez. §

A MONSEIGNEUR §

MONSEIGNEUR

LE COMTE

DU DAUGNION121,

LIEUTENANT GENERAL

Pour le Roy aux Villes & Gouvernemens de Broüage, La Rochelle, Païs d’Aulnis, Isles & Citadelles d’Olleron & de Ré. Seul Lieutenant General des Armées Navales de sa Majesté, & Intendant general de la Marine, Navigation & Commerce de France.

MONSEIGNEUR,

Je serois plus Aveugle que celuy que je vous présente, si m’estant proposé de le faire passer pour Clair-voyant : J’empruntois d’autre que de vous de l’esclat, du jour, & des lumieres. Comme je ne croy pas que cette production soit assez puissante pour se soutenir d’elle-mesme, je n’estime pas aussi qu’elle ait si peu de force qu’elle ne puisse entreprendre un voyage de cent lieuës, pour rencontrer où vous estes un Protecteur & un Appuy. Quelques vers que je vous ay desja presentez122 s’estans trouvez à vostre goust, je ne me persuade pas qu’une composition d’un stile de pareille nature vous doive estre desagreable. L’Illustre Comte du Daugnion fait tousjours mesme accueil aux choses qui se ressemblent & qu’on luy offre avec mesme affection ; son obligeante humeur ne se dément jamais, non plus que son courage[.] A ce mot[, ] MONSEIGNEUR, commandez moy de me taire, si vous ne voulez entendre des veritez : Vous possedez parfaitement cette grandeur d’Ame & cette heroïque vertu* qui apprend aux hommes à mespriser le danger, la mort & la fortune*. C’est par ce glorieux oubly de vous mesme que vous avez si souvent donné de la terreur aux ennemis de cét Estat ; c’est par ce noble mespris de la Vie, qu’on vous a pris en tant de meslées pour le Dieu des combats, & qu’un mesme trouble ayant osté la conduitte aux Chefs, & la resolution aux Soldats, il n’est jamais demeuré personne qui osast tourner visage, pour s’assurer si c’estoit un homme qui les faisoit fuïr. Mais à vous figurer par d’autres traits* & pour arriver par degrez au rang que vous tenez aujourd’huy : Si l’on considere vostre Naissance, vous avez avec avantage cette vertu naturelle qui suit le sang, & que nous appelons Noblesse. Si l’on regarde vostre Fortune*, elle est grande, & telle qu’estant moindre elle seroit au-dessous de ce que vous meritez. Si l’on veut connaistre vostre Esprit, il en éblouït beaucoup d’autres de ses lumieres ; si l’on jette les yeux sur vostre Jugement, les évenemens ne [le] surprenent jamais : si l’on s’informe enfin de vos Employs, ils sont importans. Le plus souverain des Monarques qui vous reconnaist pour l’un des plus Illustres sujets de sa Couronne, & peut-estre pour le plus fidelle depositaire d’une partie de sa Puissance, ne vous occupe à rien que de considerable & de glorieux, où tousjours par des actions qui vont jusqu’au prodige, vous soutenez contre toutes sortes de rebelles & de factieux l’Authorité de ce Maistre qui peut tout. Quelque chose que j’aye pû dire, MONSEIGNEUR, il m’en reste à dire davantage, mais comme la Peinture n’a point trouvé jusqu’icy de traits pour bien representer la lumiere, l’Eloquence n’a point inventé de termes pour dignement loüer la vertu* ; J’achéve donc par une impuissance de poursuivre, & par la crainte de vous fascher* par où je satisferois tout le monde, permettez-moy seulement encor un mot, pour vous assurer que je prise plus que toute ma vie le peu de temps que j’ay eu l’honneur d’estre auprés de vous, & pour vous supplier de croire que je suis par naturelle inclination, & par le souvenir de vos biensfaits,

MONSEIGNEUR,

Vostre tres-humble, tres-obeissant

& tres-obligé*serviteur*, BROSSE.

LES ACTEURS. §

  • CLEANTHE Pere de Lidamas & de Melice, Amoureux d’Olimpe.
  • OLIMPE Jeune veufve, Amoureuse de Lidamas.
  • LIDAMAS Amoureux d’Olimpe.
  • MELICE Amoureuse de Thelame.
  • THELAME Cavalier*, Amoureux de Melice.
  • NERINE Suivante d’Olimpe.
  • LUCILLE Suivante de Melice.
  • SYLVESTRE Valet de Cleanthe.
La Scene est à Blois dans la maison de Cleanthe.

Acte I

L’AVEUGLE CLAIR-VOYANT. COMEDIE. §

Scène première §

Olimpe, Nérine.

NERINE

Quoy ma discretion vous est-elle suspecte ?
Ignorez-vous encor combien je vous respecte ?

OLIMPE

Non, apprends d’un recit veritable & succinct
La nature du mal dont mon cœur est atteint,
5 Tu sçais que le Soleil depuis que je fus véve123 [p. 2]
N’avoit à ses travaux* que vingt fois donné tréve,124
Quand Cleanthe échauffé d’un feu sombre & mourant
Que mes yeux n’avoient pû bien esteindre en pleurant
Vint me faire visite, & d’un adroit langage
10 Exagera les soins qu’enfante un long veuvage,
Tu sçais encor comment d’un discours medité
Il me galantisa* sur mon peu de beauté.
Et puis comme125 achevant ce compliment frivole
Un soupir preparé lui coupa la parole.

NERINE

15 Vous pristes du plaisir à l’entendre, à le voir,
Vostre esprit & vos sens vindrent126 à s’esmouvoir,
Vous l’aimates enfin !

OLIMPE

Oüy, d’un aveu* tacite
J’acceptay sa recherche ainsi que sa visite.

NERINE

On fit courir le bruit qu’hymen* dans peu de jours
20 Devoit de vos ardeurs authoriser le cours.

OLIMPE

Cleanthe m’en pria, mais ma pudeur blessee
Rejetta sa priere & blasma sa pensee.
Les manes127 d’un mary gisant dans le tombeau [p. 3]
D’un si prompt hymenée* éteindroient le flambeau,
25 Luy, dis-je, & leur dépit joinct au courroux celeste
Rendroit nostre alliance & sterile & funeste,
Je veux pendant un An demeurer dans le deüil128
Et de ma continence honorer son cercueil.
Cleanthe à ce propos montra de la tristesse,
30 Mais bien-tost sa raison se rendit la maitresse,
Il loüa mon dessein, & convint avec moy
Que l’honneur & l’amour m’imposoient cette loy.
En ce temps cet Auguste & glorieux Monarque129
Qu’avec estonnement* tout l’Univers remarque*,
35 Pour se rendre justice & rentrer dans ses droits
D’un siege bien formé pressoit les Dunquerquois,130
Cleanthe en attendant que j’essuirois131 mes larmes
Se resolut d’aller132 paraitre sous les armes,
De signaler* son cœur*, de servir son païs,
40 D’oster à l’Espagnol des Estats envahis
Et croistre de son Roy l’illustre Renommee
En ajoustant un bras au corps de son armee,
Il partit sans demeure*, & dans133 fort peu de temps
Dunquerque le compta parmi nos combattans.
45 Mais helas dans le camp, soit par trop de fatigue,
Ou soit que134 contre luy la fortune* se ligue,
Ses yeux auparavant si perçans & si clairs
Sont d’un nuage obscur soudainement couverts,
Ces naturels flambeaux demeurent sans lumiere, [p. 4]
50 Sans rien perdre pourtant de leur beauté premiere,
On diroit à les voir qu’ils lancent des rayons
Qui des objets encor luy tracent les crayons*.

NERINE

Ce malheur arrivé depuis une ou deux Lunes
Peut-il causer encor vos plaintes importunes ?

OLIMPE

55 Non, ce trait* qui du sort marque la cruauté
Ne m’arracha des pleurs que dans sa nouveauté,
Mais en ayant depuis interrompu la course
Si tu m’en vois verser ils ont une autre source.

NERINE

Ce poinct est un secret qui ne m’est pas conu.

OLIMPE

60 Je vay t’en informer d’un discours ingenu135.
Aussi-tost que je sceu l’Accident de Cleanthe
Mon amoureuse ardeur devint un peu plus lente,
Et mon cœur chancelant dedans sa passion
Eut un malin* degoust de son affliction,
65 Je combatis d’abord cette ingrate inconstance,
J’en voulus étouffer la premiere semence :
Mais sur le poinct qu’alloit triompher ma vertu [p. 5]
L’on donna du secours à ce vice abbatu.
Lidamas heureux fils d’un deplorable* pere
70 Vint pour me consoler de son destin sevère,
Il me vid, je le vis, il parla, j’escoutay,
Mon œil incessamment sur luy fut arresté,
Sa grace me parut à nulle autre semblable,
Il fit un beau recit d’un sujet lamentable*,
75 Enfin en Lidamas toute chose me plut,
Et se rendit chez moy ce que son pere y fut.

NERINE

Cônut-il vôtre amour ?

OLIMPE

Malgré ma retenuë
Dés sa conception elle136 luy fut cônuë,
Ce cavalier* adroit, prudent, ingenieux,
80 Subtil, & bien instruit dans l’entretien des yeux,
Penetrant par les miens au fond de ma pensee
Y vid en traits de feu son image tracee ;
Cet indice assuré qu’il estoit mon vainqueur,
L’obligea de s’ouvrir en me montrant son cœur,
85 Madame (me dit-il)137 le pouvoir de vos charmes*
Ne m’a pas d’aujourd’huy fait mettre bas les armes,
Depuis plus de six mois je suis dedans vos fers
Et vos yeux sont les Rois & les Dieux que je sers, [p. 6]
Mais d’un pere amoureux l’imperieuse flame
90 M’imposoit de cacher la mienne dans mon ame.
Je l’ay fait par respect jusques à ce moment
Que je puis profiter de son aveuglement.
Il finit, & mon cœur charmé* de sa parole
Se fit au mesme instant l’Autel de cet idole,
95 Un regard languissant, un soupir estouffé
Luy dirent doucement qu’il avoit triomphé.
Lors certain de mes feux comme de sa victoire
Il me dist qu’il falloit pour achever sa gloire*
Que je vinsse dans Blois faire quelque sejour,
100 Jusqu’à tant qu’on y vid son pere de retour,
Je fus pour Lidamas à138 ce poinct complaisante,
J’y vins & descendis au logis de Cleanthe,
Où donnant à ma flame une honneste couleur
Je feignis d’arriver pour visiter sa sœur.

NERINE

105 Jusqu’icy quel sujet avez-vous d’estre triste ?

OLIMPE

Apprends de ce qui suit en quoy mon mal consiste.
On attend le retour de Cleanthe aujourd’huy
J’ay peur qu’il croye encor que je brûle pour luy
Que ses yeux estans morts sa flame vive encore
110 Que sa bouche me loüe, & que son cœur m’adore, [p. 7]
Tu sçais que l’on void naistre un grand nombre de maux
Quand le pere & le fils se rencontrent Rivaux.139
Voila le seul sujet ma fidelle Nerine,
Du trouble qui me rend inquiette & chagrine*.

NERINE

115 Je ne puis presumer qu’en son aveuglement
Cleanthe veüille encor passer pour vôtre Amant,
Son fils au pis aller par de promptes adresses*
Vous delivrera bien de ses froides caresses.

OLIMPE

Nerine, tu dis vray, l’esprit de Lidamas…
120 Mais c’est luy que je voy qui s’avance à grand pas.

Scène II §

Lidamas, Olimpe, Nerine.

LIDAMAS

Mon pere est arrivé Madame, & sa paupiere
Ne void plus les beautez qu’enfante la lumiere,
Ce n’est pas que ses yeux ne paraissent fort beaux, [p. 8]
Mais c’est sans l’éclairer que brillent ces flambeaux,
125 Par le malin* effet d’une cause cachee,
Leur action est morte, ou du moins empeschee,
Dedans ce triste estat je ne puis concevoir
Qu’il donne de l’amour ny puisse en recevoir.

OLIMPE

Mais ne peut-il pas bien ayant perdu la veuë
130 Conserver une amour140 auparavant receuë.

LIDAMAS

En vain auprez de vous je veux dissimuler,
Mon pere brusle encor, & veut encor brusler,
On l’avoit du carosse à peine mis à terre
Qu’oubliant le malheur que luy cause la guerre,
135 Lidamas, m’a-t’il dit, en me parlant de vous,
Les Astres envers elle ont-ils esté plus doux ?
N’a-t’elle point du sort senty la perfidie,
Ou les aspres accez de quelque maladie ?

OLIMPE

Il n’en faut plus douter, il est encor atteint,
140 Le feu que j’allumay n’est pas prest d’estre esteint,
Ce peu que j’ay d’attraits sensiblement le touche,
On n’est pas loin du cœur quand on est dans la bouche.

LIDAMAS

A l’instant que ses soins* se declarent pour vous [B, 9]
Je juge qu’il n’est pas bien guéry de vos coups*,
145 Doncques d’une voix triste, Olimpe, mon cher pere,
N’est plus, luy dis-je lors, en estat de vous plaire,
De ce charmant* objet* les traits imperieux,
S’ils furent le plaisir sont la peine des yeux,
Cette rare beauté d’un chacun regardee
150 N’est plus qu’un Estre feint, existant [en] idee,
Un tragique accident, un rigoureux destin,
A de tous ses appas* fait un triste butin.
Là par le prompt secours d’une adréte141 imposture*
Au gré de mon desir je forme une Aventure,
155 Et tâche ainsi d’esteindre en vous defigurant
Un feu qui me perdroit s’il devenoit plus grand.

OLIMPE

L’artifice* est subtil, mais il n’est pas croyable
Qu’il soit à nos desseins bien long-temps favorable,
Vous verrez dedans peu Cleanthe detrompé
160 Tant de vos vains discours soit-il préocupé142 ;
Je veux qu’estant aveugle il ne puisse conaître
Qu’au bal, sans me masquer, je puis encor paraître,
Je veux que vôtre sœur ayde à nostre projet,
Je crains pourtant tousjours avec juste sujet.
165 Le valet qui par tout marche avec vôtre pere, [p. 10]
Luy qu’on peut appeller le flambeau qui l’esclaire,
L’Ange qui le conduit, l’Argus143 industrieux
Qui veille pour sa garde, & luy preste ses yeux,
N’est pas dans le renom d’estre si peu fidele
170 Que sçachant nostre ruse il l’endure & la cele*,
Cleanthe par ses yeux verra tout nostre jeu,
Il conaitra ma flame, & sçaura vostre feu,
Il se rendra certain de ma prompte inconstance,
Il apprendra d’un fils le peu de reverence,
175 Il fera nos desseins tout d’un coup eschoüer,
Et peut-estre joüera* qui le croira joüer*.

LIDAMAS

Cette crainte est, Madame, une pure chimere,
Je dispose à mon gré du valet de mon pere,
Cet Argus est gagné, ses yeux sont ébloüys,
180 Et j’ay sçeu l’endormir au son de mes Loüis144.
Donc sans vous allarmer d’une crainte si vaine,
Attendez une issue agréable & certaine,
Et quoy que mon rival ait à venir icy
N’ayez à son abord* ny crainte ny soucy*.
185 Ne luy pouvant long-temps cacher vostre venuë,
Mon ame sur ce poinct s’est fait voir toute nuë,
Mais j’ay dit pour tromper cet aveugle amoureux
Que vous n’estiez icy que d’un jour ou de deux,
Encor dans le dessein de rendre une visite [p. 11]
190 Dont la coustume veut que vous demeuriez quitte.

OLIMPE

Mais encor dites-moy, si Cleanthe abusé
M’oblige à raconter mon malheur supposé*,
Comment ne sçachant pas cet accident frivole*
Pourray-je avec la vostre accorder ma parole ?

LIDAMAS

195 Je l’apperçois, passons dans cet appartement,
Je vous en apprendray l’histoire en un moment.

Scène III §

Cleanthe, Melice, Sylvestre.

CLEANTHE

Quoy contre mon vouloir & contre ma defense
Admettre en ma maison, Thelame en mon absence ?
Fomenter145 si long-temps une inclination
200 Qui nasquit & s’accrut sans ma permission,
D’un homme dont le nom me déplaist & m’irrite,
Entretenir l’espoir & souffrir la visite ?
Ha Melice, est-ce là le respect qui m’est deu ? [p. 12]
Et vostre jugement ne s’est-il pas perdu ?

MELICE

205 Ceux qui de ce rapport* m’ont vers vous desservie,
Sont portez contre moy de depit ou d’envie,
Depuis que pour Dunkerque on vous vid quitter Blois.
Thelame n’est ceans146 venu pas une fois,
Qui peut s’emanciper* de dire le contraire
210 Fait à la verité…

CLEANTHE

Respectez vostre pere ;
Ceux qui m’ont rapporté vos traits* licentieux
Cherissent vostre honneur, loin d’en estre envieux.

MELICE

Et bien pour ne vous pas en147 ce poinct contredire,
Apres l’avoir souffert, croyez que j’en soupire,
215 Non pas du repentir d’avoir receu ses vœux,
Mais bien du doux plaisir que me causent ses feux,
En suis-je pour cela moins loüable qu’une autre ?
Sa maison en honneur cede-t’elle à la nostre ?
Que s’il hérite peu de ses Ancestres morts,
220 N’a-t’il pas des vertus qui sont les vrais tresors ?

CLEANTHE

Taisez-vous indiscrette*, insolente, effrontee, [p. 13]
Ma bonté cede enfin, vous l’avez surmontee*,
Allez, retirez-vous, & ne me parlez plus
D’un homme dont le bien consiste en ses vertus,
225 Thelame, je l’avoüe, est de famille illustre,
Mais son peu de fortune en efface le lustre.
Il est tres-riche en biens de l’esprit & du corps,
Mais on fait maigre chere148 avecque ces tresors [.]

Scène IV §

Cleanthe, Sylvestre.

CLEANTHE

Sylvestre, si pour moy ton devoir ne sommeille
230 Dy-moy ce que mon fils t’a tant dit à l’oreille,
Sans qu’il m’ait soupçonné d’un feint aveuglement
J’ay veu qu’il te parloit avec empressement.

SYLVESTRE

Quand je vous obeïs, je suis dedans mon centre149,
Si je ments d’un seul mot battez-moy dos & ventre,
235 Quoy que pauvre garçon, je suis homme de bien, [p. 14]
Et pour vous le montrer, il m’a dit, ne dy rien.

CLEANTHE

Sylvestre continuë, & parle sans reserve.

SYLVESTRE

S’il a rien dit de plus, jamais je ne vous serve.
Toutefois…

CLEANTHE

Cher Sylvestre acheve jusqu’au bout.

SYLVESTRE

240 M’ayant dit, ne dy rien ; il ajouste, & voy tout,
Et sa langue n’a pas prononcé ces paroles
Qu’il me fait dans la main couler quelques pistoles150.

CLEANTHE

Lidamas t’aura dit quelqu’autre chose encor
Que tu me veux celer* en faveur de son Or.
245 Mais poursuis.

SYLVESTRE

Si ma dague estoit bien émouluë151
J’ouvrirois à vos yeux ma poitrine veluë.
C’est tout, ou jamais Vin n’entre dedans mon corps, [p. 15]
Et cela c’est vouloir passer au rang des morts.

CLEANTHE

Sylvestre je te croy. Fils insolent & lâche
250 Ton crime se produit quand tu veux qu’on le cache :
Ne dy rien. [Ces] trois mots m’apprennent clairement
Ce que je ne sçavois qu’assez obscurément.
Tu deviens mon rival, fils ingrat & perfide,
Mais tu n’iras pas loin puis qu’un enfant te guide152,
255 Sylvestre, s’il est vray que la sincerité
Bannit de toy la fourbe* & l’infidelité,
Garde de declarer à ce fils temeraire
Que je me plains d’un mal qui n’est qu’imaginaire.

SYLVESTRE

Je veux encor un coup, si je ne suis secret
260 Ne boire à l’avenir, ny vin blanc ny clairet.
O l’horrible serment ! j’en ay l’ame opilee153.
Me garde d’un tel mal la gresle & la gelee,
Apres avoir lâché ce moult154 grand jurement*
Me refuserez-vous un éclaircissement ?

CLEANTHE

265 Touchant ?

SYLVESTRE

Chose qui n’est d’autre que de vous sçeuë,
D’où vient que vous feignez d’avoir perdu la veuë ?
Pourquoy depuis six mois faire croire en ces lieux [p. 16]
Que l’huile & le cotton ont manqué dans vos yeux ?

CLEANTHE

Asseuré de ta foy* comme de ton silence
270 Je te veux honorer de cette confidence.
A peine le Soleil avoit produit vingt jours
Depuis que pour mon Roy j’[eus] quitté mes amours,
Quand un de mes amis m’asseura dans l’armée
Que Melice vivoit à son accoustumée,
275 Et que pleine d’amour, & Thelame d’espoir,
Leur entretien duroit du matin jusqu’au soir ;
Mesme que l’on craignoit, puis qu’il te faut tout dire,
Qu’il se passast entr’eux quelque chose de pire.
On éprouve jamais le sort rude à demy ;
280 Deux ou trois jours apres je sceu d’un autre amy    
Que depuis mon depart mon fils chaque semaine
Visitoit la beauté qu’Amour a fait ma Reine,155
Et qu’on soupçonnoit fort que dans son entretien
Il ne luy parlast moins de mon feu que du sien,
285 Je restay si surpris d’entendre cette histoire,
Que quoy qu’on m’en jurast, je n’en voulus rien croire.
Ma fille a trop de soin de garder son honneur,
Me disois-je à moy-mesme, & mon fils trop de cœur* [, ]
Je les croiray soumis à mon obeissance,
290 Jusqu’à tant que mes yeux dementent ma croyance.
Toutefois ma raison dissipant ce sommeil [p. C, 17]
Je songe que l’amour est de mauvais conseil,
Et regarde que ceux qui m’ont dépeint leur vie
Ont pour eux & pour moy plus d’amour que d’envie.
295 Mais pour mieux penetrer dans cette obscurité
Et distinguer le faux d’avec la vérité.
Je contrefaits l’Aveugle, on le croit dans l’Armee,
Je passe ainsi par tout avec la Renommée,
Chacun plaint ma disgrace, & l’ingrat Lidamas
300 S’il ne s’en montre triste au moins n’en doute pas.
Deux mois coulent pendant que cette erreur se glisse,
Je reviens sans qu’aucun156 sçache mon artifice*.
On accourt m’accueillir en se moüillant les yeux,
Je suis Aveugle enfin, & ne vy jamais mieux.
305 Cher Sylvestre, voila l’adresse* ingenieuse
Par qui la vaine ardeur de ma fille Amoureuse,
Et les brutaux desseins d’un fils lasche & pervers*
Bien-tost & sans travail* me seront découverts.

SYLVESTRE

Ma foy si dans le monde on trouve un plus fin homme,
310 Je partiray demain pour l’aller dire à Rome157.
Au Diable en ce mestier158 vous feriez des deffis.

CLEANTHE

Silence, Olimpe vient avecque ce bon fils. [p. 18]

Scène V §

Lidamas, Olimpe, Cleanthe, Sylvestre.

LIDAMAS

La part que prend Olimpe en vostre sort funeste
L’ameine ici, Monsieur.

CLEANTHE

Bonté rare & Celeste.

OLIMPE

315 Quiconque sçait vos maux, & ne s’en peut fâcher*,
Ne porte au lieu d’un cœur dans le sein qu’un rocher.

CLEANTHE

Et qui void sans douleur vostre triste avanture
Tout de roche en effect, n’est homme qu’en figure.

OLIMPE

Mais qui ne la void pas, n’a nulle occasion [p. 19]
320 D’estre atteint de douleur & de compassion.

CLEANTHE

Un semblable discours s’addresse à moy, Madame,
Mais sçachez que le corps n’agit point sur mon ame,
Et que si la clarté s’est esteinte en mes yeux
Il m’en reste en l’esprit qui m’éclaire bien mieux.
325 Autrefois mes regards admiroient ce visage,
Mais leurs traits* aujourd’huy penetrent davantage,
Ils ne s’arrestent plus à ce butin du temps,
Ils contemplent des biens meilleurs & plus constans,
Ils voyent les vertus dont vous estes pourveuë,
330 Et ma felicité consiste en cette veuë.

OLIMPE

Vous sçavez donc, Monsieur, par quelle aversité
Mes attraits ont fait place à la difformité ?

CLEANTHE

Mon fils m’a raconté ce succez* lamentable*,
Mais faites m’en vous-mesme un recit veritable,
335 Peignez cet accident de ses vives couleurs. [p. 20]
Et que l’ayant oüy, je sente vos douleurs.

OLIMPE

J’estois à Bourges lors que par des feux de joye
L’on celébroit les coups* d’un bras qui tout foudroye,
D’un Prince glorieux159 dont les fameux exploits
340 Ont sceu ranger Dunkerque au pouvoir des François.
Je me sentis saisir d’un desir héroïque
D’applaudir & d’enfler l’allegresse publique,
Donc je monte en carrosse, & par divers retours
Je voy Mars & Vulcain en tous les carrefours,
345 L’un depite le Ciel, & fait trembler la terre
Par des bouches de fonte imitans le tonnerre
Il exale & vomit des flames parmy160 l’Air ;
Bref, d’une belle Ville, il fait un bel Enfer.
L’autre perçant des Airs les orageux espaces
350 Porte & loge le feu dans le sejour des glaces,
S’y met en serpenteaux, puis s’y transforme encor,
Tantost en fleurs de Lys, tantost en pluye d’or,
Mesme il estend son vol, jusqu’aux celestes toiles
D’où son orgueil tombant arrache les estoiles.
355 Ah ! Ciel que ce qui suit est dur à raconter,
C’est r’appeller mon mal que de le reciter.

CLEANTHE

De ce fascheux recit soyez donc dispensee, [p. 21]
Ne rendez point presente une peine passee,
J’ay sceu de Lidamas en arrivant ici
360 Comment un si beau jour vous a mal reüssi.
Il m’a dit que de l’Air la patience usee
Fit dans vostre carosse entrer une fusee,
Dont la chaude vapeur aydant à son dessein
Vous brusla le visage, & vous noircit le sein.

LIDAMAS bas à Olimpe.

365 Avoüez.

OLIMPE

C’est ainsi qu’arriva ma disgrace,
Mais, ô Dieu ! quand je croy que ma douleur se passe
C’est alors que du sort le courroux renaissant
Me fait sentir un mal plus aspre & plus pressant,
Monsieur, je ne sçaurois plus long-temps me contraindre,
370 Souffrez que j’aille ailleurs souspirer & me plaindre.

CLEANTHE

Allez, Madame, allez, en vous seule je vis [p. 22]
Et je vous vois encor de l’œil dont je vous veis161.
O d’une honneste femme indigne effronterie !
O d’un fils impudent insigne fourberie !
375 Allons, Sylvestre, allons & donnons plaisamment
Une fin qui réponde à ce commencement.

Fin du premier Acte

[p. 23]

Acte II §

Scène première §

Thelame, Melice.

THELAME

Mon espoir me trahit, & ma raison s’égare
D’esperer de flechir162 ce naturel avare,
Jamais de mon amour le respect sans égal
380 Ne touchera ce cœur de terre & de metal,
Pour luy faire trouver des ardeurs legitimes
Il luy faut apporter le Soleil des abismes.
Le bien est son objet*, & ce riche indigent
Estime & pese un homme au poids de son argent.
385 Ah ! Madame, il le faut, mon mauvais sort l’ordonne [, ]
Que j’aille [sou] pirer loing de vostre personne.
Un puissant desespoir qui combat mon amour,
Me marque ailleurs un long & funeste sejour.
Cessez de vous flater*, l’avarice d’un Pere
390 Ne s’abstiendra jamais [de] nous estre contraire.
Adieu, de vostre aveu* felicitez163 mes pas. [p. 24]

MELICE

Quoy me quitter ainsi ?

THELAME

Quoy ne vous quitter pas ?

MELICE

S’absenter de ces lieux ?

THELAME

On y hait ma presence.

MELICE

Mourir desesperé ?

THELAME

Vivre sans esperance.

MELICE

395 Ne pas perseverer ?

THELAME

Perseverer en vain.

MELICE

Ah Thelame ! [p. D, 25]

THELAME

Ah Melice !

MELICE

Ha charmant* inhumain.
Si vous bruslez pour moy d’un veritable zéle,
Si vous estes constant, genereux* & fidelle,
Si dans mes interests vous prenez quelque part,
400 Si mes jours vous sont chers differez ce depart ;
Le Temps de qui le cours renverse toutes choses
Peut-estre changera nos espines en roses.
Demeurez, cher Thelame, ou pour le moins craignez
Qu’un autre ait par la force un cœur où vous regnez,
405 Thelame songez-y, songez-y bien mon Ame,
En un mot demeurez, ou je meurs cher Thelame.

THELAME

Puissamment esbranlé de vos ardents soupirs,
Mais mieux persuadé de mes bruslans desirs,
Madame, j’y consens, racourcissez mes chaisnes,
410 De vostre prisonnier rendez les courses vaines.
Deusse-je respirer sous des Astres plus durs
Blois encor quelque temps me tiendra dans ses murs. [p. 26]

Scène II §

Cleanthe, Sylvestre, Melice, Thelame.

CLEANTHE

Sylvestre acquitte-toy du róle que tu jouës*.

SYLVESTRE

Si j’y manque d’un mot, couvrez*-moy les deux jouës.

THELAME

415 Cleanthe arrive ici, Madame il m’a surpris,
Son valet luy dira.

MELICE

R’assurez-vos esprits,
Vous n’avez seulement qu’à garder le silence,
Ce valet a sa part dans nostre confidence,
Mon frére l’a si bien pratiqué sur ce poinct
420 Que s’il void quelque chose, il ne parlera point.

CLEANTHE

Estes-vous seule ici Melice ? [p. 27]

MELICE

J’y suis seule.
Amy…164

SYLVESTRE

Ne craignez rien, j’auray fort bonne gueule165.

CLEANTHE

La rencontre s’accorde avecques166 mon souhait,
Je viens pour vous parler d’un serviteur* parfait
425 Qui tient emprisonné beaucoup d’or dans ses coffres,
Et qui rempli d’Amour vous addresse ses offres,
C’est Rustique167 l’Aisnay fils du vieux Parmenon.

MELICE

Quoy ce noble d’un jour, grossier jusqu’à son nom ?
Ah ! de grace, Monsieur, aymez plus vostre fille,
430 Sçachez mieux maintenir vostre illustre famille,
Ce seroit en tirer l’éclat dans le tombeau168,
Un peu de vilain sang tache & gaste le beau.

CLEANTHE

Allez, fille indiscrette* & desobeissante, [p. 28]
Le soin de vostre honneur n’est pas ce qui vous tente,
435 Un Demon moins splendide est vostre possesseur,
Thelame vous gouverne avec plus de douceur :
Mais si vous ne sortez de ce desert Empire
Mon courroux deviendra quelque chose de pire,
Je vous en advertis.

THELAME bas

Amant infortuné !

MELICE

440 Je ne sçaurois reprendre un cœur que j’ay donné.

CLEANTHE

Ah ! c’est trop…

SYLVESTRE

Hé, Monsieur, ô vous son pere unique,
Car la defuncte estoit, à ce qu’on croit, pudique,
Vous son vray geni[teur], avez-vous entrepris
De faire plus que Dieu, de forcer les esprits ?
445 Laissez aller Madame où son amour l’appelle,
Celuy qu’elle cherit n’est-il pas digne d’elle ?
Sa flamberge169 l’a mis au nombre des plus preux, [p. 29]
Il a l’esprit fort bon, & le corps vigoureux,
Sa bonne mine enfin & sa naissance libre
450 Mettent avec vos biens Thelame en equilibre.

CLEANTHE, Il prend Thelame.

Impertinent valet, qui t’oses ingerer
De me donner conseil & de me censurer,
Tu seras satisfait de ta belle harangue,
Je vais ou t’estrangler, ou t’arracher la langue,
455 Temeraire, indiscret*.

MELICE bas

Sylvestre, justes Cieux
Songe à tirer mon cœur* des mains d’un furieux*.

SYLVESTRE

Ha ah ! je n’en puis plus.

CLEANTHE

Insolent pédagogue !

SYLVESTRE

Vous m’avez fait les yeux plus gros que ceux d’un dogue.

THELAME, à l’escart.

Je ne sçaurois souffrir* ce honteux traitement. [p. 30]

MELICE

460 Contraignez-vous pour moy, cher & fidelle Amant.

CLEANTHE

Apprends à l’avenir, valet maussade & traitre,
A ne te plus mesler de censurer ton maitre.
Et vous fille rebelle à tout ce que je veux
Pour un nouvel Amant ayez de nouveaux feux,
465 Esteignez pour jamais170 vostre ancienne flame,
Et recevez des loix d’un autre que Thelame.

MELICE

Pour me faire subir vostre injuste rigueur,
Faites, pere cruel, que j’aye un autre cœur.

CLEANTHE

C’en est trop endurer, ma patience eschape.

SYLVESTRE

470 Allez, sortez, fuyez, drillez171 qu’il ne vous frape.172

CLEANTHE

Je ne sçay si je doy nommer sa passion [p. 31]
Ou du nom de constance, ou d’obstination,
Mais soit-elle constante, ou soit-elle obstinee,
Ma seule volonté fera son hymenee*.
475 Au reste tu m’as pleu dans ta naïveté*,
Tu t’és de ton devoir dignement acquitté,
Si tu poursuis tousjours j’augmenteray tes gages.

SYLVESTRE

Je sçay friser la corde173 en de tels personnages.
Assurez-vous de moy, je paye à temps prefix174,
480 Et dans l’art de fourber* Sylvestre est un phœnix175.

CLEANTHE

Conduis moi vers Olimpe, & m’y fay reconnaitre
Qu’aux experts en cet Art tu servirois de maitre.
Tu sçauras en allant de mes ordres exprés176
Comment il faut mener mes intrigues177 secrets,
485 Je t’instruiray du temps où ta naïve* adresse*
Pourra si tu le veux répondre à ta promesse.
[p. 32]

Scène III §

Olimpe, Lidamas, Nerine.

LIDAMAS

Laissons l’178aller, Madame, & nous entretenons
De l’intrigue179 Amoureux que nous entreprenons.

OLIMPE

L’espoir est mal fondé que soustient une ruse,
490 Plus je pense à la vostre, & plus je suis confuse,
Elle est bien inventee & satisfait d’abord,
Mais j’en prevoy la fin que j’apprehende fort,
Je crains que ce broüillas180 ne fonde sur nos testes,
Et que semant du vent nous cueillions des tempestes.

LIDAMAS

495 Delivrez vostre esprit de ces fâcheux Accez,
Un bon commencement attire un bon succez*.
L’ingenieuse erreur où j’entretiens mon pere [E, 33]
Chaque jour esteindra son feu s’il persevere,
Un prompt & vray degoust naitra de cet abus*,
500 L’amour dure fort peu quand son objet* n’est plus,
Vos yeux qu’il croit privez de leur premiere amorce*,
N’agiront plus sur luy qu’avecques peu de force [, ]
Il croira justement cesser de vous aimer,
Ne trouvant plus en vous ce qui pût l’enflamer.
505 Ainsi sa passion n’ayant rien qui la tienne
Deslogeant de chez vous fera place à la mienne,
Mais pour conduire tout au gré de mes desirs
S’il soupire d’amour rejettez ses soupirs,
Et dites que vos maux qui s’augmentent sans cesse
510 Abhorrent les soupirs, s’ils ne sont de tristesse.
Au reste si jamais son feu contraire au mien
Vouloit vous engager dans un long entretien,
Et que mon interest vous regarde & vous touche,
Rompez son entreprise, & luy fermez la bouche,
515 Je mourrois autrement d’une jalouze peur,
L’oreille trop ouverte est un passage au cœur,
Le voici, témoignez dedans cette occurrence,
Que tout autre que moy vous nuit par sa presence,
Deffaites-vous bien-tost d’un incivil Amant
520 Qui vous entretiendra sans vous voir seulement.

OLIMPE

Mais si cet importun, quoy que je puisse dire, [p. 34]
S’obstine à me compter181 son amoureux martire,
Quel sera le moyen de m’en débarasser ?

LIDAMAS

N’en prenez pas le soin, c’est à moy d’y penser.
525 Nerine dont la voix imite tant la vostre,
Qu’à vous ouïr parler on prend l’une pour l’autre,
Me fournit un moyen facile & non commun
Pour esloigner de vous cet Amant importun.

Scène IV §

Cleanthe, Sylvestre, Olimpe, Lidamas, Nerine.

SYLVESTRE

On trouve en bien cherchant, la chose est bien certaine
530 Ne fust-ce qu’un ciron182 égaré dans la plaine,
Si celle dont l’absence accroist vostre souci* [p. 35]
N’est pas dedans sa chambre, on la rencontre ici.

CLEANTHE

Madame…

SYLVESTRE

Attendez donc que vous soyez vers elle,
Vous ressemblez183 les chiens de chez Jean de Nivelle184,
535 Vous abbayez de loing. Avancez, Alte-là.
Tournez-vous autrement, parlez, vous y voila.

CLEANTHE

Quelque torrent d’ennuis* qui roule dans mon ame
J’entends tousjours parler mon devoir & ma flame,
L’un & l’autre m’ont dict que je vinsse en ce lieu,
540 J’y suis venu, Madame, accompagné d’un Dieu,
Amour qui dans mon cœur en souverain preside
M’a conduit par la main & m’a servi de guide,
Luy seul jusques à vous a pris soin de mes pas
Heureux en mon malheur s’il ne me quite pas.
545 Mais plus heureux encor si le flambeau qu’il porte
Vous faisoit voir combien ma passion est forte,
Et si les traits* ardents qui partent de sa main
En vous frapant au cœur, vous enflammoient le sein.

OLIMPE

Monsieur, si l’amour propre, ou si la vaine gloire* [p. 36]
550 Me rendoit orgueilleuse & facile à tout croire,
Je pourrois recevoir un pareil compliment
Pour le sincere aveu d’un veritable* Amant.
Mais […]

CLEANTHE

Toubeau*, ce mais me tiendroit lieu d’injure,
Je hay la flatterie, & je fuy l’imposture*,
555 Vous ne devez jamais concevoir le soupçon
Que ma bouche & mon cœur parlent d’autre façon.

LIDAMAS, à l’escart.

Desja cet entretien me déplaist & me lasse.

SYLVESTRE

Tandis qu’ils jaseront, causons nous deux de grace.185

OLIMPE

Quoy, vous arresteriez vos Amoureux projets
560 Au plus deffiguré d’entre tous les objets* ?
Quoy vous pourriez encor adorer un visage
De qui le seul aspect* effraye & décourage,
Non, non, vous avez trop de cœur* & de raison,
Vous ne sçauriez souffrir qu’une belle prison, [p. 37]
565 Lors qu’un peu d’embonpoint, & quelque attrait passable,
Aux yeux qui me voyoient me rendoit supportable [, ]
Je veux m’imaginer que par fois des soupirs
Formez dans vostre cœur m’addressoient vos desirs,
Mais depuis le moment qu’un accident funeste,
570 Effaça ce crayon* de la beauté celeste,
Depuis que j’eus perdu ces traits de majesté
Qu’imprima sur mon front la premiere beauté,
Je ne sçaurois souffrir l’opinion trompeuse,
Qu’on brusle encor pour moy d’une flame amoureuse,
575 Tout homme m’en feroit des sermens superflus,
L’on sort bien-tost d’un temple où les Dieux ne sont plus.

CLEANTHE

Vous vous figurez donc qu’une vaine peinture [, ]
Qu’un foible & simple trait du pinceau de nature [, ]
Qu’un amas concerté d’agreables couleurs,
580 Qui redoute l’abord* du froid & des chaleurs,
Que des regards lascifs confondent* d’ordinaire,
Et qu’efface tousjours la crainte & la colere,
Enfin qu’une inconstante & legere beauté
Jusqu’icy dans vos fers ait mon cœur arresté,
585 Je pourrois devenir à ce compte idolatre
D’une image de pierre, ou de toile, ou de plastre,
Oüy si je m’attachois à ces frivoles traits, [p. 38]
Les femmes me plairoient bien moins que leurs portraits.
Ah ! ne croyez donc pas que sur ces apparences
590 Mon inclination fonde ses esperances,
Je pese les vertus, & ces sacrez tresors
Me plaisent plus cent fois que les charmes* du corps.

LIDAMAS bas

Ce compliment trop long use ma patience.
(Il fait lever Olimpe & seoir Nerine en sa place.)

NERINE

Vous me faites rougir par trop de complaisance,
595 Fist le Ciel que vos yeux aussi bons qu’autrefois […]

CLEANTHE

Madame, c’est assez, croyez que je vous vois,
Ma memoire entretient & revére l’image
Et de vostre merite & de vostre visage,
De tout ce qu’en naissant les Cieux mirent en vous
600 De divin, de charmant*, d’agreable & de doux,
J’en suis encor épris, j’en ay l’ame enflamee,
De pas un des mortels vous n’estes tant aimee,
C’est peu de le montrer par des soins complaisans,
Je vous en veux donner pour preuve des presens,
605 C’est à quoy je m’oblige, & dont je seray quite
Si vous me permettez encor une visite. [p. 39]

LIDAMAS à Olimpe

Il croit parler à vous186, le pauvre aveugle en tient*.

NERINE

Monsieur vous m’honorez plus qu’il ne m’appartient,
Reservez vos presens pour de plus belles Dames,
610 Je ne merite pas ny vos dons ny vos flames,
Et je puis assurer que si vous me voyez
Vous plaindriez187 vos presens s’ils m’estoient envoyez.

CLEANTHE

Madame, ce discours est un refus honneste,
Mais encor une fois je vous fais ma requeste,
615 Agreez que tantost je vous revienne voir,
Et que vous revoyant je fasse mon devoir.
Enfin si vous m’aimez que vostre amour se montre,
En daignant accepter de ma main une montre,
Que de ce bien encor je vous sois obligé*,
620 Promettez-le, Madame, & puis je prends congé.

LIDAMAS bas

Nerine promets-luy d’accepter pour luy plaire.

NERINE

Monsieur tout mon desir tend à vous satisfaire, [p. 40]
S’il vous plaist de m’offrir un present aujourd’huy,
Ayant un cœur pour vous, j’auray des mains pour luy.

CLEANTHE

625 Que mon bon-heur est grand ! ce discours me confirme
Qu’Olimpe considere encor Cleanthe infirme.
Adieu, Madame, adieu, vous m’avez satisfait,
Sylvestre allons.

SYLVESTRE

Oüy, maistre, en un pas c’en est fait.
Vous son unique fils, mon zele vous exhorte
630 De venir avec moy, parce qu’il vous importe.

OLIMPE

Suivez-le, Lidamas, quelquefois ses pareils
A de plus sages qu’eux donnent de bons conseils.
[F, 41]

Scène V §

Olimpe, Nerine

NERINE

Maintenant que je puis m’exprimer sans contrainte,
Permetez que mon cœur* se montre à vous sans crainte,
635 Madame, voulez-vous acquerir un renom
Qui ternisse à jamais l’éclat de vostre nom ?
Voulez-vous, negligeant l’amitié* de Cleanthe,
Qu’on die188 à l’avenir, Olimpe est inconstante,
Sa passion luy pleut avant son mauvais sort,
640 Et l’œil sec maintenant, elle le verroit mort.
Ah ! Madame, évitez ce reproche sensible,
Laissez-vous surmonter* à189 sa flame invincible,
Malgré les faux rapports que l’on luy fait de vous,
Sa plus ardente envie est d’estre vostre espoux,
645 Ce constant serviteur* vous aime en toute forme,
Heureuse[, ] infortunee, agreable ou difforme,
Reconaissez, Madame, un zele* si parfait,
Et dans vos premiers feux persistez comme il fait.

OLIMPE

Nerine, ce discours est de mauvaise grace, [p. 42]
650 Tu me prescris à tort ce qu’il faut que je fasse,
Je conais mon devoir, je sçay m’en acquitter,
Sans te donner le soin* de m’en solliciter.
Cleanthe, je l’avoüe, a regné dans mon ame,
Mais en l’estat qu’il est, merite-t’il ma flame,
655 Certes si je pouvois l’estimer aujourd’huy
Je me declarerois plus aveugle que luy.

Fin du second Acte

[p. 43]

Acte III §

Scène première §

Melice, Lucille.

LUCILLE

Ouy je l’ay rencontré cet Amant deplorable*
Maudissant les rigueurs d’un pere inexorable,
Se plaignant du destin, de soy-mesme & de vous,
660 Et comme un furieux* se meurtrissant de coups.
Lucille, m’a-t’il dit, aussi-tost qu’il m’a veuë,
C’en est fait, je me rends, ma constance est vaincuë,
Je ne puis plus lutter contre mon mauvais sort,
Il triomphe, & l’espoir qui me reste est la mort :
665 Va-t’en, ajouste-t’il, trouver hors de Thelame
Son cœur & ses desirs, ses pensers & son ame ;
J’entends le digne objet* qui me tient dans ses fers, [p. 44]
Que je vois à toute heure, & pourtant que je pers ;
Ce superbe Démon qui poursuit les offences,
670 Qui suggere & qui prend de sanglantes vengeances,
L’honneur, esprit mouvant de tout cœur* noble & prompt,
Me crie incessamment, vange-toy d’un affront.
Son empressante voi[x] & m’émeut & me pique* ;
Mais afin d’éviter un accident Tragique,
675 Je veux dés aujourd’huy m’absenter de ces lieux,
Avertis-en Melice, & luy fay mes adieux.
Ces tristes mots finis, le cœur plein de tristesse,
Et l’œil noyé de pleurs, il s’enfuit & me laisse.

MELICE

Lucille à ce surcroist de malheurs sans esgaux,
680 Laisse-moy chercher seule un remede à mes maux,
Souffre que sans secours je combatte ma peine.
Cependant attends-moy dans la chambre prochaine*.
[p. 45]

Scène II §

Melice seule.

L’Esprit envelopé d’un nuage d’ennuis*
Je m’égare en moy-mesme, & ne sçais où je suis,
685 Mon destin rigoureux m’a mis dans une route
Où de tous les costez ma raison ne void goute,
Ou si mon jugement y trouve quelque jour,
Il ne m’est envoyé que du flambeau d’Amour.
Thelame possedé d’une cruelle envie
690 Veut aller loing d’ici finir sa triste vie,
Il veut loing de ces lieux transporter ses malheurs,
Mais allons soulager ses larmes par nos pleurs
Dans quelque affreux desert où la douleur le meine,
Faisant mesme chemin endurons mesme peine,
695 Car mon amour enfin troublant mon jugement
Me force à consentir à mon enlevement,
Au lieu de m’opposer à cette violence,
Je la souffre & luy cede avecques complaisance,
Je me laisse emporter au cours de ce torrent,
700 Et Thelame excepté tout m’est indifferent.
Oüy, Thelame, vous seul regnez dans ma pensee,
Pour vostre interest seul, je suis interessee,
Et si vous en voulez un indice certain
Vous allez voir mon cœur* dans les traits de ma main.
705 Lasse de supporter l’incurable caprice [p. 46]
D’un esprit infecté d’une sale avarice,
Je vay par un escrit exciter vostre amour
A m’enlever bien-tost de ce fâcheux sejour,
Je faciliteray cette grande entreprise
710 Avecque la prudence & l’addresse requise,
Ce papier où je vais escrire mon dessein
Vous dira plus au long ce que j’ay dans le sein.
Mais déplaisant abord*, arrivee importune,
Lasche tour que me jouë* encore la fortune*,
715 A peine ay-je assemblé les lettres de deux mots
Qu’il faut quitter la plume & changer de propos.
Toutefois je m’abuse, il n’est pas necessaire,
Je crains hors de saison ce valet & mon pere,
Qu’importe que tous deux dressent vers moy leurs pas,
720 Puisque l’un ne peut lire, & l’autre ne void pas.

Scène III §

Cleanthe, Melice, Sylvestre.

SYLVESTRE bas.

Elle est seule, Monsieur, le temps vous est propice.

CLEANTHE

Trouveray-je à present ma fille dans Melice ? [p. 47]
Ne ferme-t’elle plus l’oreille à son devoir ?
Reconaist-t’elle enfin mon absolu pouvoir ?

MELICE bas.

725 En cette occasion recourons à la feinte.
Ah ! Monsieur, ajoustez la vengeance à la plainte,
Usez des droicts d’un pere, & me faites sentir
Que je m’excuse mal avec un repentir,
Ma desobeissance est de telle nature
730 Qu’on ne peut m’imposer une peine assez dure,
J’ay trop insolemment choqué* vos volontez,
Montrez-moy vos rigueurs, cachez moy vos bontez,
Je dois estre de vous severement punie
D’avoir de [Thelame]190 souffert la tyrannie,
735 Cette indigne souffrance est une lâcheté
Qui ne se doit toucher que d’un bras irrité.

CLEANTHE

Ma fille un repentir si grand & si visible
Aux transports* de courroux me rend inaccessible,
Je ne vous demandois que ce juste dédain
740 D’un infertile amour conceu sans mon dessein,
Je prejugeois tousjours malgré vos resistances, [p. 48]
Que Thelame formoit de vaines esperances,
Et que voulant avoir de plus riches liens
Son merite en oubly, vous songeriez aux biens.
745 Le succez* est d’accord [avecque] mon attente,
Ce noble incommodé191 n’a plus rien qui vous tente,
Vous ne desirez plus d’en faire vostre espoux,
Ses talens ne sont pas de bon alloy pour nous,
Sa taille, sa parole, & son maintien aimable,
750 S’ils remplissoient le lict, couvriroient mal la table.
Celuy que je destine à vos pudiques* vœux,
A d’autre or que celuy qui jaunit les cheveux,
Son pere tous les jours malgré nos longues guerres192
A cent coutres* tranchants fait déchirer ses terres,
755 Que s’il n’est pas issu d’Ayeux fort renommez,
Il tient dans son buffet des Nobles enfermez193,
Au Temps où nous vivons ces qualitez sont rares
Et doivent adoucir les cœurs les plus barbares* ;
Le vostre pourroit-il encor deliberer
760 De s’y laisser fléchir, & de les adorer ?

MELICE

Sans regarder les biens, le rang ny la personne,
Je reçois un époux que mon pere me donne,
S’il l’estime il me plaist, & d’un esprit soumis
Je l’ayme dés cette heure autant qu’il est permis194.

CLEANTHE

765 C’est ainsi que répond une fille bien née, [G, 49]
Allez, je vous prédis un heureux hymenée*,
Acceptant un espoux de ma main seulement,
Le pire de vos jours coulera doucement [.]
Que le vieux Parmenon aura de joye en l’ame
770 Aussi-tost qu’il sçaura que son fils vous enflame,
Et que le Ciel propice aux vœux que nous faisons
D’un sacré nœud d’hymen* unira nos maisons [ ! ]
Il luy faut sans demeure* addresser une lettre
Qui l’assure d’un bien qu’il n’osoit se promettre,
775 Prenez viste la plume, & couchez par escrit
Une suite de mots qui me vient dans l’esprit195.

MELICE bas.

Servons-nous de ce temps, afin d’achever celle
Que je veux envoyer à mon Amant fidelle.

CLEANTHE

Mettez, Monsieur sçachez que ma fille veut bien […]

MELICE

780 Attendez, s’il vous plaist, ma plume ne vaut rien.
Elle ne marque pas, je n’escris rien qui vaille,
Si je m’en veux servir il faut que je la taille.

SYLVESTRE

Attendant qu’elle soit plus commode à sa main, [ 50]
Confabulons196 nous deux touchant un mien dessein.

CLEANTHE

785 Quel secret important as-tu donc à m’apprendre ?

SYLVESTRE

Que depuis ce matin j’enrage de me pendre.

CLEANTHE

De te perdre meschant, n’és-tu pas yvre ou fou ?

SYLVESTRE

J’en ay jetté la pierre & lancé le caillou,
Sur ce poinct desormais ma volonté s’obstine,
790 Je veux estre pendu, mais au cou de Nerine,
Ce gibet me plaist tant, je le dis sans peché,
Que je seray ravy* de m’y voir attaché.
Me contredirez-vous en ce que je propose ?197

CLEANTHE

Sylvestre de ma part espere toute chose.
795 Mais sçachons si Melice a mis sa plume au poinct
De peindre* ma pensee, & de ne broüiller* point.

MELICE

Mon canif tranche mal, & jusqu’icy ma peine [p. 51]
A la rendre meilleure est inutile & vaine.
Je m’en vais essayer pour la derniere fois
800 A la mettre en estat d’obeïr à mes doigts.

CLEANTHE

Tellement que Nerine a ravi ta franchise198 ?

SYLVESTRE

Oüy, ses regards filoux d’aujourd’huy me l’ont prise,
Mais si vostre credit se joint à mes efforts
J’auray bien-tost sur elle une prise de corps.

MELICE bas.

805 Ces lignes suffiront, finissons la presente
Par vostre tres-acquise & tres-fidelle Amante.

CLEANTHE

N’est-ce pas fait Melice ? ah Ciel quelle longueur.

MELICE

Oüy, Monsieur, mon pinceau* se trouve un peu meilleur,
J’espere d’en former quelque bon caractere*
810 Qui maintiendra l’honneur de la fille & du pere.
Dictez.

CLEANTHE dicte.199

[p. 52]

Lettre.

Monsieur, sçachez que ma fille veut bien
Qu’un celebre* hymenée* à vostre fils l’unisse,
Qu’il vienne promptement, & n’apprehende rien,
Comme il plaist à Cleanthe, il agree à Melice.

 

815 Il suffit de ces mots, pliez, & le dessus200
Soit au vieux Parmenon, prez de Tours, & rien plus.
Bon Dieu que vous serez heureuse avec cet homme,
On dort sur de l’Argent d’un agreable somme,
Le duvet le plus mol n’a rien de doux au prix201,
820 Le bien est le repos des corps & des esprits,
Mais cachetez le mot que vous venez d’escrire.

MELICE

Monsieur je ne sçaurois, n’ayant ny feu ny cire.

CLEANTHE

Va querir un flambeau, mon fidelle valet.
Vous prenez cette clef, ouvrez mon cabinet,
825 Sans qu’il soit de besoin que je vous accompagne,
Vous y rencontrerez de la cire d’Espagne.202
L’impudente se trompe en me pensant tromper,
J’ay levé par deux fois la main pour la frapper,
Mais voulant éprouver sa fourbe* toute entiere [p. 53]
830 J’ay retenu mon bras & contraint ma colere,
Sans que les siens se soient deffiez de mes yeux
J’ay veu de son écrit les traits pernicieux,
Lors qu’elle me croyoit repaistre d’impostures*
Je lisois mot à mot ses folles escritures,
835 J’en sçay le contenu, mais pour les détester
Je veux bien estant seul tout haut le réciter.
Pour le vieux Parmenon, cette fille insensee
A suivy son caprice, & non pas ma pensee.

Lettre.

Monsieur ce mot d’escrit est pour vous avertir
840 Que vostre fils n’est pas un party pour ma fille,
Tout mon sang se revolte, & ne peut consentir
Qu’une goute du vostre entre dans ma famille.

Cleanthe

(Apres avoir leu.)
La perfide ! ô Ciel qu’auroit-ce esté
Si j’eusse eu tant soit peu plus de credulité ?
(Il prend l’autre lettre.)
845 Cette autre est de sa part addressee à Thelame
Voyons les beaux projets que forme cette infame.

Lettre.

Seul & doux espoir de mes yeux
Puis que le desespoir vous bannit de ces lieux,
Apprenez que je vous veux suivre ;    [54]
850 Meditez mon enlevement,
Comme sans vous je ne puis vivre
J’y souscrit volontairement.
Melice, vostre acquise & tres-fidelle Amante.

CLEANTHE ayant leu.

Je rendray sans effect cette envie insolente.
855 Mais la voicy qui vient, remettons ces escrits
A l’endroit qu’ils estoient lors que je les ay pris,
Et comme auparavant contrefaisant l’infirme
Que sa fourbe* à nos yeux jusqu’au bout se confirme.

MELICE

J’apporte de la cire.

SYLVESTRE

Et Sylvestre un flambeau.

CLEANTHE

860 Donnez à cette lettre un ply juste & nouveau,
Et puis de mon cachet imprimant la figure
Contre les curieux armez cette escriture.
Que je doy rendre au Ciel de graces & de vœux
De vous trouver si soupple à tout ce que je veux !

MELICE

865 La pieté m’oblige, & le Ciel me convie [p. 55]
D’obeïr à celuy duquel je tiens la vie,
Tousjours de vos desirs je hasteray l’effect
Avec tout le plaisir & le soing que j’ay fait,
Recevez vostre lettre.

CLEANTHE

O fille obeissante,
870 Qu’un semblable propos me plaist & me contente,
Allez, je n’ay pour l’heure aucun besoin de vous.

MELICE à l’escart.

Forçons nostre destin à devenir plus doux,
Lucille m’a promis son silence & sa peine,
Allons la retrouver dans la chambre prochaine*,
875 Et d’un pas aussi prompt que mon commandement,
Envoyons-la porter ce mot à mon Amant.
[p. 56]

Scène IV §

Cleanthe, Sylvestre.

SYLVESTRE

Et puis fiez-vous-y, parbieu203 ce sexe est drôle,
Il a la ruse en main ainsi que la parole,
Monsieur songez à vous, Melice a du dessein204.

CLEANTHE

880 Il m’est conu, Sylvestre, & je le rendray vain.
Parlons de Lidamas, esperes-tu qu’il vienne ?

SYLVESTRE

S’il ne vient pas, il faut que le Diable le tienne,
Mais il ne le tient pas, je l’apperçoy qui vient,
Comportons-nous tous deux, ainsi qu’il appartient.
[H, 57]

Scène V §

Lidamas, Cleanthe, Sylvestre.

CLEANTHE assis vers la table.

885 Préparons le présent que j’ay promis de faire
Au Soleil animé qui m’échauffe & m’éclaire,
Et qui malgré la nuit de mon aveuglement
Eslance ses rayons dans mon entendement,
Je ne pouvois d’un don plus seant205 ny modeste
890 Honnorer un visage autrefois tout celeste.
Par beaucoup de rapports, une montre est un Ciel.
Reglé dedans son cours, bien qu’artificiel,
Plus benin que ce globe où sont cloüez les Astres,
Sans y contribuer il marque nos desastres,
895 Et si comme ce corps il ne fait pas le Temps
Il en marque du moins l’espace & les instans.

SYLVESTRE à Lidamas.

Ne soyez pas craintif dedans cette rencontre*,
L’occasion vous rit, escamottez la montre.

CLEANTHE

Sylvestre, approche, escoute, est-il l’heure d’aller [p. 58]
900 Vers les yeux que j’adore & paraitre & brusler.

LIDAMAS bas.

Usons en ce moment de l’avis* de Sylvestre.

SYLVESTRE

Monsieur vostre raison est sans doute en sequestre,
A quoy bon dites-moy de faire des présens
A des attraits passez, à des masques présens ?

CLEANTHE frappant Lidamas.

905 Reçoy, mauvais censeur, homme plein d’insolence
D’un plus grand chastiment un soufflet par avance.
Olimpe pour ta veuë est un objet* trop haut,
Ce qu’elle a d’accomply te paroist un defaut.

LIDAMAS

Je n’ose dire mot, cher Sylvestre de grace
910 Tesmoigne du despit, & te plains en ma place.

CLEANTHE

Si jamais…

SYLVESTRE

Si jamais je suis vostre valet [p. 59]
Que l’on m’estrille en asne, en cheval, en mulet206,
Que le plus froid des Vents sans cesse au nez me souffle,
Qu’on me prenne par tout pour sot & pour marouffle207.
915 Vostre bras à fraper n’eut jamais de pareil,
Quoy ? sans vous informer si l’on craint le Soleil
Et si l’on ayme moins le temps clair que le sombre,
Vostre main met ainsi les visages à l’ombre,
Sans trancher du sçavant, ny sans passer pour fol
920 Je puis d’oresnavant la nommer parasol*.

CLEANTHE

Ces façons de parler bouffonnes & fantasques
T’attireront encor…

SYLVESTRE

Quoy ? d’autres demy marques208.

LIDAMAS

Pendant leur different qui flatte mon desir
Pour la seconde fois tâchons à209 reüssir.

SYLVESTRE

925 Adieu, je ne veux plus conduire qui m’outrage, [p. 60]
Il vous faut un valet qui n’ait point de visage.

CLEANTHE

Sylvestre qu’est-cecy210, veux-tu m’abandonner ?

SYLVESTRE

Oüy, je ne fus jamais enclin à pardonner.

CLEANTHE

Voy ma condition, & regarde la tienne.

LIDAMAS

930 Enfin j’ay pris sa montre, & supposé* la mienne,
Allons trouver Olimpe, & faisons aujourd’huy
Un commerce* amoureux des richesses d’autruy.
[p. 61]

Scène VI §

Cleanthe, Sylvestre.

SYLVESTRE

Monsieur il est sorty, la feinte est superfluë,
En se pensant brancher ce bel oyseau s’engluë.

CLEANTHE

935 Parmy211 les mouvemens* dont je me sens toucher
Je ne sçay si je dois ou rire ou me fascher,
Qu’en ce siecle de fer où le vice prospere
L’on trouve peu d’enfans qui respectent leur pere,
Et que j’espreuve212 bien en ma juste douleur
940 Que n’en avoir jamais est un heureux malheur.
Sylvestre poursuivons l’intrigue de la montre,
Prouve encor ton esprit dedans cette rencontre*,
Ne te relâche point.

SYLVESTRE

Par Nerine & ses yeux [p. 62]
Je me comporteray tousjours de bien en mieux.

Fin du troisiesme Acte

[p. 63]

Acte IV §

Scène première §

Lidamas, Olimpe.

LIDAMAS

945 Mon cœur* refuse-t’il ce que ma main luy donne ?
Qui neglige mes dons, dédaigne ma personne,
Rejetter un present, c’est le visible effet
Du degoust que l’on a de celuy qui le fait.

OLIMPE

Pour guerir vostre esprit d’une telle croyance,
950 Je peche expressement contre la bienseance,
Le refus des présents est de nostre devoir,
Mais qui donne son cœur peut bien tout recevoir.

LIDAMAS

Cette montre est, Madame, une montre commune, [p. 64]
Je ne croy pas pourtant que mon pere en ait une…

OLIMPE

955 Il vient, n’achevez pas.

LIDAMAS

O Ciel qu’il me déplaist,
Jamais homme ne fut plus importun qu’il l’est.

Scène II §

Cleanthe, Sylvestre, Olimpe, Lidamas, Nerine.

CLEANTHE

Apres que j’ay promis ma memoire me presse
De faire succeder l’effet à ma promesse,
C’est le premier motif qui me conduit icy,
960 L’autre est d’y soupirer mon amoureux soucy*.

OLIMPE

Monsieur épargnez-moy, quoy mes beautez péries [p. I, 65]
Meriteroient vos dons, feroient vos resveries ?
Tant de présomption ne me possede pas,
L’on ne peut beaucoup plaire avec si peu d’appas*.

CLEANTHE

965 Ah que vous vous donnez & me causez de peine,
Sur moy plus que jamais vous estes souveraine,
Ce que jamais vos yeux eurent de ravissant,
Ce qu’ils eurent de doux, de noble & de puissant,
Tout ce qu’Amour peignit sur vostre front d’yvoire ;
970 Au moment que je parle est peint dans ma memoire,
Je vous en apprendrois & l’empire & les coups*
Si mes discours n’estoient écoutez que de vous.

OLIMPE

Personne n’est icy que Sylvestre & Nerine.

CLEANTHE

Qu’ils s’en aillent tous deux dans la chambre prochaine*.
975 Madame faites-en un prompt commandement.

OLIMPE

Sortez.

SYLVESTRE

Que je te vay cajoler diablement. [p. 66]

CLEANTHE

Madame, je disois que tous les avantages
Que vous eustes jamais sur les plus beaux visages,
Que ces charmes* divins dont je fus asservy
980 Vivent dans mon idée, & que j’en suis ravy*,
Encor que mon tourment surpasse toute chose
J’en deviens idolastre ainsi que de sa cause,
Et souhaite qu’hymen* nous arreste tous deux
Dans des liens tissus d’indissolubles nœuds.
985 Si je n’avance rien dont vous soyez faschée*,
Si mes soupirs ardents vous ont un peu touchée,
Et si vous desirez de m’en rendre certain
Que ce soit en prenant ce present de ma main.

OLIMPE

Qu’est-il dedans l’honneur que pour vous je ne fasse213,
990 Je le reçoy, Monsieur, & je vous en rends grace.

CLEANTHE

Ainsi vous m’obligez* beaucoup plus mille fois
Que si vous soumettiez tout le monde à mes lois.
Je tiens cete faveur & glorieuse & chere,
Que je baise la main qui me la vient de faire. [p. 67]
(Lidamas luy presente la main.)

OLIMPE

995 Hé ! Monsieur.

CLEANTHE

Quels transports* ? ô Ciel je n’en puis plus.
Encor un peu de temps, & j’expire dessus.
Chaste albastre animé, belle main que je touche,
Tu peux prendre mon cœur, il est dedans ma bouche.

OLIMPE

Monsieur encor un coup.

CLEANTHE

Ah Madame, laissez,
1000 Je reçoy du plaisir plus que vous ne pensez.

OLIMPE

Si quelqu’un nous voyoit que ne pourroit-on croire ?

CLEANTHE

Rien qui ne peust beaucoup augmenter vostre gloire,
Rien qui ne témoignast vostre inclination,
Vostre rare merite & vostre affection.
1005 Mais je crains d’abuser de vostre patience,
Et d’estre deplaisant à vostre complaisance,
Remply de vos faveurs, je prends congé de vous, [p. 68]
Adieu de mes pensers, objet* cruel & doux.
Sylvestre.

SYLVESTRE à Nerine

A te quitter faut-il donc me resoudre,
1010 Joly moulin à vent où j’ay dessein de moudre.
Que vouléz-vous de moy ?

CLEANTHE

Rien qu’en estre conduit.

SYLVESTRE

Allons, je suis le jour & vous estes la nuit,
Suivez vostre falot.*

LIDAMAS

Il en tient* le bon-homme214,
Il va benir tout seul le feu qui le consomme215,
1015 Il croit avoir baisé cette adorable main.

NERINE

Deux Dames dans la sale attendent à dessein
De vous faire aujourd’huy compliment & visite.

OLIMPE

Je les vay recevoir. [p. 69]

LIDAMAS

Adieu donc je vous quitte.

Scène III §

Olimpe, Nerine.

NERINE retenant Olimpe.

Madame, s’il vous plaist revenez sur vos pas,
1020 Ce n’est qu’un faux semblant, on ne [vous] attend pas.

OLIMPE

Explique-donc pourquoy tu m’as dit le contraire ?

NERINE

Pour tromper Lidamas, & pour vous en défaire,
Pour vous prier encor de garder vostre foy*
A qui vit plus en vous qu’il n’est vivant en soy, [p. 70]
1025 A cet infortuné, mais Amant veritable*,
Qui vous croit monstrueuse & vous tient adorable.
L’amour des jeunes gens d’ordinaire est leger,
Ce n’est à bien parler qu’un oyseau passager,
Qui ne peut demeurer long-temps en une place
1030 Que le Printemps ameine, & qu’un jour d’hyver chasse216.

OLIMPE

Cruelle à quel dessein me tiens-tu ce propos ?
Pourquoy traverses*-tu ma flame & mon repos ?
Quelle haine couverte*, & quelle noire envie
Te fait en mon amour attenter sur217 ma vie ?
1035 D’où te naissent ces soins* que je n’approuve pas
Et qui218 te porte enfin à blâmer Lidamas ?

NERINE

Mon zele seulement & la peur raisonnable
Qu’un faux & feint amour en trompe un veritable.
Celuy que vostre cœur cherit si constamment
1040 Dans d’infames liens s’engage indignement.
Depuis un mois entier certaine Courtisane
Est le Temple & l’Autel de cet Amant profane.
Il y va tous les jours sacrifier ses vœux,
Et puis vous vient offrir [ses] impudiques feux.
1045 Cette femme qui vit des offenses* des hommes,
Cet opprobre public du sexe dont nous sommes [p. 71]
A fait de cette montre en plus de mille lieux
Un criminel appas pour attirer les yeux.
Cette infame avant vous s’en est souvent ornée,
1050 Mais à son bienfaicteur elle l’a redonnee,
Afin de ruiner le vertueux dessein
Que Cleanthe pour vous entretient dans son sein.

OLIMPE

Qu’entens-je, juste Ciel, & que dis-tu Nerine ?

NERINE

Ce que m’a dit Sylvestre en la chambre voisine.
1055 Ce que mal-aisément on peut s’imaginer,
Mais Sylvestre n’est pas garçon pour en donner219.

OLIMPE

Apprends-moy plus au long cette facheuse histoire.

NERINE

Telle qu’il me l’a dite elle est dans ma memoire,
Mais j’apperçoy quelqu’un qui pourroit écouter,
1060 Venez ailleurs qu’icy l’entendre raconter.
[p. 72]

Scène IV §

LUCILLE tenant une lettre.

Je ne vay qu’en tremblant retrouver ma maitresse,
Elle a juste sujet de punir ma paresse,
Sans causer nulle part je devois revenir,
Mais le sexe coëffé220 ne s’en peut abstenir,
1065 Pour quelque grand dessein qu’on envoye une fille
Il faut ou qu’elle meure, ou bien qu’elle babille,
C’est en cet animal une imbecillité*
Que la suite du Temps change en necessité.
J’en fais en ce moment une preuve certaine,
1070 Il semble que mes pieds soient liez d’une chaine,    
Et bien que mon devoir appelle ailleurs mes pas
Je parle toute seule, & ne l’escoute pas.
Mais evertüons221-nous, & luy prestons l’oreille,
Allons nous-en d’icy puis qu’il nous le conseille,
1075 Ma maitresse jamais n’eut guére de rigueur,
J’espere en obtenir pardon de ma longueur
Pourveu que le destin n’ait pas voulu permettre
Que l’abord* de Thelame ait devancé sa lettre. [K, 73]
Mais obstacle nouveau, voici venir quelqu’un,
1080 C’est Cleanthe, évitons cet Aveugle importun,
Et parce que Sylvestre avecque luy s’approche,
Glissons en esquivant222 ce papier dans ma poche.
(Elle laisse tomber la lettre.)

Scène V §

Cleanthe, Sylvestre.

SYLVESTRE

Aspre à vous satisfaire autant & plus qu’aux pots223,
N’ay-je pas inventé ce mensonge à propos ?

CLEANTHE

1085 Va, tu merites trop, cette adraite impostu[re]*
Me remet vers Olimpe en meilleure postu[re] ;
Elle est à Lidamas un coup* triste & fatal
Qui doit dans peu de temps changer son bien en mal,
Rien n’excita jamais le dépit d’une femme
1090 A l’égal du mespris que l’on fait de sa flame,
Et son courroux éclate avec juste sujet
Quand qui la sert s’applique à224 quelqu’indigne objet*. [p. 74]
Si Nerine t’a creu, je ne fay point de doute
Qu’à cette heure à l’escart Olimpe ne l’escoute,
1095 Et que voyant ses feux si laschement trahis
Elle ne foule aux pieds le présent de mon fils.

SYLVESTRE

Si Nerine m’a creu ! Ce mot de si, me picque*,
Elle tient mes discours reglez comme Musique,
Plus qu’à pas un mortel elle se fie en225 moy,
1100 Et mes songes luy sont des Articles de Foy.
Je gage qu’à present tout son caquet s’efforce
A226 faire qu’à l’accord succede le divorce,
Et qu’Olimpe abhorrant l’ardeur de Lidamas
A vous seul desormais destine ses appas*.
1105 Ce qui peut l’obliger d’agir de cette sorte
C’est que j’ay desiré que sa langue fust morte,
Et que l’entretenant d’un Amant indiscret*
J’ay feint que j’en faisois un important secret ;
D’ailleurs par le motif d’une reconnoissance
1110 Cette fille vous sert de toute sa puissance,
Elle m’a declaré que son frere sans vous
Eust esté le repas des corbeaux & des loups,
Et que bravant la mort d’une façon hautaine
Il eust dansé dans l’air jusqu’à perte d’haleine.

CLEANTHE

1115 Il est vray que sans moy, ce pauvre malheureux [p. 75]
Auroit suby la loy d’un Arrest rigoureux,
Il s’estoit declaré deserteur de Milice,
Et le conseil de guerre en eust fait la Justice227.
Mais laissons ce discours, & ne ramenons point
1120 La memoire d’un acte où tant d’opprobre est joint
Suffit que par mes soins je sauvay ce coupable.
Revenons à Nerine, elle te plaist ?

SYLVESTRE

Sans fable.

CLEANTHE

Elle sçait donc de toy mon feint aveuglement ?

SYLVESTRE

Je suis trop vieux Renard pour cet aveuglement,
1125 Quand le Ciel m’auroit mis dedans le corps cent Ames
Je n’en découvrirois pas une seule aux femmes,
Je ne parle qu’en crainte228 à ces fiers Animaux [, ]
Se taire fut tousjours le pire de leurs maux,
Et s’il faut clairement exprimer ma pensee,
1130 Pour garder un secret la femme est trop percee.    1130

CLEANTHE

Ce discours est encor un trait de ton esprit. [p. 76]
Mais qui dans cette sale a laissé cet escrit ?
Donne-le-moy, Sylvestre, il faut voir ce qu’il porte,
La plume de Thelame escrit de cette sorte,
1135 L’addresse* est à Melice, ó Ciel ce suborneur
Tend infailliblement un piege à son honneur.

Lettre.

Madame j’ay leu vostre lettre
Qui veut m’obliger à promettre
De marquer mon depart par vostre enlevement,
1140 Je suis vostre sujet, mais je tiens pour maxime
Que quand un Roy commande un crime
On desobeit justement.
Ce soir à la faveur de l’ombre
Accompagné d’ennuis* sans nombre,
1145 J’iray selon vostre ordre à dessein de vous voir,
Mais au lieu de ceder à votre injuste envie
A vos yeux je perdray la vie
Ou vous suivrez vostre devoir.
Thelame.

CLEANTHE Apres avoir leu.

Transporté de tristesse & de joye
1150 Comme entre deux chemins mon esprit se fourvoye,
Deux divers mouvemens* me tirent devers 229eux, [p. 77]
Et je doute lequel je doy suivre des deux.
Mais c’est trop balancer, dissipons cette doute230,
Suivons la plus plaisante & la meilleure route,
1155 Et destournant les yeux d’une fille sans cœur*
Envisageons celui qui sauve son honneur.
Il doit bien-tost venir, car desja les estoiles
Desployent parmi231 l’air leurs tenebreuses toiles,
Je veux recompenser sa veritable amour232,
1160 Et paraitre envers lui genereux* à mon tour,
Sa vertu m’a surpris, avant que le jour vienne
Je le veux à l’envy233 surprendre par la mienne,
Mon esprit occupé dans un dessein si beau
M’en fournit un moyen agreable & nouveau.
1165 Esperez donc, Thelame, & n’ayez plus de crainte
Que je choque* l’ardeur dont vostre ame est atteinte,
Je vous promets ma fille, & [par] dedans mes biens,
Vous avez des tresors qui surpassent les miens.
La voici cette fille, indigne de ma grace
1170 Rejettons ce papier, & luy cedons la place.
[p. 78]

Scène VI §

Melice, Lucille.

LUCILLE amassant* la lettre.

Madame la voici, ne vous tourmentez plus,
Vostre pere & Sylvestre avoient les pieds dessus.
Mais l’un estant aveugle, & de bonne aventure*
L’autre n’ayant jamais rien sceu dans234 la lecture,
1175 Je ne m’estonne point s’ils n’ont pas amassé*
Cet escrit que Thelame a lui mesme tracé.

MELICE

Donne-le-moy, Lucille, & permets qu’à mon aise
J’en admire les traits, je les lise & les baise.
(Elle lit tout bas, & apres avoir leu.)
Ciel que viens-je d’apprendre ! & que viens-je de voir !
1180 Donc ma seule esperance a trahi mon espoir,
L’objet* de mon amour neglige, fuit, & blâme,
Le noble excez d’amour qu’il excite en mon ame.
Ah ! Thelame, apres tout ce refus m’est suspect, [ 79]
La crainte vous l’inspire, & non pas le respect,
1185 Vous preferez le vostre au repos de Melice,
Il n’est rien qu’en aimant un grand cœur* n’accomplisse.
Lucille, si l’ingrat en qui j’espere en vain
Se ressouvient des [traits] qu’a figurez sa main,
L’air que l’obscurité de la nuit environne,
1190 Me doit bien-tost ici faire voir sa personne,
Va l’attendre en la ruë, & l’ameine sans bruit,
Juger du triste estat où mon cœur est reduit.

LUCILLE

Si vous le commandez je ne m’en puis defendre,
Mais je croirois meilleur de ne le point attendre,
1195 Il a, vous le sçavez, une clef du jardin,
Il peut en y passant accourcir son chemin235,
Et sçachant du logis jusqu’à la moindre addresse*
Il peut encor sans bruit venir voir sa maitresse*,
Comme je l’ay preveu l’affaire a reüssi,
1200 Mes yeux [se] sont trompez, ou c’est lui que voici.
[p. 80]

Scène VII §

Thelame, Melice, Lucille.

THELAME tenant la lettre de Melice.

Non jamais vostre main n’écrivit cette lettre,
Vostre rare vertu ne l’auroit pû permettre,
Je crois absolument qu’un folastre demon
A comme vostre main emprunté vostre nom.
1205 Si chez vous la raison a repris son Empire,
Vous ne blâmerez pas ce que je viens de dire,
Et prendrez mes discours pour d’assurez tesmoins
Qu’on flatte* davantage alors qu’on aime moins.

MELICE

Vostre vertu, Thelame, a réveillé la mienne,
1210 Vous ne m’avez rien dit dont je ne me souvienne,
J’ay receu des clartez de vous avoir oüy,
Mon jugement les void sans en estre ébloüy,
N’apprehendez donc point [que] je vous mes-estime,
Si vous me reprenez sur le projet d’un crime,
1215 Je vous en aime mieux, & je mets mon bonheur [L, 81]
A mourir pour celuy qui m’a sauvé l’honneur.
Mourir ! ah qu’ay-je dit, gardons-nous de poursuivre,
Pour qui me chérit tant ne songeons plus qu’à vivre.
Et tâchons de reduire un pere sans pitié
1220 A céder aux ardeurs de sa chaste amitié*.

THELAME

L’Amitié* ne peut rien sur cet homme barbare*
Ce beau feu n’agist pas dessus un cœur avare
Donc au lieu de nourrir un espoir superflu
Permettez mon départ que le Ciel a conclu
1225 Adieu.

MELICE

Je ne sçaurois vous dire adieu Thelame
On manque de parolle au poinct de perdre l’Ame
Recevez un soupir au defaut de la voix.
Mais qui236 conduit icy, ce valet que je vois.
[p. 74=82]

Scène VIII §

Sylvestre, Thelame, Melice, [Lucille].

SYLVESTRE

Madame concluez de ce que je vay dire
1230 Si vous avez sujet de pleurer ou de rire,
Si vous devez bénir ou maudire le sort,
Bref si ce changement vous fait plaisir ou tort :
D’un plein saut237 comme on dit, & toute à l’impourveuë238
Mon Maistre a recouvré la moitié de la veuë
1235 Par de secrets ressorts239, infernaux ou divins
Son visage a tourné le dos aux quinze vingts240,
L’un de ses deux luisans a quitté la débauche,
Bref il void clair d’un œil, & cét œil est le gauche,
Il m’a dit qu’il viendroit dans peu de temps icy,
1240 Il tient ce qu’il promet Madame le voicy.

THELAME

Si j’en suis apperceu, je pressens ses outrages[.]

MELICE

Vous pouvez aisement éviter ces orages [p. 75=83]
Hastez-vous de courir vous cacher dans ce coin,
Du reste n’ayez peur, j’en veux prendre le soin.

Scène IX §

Cleanthe, Melice, Thelame, Sylvestre, [Lucille].

CLEANTHE

1245 Ma fille prenez part à la soudaine joye
Dans qui mon cœur se plonge & mon ame se noye,
J’ay pour l’heure un bon œil.

MELICE

Sylvestre me l’a dit
Le Ciel quand il luy plaist agit sans contredit. [p. 76=84]
Puisqu’il a commencé de vous rendre la veuë
1250 Ce grand commencement doit avoir pleine issuë,
Et certes si l’on peut recueillir quelque fruit
Des avertissemens que nous donne la nuict
Si l’on peut quelque fois s’asseurer sur les songes
Et si tous leurs rapports ne sont pas des mensonges
1255 L’on vous verra bientost dans mon pressentiment
Tout à fait garanty de vostre aveuglement.

CLEANTHE

Quel prophetique instinct, ou quel heureux augure
Entretient vostre esprit dans cette conjecture ?

MELICE

Quand Sylvestre est venu m’apprendre que le Ciel
1260 Ne versoit plus sur vous tant d’absinthe241 & de fiel
Et qu’avec l’un des yeux sa colere assouvie
Vous rendoit le plus pur des plaisirs de [la] vie,
L’esprit ensevely dans un profond sommeil
Vostre front m’a paru couronné d’un Soleil
1265 Dont les rayons épars dessus vostre visage
Le tiroient tout brillant du milieu d’un nuage.
Ce phantosme charmant* auroit beaucoup duré
Si Sylvestre en parlant ne l’eust point effaré. [p. 77=85]
Tel est en peu de mots, mon songe & ses peintures,
1270 Tâchons s’il est menteur d’en voir les impostures*
Et s’il présage vray dans ses obscuritez
Tâchons pareillement d’en voir les veritez.
Il n’est pas mal-aisé d’en venir à l’épreuve
S’il plaist de vous servir d’un moyen que [je] treuve242.

CLEANTHE

1275 Volontiers.

MELICE

Laissant donc les discours superflus
Vostre œil gauche est le bon, mettez la main dessus
Ainsi vous jugerez avec plus d’assurance
Si des objets présens le droict a connoissance
Et si de mon sommeil, les bijares243 tableaux
1280 Estoient remplis de traits veritables ou faux.

CLEANTHE

Subtile invention, industrie* agreable !

MELICE, à Thelame.

Sortez.

CLEANTHE arrestant Thelame.

Vous avez fait un songe veritable [p. 78=86]
Melice je vous voy, je voy Thelame aussi
O Ciel ! qu’heureusement ce songe a reussy.

MELICE

1285 Que je suis estonnée*.

SYLVESTRE

Il faut crier miracle.

THELAME

Monsieur ne croyez pas qu’en dépit de l’obstacle
Qu’oppose à mes ardeurs vostre avare courroux
Je vienne revolter vostre sang244 contre vous
Ce coupable dessein, n’entre pas dans mon ame
1290 J’en jure.

CLEANTHE

Brisez là245. Je le sçay bien Thelame
Les traits de vostre main, m’ont fait voir vostre cœur*
Et passant jusqu’au mien ont tüé ma rigueur [, ]
Plus touché de respect que cette ingratte fille
Vous avez conservé l’honneur de ma famille.

THELAME

1295 Moy Monsieur ! espargnez. [p. 79=87]

CLEANTHE

Vostre discretion
Vous fait desavoüer cette bonne action.
Mais je suis esclaircy de toute cette histoire
Vos nobles sentimens sont peints dans ma memoire.
(à Melice.)
Vos molles lâchetez y sont peintes aussi,
1300 Mais s’il en faut parler, c’est autre part qu’icy.
(à Thelame.)
Cependant s’il est vray que vous l’aymiez encore
Scachez que vos vertus font que je vous honore,
Et qu’[avecque] plaisir je permets que demain
Elle vous donne au Temple & le cœur & la main.

THELAME

1305 Je ne puis recevoir plus d’honneur en ma vie.

CLEANTHE

Je conduiray l’affaire au gré de vostre envie,
A la charge246 pourtant, que vous ne direz point
Qu’à mon Aveuglement tant d’artifice* est joinct,
Je veux encor joüer* par cette ruse adraitte
1310 Un temeraire fils, une Amante indiscrette*
Sçavoir jusqu’à quel poinct leur fourbe* peut aller,
Et comment ils pourront enfin s’en démeller, [p. 80=88]
Je commets* ce secret à vostre confidence
Songez à le tenir sous la clef du silence.

THELAME

1315 Que puissions-nous mourir, si nous le declarons.

CLEANTHE

En jurez vous tous deux.

THELAME & Melice ensemble.

Ouy nous vous en jurons.

Fin du quatriesme Acte.

[p. M, 81=89]

Acte V §

Scène première §

Lidamas, Olimpe, Nerine.

LIDAMAS

J’aurois fait cette injure* à l’objet* que j’adore ?
Aprés tant de sermens, le croyez-vous encore ?
Faut-il incessamment vous les reïterer ?
1320 Tout l’Element du feu me vienne devorer,
Et si j’ay merité les soupçons où vous estes
L’Air s’arme contre moy d’Esclairs & de Tempestes [, ]
La Mer me creuse un lict au profond de son Eau
Et la Terre entr’ouverte en son centre un tombeau,
1325 Tout l’Univers enfin me donne des allarmes* [p. 82=90]
Si j’ay si mal traité vostre amour & vos charmes*,
Et si depuis l’instant que je les admiray
Pour d’autres que pour eux, mon cœur a souspiré.
Lasche & perfide autheur d’un rapport* qui m’offence,
1330 Tu ne te peux soustraire à ma juste vengeance
Sans mettre en contrepoids ma naissance & ton rang,
Pour laver ton forfait je verseray ton sang,
La justice du ciel contraire à l’Imposture*
M’ameine cette ingrate & vile créature,
1335 Le voicy le menteur qui vous en a tant dit
Remarquez à quel poinct il paroist interdit,
Ma rencontre l’estonne* ; & son maintien timide*
En me justifiant accuse ce perfide.
Avance malheureux*, & sans aucun détour
1340 Parle & rend promptement la vie à mon Amour,
Quelle autre que Madame est sur moy souveraine ?
Quelle autre me retient d’[une] invisible chaisne247 ?
Quelle autre me remarque entre ses courtisans ?
Et quelle autre a jamais receu de mes presents ?
1345 Respond, il te sied mal de craindre & de te taire
Ta crainte & ton silence augmentent ma colere.
[p. 83=91]

Scène II §

Sylvestre, Lidamas, Olimpe, Nerine.

SYLVESTRE

Monsieur promettez moy que vos mains en courroux,
Ne me chargeront pas d’une gresle de coups,
Et j’ose m’engager aprés cette promesse
1350 De vous remettre bien avec vostre Maitresse*.

LIDAMAS

Parle donc viste, & sois sans apprehension.

SYLVESTRE

Madame auparavant soyez sa caution.

OLIMPE

Ne crains rien, je responds qu’il te tiendra parolle. [p. 84=92]

SYLVESTRE

Le discours que j’ay fait n’est qu’une pure colle248.
1355 Qu’une poudre à soufler dans les débiles* yeux,
Qu’un mensonge de ceux qu’on nomme officieux*
Vostre pere qui sçait que les yeux de Madame
Sont depuis quelque temps les Soleils de vostre ame,
Et que par un succez* à son repos fatal
1360 Ces globes d’argent vif vous ont fait son rival [, ]
Jaloux que ce beau feu qui s’allume en vos veines
Rende en le supplantant ses esperances vaines,
D’un plein commandement m’a fait vous desservir
Vers249 le plus digne objet* qui vous pouvoit ravir*.

LIDAMAS

1365 Quoy le mauvais party250 que tu m’as voulu faire
Est un trait* envoyé de la part de mon pere ?
Il sçait que j’ayme Olimpe ? & que cette beauté
Ne m’a point jusqu’icy fait voir de cruauté ?
Quel ennemy couvert* ? quelle bouche indiscrette ?
1370 A pû luy découvrir [une] amour251 si secrette ?

SYLVESTRE

Luy seul l’a descouverte, & luy seul desormais [p. 85=93]
S’il en a le dessein vous jouëra de bons traits*.

LIDAMAS

Parle plus clairement, explique tes paroles.

SYLVESTRE

Parce qu’on me fait taire à force de pistolles252.
1375 Vostre raisonnement vous fait-il soupçonner
Que je ne parle pas, lors qu’on m’en veut donner ?

LIDAMAS

Sylvestre je t’entends*, prends cecy par avance.

SYLVESTRE

Qui donne de l’argent, preste bien du silence,
Escoutez-moy parler ; je voy clair ?

LIDAMAS

Je le croy.

SYLVESTRE

1380 Vostre pére, Monsieur, voit aussi clair que moy.

LIDAMAS

Tu me veux abuser d’une autre menterie*. [p. 86=94]

SYLVESTRE

Si je [ments], jettez-vous dessus ma fripperie253.

OLIMPE

Cleante verroit clair ! depuis quand justes Cieux ?

SYLVESTRE

Depuis que dans le monde il apporta des yeux,
1385 Et que debarassé du ventre de sa mére,
Il vint [avecque] l’Air respirer la lumiere.

OLIMPE

Il n’est donc pas aveugle ?

SYLVESTRE

Et jamais ne le fut.

LIDAMAS

Apprens nous de sa feinte & la cause & le but.

SYLVESTRE

Un semblable recit est de trop longue haleine,
1390 Vous l’entendrez pourtant n’en soyez pas en peine, [p. 87=95]
Je vous diray tantost d’un langage naif*
De ce déguisement la fin & le motif,
Cependant vous & moy, prenons la hardiesse
De faire à cét aveugle entre nous quelque piéce254,
1395 Si vous donnez croyance aux avis d’un valet,
Vous aurez un plaisir qui ne sera pas laid ;
Joint qu’il est à propos que par quelque industrie*
Tout vostre procedé passe en galanterie255,
Il faut que vostre pere entre en un sentiment
1400 Que vous n’ignoriez pas son feint aveuglement,
Et que les libertez prises en sa presence
N’estoient que des [essays] d’user de patience [.]

LIDAMAS

Blois ny le monde entier n’eut jamais ton pareil,
Charmé* de ton esprit, j’approuve ton conseil,
1405 Desja pour reüssir dedans cette entreprise
Je n’ay besoin de rien que de ton entremise.
J’imagine un moyen facile à pratiquer
Par qui sera moqué, qui pretend nous moquer.

SYLVESTRE

Assurez-vous de moy, je vous donne parole
1410 D’apporter tous mes soins à bien joüer* mon rôle.

LIDAMAS

Il suffit, en ce lieu sans plus nous arrester [p. 88=96]
Dans la chambre prochaine* allons nous concerter.

SYLVESTRE

Allez & trouvez bon qu’icy seul je demeure
Nostre piéce256 en sera plus secrette & meilleure.

LIDAMAS

1415 Adieu, nous te laissons la chose estant ainsi.
Ton salaire est tout prest, mais sers nous bien aussi.

Scène III §

Sylvestre seul

Par quel autre moyen détourner la tempeste
Qui menaçoit mon dos aussi bien que ma teste ?
Lidamas irrité m’eust accablé de coups,
1420 Se plaire à se voir battre est le plaisir des fous,
Pour moy quand honoré de sacrez characteres*
J’escouterois des cœurs* les plus secrets mysteres [N, 89=97]
Plustost qu’au beure noir avoir les yeux pochez,
D’un chacun en public je dirois les pechez.
1425 A quelque si haut poinct qu’un affaire257 me touche
Je ne puis arrester ce maudis flux de bouche,
Sur tout lors que je sçay qu’[avecque] mon caquet
A qui me traite mal, je puis rendre un pacquet258.
Depuis le grand matin, mon Maistre & ses caprices259,
1430 M’ont employé sans tréve à de fascheux services
Et ce qui plus encor, me paroist importun
C’est qu’à l’heure qu’il est je dormirois à jeun.
Ce jeu ne me plaist pas, & la main sur la pance
J’enrage de bon cœur aussi tost que j’y pense.
1435 Moy n’avoir aujourd’huy rien humé que du vent !
Ma foy j’éviteray ce mal d’orénavant.
Plustost que de jeusner, j’iray la teste nuë,
Estocader260 du bras les passans dans la ruë [, ]
Mon Maistre me [deusse-t] -il… il vient à petits pas.
[p. 90=98]

Scène IV §

Cleanthe, Sylvestre.

CLEANTHE

1440 N’ay-je pas entendu la voix de Lidamas.

SYLVESTRE

Cela [se] peut, il sort.

CLEANTHE

Avec celle que j’ayme ?

SYLVESTRE

Justement.

CLEANTHE

Aucun d’eux ne sçait mon stratageme ?

SYLVESTRE

Je demeure confus à cét interrogat* [p. 91=99]
Il me frappe à l’honneur je vous le dis tout plat261.
1445 Il semble à vous ouyr, que je sois la gazette,
Mais pour vos interests j’ay la gueule262 muette.

CLEANTHE

Miroir des bons valets, & des vrays confidents.

SYLVESTRE

Au reste Lidamas en tient droict la dedans.
Mais du fer asseré d’une si rude fléche
1450 Que sa raison ne peut en reparer la bresche,
Il faut qu’il ayt Olimpe au plus tard dans263 demain    
Ou qu’à s’oster la vie il occupe sa main
Par d’horribles sermens son amoureuse rage
A promis d’exercer ce criminel outrage,
1455 Monsieur avisez-vous264, prevenez ce malheur
Et donnez quelque chose à sa jeune chaleur*.

CLEANTHE

Ton conseil en cecy ne m’est pas necessaire,
J’ay desja resolu ce qu’il est bon de faire,
Mais sans me défier de ta discretion,
1460 Je te tais sur ce point ma resolution.
Donc sans qu’à la sçavoir tu te rompes la teste, [p. 92=100]
Va t’en tenir mon lict & ma toilette preste,
Ce livre cependant sera mon entretien.

SYLVESTRE

Je l’estimeray bon, si vous le goustez bien.

CLEANTHE assis vers une table.

1465 La suitte du Menteur265. Lisons du premier acte.
Et faisons de [ces] vers une censure exacte.
(Il lit quelque vers de la suitte du menteur, Comedie de Monsieur Corneille.)

Scène V §

Lidamas, Cleanthe.

LIDAMAS

Quoy le livre à la main ?

CLEANTHE

Ouy mon fils & j’avoüe
Que le Ciel en ses soings merite qu’on le louë, [p. 93=101]
Sylvestre de ma part vous est allé chercher
1470 Et sa longueur passoit au poinct de me fascher.

LIDAMAS

Que desirez vous donc de mon obeissance.

CLEANTHE

Rien sinon que vous faire escrire ma despense.
Et dresser un memoire en qui soit contenu
L’Argent à mon valet donné par le menu,
1475 Je veux m’instruire au vray jusqu’à combien il monte,
Tenez, cherchez du blanc dans ce livre de compte,
Puis d’une main habille & d’un trait assuré,
Peignez* y nettement ce que je dicteray.

LIDAMAS

La rencontre* est plaisante, il faut que je le die266,
1480 Vostre livre de compte est une Comedie !

CLEANTHE

Vous me joüez* mon fils, mais finissez ce jeu,
Qui vous sied assez mal, & me déplaist un peu.

LIDAMAS bas.

Qu’il dissimule bien, & qu’il abonde en ruses.
Monsieur si j’avois tort , j’en ferois mes excuses. [p. 94=102]
1485 Mais que puisse le Ciel, ou l’Enfer en courroux,
En ce mesme moment, m’aveugler comme vous.
Si je vous en impose*, & si c’est fantaisie,
Que ce livre de compte est une poësie267.
On le vend dans Paris en vingt lieux au Palais268,
1490 Cent fois ce qu’il contient s’est dit dans le Marais269,
J’ay souvent pris plaisir à l’entendre moy-mesme,
Et contre les censeurs defendu ce poëme.
Il est intitulé la suitte du Menteur
Et sort du cabinet d’un excellent Autheur.

CLEANTHE

1495 Seroit-il bien possible ?

LIDAMAS

Il est tres véritable.

CLEANTHE

Qu’avec un tel valet, un Maistre est miserable*,
Ce coquin de Sylvestre à tous coups* s’estourdit270,
Et ne fait jamais bien les choses qu’on luy dit
Je veux compter à luy, puis le mettre à la porte.

LIDAMAS

1500 Moy l’accabler de coups auparavant qu’il sorte
Je suis icy venu pensant l’y rencontrer, [p. 95=103]
Mais le Ciel à mes yeux ne le veut pas montrer [, ]
Quelque endroit de la ville où je puisse l’atteindre,
Je sçauray le reduire au terme de se plaindre,
1505 Il n’obtiendra de moy ny trêve ny cartier271
Et ne luy restera pas un seul os entier.

CLEANTHE

Qu’a t’il fait qui merite une telle menace ?

LIDAMAS

Une action, un trait* d’insuportable audace,
Un rapport* si perfide, un mensonge si noir
1510 Et si bien coloré272 que l’on n’y peut rien voir.

CLEANTHE à l’[Escart].

Cét intrigue273 incognu conduit par mon organe274,
Resulte de la montre & de la Courtisane,
J’ay mieux esté servy que je ne l’esperois ;
Mais ne feignons pas moins que si je l’ignorois.

LIDAMAS

1515 Monsieur que dittes vous ? vous parlez ce me semble.

CLEANTHE

J’accuse & je defends mon valet tout ensemble,
Tantost jusques à luy ma colere descend, [p. 96=104]
Puis je me ressouviens que c’est un innocent*
Qui parle sans raison, sans cause, & sans mesure,
1520 Et qui croit obliger* [alors] qu’il fait injure*.
Ainsi vostre courroux se pourroit assouvir
Du Sang d’un Animal qui pensoit vous servir.

LIDAMAS

C’est donc un Animal, bien cruel & bien traitre,
Qui poursuit & qui mort les enfans de son Maistre.
1525 Certes si je le puis rencontrer où je vais,
Je l’empescheray bien de les mordre jamais.

Scène VI §

Olimpe, Cleanthe.

OLIMPE

Hô Dieux ! je vay tomber, accourrez je vous prie.
Mon pied s’est enlassé dans la tapisserie [.]

CLEANTHE

Je suis à vous Madame, & vous craignez en vain,
1530 Qui donne bien le Cœur, peut bien prester la main. [O, 97=105]

OLIMPE

Monsieur, j’estois sans vous de secours despourveuë,
Donc les Cieux adoucis vous ont rendu la veüe ?

CLEANTHE

N’en faites pas, Madame, un si bon jugement,
Je suis plus que jamais dedans l’Aveuglement.

OLIMPE

1535 Comment doncques d’un pas aussi ferme qu’habille,
M’avez-vous fait trouver vostre presence utile ?
Certes nul ne pouvoit s’offrir plus à propos,
Et je croy qu’il faut voir pour estre si dispos*.

CLEANTHE

Ah ! Madame, quittez cette vaine croyance,
1540 Et pour le vray tout pur, laissez la vray-semblance.
Si j’ay paru si prompt à vous rendre un devoir,
Et fait ce qu’avec peine on peut faire sans voir
N’en jugez rien, sinon qu’en mes ardeurs parfaites,
Un naturel instinct me conduit où vous estes.
1545 De ce sincére âveu concluez que vos yeux,
Sont encore des miens les Astres & les Dieux.

OLIMPE

Je puis apres le trait* que vous venez de faire [p. 98=106]
Conclure encor qu’Amour vous guide & vous esclaire.
Et qu’en tous vos besoins, sensible & pourvoyant,
1550 Quand il luy plaist d’Aveugle il vous rend clair-voyant.

CLEANTHE bas.

Ce discours m’est suspect. Je confesse Madame,
Que ce Dieu se declare en faveur de ma flame,
Aussi reconaist-on quel que soit son excez [, ]
Que mon cœur n’en ressent que d’honnestes accez.

OLIMPE

1555 Doncques puis qu’envers moy vostre Amour275 est si pure,
Tout interest à part, vangez moy d’une injure* :
Un insolent m’a fait un affront signalé*.

CLEANTHE

Quel qu’il soit autant vaut276 qu’il vous soit immolé,
Son Nom ?

OLIMPE

C’est Lidamas.

CLEANTHE

Lidamas ! [p. 99=107]

OLIMPE

Ouy luy-mesme.

CLEANTHE

1560 Vous a fait un affront, charmant* objet* que j’ayme,
Oser se prendre à vous c’est s’attaquer à moy,
Mais apprenez m’en l’heure, & comment, & pourquoy ?

OLIMPE

Il m’a fait par priére accepter une montre…
Juste Ciel à mes yeux permets-tu qu’il se montre,
1565 Il s’avance, le lasche, & marque son mespris
En mal traitant celuy par qui j’ay tout appris.
[p. 100=108]

Scène VII §

Lidamas, tenant Sylvestre, Sylvestre, Cleanthe, Olimpe.

LIDAMAS

Fay bien l’espouventé.

SYLVESTRE

Vous ne cessez de dire [, ]
Je réüssiray mieux que vous qui sçavez lire.

LIDAMAS

Ah ! Madame au plus fort de mon cuisant soucy*,
1570 Je me répute* heureux de vous trouver icy,
Voyez cét imposteur*. Je veux que dessus l’heure
Il me fasse connoistre innocent, ou qu’il meure [, ]
Je veux qu’en ce lieu mesme il declare à genoux
Que je n’ay jamais eu que des respects277 pour vous. [p. 101=109]
1575 Et s’il veut tout à fait appaiser ma colére,
Qu’il die278 alors qu’il ment, quel esprit le suggére.

CLEANTHE bas

Prends garde sur ta vie à ne me pas nommer.

LIDAMAS

Veux tu par ton silence encor me diffamer,
Parle donc malheureux*, ou ma pitié lassée…

OLIMPE

1580 Voulez-vous le contraindre à trahir sa pensée.

LIDAMAS

Le perfide qu’il est par un motif couvert*,
Craint de desavoüer un rapport* qui me perd.
Mais puisque par l’effet d’un respect qui le touche,
La verité ne peut s’apprendre de sa bouche,
1585 Puissamment transporté de mon juste dessein,
Je m’en la vay chercher jusque dedans son sein.
(Il feind de luy vouloir donner un coup de poignard. Cleanthe luy retient le bras.)

CLEANTHE

Arrestez, Lidamas, hé ! que pensez-vous faire ?

LIDAMAS

Depuis quand dittes moy, voyez vous clair mon pére ? [p. 102=110]
Qu’en cette nouveauté, je me sens resjouy,        
1590 Et que je voy mon deüil* bientost esvanoüy.

CLEANTHE

Tout beau*, tout beau* mon fils, moderez vostre joye,
C’est un abus* à vous de croire que je voye,
Je n’ay quand j’ay retint279 vostre bras & ce fer,
Qu’entre-veu seulement une lueur dans l’Air,
1595 Au reste resistez à ces chaudes Allarmes*
Qui vous font sans sujet avoir recours aux Armes,
En quoy que ce Maraut280 ait pû vous offencer,
La meilleure vangeance est de n’y plus penser [.]
Parler à contre temps n’est que son ordinaire [, ]
1600 Comme de declarer les choses qu’il faut taire,
L’innocent* m’a bien dit, mais je ne le croy point,
Que vostre cœur aymoit Olimpe au dernier poinct,
Que vous brusliez pour elle, & qu’elle mesme encore,
Avoit quelque pitié du feu qui vous devore.

LIDAMAS

1605 Sylvestre en ce rapport a dit la Verité,
Je ne le cele* point Olimpe m’a dompté,
Et bien que cét aveu vous choque* & vous irrite,
Je n’ay pû sans l’aymer cognoistre son merite. [p. 103=111]
Mais qu’une telle Amour281 m’a fait souffrir de mal,
1610 J’ay mille fois rougy d’estre vostre rival,
Et mille fois [encor] ne sçachant plus que faire,
Je me suis opposé que vous estiez mon pére,
Ce vertueux combat d’Amour & de respect,
Entre Madame & moy s’est fait à vostre aspect*,
1615 N’osans par le discours vous découvrir nos Ames,
Nostre geste a tasché d’en mettre au jour les flames,
Vous le sçavez, Monsieur, tout s’est fait devant vous,
Et vos yeux s’ils parloient, le diroient mieux que nous.

CLEANTHE

Vous me venez de faire un discours bien estrange282 !
1620 Olimpe qui m’ayma me néglige & me change283,
Un fils que je croyois en vertu sans esgal,
Son devoir en oubly, s’est rendu mon rival ?
Et ce qui plus encor me surprend & m’offence,
Si l’on croit vos discours, j’en ay pris connoissance.
1625 Mes yeux par plusieurs fois ont pû me rapporter,
Des feux que vostre aveu n’osoit manifester.
Falloit-il fils ingrat & plein de barbarie,
A la brutalité joindre la Raillerie ?
Et d’un discours picquant, impie284 & concerté,
1630 Vous rire insolamment de mon infirmité ?

LIDAMAS

A d’Autres desormais tenez un tel langage ; [p. 104=112]
Vous mettez hors de temps les feintes en usage,
Ne dissimulez plus, vostre Artifice* est sçeu,    
Et qui pensoit tromper, s’est luy-mesme deçeu285.
1635 Nos traits* divertissants, nos galantes286 addresses*,
Prouvent que nous estions instruits de vos finesses.
Et si vous desiriez287 que je m’explique mieux,
Olimpe est sans attraits, ainsi que vous sans yeux.

CLEANTHE à Sylvestre.

Lasche, tu m’as trahy.

SYLVESTRE

Pardonnez-moy, mon Maistre.

LIDAMAS

1640 La verité de soy se fait assez connaistre.

CLEANTHE

Cependant je vous puis justement accuser
De promettre beaucoup, & de tout refuser.
Je devois posseder vostre corps & vostre Ame,
Lidamas toutesfois en joüira, Madame.
1645 Mais dittes pour excuse en Proverbe commun288,
Que le pere & le fils, ne sont reputez qu’un. [P, 105=113]

OLIMPE

Je diray bien plustost dedans la bienseance,
Que mon jugement seul a fait mon inconstance,
Sçachant que vous feigniez d’estre aveugle vers moy,
1650 J’ay creu que mon abord* vous donnoit de l’effroy.
Et que vous ne faisiez cette feinte impreveuë,
Qu’afin de m’advertir d’éviter vostre veuë.
Donc si mon procedé vous a mal satisfait,
Blasmez-vous seul d’un mal que vous vous estes fait.

CLEANTHE

1655 La response est adroitte & l’excuse plausible,
Pour ce nouvel amant tesmoignez-vous sensible.
Je me repute* heureux qu’ayant à me quitter,
Vos yeux dessus mon fils ayent daigné s’arrester,
Apres ce sentiment de mon Amour esteinte289,
1660 Apprenez-moy de qui vous avez sçeu ma feinte ?

SYLVESTRE bas.

Ils me vont declarer, je tremble de frayeur.
[p. 106=114]

Scène dernière §

Thelame, Melice, Nerine, Cleanthe, Olimpe, Lidamas, Sylvestre.

MELICE

Le fils de Parménon est arrivé, Monsieur,
Et le voicy qui vient vous offrir son service.

CLEANTHE

Ma fille il n’est plus temps, on sçait mon artifice*,
1665 Mon faux aveuglement a perdu son credit
Et s’explique autrement que je ne l’eusse dit,
Laissons la feinte à part, & reglans mieux les choses,
Tirons de vrais plaisirs, de veritables causes,
Disposez-vous tous quatre à vous donner demain,
1670 Devant les saincts Autels le cœur avec la main.

OLIMPE

Quoy donc l’Aversion conceuë envers Thelame ? …

CLEANTHE

Ainsi que vostre amour est dehors de mon Ame. [p. 107=115]

OLIMPE

Dittes-nous quel remede a pû vous en guerir.

CLEANTHE

Son insigne vertu qu’on ne peut trop cherir,
1675 Mais vous, dittes comment ma feinte est reconnuë.

LIDAMAS

Nous en ferons ailleurs l’histoire toute nuë,
Qui vous obligera d’avouer en l’oyant,
Que nous avons joüé*290, l’Aveugle Clair-voyant.

CLEANTHE

Entrons.

SYLVESTRE

Toubeau* Monsieur, où courrez-vous si viste
1680 Vous arriverez bien, où vous irez au giste,
Avez-vous oublié mon Amour copieux ?

CLEANTHE à Olimpe.

Vostre suivante a pris mon valet par les yeux,
Madame consentez à ce beau mariage. [p. 108=116]

OLIMPE

J’y consens.

SYLVESTRE à Nerine.

J’auray soing de la paix du Mesnage,
1685 Et sans que je t’oblige à payer ma façon291,
J’essairay dés demain à292 te faire un garçon.

Fin

Extraict du Privilege du Roy. §

Par grace & privilege du Roy donné à Paris le 10. jour de Novembre 1649. Signé, Par le Roy en son Conseil, Le Brun. Il est permis à Toussainct Quinet Marchand Libraire à Paris, d’imprimer ou faire imprimer, vendre & distribuer une piece de Theatre intitulée, L’Aveugle Clair-voyant, Comedie, du sieur Brosse, pendant le temps de cinq ans entiers & accomplis. Et defenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires & autres, de contrefaire le dit Livre, ny le vendre ou exposer en vente d’autre impression que de celle qu’il a fait faire, à peine de trois mil livres d’amende, & de tous despens, dommages & interests, ainsi qu’il est plus amplement porté par lesdites Lettres, qui sont en vertu du present extrait tenuës pour bien & deuëment signifiees, à ce qu’aucun293 n’en pretende cause d’ignorance.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois
le 2. Mars 1650.

Les exemplaires ont esté fournis.

Lexique §

Pour définir le sens des mots, nous avons utilisé les trois dictionnaires de la fin du XVIIe siècle, désignés par les lettres suivantes :

  • – A : Dictionnaire de l’Académie française, 1ère édition, 1694.
  • – F : Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
  • – R : Richelet, Dictionnaire français, 1680.

Nous nous sommes également aidés du Lexique de la langue du XVIIe siècle de Gaston Cayrou pour préciser le sens de certains termes.

Nous indiquons en gras les occurrences portant un astérisque dans le texte.

Abord
« Aproche, arrivée [(…) éviter l’abord des galans. Mol. Bour. (…) ] » (R)
V. 184, 580, 713, 1078, 1650.
Abus
« Signifie aussi, Erreur, tromperie. » (F)
V. 499, 1592.
Adresse, addresse
« Se dit figurément de la subtilité de l’esprit. Il faut beaucoup d’adresse pour conduire une piece de theatre » (F)
V. 710.
« Artifice, ruse, finesse. L’avis de Laonice est sans doute une adresse (Corn.) » (Gaston Cayrou)
V. 117, 305, 485, 1197, 1635.
« Se dit aussi de la suscription des lettres ordinaires, qui marque le lieu, ou la personne, où on les veut faire tenir. » (F)
V. 1135.
Allarmes
« Se dit figurément de toutes sortes d’appréhensions bien ou mal fondées » (F)
V. 1325, 1595.
Amasser
« Signifie aussi, Lever de terre ce qui étoit tombé. Amassez vostre mouchoir. […] On se sert aussi en ce sens du mot de Ramasser. » (F)
Amitié
« Se dit quelquefois pour amour. » (A)
V. 637, 1220, 1221.
Amorce
« Se dit figurément en Morale des appâts qui attirent, & persuadent l’esprit. » (F)
V. 501.
Appas
(Appast) : « Il se prend figurement pour tout ce qui attire, qui engage à faire quelque chose. » (A)
V. 1048.
« Au pluriel, se dit particulièrement en Poësie […] en parlant des attraits & de la beauté des femmes. » (A)
V. 152, 964, 1104.
Artifice
« Se prend plus ordinairement pour Ruse, deguisement, fraude. » (A)
V. 157, 302, 1308, 1633, 1664.
Aspect
« Veuë, presence de quelqu’un, de quelque chose. » (A)
V. 562, 1614.
Aventure, avanture
« Accident, ou chose qui est arrivée » (F)
V. 317.
« Se dit aussi de ces accidens surprenants & extraordinaires qui arrivent quelquefois dans le monde, & qui sont souvent de pures imaginations. Il y a des gens qui sont sujets à trouver des adventures. » (F)
V. 154, 317.
« Signifie aussi, Ce qui est au pouvoir du hasard, de la fortune. Cet homme attend pour se marier quelque bonne adventure, qu’il trouve par hazard quelque bon parti. » (F)
V. 1173.
Aveu
« Reconnoissance, confession. Il a été condamné de son propre adveu. » (F)
V. 552, 1607, 1626.
« Signifie aussi, Protection, ordre ou consentement donné. Il n’a rien fait que par l’adveu du Roy, & par son ordre. ce fils ne fait aucune action sans l’adveu de son père. » (F)
V. 17, 391.
Avis
« Opinion, Sentiment. Ce n’est pas mon advis. à mon advis. je suivray vostre advis. dire son advis. » (A)
V. 1395.
« Il se prend aussi pour Conseil. Prendre advis de quelqu’un, je trouve par advis que &c. ne rien faire que par bon advis. advis de parents. » (A)
V. 901.
Barbare
« Signifie aussi seulement, Cruel, impitoyable, qui n’écoute point la pitié ni la raison. Un pere est barbare, quand il n’a point de tendresse pour ses enfants. » (F)
V. 758, 1221.
Broüiller
« Signifie encore, Gaster du papier en faisant des écritures inutiles, ou de meschants livres. » (F)
V. 796.
Caractere / Charactere
« Se dit aussi de la manière d’écrire. […] ce scribe a un fort bon caractere, fort lisible. Je connois son caractere, son escriture. » (F)
V. 809.
« Se dit encore des qualités invisibles qu’on respecte en ceux qui ont receu des ordres, des charges & des dignités. Quelque pauvre que soit un Prestre, il faut honorer son caractere, c’est un caractere indelebile. » (F)
V. 1421.
Cavalier
« Signifie aussi, un Gentilhomme qui porte l’espée, & qui est habillé en homme de guerre. C’est un brave Cavalier, un honneste cavalier. » (F)
Celebre
« Solennel. [Fête célébre.] » (R)
V. 812.
Celer
« Tenir quelque chose cachée, secrette, dissimuler. Cet accusé a celé la vérité dans son interrogatoire. » (F)
V. 170, 244, 1606.
Chagrine
« Mélancolique, triste, de fascheuse, de mauvaise humeur » (A)
V. 114.
Chaleur
« Est aussi la propre substance du feu, en tant qu’il y en a plusieurs atomes ou parties ensemble qui se répandent aux environs pour causer le sentiment de chaleur. […] On a crû que les grandes chaleurs de la Zone Torride la rendoient inhabitable. » (F)
V. 580.
« Se dit aussi des passions passageres qui viennent par un prompt mouvement, ou qui sont attribuées à l’âge, ou au temperamment. […] c’est la chaleur de la jeunesse qui luy a fait commettre cette faute. ce vieillard n’est pas dangereux, toutes ses chaleurs sont passées. » (F)
V. 1456.
Charmant
« Qui plaist extraordinairement, qui ravit en admiration » (F). (Cet adjectif a un sens beaucoup plus fort au XVIIe siècle que dans la langue actuelle, voir le mot charme).
V. 147, 396, 600, 1267, 1560.
Charme
« Se dit figurément de ce qui nous plaist extraordinairement, qui nous ravit en admiration. La Poësie a des charmes qui transportent les esprits. Cette beauté a des charmes, des attraits qui asservissent tous les cœurs. » (F)
N.B. : Charme a un sens beaucoup plus fort au XVIIe siècle qu’en français moderne puisque, comme le précise Gaston Cayrou, il indique encore au sens figuré « l’idée d’un effet ensorceleur, d’une fascination » qui lui vient de son sens étymologique : « Puissance magique par laquelle avec l’aide du Demon les Sorciers font des choses merveilleuses, au dessus des forces, ou contre l’ordre de la nature » (F). Gaston Cayrou ajoute également qu’« au sens d’attraits physiques, les " charmes " se distinguent des " appas " en ce qu’ils désignent toujours, selon Ménage (Observ. s. l. Lang. fr., 1672), des " beautés qui agissent par une vertu occulte et magique " ».
V. 85, 592, 979, 1326.
Charmer
Ce mot a déjà le sens de « plaire extremement, ravir » (A), mais comme l’indique Gaston Cayrou, « toujours avec l’idée d’un agrément fascinateur », idée qui lui vient de son sens propre où il signifie « Faire quelque effet merveilleux par la puissance des charmes ou du Demon. » (F)
V. 93, 1404.
Choquer
« Aller à l’encontre de »
V. 731, 1166.
« Signifie figurément, Quereller, offencer. Ce soldat est un querelleur qui choque tout le monde » (F)
V. 1607.
Cœur
« Signifie quelquefois, Vigueur, force, courage, intrepidité. Cet homme a un cœur de lion, n’a rien de bas dans le cœur, a le cœur haut, noble. […] la naissance hausse le cœur » (F)
V. 39, 288, 671, 1155, 1186.
« Se dit figurément en choses spirituelles & morales, & signifie l’ame, & ses principales fonctions, parce que quelques Medecins, & entre autres Fernel, ont crû que les principales parties de nôtre esprit residoient au cœur, comme l’entendement, la volonté, la memoire. » (F), « signifie aussi Pensée. Il me vint au cœur que cela arriveroit. Dieu sonde les cœurs.[…] vous lisez dans mon cœur. » (A)
V. 563, 634, 704, 1291, 1422.
« Se dit aussi des passions de l’ame. […] la penitence demande un cœur contrit […]. l’endurcissement du cœur est une grande marque de reprobation. » (F)
V. 1222, 1434.
« Se dit particulierement de l’affection, de l’amitié, de l’amour, de la tendresse. […] Les amants s’appellent mon cœur, mon amour, mon petit cœur gauche. » (F)
V. 4, 63, 84, 93, 110, 142, 316, 380, 404, 440, 456, 468, 516, 541, 548, 556, 568, 584, 624, 666, 677, 758, 945, 952, 998, 1039, 1192, 1246, 1304, 1328, 1530, 1554, 1602, 1670.
Commerce
« Se dit aussi de la correspondance, de l’intelligence qui est entre les particuliers, soit pour affaires, soit pour des estudes, ou simplement pour entrenir l’amitié. […] ces amis ont un commerce d’esprit, d’amitié ensemble. » (F)
V. 932.
Commettre
« Signifie aussi, Confier quelque chose à la prudence, à la fidélité de quelqu’un. » (F)
V. 1313.
Confondre
« Troubler, mettre en desordre, étonner, surprendre tout à fait, jetter dans le trouble. [Toute notre joie est perduë, & notre raison confonduë. Voi. Poe. Voila qui me confond. Mol. ] » (R)
V. 581.
Coup
« Signifie aussi, Outrage, offense qui se fait à quelqu’un en le frappant. Les coups de baston sont des affronts qui ne se pardonnent point. […] On chastie les valets à coups d’estrivieres, par des coups de pied au cul. » (F)
« Se dit aussi des actions heroïques, hardies & extraordinaires, soit en bien, soit en mal. Il se fit de beaux coups de lance en cette bataille, en ce tournoy. La prise de la Rochelle fut un coup d’Estat. » (F)
V. 338.
« Se dit figurément de ces afflictions imprevuës qui sont comme des traits qui nous percent le cœur. La nouvelle de la mort de sa femme fut un coup mortel pour luy. Un amant dit aussi, qu’il a receu un coup mortel des yeux de sa maistresse. » (F). « Coups. Blessure amoureuse que font de beaux yeux, blessure que fait la langue en médisant. […] Atteintes des passions. [Mortels déplaisirs je ne crains point vos coups. Voi poës. Vos regards sont mortels, leurs coups sont redoutables. La Suze. Poës. L’amour me fait sentir ses plus funestes coups. Rac.] » (R)
V. 144, 971, 1087.
« Fois. [ (…) Baiser encore un coup. Abl.(…) ] » (R)
V. 259, 999.
« Tout d’un coup. adverbial. Tout à coup [i.e. « Soudainement, tout en un moment. » ], tout en une fois. Ce mal m’a pris tout d’un coup. il gagne mille escus tout d’un coup. » (A)
V. 175.
« A tous coups. adverb. A tout propos, souvent. Il vient à tous coups me quereller. il tomboit à tous coups. » (A)
V. 1497.
Coutre
« Grosse plaque de fer tranchante attachée à un des costés de la charruë pour fendre & verser la terre. Il differe du soc, qui est une autre grosse piece de fer pointu qui commence l’ouverture de la terre. Les Poëtes Bucoliques se servent souvent de cette épithete, Les coutres trenchants. » (F)
V. 754.
Couvert(e) / Couvrir
« Il se dit aussi pour signifier grande quantité de quelque chose qu’on met sur une autre. Couvrir un habit d’or & d’argent, […] couvrir une table de pistoles. » (A)
V. 750.
« On dit vulgairement, Couvrir le visage, la joüe de quelqu’un, pour dire, Luy donner un soufflet. » (A)
V. 414.
« On dit que Le ciel, que le temps se couvre, pour dire, qu’il se broüille, s’obscurcit par des nuages. » (A)
V. 48.
« Couvert, sign. aussi, Dissimulé, caché. Un homme couvert. haine couverte. ennemi couvert. » (A)
V. 1033, 1369, 1581.
Crayon
« Signifie aussi les portraits & desseins qu’on fait avec le crayon. Les crayons de du Montier, de Nanteuil sont fort estimez. » (F)
V. 52.
« Signifie aussi une ébauche, un portrait imparfait de quelque chose. […] On dit figurément, que l’homme est un foible crayon de la Divinité, pour dire, qu’on en voit en luy quelques traits. » (F)
V. 570.
Débiles
« Qui n’a pas la force qu’il doit avoir naturellement & ordinairement. » (F)
V. 1355.
Demeure
« Retard, délai » (Lexique de Gaston Cayrou)
V. 43, 773.
Deplorable
Furetière donne exclusivement le sens de « Qui merite d’être pleuré, qui attriste »
V. 69, 657.
Deüil / Duëil
« Douleur qu’on sent dans le cœur pour quelque perte ou accident, ou la mort de quelque personne chere. » (F)
V. 27, 1590.
Dispos
« Qui est agile, leger, qui se porte bien. […] Les danseurs de corde, les sauteurs et les voltigeurs doivent estre fort dispos de leur corps. » (F)
V. 1538.
Ennuis
« ENNUY. […] Fascherie, chagrin, deplaisir, souci. » (A)
V. 537, 683, 1144.
Emanciper (s’)
« Signifie aussi, Prendre un peu trop de liberté en quelque chose que ce soit. Il ne faut pas s’émanciper à juger d’une affaire, qu’on en connoisse le fonds. Vous vous émancipez beaucoup, de sortir aprés avoir été si malade. » (F)
V. 209.
Entendre
« Ouïr, escouter. » (F)
« Se dit figurément en choses spirituelles, & signifie, Comprendre, penetrer dans le sens de celuy qui parle ou qui escrit. Cet homme entend l’Algebre, entend l’Hebreu. »
V. 1377.
Estonnement
« Epouvante, sorte de surprise étonnante » (R), « Il signifie quelquefois, Admiration. » (A)
V. 34.
Estonner
« Causer à l’âme de l’émotion, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte. On s’estonne de tous les accidents extraordinaires qui arrivent dans le monde. Un Philosophe Chrestien doit s’estonner à tout moment des merveilles de la grace & de la nature. Un criminel s’estonne à la veuë des Juges, des supplices, de la mort. » (F)
V. 1285, 1337.
« Se dit aussi des choses qui sont assez ordinaires & peu considerables. Je m’estonne de ce qu’on a laissé ce crime impuni. Je m’estonne de ce qu’il est si longtemps sans me venir voir, sans m’escrire. » (F)
V. 1175.
Falot
« Lanterne au bout d’un bâton, ou d’un grand manche de bois. » (R)
V. 1013.
Fascher, fâcher
« Offenser, mettre en colere, deplaire. » (A)
V. 936, 1470.
« Causer du deplaisir. Sa mort m’a extremement fasché. » (A)
Flatter, flater
« Signifie aussi, Excuser par complaisance les defauts qui sont en quelqu’un. Les vices croissent, parce qu’on les flatte. » (F)
V. 1208.
« Signifie encore Deguiser une verité qui seroit desagreable à celuy qui y est interessé, luy donner meilleure opinion d’une chose qu’il n’en doit avoir. […] on flatte ce jeune homme de l’esperance de luy faire épouser cette fille, mais il n’y reüssira pas. » (F)
V. 389.
« Se dit figurément en choses spirituelles. […] Flatter son imagination, c’est la repaistre de chimeres agreables. Je ne trouve rien qui flatte mon esprit en ce gros livre. » (F)
V. 923.
Fortune
« Ce qui arrive par hasard, qui est fortuit & impreveu. Il faut estre égal dans la bonne & dans la mauvaise fortune. […] plusieurs Favoris ont esté le jouët de la fortune. » (F)
« Signifie aussi, l’establissement, le credit, les biens qu’on a acquis par son merite, ou par hasard. Cet homme fera fortune, poussera bien loin sa fortune […]. heureux celuy qui ne change point de fortune. sa richesse est une fortune du jeu. » (F)
Fourbe
« Tromperie, desguisement de la vérité avec adresse. Les honnestes gens sont ennemis de la fourbe. » (F).
V. 256, 829, 858, 1311.
Fourber
« Tromper adroitement, finement. Ceux qui agissent avec sincérité, sont ceux qu’on fourbe le plus aisément. » (F)
V. 480.
Foy
« C’est une vertu Téologale. Consentement aux véritez révélées. Religion. » (R)
V. 1100.
« Fidélité. [Garder sa foi. Il y a peu de foi dans le monde.] » (R)
V. 269, 1023.
Frivole
« Vain, & léger, Qui n’a nulle solidité. » (A)
V. 13,193, 587.
Furieux
Ce mot s’emploie aussi bien comme adjectif que comme substantif au XVIIe siècle. En tant que nom commun il signifie « Celuy qui est en furie. » (A)
V. 456, 660.
Galantiser
« Courtiser les Dames. » (F)
V. 12.
Genereux
« Qui a l’ame grande & noble, & qui prefere l’honneur à tout autre interest. Auguste fit une action genereuse en pardonnant à ses ennemis. » (F)
V. 398, 1160.
Gloire
« Honneur, loüange, estime, reputation qui procede du merite d’une personne, de l’excellence de ses actions ou de ses ouvrages. » (A)
V. 1002.
« Se prend souvent en mauvaise part, & signifie, Orgueil, sotte vanité. […] Vaine gloire, Se prend particulierement pour le sentiment trop avantageux de soy-mesme que la vanité inspire. » (A)
V. 549.
« Signifie aussi, La beatitude dont on joüit dans le Paradis » (A)
V. 98.
Hymen ou Hymenée
« Mariage. Il n’a d’usage qu’en Poësie » (A)
V. 19, 24, 474, 766, 772, 812, 983.
Imbecillité
« Foiblesse, se dit du corps & de l’esprit. L’imbecillité de l’âge & du sexe attire la compassion des plus fiers tyrans. la bonté de Dieu a égard à l’imbecillité de nostre nature. » (F)
V. 1067.
Imposer
« Signifie aussi, Charger, assujettir à quelque peine, fatigue, ou despense. Il est fascheux de nous voir imposer un joug que n’ont point porté nos peres. c’est au vainqueur à imposer des loix, des conditions. la nature nous a imposé la necessité de mourir. » (F)
V. 32, 90, 730.
« Signifie encore, Tromper, dire une fausseté. Cet Advocat impose souvent, & desguise la verité. » (F)
V. 1487.
Imposteur
« Trompeur, affronteur, calomniateur. » (F)
V. 1571.
Impostur
« Tromperie, mensonge, calomnie. Ce tiltre fait voir clairement l’imposture de la partie adverse, & que son Advocat n’a dit que des impostures. » (F)
V. 153, 554, 833, 1085, 1270, 1333.
Indiscret, ette
« Celuy qui agit par passion, sans considérer ce qu’il dit ni ce qu’il fait. […] un indiscret se fait souvent de grandes affaires par quelque parole qu’il a laschée mal à propos. » (F)
V. 221, 433, 455, 1107, 1310.
« Se dit plus particulièrement de celuy qui ne sçait pas garder un secret. » (F)
V. 1369.
Industrie
« Adresse de faire reüssir quelque chose, quelque dessein » (F)
V. 1281, 1397.
Injure
« Parole qu’on dit pour offenser quelqu’un, en luy reprochant quelque defaut, ou quelque vice vray ou faux. » (F)
V. 553.
« Se dit aussi des affronts, des torts & dommages qu’on fait à une personne par voyes de fait. On fait injure à un Officier, quand on ne le fait pas monter à la place vacante d’un superieur. » (F)
V. 1317, 1520, 1556.
Innocent
« Se dit aussi relativement à quelque crime dont on est accusé. On a descouvert la calomnie, il s’est trouvé innocent. » (F)
V. 1572.
« Se dit aussi de celuy qui est simple, qui a peu de raison, & qui est aussi idiot qu’un jeune enfant. » (F)
V. 1518, 1601.
Interrogat
« Question, demande dont on attend response. » (F)
V. 1443.
Jouer
« On dit qu’un homme a joué piece à un autre, qu’il lui a joué quelque tour, pour dire, qu’il luy a fait quelque affront, quelque niche, quelque supercherie. […] On dit aussi qu’on jouë quelqu’un, lorsqu’on le fait aller & venir, qu’on le trompe, qu’on l’amuse de belles paroles & promesses » (F)
V. 176, 714, 1309, 1372, 1481, 1678.
« Au théâtre, on dit qu’on jouë un Poëme Dramatique, pour dire qu’on represente une Tragedie, une Comedie, une Pastoralle. » (F)
V. 1678.
« Et on dit qu’un homme jouë la Comedie, pour dire, qu’il est Comedien de profession. On dit en ce sens, qu’il jouë bien son rolle, pour dire qu’il fait bien l’amant, le pere ou autre chose » (F)
V. 413, 1410.
Jurement
« Affirmation qu’on fait d’une chose dont on prend Dieu à tesmoin. » (F)
V. 263.
Lamentable
Furetière donne exclusivement le sens de « Qui merite d’estre plaint, ou pleuré, qui excite à la compassion. »
V. 74, 333.
Maitresse, maistresse
« Celle qui a des domestiques. » (R)
V. 1061, 1075.
« Se dit des filles & des femmes qui sont recherchées en mariage, ou simplement aimées de quelqu’un. » (A)
V. 1198, 1350.
Malheureux
« Se dit aussi des miserables qui sont sur la terre, qui souffrent toutes les incommoditez, les necessitez de la vie » (F)
V. 1115
« Signifie aussi, Meschant, scelerat » (F)
V. 1339, 1579.
Malin
« Se dit aussi des choses inanimées qui sont nuisibles. Cette peste, cette sterilité vient de quelque maligne influence. Saturne et Mars sont des astres malins. » (F)
V. 125.
« Enclin à faire le mal. […] se dit aussi des passions & des mouvements du cœur. Corneille a fait dire à Sabine dans les Horaces : “Et si j’ay ressenti dans ses destins contraires / Quelque maligne joye en faveur de mes freres.” » (F)
V. 64.
Menterie
« Allegation de quelque chose fausse que l’on veut faire passer pour vraye. La menterie est le vice des valets & du bas peuple. » (F)
V. 1381.
Miserable
« Qui est dans la douleur, […] dans l’affliction […]. Il est miserable d’avoir perdu sa femme. Un miserable amant qui languit dans ses fers. » (F)
V. 1496.
Mouvement
« Pensée, sentiment. Tout ce qui touche & meut le cœur. [(…) Il n’a aucun mouvement sur cela. Il ne souhaite pas sa mort par aucun mouvement de haine. Pas. l.7.] » (R)
V. 935, 1151.
Naissance
« Sign. aussi, Extraction. » (A)
« Mis absolument signifie quelquefois, Noblesse. On doit cela à sa naissance. il a de la naissance par dessus vous. il a de la naissance. c’est un honneste homme, mais il n’a point de naissance. c’est un homme sans naissance. » (A)
V. 1331.
Naif / Naïve
« Vray, sincere, ressemblant » (F), « Naturel » (R)
V. 485, 1391.
Naïveté
« Il se prend aussi pour Cette grace & cette simplicité naturelle avec laquelle une chose est exprimée, ou représentée selon la verité & la vray-semblance. » (A)
V. 475.
Objet
« Signifie aussi ce qu’on regarde, ou ce qu’on se représente » (F)
V. 52, 1278.
« Se dit quelquefois seulement de la fin. […] C’est l’objet ou le but où tendent tous mes désirs. » (F)
V. 383.
« Se dit aussi poëtiquement des belles personnes qui donnent de l’amour. C’est un bel objet, un objet charmant. » (F)
Obliger
« Contraindre, engager par une sorte de devoir, ou de bien-séance. Forcer à faire, ou à ne pas faire. » (R)
V. 84, 192, 865, 1105, 1138, 1677, 1685.
« Faire plaisir, rendre un bon ofice. [(…) Il faut essaïer d’obliger les personnes de qualité. Memoires de M. le Duc de la Roche-Foucaut.] (R)
V. 991, 1520.
« S’obliger. S’engager par une sorte de devoir, ou de nécessité. [Je m’oblige à faire tout ce qu’il vous plaira. Il s’est obligé à païer pour son ami.] » (R)
V. 605.
«  Obligé, obligée, adj. Qui a reçu un bon ofice qui a obligation à une personne parce qu’il en a reçu quelque plaisir. [Voilà un beau commencement, les juges vous seront bien obligez. Pasc. l.8. (…) L’Abesse lui fait réponce qu’elle & ses filles se sentent infinîment obligées de ses bontez. Patru 5. plaidoié] » (R)
Offense, offence
« Faute, péché. [Mes ofenses passées me tiennent dans une agitation continuelle, Port-Roial, Pseaumes. Expier ses ofenses, Pascal, livre x. Mon Dieu, pardonnez-nous nos ofenses, Port-Roial. Mon Dieu, purifiez-moi de mes ofenses, Port-Roial] » (R)
V. 1045.
« Injure, tort, sorte d’afront. [Prendre vengence d’une ofense qu’on a reçuë, Le Comte de Bussi.] » (R)
V. 669.
Officieux
« Prompt à rendre service » (F)
V. 1356.
Parasol
« Toile cirée, coupée en rond, & soutenuë sur de petits morceaux d’osier & sur une baguette tournée au bout de laquelle il y a un petit baton tourné pour alonger le parasol dont l’usage est de se défendre du Soleil & de la pluïe en le portant au-dessus de la tête. Il n’y a que les femmes qui portent des parasols, & même elles n’en portent qu’au printemps, l’été & en automne. » (R)
V. 920.
Peindre
« Mesler & employer les couleurs avec un tel art, qu’elles representent un objet quel qu’il soit. » (F)
V. 335, 969, 970, 1298, 1299.
« Signifie aussi simplement, Escrire avec la plume. » (F)
V. 796, 1478.
Pervers
« Meschant, corrompu. » (F)
V. 307.
Picquer, piquer
« Ofencer, irriter par quelque action, ou quelques paroles. [Son procedé me pique.] » (R)
V. 673, 1097.
Picquant
« Ofençant, choquant. » (R)
V. 1629.
Pinceau
Peut avoir, au XVIIe siècle, le sens de « plume pour escrire » (voir « peindre » )
V. 808.
Prochaine
« Qui n’est pas loin. Il se dit du temps et du lieu. Maison prochaine » (F)
V. 682, 874, 974, 1412.
Pudique
« Chaste & modeste dans les mœurs, dans les actions & dans les discours » (A), « Chaste, pur, innocent & honnête. » (R)
V. 442,751.
Rapport, raport
« Signifie aussi, Recit, tesmoignage. Fidelle rapport. faux rapport. » (A)
V. 643, 1254, 1605.
« Se prend quelquefois en mauvaise part, & signifie Discours malin fait à dessein de nuire à quelqu’un. On ne sçauroit vivre dans cette maison, ce ne sont que rapports, le Maistre, la Maistresse se plaisent trop aux rapports de certains flatteurs qui y sont. » (A)
V. 205, 1329, 1509, 1582.
« Veut dire aussi Convenance, ressemblance, conformité. La langue Italienne a un grand rapport à la langue latine. » (A)
V. 891.
Ravir
« Emporter quelque chose violemment » (F)
V. 801.
« Se dit aussi des passions violentes qui troublent agreablement l’esprit & suspendent les fonctions des sens, particulierement de la joye, de l’estonnement et de l’admiration. […] La beauté ravit les cœurs et la liberté. On est ravi de joye quand on possede ce qu’on aime. » (F)
V. 792, 980, 1364.
Remarquer
« Observer & considérer ce qui a quelque chose de singulier, d’extraordinaire, de notable. Le Soleil & la Lune se font remarquer dans le ciel, les Rois sur la terre, les Sçavants dans les Escoles. On dit encore en ce sens, qu’un brave s’est fait remarquer en une telle occasion, pour dire, qu’il s’est fait distinguer des autres par une bravoure extraordinaire. » (F)
V. 34.
« Signifie aussi, Appercevoir, reconnoistre de petites choses » (F)
V. 1343.
« Signifie aussi, Noter & faire réflexion sur quelque chose qui nous pourra servir dans la suite » (F)
V. 1336.
Rencontre
« Hazard, avanture, par laquelle on trouve fortuitement une personne, ou une chose. » (A)
V. 423, 1337.
« On l’employe quelquefois figur. Pour dire, Une pointe d’esprit, un bon mot. Plaisante rencontre. […] il n’est pas fort subtil en ses rencontres. » (A)
V. 1479.
« Signifie quelquefois, Occasion. Je vous serviray dans la rencontre, en toute rencontre. » (A)
V. 897, 942.
Reputer, réputer
« Avoir une certaine estime ou pensée de quelque chose. Les Espagnols et les Italiens sont reputez sages & graves ; ils reputent les français pour estourdis. Cette maison est reputee noble. » (F)
V. 1646.
« Signifie aussi, Croire, presumer. Les enfants nez pendant le mariage sont reputez estre du mary. » (F)
V. 1570, 1657.
Serviteur
« On appelle parmi le peuple serviteur, un garçon qui recherche une fille en mariage ; & se dit même de plusieurs qui ont la même pretention. » (F)
V. 424, 645.
« On se sert aussi de cette formule pour clorre toutes les lettres, ou pour faire des compliments & des adieux. Je suis vôtre tres-humble, tres-affectionné, & tres-obeïssant serviteur. » (F)
Signaler
« Rendre remarquable. Il a signalé son courage, sa valeur dans cette occasion. » (A)
V. 39.
Signalé
« Il est aussi adj. & sign. Remarquable. […] un crime, un vol signalé. » (A)
V. 1557.
Soin, soings
« Diligence qu’on apporte à faire reüssir une chose, à la garder & à la conserver, à la perfectionner. » (F)
V. 287, 434, 524, 543, 868, 1121, 1244, 1410, 1684.
« Se dit aussi des soucis, des inquietudes qui émeuvent, qui troublent l’ame. Le mauvais état de sa fortune luy donne bien des soins et du chagrin. Vous luy parlez de s’aller divertir, il a des soins plus importans qui l’agitent. » (F)
V. 143, 652, 1035.
« Est aussi l’attache particulière qu’on a auprés d’un maistre, ou d’une maistresse, pour les servir, ou leur plaire. Ce valet a eu grand soin de son maistre pendant sa maladie ; son Medecin luy a rendu beaucoup de soins, d’assiduitez. Soupirs, devoirs, petits soins en amour, tout est langage. » (F)
V. 10, 603, 1468.
Soucy, souci
« Chagrin, inquietude d’esprit, peut-être à cause qu’il fait devenir jaune » (F)
V. 184, 531, 960, 1569.
Souffrir
« Se dit […] en parlant de ce qui desplaist, de ce qui fait quelque peine aux sens , ou à l’esprit. […] En ce sens on dit par civilité, Souffrez que je vous advertisse, pour dire, Ayez agreable, permettez que je fasse telle chose. Je ne puis vous souffrir descouvert. Il n’y a pas de plaisir de souffrir une rebuffade. » (F)
V. 459, 370, 681.
« Se dit aussi en Morale, des afflictions de l’esprit, des émotions de l’ame par les passions. On souffre beaucoup quand on perd ce qu’on aime tendrement. » (F)
V. 1609.
« Signifie aussi, Ne se pas opposer à une chose, y consentir tacitement. […] Il faut bien souffrir ce qu’on ne peut pas empescher. » (F)
V. 202, 214, 564, 573, 698, 734.
Succez
« Issuë d’une affaire. Il se dit en bonne et en mauvaise part. Alexandre, dans toutes ses entreprises eut d’heureux succés. Pompée en la bataille de Pharsale eut un succés malheureux. […] Il faut voir quel sera le succés de cette affaire, de cette négociation. » (F)
V. 333, 496, 745, 1359.
Supposer
« Signifie aussi, Mettre une chose à la place d’une autre par fraude & tromperie. […] J’avois fait prix avec ce Marchand d’une telle estoffe, dés que j’ay tourné les yeux, il m’en a supposé une autre. » (F)
V. 930.
« Signifie aussi, Faire une fausse allegation ou accusation » (F)
V. 192.
Surmonter
« Son plus grand usage est au figuré ; & alors il signifie, Vaincre, dompter. Surmonter ses ennemis. se surmonter soy-mesme. surmonter sa colere, sa haine, son amour. » (A)
V. 222, 642.
Tenir (en)
« Être pris, être dupé, être atrapé » (R)
V. 607, 1013.
Timide
« Foible, peureux, qui craint tout. […] On dit qu’un homme est timide, quand il est lasche & poltron ou honteux » (F)
V. 1337.
Toubeau (également orthographié tout beau au v. 1591)
« Tout beau, tout beau, c’est à dire, Arrestez-vous, taisez vous. Tout beau, Monsieur, demeurons en là. » (F)
V. 553, 1591, 1679.
Traits
« Fleche, dard, qui se tire avec un arc ou une arbaleste. […] On dit, Les traits de l’Amour, Parce que les Poëtes & les peintres ont accoustumé de representer l’Amour avec un arc et des fleches. Dans ce sens on dit fig. d’Un homme qui est devenu amoureux, que L’amour l’a percé de ses traits. Et on dit fig. Des yeux d’une belle personne, que Ses yeux lancent mille traits. » (A)
V. 326, 547.
« Signifie aussi, Une ligne que l’on trace avec une plume, avec un pinceau, avec un craïon. […] cet Escrivain fait de beaux traits. […] le Peintre a fini ce tableau, il y a mis les derniers traits. » (A)
« Se dit aussi, Des beaux endroits d’un discours, de ce qu’il y a de vif, & de brillant dans une pensée, dans une expression. Il y a de beaux traits d’éloquence dans ce discours. un beau trait d’esprit, un trait de raillerie. » (A)
V. 1131,1547.
« Se dit aussi des lineaments du visage. Ce fils a tous les traits de son pere. elle a de beaux traits » (A)
V. 147, 571, 587.
« Se dit aussi, d’Un bon ou mauvais office qu’on rend à quelqu’un. On luy a joüé, on luy a fait un meschant trait, un vilain trait ce n’est pas là un trait d’ami. Il se dit aussi en general, Des actions qui ont quelque chose de singulier. Voilà un trait d’habile homme. voilà un trait de perfidie. voilà de vos traits. ce sont de ses traits. » (A)
Transport
« Se dit aussi figurément en choses morales, du trouble ou de l’agitation de l’ame par la violence des passions. Un transport de joye a causé quelquefois la mort. Un transport de colere cause souvent de grands malheurs. Les amoureux ont de doux, de violents, d’agreables transports. » (F)
V. 738, 995.
Transporter
« Porter une chose d’un lieu à un autre. » (F)
V. 691.
« Se dit aussi des violentes agitations de l’esprit. Un homme transporté de colere, de joye, d’amour, &c. Ceux qui rendoient des oracles étoient transportez de fureur. » (F)
V. 1149, 1585.
Travail
« Labeur, peine, fatigue, soit du corps, soit de l’esprit, qu’on prend pour faire quelque chose. » (A)
V. 308.
« Travaux, signifie aussi, Les peines qu’on a prises, qu’on s’est données, à quelque entreprise glorieuse, dans l’execution de quelque chose de difficile. » (A)
V. 6.
Traverser
« Troubler. Aporter du désordre, causer du désordre. [Traverser le repos d’une personne. La Suze, Poësies. Il est venu traverser notre joie. Ablancourt.] » (R)
V. 1032.
Veritable
« Ce mot se dit des choses & des personnes, lorsqu’il se dit des choses, il signifie vrai. Et lorsqu’il se dit des personnes, il signifie, qui dit la vérité, qui dit vrai. » (R)
Vertu
« Signifie encore, Force, vigueur, tant du corps que de l’ame. […] Ce Magistrat a témoigné sa vertu, son courage, sa fermeté en cette occasion. » (F)
« Se dit figurément en choses morales, de la disposition de l’ame, ou habitude à faire le bien, à suivre ce qu’enseignent la loy & la raison. » (F)
« En vertu, se dit adverbialement pour dire, Au nom ou en consequence » (F)
Privilège.
Zéle
« Les Poëtes se servent quelquefois de zele pour signifier l’amour. Il luy a témoigné son zele en toutes occasions. En ce sens il vieillit. » (F)
V. 647.
« Il se dit aussi, De ce qui regarde les obligations de la vie civile. […] avoir beaucoup de zele pour son Prince, pour le service de son Prince. […] Il ne se dit point du superieur à ses inferieurs. » (A)
V. 629, 1037.

Bibliographie §

Sources §

Œuvres de Brosse §

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Les Innocents coupables, préface par Pierre Pasquier, Cicero éditeurs (coll. du répertoire, théâtre national de Strasbourg).
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Le Turne de Virgile, Paris, de Sercy, 1647.
L’Aveugle clair-voyant, Paris, Quinet, 1650.

Toutes les œuvres de Brosse sont accessibles sur le site : http://gallica.bnf.fr

Œuvres du XVIIe siècle §

AUBIGNAC, François Hédelin, abbé d’, La Pratique du théâtre, éd. Hélène Baby, Paris, Champion, 2001.
BROSSE (le jeune), Le Curieux impertinent ou Le Jaloux, Paris, de Sercy, 1645.
CORNEILLE Pierre, Le Menteur et La Suite du Menteur, édition, présentée, établie et annotée par Jean Serroy, Gallimard, 2000.
CORNEILLE Pierre, Œuvres complètes, Textes établis, présentés, et annotés par Georges Couton, Paris, Gallimard (coll. La Pléiade), 1984.
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Autres sources §

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Instruments de travail et outils critiques §

Instruments de travail §

Bibliographies §
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CIORANESCU Alexandre, Bibliographie de la littérature française du XVIIe siècle, Slatkine, Genève, 1994 (3 vol.).
Dictionnaires §
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Accessible sur le site : http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/dicos/

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TREVOUX, Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, Paris, la compagnie des libraires associés, 1771.
Grammaires §
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